‹ Critique et littérature musicalesChapitre 3 sur 22 · FRANZ LIST. A · texte numérisé non relu

FRANZ LIST. A

cela a imprimé aux œuvres de notre temps, et surtout à la musique, un caractère de grandeur, d'inquiétude et d'énerqie dramatique dont il n’y a pas d'exemple avant le finale de Don Juan. Tous les éléments de la composition musicale ont subi une transformation où se révèlent la fièvre et le trouble qui nous dévorent. La phrase mélodique a perdu de son ampleur et de sa sérénité, ses terminaisons sont plus brusques et moins solennelles; les modulations, ct principalement les modulations enharmoniques, sont plus fréquentes, les rhythmes plus vifs, les tonalités plus criardes. L'orchestre surtout a pris un développement inouï. Plus riche, plus varié, plus libre dans ses allures, plus impérieux et plus puissant que jamais, il domine tout de sa voix formidable, qui semble avoir été créée tout exprès pour exprimer les passions tumultueuses d'un peuple émancipé et d'un siècle malade. Une page de René, une symphonie de Beethoven et une bataille de Napoléon, n'est-ce pas, sous ses trois principaux aspects, la plus haute expression de notre temps ?

Mais, si l'influence des grands événements de ce siècle a développé dans la musique une puissance dramatique qu'elle ne connaissait pas; si la langue est plus riche en couleurs propres à peindre les passions énergiques; si les nouveaux instruments dont sest enrichi l'orchestre nous ont familiarisés avec un plus grand nombre de formules harmoniques; si le mécanisme du métier est mieux connu, et si l'exécution est devenue tellement prodigieuse qu'on conçoit à peine la possibilité de pousser plus loin la stérile habileté des tours de force, il faut reconnaitre cependant que la musique, comme tous les autres arts, a perdu en délicatesse et en suavité ce quelle a gagné en vigueur, el que tout un côté de notre âme semble lui être impénétrable.

Chose singulière,: la plus grande révolution morale que

nous connaissions depuis le christianisme n'a produit jusqu'ici sur les arts d'imagination que des modifications matérielles! La peinture, la musique, la littérature, n'ont gagné au mouvement spiritualiste de 1789 qu'une forme plus pompeuse et plus éclatante, qu'une malheureuse dextérité de facture, que de vains artifices de langage, qu'une facilité vulgaire à reproduire les moindres phénomènes de la vie extérieure. Nous savons imiter à s'y méprendre la couleur du sol, le scintillement de la lumière, le frémissement des feuilles, le bruit du tonnerre; rien n'échappe à notre investigation : ni la coupe historique de lhabit, ni une ride de la peau, ni un froncement du sourcil, ni un battement de l'artère, rien... si ce n’est pourtant les sentiments du cœur.

Est-ce que la vulgarisation et le perfectionnement de certains procédés du métier seraient aussi peu profitables à l'art que la connaissance du code criminel et les arguties des casuistes le sont à la pureté morale? Toujours est-il que la matière nous envahit de toutes parts, après une révolution qui devait gouverner le monde par l'intelligence et le sentiment. Une cohue de manœuvres et de versificateurs à pris la place des vrais poëtes; et, au lieu de l'initiative souveraine d'un grand esprit, nous avons les tripo- .tages des hommes d’affaires. C’est surtout en musique que se fait sentir la tendance de notre époque à substituer les artifices du métier à l'inspiration, et la sensation physique à l'émotion du cœur. Les abus de l'instrumentation, les effets grossiers de sonorité, l'accouplement monstrueux de timbres qui hurlent de se trouver ensemble, ont altéré la délicatesse de notre oreille, et nous ont rendus insensibles aux choses simples et vraiment belles. A tout propos, on étale une science aussi fastueuse qu'inutilc; on entasse dissonance sur dissonance, on cache la pauvreté des idées sous un titre pompeux et le nombre des instruments, et

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