‹ Critique et littérature musicalesChapitre 22 sur 22 · CANTATRICE DE L'OPÉRA · texte numérisé non relu

CANTATRICE DE L'OPÉRA

En 1826, par une belle journée du mois d'août, un jeune homme au regard rêveur et au sourire parfaitement heureux, traversait une rue du paisible faubourg Saint- Germain. Une petite fille d'à peu près douze ans barbotait dans l'eau sale du ruisseau en chantant ce refrain populaire :

A la barrière du Maine, On mange de bons goujons... bon!

Et en lançant cette dernière syllabe, elle fit éclater un la magnifique de soprano qui fit tressaillir l'oreille exercée du passant. Le jeune homme s'arrête, regarde la petite fille et

lui dit : « Vous aimez donc à chanter, ma belle enfant? — Oui, quelquefois, monsieur. — Et vous faites bien, car vous avez une, très-belle voix. —*Vous trouvez? ré-

pondit la jeune fille en minaudant d'une manière charmante. — Savez-vous la musique? — Non, monsieur. — Aimeriez-vous à l'apprendre? — Oui, mais je ne suis pas riche, comme vous le voyez... — Il y a des écoles où l'on enseigne pour rien; et si vous vouliez... — Ah! je veux bien, moi! — Demeurez-vous loin d'ici? — A deux pas. — Alors conduisez-moi.

Le jeune homme suivit la petite fille, qui folàtrait devant lui, et ils arrivèrent ainsi dans un corridor sombre menant à une chambre dont nous nous garderons de décrire la misère et le désordre. La mère travaillait dans un coin. Le jeune homme la salua respectueusement, et il apprit d'elle que, sans compter la petite fille qu'il avait rencontrée dans la rue, elle avait encore quatre autres enfants dont elle était l'unique soutien. Il consulta alors cette pauvre mère sur les dispositions précoces que sa fille paraissait avoir pour la musique. Mais à toutes les questions la mère répondait toujours : « Vous voyez, monsieur, que je suis trop pauvre pour donner à ma fille l'instruction nécessaire..… » Tant qu'à la fin l'inconnu lui dit que, si elle consentait à lui abandonner une partie de son autorité sur son enfant, il se chargeait de la faire entrer dans une école de chant. « Je n'ai qu'à vous bénir mille fois. » L'inconnu et la jeune fille, qui riait aux éclats, partirent ensemble.

Parmi les institutions secondaires qui durent la vie à la munificence de la restauration, une des plus remarquables sans doute a été l'école de musique classique fondée par Alexandre Choron. Née en 1816, elle disparut en 1830 avec le gouvernement qui l'avait créée. Malgré sa courte existence, elle eut une grande part au mouvement musical de cette époque, et un jour nous dirons tout ce qu'elle a fait pour la propagation des vrais principes de l'art. A l'époque où commence ce récit, Choron avait cinquante ans. C'était un pefit homme rondelet, presque entièrement chauve, au visage chiffonné, aux fraits délicats et fins, d'une physionomie vive, riante, où se peignait une rare bienveillance; ses petits yeux étaient remplis de vie, d'esprit et de malice; il ne marchait pas, il courait, il sautillait, en chantant, sifflant, s’'arrêtant tout court pour réflechir, puis reprenant sa course et n'arrivant au but qu'après avoir fait dix ou douze stations semblables. Tous ses mou-

vements étaient brusqués; il parlait vite, et souvent il se frappait le front, comme pour en faire jaillir avec plus de rapidité l'idée qu'il voulait mettre au jour. C'était un homme d'infiniment d'esprit, possédant une instruction variée et solide.

IL avait fait partie de l'École polytechnique, lors de sa fondation, et s’y était distingué. Mais entrainé par un penchant irrésistible pour la musique, il abandonna la carrière à laquelle on l'avait destiné, au grand mécontentement de sa famille. Il étudia la musique très-tard, car il avait au moins vingt-cinq ans quand il se livra aux savants conseils de l'abbé Roze. Aussi, quoique Choron fût un des premiers théoriciens de l'Europe, jamais il n’a bien possédé le mécanisme pratique de la composition; il lui fallait le silence du cabinet et beaucoup de réflexion pour se familiariser avec les plus simples combinaisons harmoniques, qu'il maniait avec timidité; mais ce qui le distinguait et en faisait un homme à part, c'était une sensibilité exquise, un profond sentiment du vrai, une érudition de bon aloi, une connaissance peu commune de l’histoire de l'art, et surtout un coup d'œil d'une pénétration vraiment prophétique. Duprez n'avait encore que quatorze ans et une faible voix d'enfant, que Choron lui disait : Va, tu seras le premier chanteur de ton temps.

Par la nature de son organisation et de ses études musicales, Choron avait une prédilection presque exclusive pour l'ancienne école italienne, les Scarlatti, les Pergolèse, les Porpora, dont il édita les œuvres. Il initiait ses élèves à la connaissance de ces grands maîtres: il leur fai- Sait chanter ces mélodies limpides, dépourvues de futiles ornements, mais riches d'une incoraparable beauté. Là le Chanteur est livré à ses propres forces: il faut lutter avec des difficultés d'autant plas ardues qu'elles sont toutes de sentiment.

Trois fois par semaine, tous les élèves de l'école de Choron, dont le nomibre se montait à près de cent, se réunissaient dans une classe générale à laquelle le maître présidait. Il se passait là des scènes uniques. Quel est l'élève de Choron qui ne se rappelle le beau duo de Roland, de Piccini, chanté par le jeune Duprez et mademoiselle Duperron, aujourd'hui madame Duprez : |

Médor , vous avez lieu de croire Que je m'intéresse à vos jours !

A ces mots, Choron ajustait son petit bonnet de soie, retroussait les manches de son habit, frappait dans sa main et s'écriail : « Ce n'est pas ainsi qu'il faut dire ce récitatif, mademoiselle ; écoutez-moi. » Alors il toussait et il reprenait de sa voix aigrelette :

Médor, vous avez lieu de croire Que je m'intéresse à vos jours!

Mademoiselle Duperron recommencait à son tour : Médor, vous avez lieu de croire...

— Mais vous n'y êtes pas, ma chère, que diable! Voici l'expression qu'il faut y mettre :

Médor.… (Sa voix faiblit.) vous avez lieu de croire (Il se frappe le front, il sémeut.) Que je m'intéresse à vos jours!

(Il sanglote. Il pleure d'abord tout bas, puis tout haut,

et ses élèves avec lui.)

Choron n'était pas assez maître de cette précieuse sensibilité sans laquelle il n’y a pas de grands artistes. Homme impressionnable, il s'abandonnait à l'émotion du moment.

I gesticulait, il chantait, il riait, il pleurait aussi bien dans le salon d'un ministre que dans sa maison. Choron était un excellent homme, serviable, généreux, prêt à aider de sa bourse et de ses conseils tous ceux qui en avaient besoin. IL aimait beaucoup ses élèves, dont il était adoré: il savait les enthousiasmer et les diriger dans la voie qui convenait à leurs dispositions. Personne n’était plus passionné pour son art que lui; il sy était dévoué corps et âme; et ce dernier mot ne paraîtra pas exagéré quand on saura qu'il est mort de douleur en voyant le gouvernement de Juillet abandonner son école.

Tous les ans, il voyageait dans la province pour y chercher des sujets. Il allait dans les bourgs, dans les villages; il pénétrait dans les colléges, dans les pensions, dans les établissements d'instruction publique de toute espèce. Là, il faisait comparaître devant lui tous les écoliers. D'abord, il examinait leur physique; puis il disait à celui qu'il interrogeait : — Chante-moi quelque chose! Voyons, chantemoi la gamme, ut, ré, mi, fa. L'enfant, qui ne comprenait pas ce langage, restait ébahi, — Comment, drôle, tu ne sais rien! chante-moi donc: Ah! vous dirai-je, maman ? — L'enfant chantait, et alors le maître de dire : — C'est bon, tu as une voix CHobnaniel tu partiras avec moi, ta Rite est faite. Choron Médhat à Paris avec une Haine d'enfants en sabots, qu'il nous présentait en disant : Voici l'espoir de la France!

Ces derniers mots me rappellent un trait assez piquant de sa vie. |

Au nombre des élèves qui ont fait époque dans l'école de Choron, il y en avait surtout quatre qu'il affectionnait beaucoup, et qu'il mettait toujours en avant lorsqu'il voulait donner une bonne idée de son enseignement : c’étaient Duprez, de l'Opéra; Boulanger-Küntze, l'un des bons professeurs de chant de Paris; Vachon, qui n’est plus en Eu-

rope, et celui qui raconte cette histoire. Chacun de ces jeunes gens, avec plus ou moins de disposition, avait un genre particulier que le maître avait su discerner et diriger. À seize ans, Duprez possédait déjà ce style large, ce canto spianato qui lui a valu sa belle réputation. En raison du talent que promettaient ces élèves, et de la haute faveur dont ils jouissaient auprès du chef de l'établissement, on les honorait de la qualification d'artistes. Y avait-il une fête, un diner, une soirée, Choron s'y rendait accompagné de ses quatre évangélistes. Les jours de congé, quand il avait de l'argent, ce qui ne se rencontrait pas toujours, il venait à pas de loup au réfectoire, et disait à loreille de l'un de nous : — Ne vous bourrez pas tant... 11 y aura du nanan, — Cela voulait dire qu'on irait à la Rapée manger une matelote. Alors les fourchettes s'arrêtaient; on faisait fi de tout, même de l'omelette au lard! Madame Choron, qui s'apercevait du projet, grommelait tout bas avec un ton de reproche : On va à la Rapée! — Par exemple! répondait Choron. Et il s'enfuyait en riant.

Un jour il arrive à l'école hors d'haleine. Il nous fait appeler tous quatre, et nous dit : — Messieurs, il ÿ a du nouveau ! Le ministre de la maison du roi est changé; c'est maintenant M. de Lauriston, si mal disposé pour nous, qu'il veut supprimer l’école. J'ai obtenu avec peine qu'a vant de prendre une décision pareille il voulût bien nous entendre. Nous y allons ce soir; ainsi, du courage! il y va de notre avenir à tous; il faut chanter ce que vous savez le mieux : d'abord, chacun un air, puis deux duos. Duprez, approche, mon garcon; tu chanteras : O des amants déité tutélaire ! Toi, Boulanger : Oh! que je fus bien inspirée! Toi, mon grand benêt de Vachon : Di piacer mi balza à cor, entends-tu? Di piacer mi balza il cor. Et toi, mon charmant Vénitien : Non pit andrai farfallone aumoroso. Ah! monsieur de Lauriston, vous voulez

sous congédier... O des amants... Di piacer… Non più

andrai, il n'y résistera pas; non, non, et messieurs du

Conservatoire en seront désespérés. Disant cela, il sautait, il riait, il chantait. Tout ira bien, ajouta-t-il, très-bien. Allez brosser vos habits et vos bottes, frottez vos boutons ; soyez luisants, éclatants. Surtout mangez peu, entendezvous? on vous donnera un pelit filet de vin de Médoc pour vous monter l'imagination.

Après avoir diné aussi légèrement qu'on nous l'avait recommandé, et nous être coiffés d'un immense chapeau à cornes qui faisait partie de notre uniforme, nous partimes du coin de la rue Mont-Parnasse, en suivant les boulevards. C'était par une belle soirée de juillet. La lune projetait sa douce lumière sur la cime des arbres qui nous couvraient de leur épais feuillage. Nous marchions en silence,-chacun chargé d'un rouleau de musique, suivant notre maître, qui nous précédait, la tête baissée et sans proférer une parole. Nous nous exercions tout bas à filer un son, à lancer une roulade, à préparer un point d'orgue, Nous arrivämes ainsi à I hôtel du ministre de la maison du roi, rue de Grenelle-Saint-Germain. Un terrible battement de cœur s'empara de nous lorsque l'huissier annonça M. Choron et ses élèves!

Nous entrâmes dans un vaste salon où se trouvaient une douzaine ge personnes. Une voix forte dit à Choron avec autorité : « Sont-ce là tous vos élèves? — Non, Excellence, ce sont mes meilleurs, c'est l'espoir de la France, — Ah! diable! dit en riant Lauriston. — Votre Excellence va en juger, » répliqua Choron. Puis, nous faisant approcher tous les quatre, et nous prenant chacun par la main : « Voici l’amoureux, dit-il en présentant Duprez avec sa large poitrine; Boulanger, le demi-caractère; Vachon, le gracieux, et &{ signor buffo cantante. — 11 paraît que vous avez dans votre école tous les genres et tous les ta-

HISTOIRE D'UNE CANTATRICE DE L'OPÉRA. 383 lents, dit en riant le ministre. — Oui, excellence, tous les genres. Duprez, Scudo, chantez votre duo de Bella Nice. » Nous nous approchâmes du piano pas trop rassurés, mais résolus -de faire bonne contenance. M. Panseron, qui nous accompagnait, frappe quelques accords pour nous donner le temps de respirer; enfin nous commençons. Un profond silence s'établit, tous les yeux sont dirigés vers nous. Après une dizaine de mesures, un murmure approbateur vient dilater nos poumons. Notre voix vibre, éclate; notre style s'élève; on nous couvre d'applaudissements. « C'est charmant! entendions-nous dire de toutes parts. — Oui, oui, c'est charmant, c'est ravissant, dit Choron, les yeux pleins de larmes. Recommencez, mes enfants, tout va bien. — La France est sauvée, » nous’ dit-il tout bas. La soirée finit aussi heureusement qu'elle avait commencé. Nous sorlimes de l'hôtel du ministre en sautant comme des fous, en jetant nos chapeaux par-dessus les arbres du boulevard. L'école fut maintenue, et lorsque nous-allions à l'Opéra les buralistes disaient en nous voyant passer : Voice l'espoir de la France!

Voilà quelle était l'école où allait entrer la jeune personne dont nous racontons l'histoire. Elle s'appelait Rose Niva. Mademoiselle Rose Niva n'était pas ce qu'on appelle généralement une Jolie personne : elle était trop grande pour son âge, maigre et dépourvue de ces manières gracieuses que donne une bonne éducation; mais elle avait un pied mignon, une faille charmante, une figure vive et bien caractérisée, des yeux noirs pleins de feu, une bouche un peu grande il est vrai, mais poétisée par un sourire adorable. Elle avait de l'esprit, beaucoup d'esprit, mais sans culture. Tout en elle était à faire et à refaire. Vive, distraite, nullement accoutumée à l'obéissance, il était diflicile de la diriger. Par bonheur, une aptitude rare et une sensibilité exquise faisaient concevoir d'elle les plus riches

espérances. Les qualités de Niva intéressèrent M. Ramier, jeune homme intelligent, alors professeur à l'école de Choron. Son âme généreuse fut fouchée de voir une si belle nature repoussée par le sort; il lui tendit une main généreuse, et dès ce moment il considéra comme un devoir d'ouvrir à cette pauvre jeune fille le chemin d'un meilleur avenir, D'abord, ce ne fut qu'un sentiment assez ordinaire de vanité qui engagea Ramier à présenter mademoiselle Niva à Choron; mais ce sentiment se modifia bientôt et prit un développement qui l'étonna lui-même.

Mademoiselle Niva fut admise à l'école de Choron et confiée aux soins particuliers de Ramier. La classe de Ramier était composée d'hommes, d'enfants et de jeunes filles. Il y régnait un ordre parfait, jamais on n°y proférait un mot qui pût blesser les convenances. La sévérité de Ramier était si grande à cet égard, qu'elle était l'objet des plaisanteries de ses camarades.

Les premières leçons que mademoiselle Niva recut de Ramier furent assez originales. Après l'avoir présentée aux élèves de sa classe, il la fit approcher et lui dit: « Mademoiselle Niva, sans doute on vous a conté beaucoup de mal de moi, n'est-ce pas? Avouez-le franchement : on vous à dit que j'étais grondeur, bourru, exigeant. » Niva répondit à cette question par un sourire malicieux. « Eh bien, reprit Ramier, vous allez voir qu'on m'a calomnié, Pour demain, je ne vous donne d'autre besogne que de vous laver la figure; nous verrons après. » Un rire général touvrit les paroles du professeur. Le lendemain, Niva vint à la classe un peu plus propre. « Maintenant, lui dit Ra= mier, vous vous occuperez de vos mains, et je vous donne huit jours pour cette grande ablution. » Au bout de huit jours, la métamorphose était complète : les belles dents de mademoiselle Niva étaient blanches comme de livoire, son fichu ajusté avec plus de grâce, ses cheveux bien peignés,

sa jolie taille mieux dessinée; en un mot, tout avait pris un nouvel aspect, et l'instinct de la femme était éveillé.

Ramier s’occupa alors de son éducation musicale. Maître de la diriger comme il l'entendait, il la surveillait d'un œil sévère, lui assignait les heures de travail et se faisait rendre un compte minutieux de son temps. Toutes les actions de la jeune fille étaient soumises à son contrôle; personne ne pouvait la soustraire à sa sollicitude, et jamais ni sa mère ni Choron ne mirent obstacle à la Volonté de Ramier.

Peu à peu la voix de Niva, assouplie par des exercices nombreux et bien gradués, acquit une sonorité remarquable. Enchanté des progrès de son élève, Ramier ne borna plus ses soins à la musique. L'intelligence de Niva se prétait à tout; mais ce ne fut pas sans peine, ni sans lui avoir fait verser bien des larmes, qu'on parvint à la dompter. Il fallut même l'emploi de moyens rigoureux pour la contraindre à l'obéissance et à un travail régulier. Il y eut bien des tentatives de révolte, bien des menaces de retourner à la native indépendance; mais Ramier fut inébranlable! il la tint constamment sous le joug de sa volonté. D'ailleurs, Ramier était d'une bonté extrême pour Niva; il lui consacrait tout son temps, il négligeait ses propres affaires pour surveiller son éducation, il pour voyait à une partie de ses besoins; en un mot, il devint sa providence.

Ainsi grandissait Niva, sous la tutelle de Ramier. Ce n'était plus cette jeune et pauvre fille qu'il avait trouvée dans la rue; elle était devenue une personne charmante, à la taille éancéé, aux manières nobles et choisies, s’expri= mant avec facilité. Il ne pouvait la regarder sans être fier, il ne pouvait en entendre parler avec éloge sans se dire : C'est moi qui l'ai faite ce qu’elle est! Lorsqu'on murmurait autour de lui : Quelle personne charmante! que d'esprit! que de talent! son cœur bondissait de joie.

Pendant ses lecons, quand elle chantait à ses côtés, et que sa voix éclatait en notes graves et plainlives, ses yeux étaient constamment fixés sur elle. Il la contemplait avec ravissement ; 1l respirait à peine, {ant il craignait de perdre un des accents qu'il avait su lui communiquer. C'est que Niva était l'œuvre de ses mains, l'écho de son âme! Oh! quel ravissant spectacle que d'assister ainsi à l'épanouissement d'une intelligence qui vous doit la vie! Ramier, qui avait consacré trois précieuses années de sa vie à faire l'éducation de cette jeune fille, à la plier à ses moindres volontés, à l'accoutumer à une obéissance passive, maintenant qu'il avait obtenu ce qu'il désirait, maintenant qu'il en avail fait une personne charmante, il était affligé de la perfection de son ouvrage. Cette obéissance, cette docilité, cette douceur sans nuages, le chagrinent et le rendent malheureux. II voudrait un peu de mulinerie, quelques caprices; il désirerait que Niva ne se crüt pas obligée à lui obéir sans proférer une plainte, il voudrait la voir femme et son égale. On le comprend, Ramier était amoureux de Niva. Cette pauvre fille, qu'il avait élevée avec tant de sévérité, el que naguère encore il traitait avec si peu de ménagement, s'était emparée de son cœur; il était à genoux devant l'œuvre de ses mains. C'était une passion d'autant plus profonde qu'il n'osait la manifester. En effet, comment franchir l'intervalle qui le séparait de Niva? comment se dépouiller de l'extérieur d’une autorité presque paternelle, pour lui avouer les tendres sentiments qu'elle lui inspirait? comment abandonner le rôle sévère et digne quil avait joué jusqu'alors, pour s'incliner devant une jeune fille qui tremblait en le voyant? Niva, qui devait tout à Ramier, qui le redoutait autant qu'elle le révérait, comment recevrait-elle l'aveu d'un sentiment qu'elle était bien loin de supposer à son bienfaiteur? L'Amour est un dieu jaloux, qui veut de l'indépendance. D'un autre côté, le caractère

HISTOIRE D'UNE CANTATRICE BE L'OPÉRA. 387 de Ramier était trop élevé, il était trop pénétré de la noble mission dont il s'était chargé, pour abuser un seul instant de la éonfiance sans limites qu'il inspirait à sa jeune élève.

Cependant Niva faisait tous les jours de nouveaux progrès; elle avait dépassé les plus hautes espérances de Ramier. Son aptitude à saisir les plus fines nuances de l'art était surprenante. Sa belle voix, sa figure expressive, son style large et vigoureux, faisaient l'étonnement de tous ceux qui l'entendaient : toutes les fois qu'elle chantait dans la classe de Ramier, il y avait des trépignements et des applaudissements infinis. Dans le monde, ses succès étaient plus beaux encore. On la comblait de cadeaux et de prévenances; alors, les yeux mouillés de larmes, elle disait à Ramier : O mon maitre! c'est à vous que je dois tout cela !

Depuis trois ans que Niva faisait partie de l'école de Choron, personne ne l'avait entendue, excepté les élèves de Ramier. Un jour, Choron dit à Ramier : Quand nous feras-tu entendre ta merveille ? Cette question maligne prouvait que le chef de l’école s'était laissé prévenir contre Niva, par l'amour-propre blessé de ses camarades, jalouses de la préférence et des soins tout particuliers que lui accordait Ramier. On fixa le jour où Niva serait entendue. Ces sortes de présentations avaient toujours lieu à l'une de ces grandes séances présidées par Choron. C'était un spectacle imposant. Chaque professeur défilait avec sa classe devant le chef de l'établissement, qui approuvait ou blâmait. Ce n'était pas Choron que les élèves craignaient le plus, mais la critique de leurs camarades. Un sourire, un murmure les faisait trembler et les remplissait de confusion. C'était un samedi de l'année 1829 que Niva devait débuter devant tous les élèves de l’école de Choron. Le ban et l'arrière-ban avaient été convoqués; il y avait même quelques dames étrangères qui, connaissant l’histoire romanesque de la jeune virtuose, avaient manifesté le désir de

l'entendre. La curiosité était générale. On était impatient de connaître le résultat de trois ans d'études. Chacun y était venu avec des sentiments plus ou moins favorables à la débutante.

Choron dit à Ramier : Mon cher, nous sommes prêts! Conduite par son professeur, Niva s'avance alors sur l’es-

trade. Elle tremble, son sein se soulève avec effort. Ramier

est au piano, le cœur plein d'agitation. Il frappe quelques accords et dit tout bas à Niva : Courage! Niva commenca alors à chanter ce bel air de Nicolini :

Or che son vicinoa te, Stanca son di palpitar, :

que madame Pasta disait avec une grande magnificence de style. Lorsque Niva fut arrivée à ce passage si touchant :

Tanto amore e tanta fe...”

un tonnerre d'applaudissements couvrit sa voix. Choron s'élança sur l’estrade, pleurant comme un enfant, et, se jetant au cou de Niva, la couvrit de baisers sans pouvoir proférer une parole. Tous les élèves s'étaient levés spontanément; Ramier, la tête penchée sur le clavier, cherchait à maîtriser son émotion ; à sa vue, Niva s'arracha des bras de Choron et se précipita vers son bienfaiteur. Bravo, bravo ! s'écria-t-on de toutes parts. Ce fut une scène admirable, le plus beau jour de Ramier!

Depuis quelque temps, Choron avait enrichi la classe de Ramier d'un nouvel élève. C'était un jeune homme d'une physionomie agréable : il s'appelait Rifaut. La première fois qu'il vit et entendit Niva, il en fut émerveillé, Depuis ce moment, il ne la perdait pas de vue. Toujours empressé auprès d'elle, il ne manquait jamais une occasion de lui faire un compliment. Ramier ne demeura pas longtemps étranger à ce petitroman. Ilen conçut une affliction réelle. Il essaya de contrarier cette liaison naissante; mais,

comme cela arrive presque toujours, le remède empira le mal.

Un dimanche du mois de mai 1830, Ramier et Niva devaient diner chez une personne du grand monde qui avait pris intérêt à la destinée de la jeune virtuose. Niva s'en excusa sous prétexte d'indisposition. Ramier y alla tout seul; mais, inquiet de la santé de son élève, il s'esquiva immédiatement après le diner, et se rendit de la Chaussée-d'Antin à la rue de Babylone, où demeurait Niva. Comme il faisait un temps magnifique, il suivit le boulevard des Invalides : il pouvait être huit heures du soir. Chargé d'un énorme bouquet pour Niva, son cœur était dans une de ces dispositions heureuses et si rares dans la vie, lorsqu'il aperçut deux personnes qui venaient de sgn côté. Tout à coup ses yeux se troublent, ses jambes fléchissent et tremblent : il s'efforce de marcher, mais en vain; il est obligé de s'appuyer contre un arbre : il avait reconnu Niva au bras de Rifaut. Interdit, muet, une sueur brülante inondait le visage de Ramier ; sa douleur était de celles qui ne permettent pas aux larmes de se frayer un passage. Après quelques instants de silence, Ramier, s'armant de tout son courage, continua son chemin sans ouvrir la bouche, laissant Niva dans une consternation profonde. Pour lui, tout était fini : jamais il ne reparla à son élève, jamais il ne lui adressa un reproche; il lui continua ses soins comme si rien n'eût altéré les sentiments qu'il avait pour elle, Quelques mois après arriva la révolution de Juillet, qui mit un terme à l'existence de l'école de Choron; quinze jours après, Ramier quitta Paris. |

IL y avait six mois qu'il habitait la ville de ....., lorsqu'il y arriva une jeune cantatrice dont on faisait le plus grand éloge. Elle venait donner un concert. Au jour fixé, la grande salle de l'hôtel de ville était comble : toute la bonne compagnie s'y était donné rendez-vous.’Ramier fut

l'un des premiers à s’y rendre et se placa juste en face du piano. Après une ouverture jouée par les amateurs de la ville, parut la prima donna. Le programme annonçait un air de Nicolini. La jeune cantatrice s'approche du piano avec assurance, et, sans paraître effrayée de son nombreux auditoire, attaque avec beaucoup dé suavité ce bel adagio :

Or che son vicino a te.

puis s'arrête fout à coup. Sa voix tremble, son visage pâlit ; elle veut recommencer, mais impossible! ses yeux se remplissent de larmes. La voyant prête à défaillir, Ramier sélance à son secours, la fait asseoir, lui prend la musique des mains, et se met à chanter à sa place :

Or che son vicino a te

Stanca son di palpitar, avec un accent el une expression qui émurent toute l'asseniblée. La soirée fut interrompue, et le concert ne put se continuer. Niva, car c'était elle avait reconnu Ramier, qui, après avoir chanté l'air que nous venons de citer, sortit de la salle et quitta la ville le lendemain.

Dix ans après l'événement que nous venons de raconter, on donnait à l'Académie royale de musique un opéra nouveau qui faisait courir tout Paris. Une cantatrice aimée du public y obtenait un grand succès. Au quatrième acte, à l'une des scènes les plus dramatiques de la pièce, on entendit des sanglots partir d'un coin obscur de l'orchestre : c'était Ramier qui pleurait à chaudes larmes en reconnaissant Niva sous les traits de la cantatrice à la mode qui s'appelle aujourd'hui Rosina Srozz.

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