‹ Critique et littérature musicalesChapitre 2 sur 22 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

esprits pour tout ce qui n'était pas le plaisir de l'instant et l’œuvre du jour, il est venu renouer la chaîne des temps, et prouver que la connaissance de la tradition est aussi nécessaire aux progrès de l'art qu'au développement régulier de l'esprit humain.

L'école que Choron a dirigée pendant quinze ans, avec un éclat qui a répandu son nom dans toute l'Europe, à joué un rôle qui n'est pas sans quelque analogie avec celui de la célèbre institution de Port-Royal : elle a recueilli et propagé les saines doctrines , et s’est efforcée d'apprendre à une génération enivrée du bruit de ses pas, qu'il y a dans la musique, comme dans toutes les connaissances humaines, des vérités éternelles qu'on n'oublie pas impunément.

Tel est aussi l'esprit qui anime ce livre. En suivant d'un œil attentif les développements de la musique moderne depuis le chef-d'œuvre du maïtre jusqu'à la fantaisie du simple virtuose, j'ai constamment cherché à dégager l'élément constitutif et permanent du milieu de ces formes passagères qui vivent ce que vivent les roses ou les caprices d'un matin. J'ai tâché de faire comprendre aux esprits sérieux que les grandes questions qui s’agitent dans l’ordre moral et métaphysique se trouvent aussi engagées dans un art qui semble, au premier abord, n'appartenir qu'aux phénomènes impondérables de la sensibilité, et j'ai fait tous mes efforts pour mettre en saillie le fil conducteur qui rattache la musique aux lois de la raison.

On trouvera dans ce volume comme un tableau de l'histoire de la musique depuis l’avénement du christia-

INTRODUCTION. 7 nisme jusqu'à nos jours. Dans un espace aussi resserré, on conçoit que je n'aie pu signaler que les époques décisives et les hommes supérieurs qui en expriment le caractère et en résument le mouvement. En appréciant les œuvres du passé comme celles du présent, je n'ai été quidé que par l'amour de la vérité. J'ai défendu le beau et repoussé le laid avec l’ardeur d’un esprit qui croit à la Providence et à la raison humaine, et qui recherche dans l’art ce qu'il voudrait trouver dans la vie, la conciliation de l’ordre et de la liberté, le grand problème des temps modernes.

Pietosa mia canzon, or va piangendo, E ritrova le donne et le donzelle,

Dawre.

Paris, ce 17 mars 1850.

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M. FRANZ LISZTC.

La rénovation musicale commencée par Gluck, continuée par Mozart, Cherubini, Méhul, etc., qui se rattache au grand mouvement de l'esprit humain de la fin du dixhuitième siècle, avait pour but de purger l'art des frivolités dont l'avait surchargé le mauvais goût des virtuoses, et de le ramener à sa véritable destination, qui est la peinture des sentiments. Sans se rendre bien compte de la cause qui avait amené ces mauvais résultats, et sans pénétrer très-avant dans la nature du principe sur lequel on s'appuyait pour les faire disparaître, il est clair que l'intention des novateurs était de soustraire la langue musicale aux tendances matérialistes qui l'entrainaient, et qui déjà en avaient fait un jouet du caprice et une vaine distraction des sens, pour l'ennoblir et la spiritualiser en la soumettant aux lois éternelles de la raison. Gluck fit subir au drame lyrique la même transformation que Corneille avait imprimée à la tragédie française, ct l'œuvre de ces deux génies se ressemble par bien d'autres points encore. Ce rapprochement nous conduit aussi à signaler un fait important.

Dans les arts où dominent le sentiment et l'imagination, trois périodes semblent se succéder invariablement. Après l'époque d'énergie un peu sauvage et de grandeur héroïque qui dénoue la langue et l'anime d'un souffle créateur, vient

! Né à Rœding, près de Pesth, le 22 octobre 1811.

une heure propice et sereine où l’art, fortifié par les travaux antérieurs, se dégage de tout excès, arrondit ses contours, harmonise ses parties, et atteint glorieusement sa perfection désirée : moment suprême où la grâce s'unit à la force, où la science égale l'inspiration, où une pensée immortelle circule librement dans un corps pétri par la beauté ; jeunesse de l'esprit où la vie éclate dans toute sa splendeur, mais qui passe aussi vite, hélas! que la jeunesse du corps. C'est ainsi que la maturité du fruit ne dure qu'une ou deux secondes : un instant après les sucs s'aigrissent et la dégradation commence. Chacune des trois époques dont nous venons de parler se résume dans mn homme supérieur, qui en exprime la bonne ou la mauvaise tendance : c'est Eschyle, Sophocle et Euripide ; Giotto, Raphaël et Michel-Ange; Corneille, Racine et Voltaire; Gluck, Mozart et Rossini. Et remarquez que les hommes qui commencent ce qu'on appelle l'ère de la décadence y sont presque poussés par la nécessité de leur position, qui les condamne à faire autrement que le modèle de perfection auquel ils succèdent. Or, il en est de la beauté comme de la vérité : on ne peut y toucher sans la modifier, et la modifier sans en altérer le type divin. Voilà le cercle éternel que parcourt incessamment l'imagination de l'homme.

On ne saurait contester les progrès qu'a faits la musique depuis cinquante ans. L’audace qui s'empara des esprits à la fin du siècle dernier; les glorieuses aspirations de nos pères, qui crurent avoir renouvelé toutes les sources de la vie; le choc des discordes civiles; les amères déceptions qui après la lutte vinrent punir les excès des vainqueurs; le cri terrible des âmes qu'abandonnait la foi du passé et que ne remplissait pas encore celle de l'avenir; cette douleur infinie et sans nom que connurent saint Augustin et Pascal, et qui arracha tant de sanglots à Rousseau... tout

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