II PREFACE
Nous rimaginions un peu autrement, ce livre qui s'achève si tristement aujourd'hui; plus grand surtout, plus varié. James voulait faire paraître en même temps tous ses essais, politiques, littéraires, ou d'érudition, disséminés par ci, par là, dans des recueils savants, des vieux journaux, des brochures devenues introuvables. Le recueil allait s'appeler Orient et Occident ; ce titre nous charmait tous les deux, moi surtout : le génie de mon ami y mettait, pour moi, un reflet de ses deux ailes. — Car il aimait l'Occident autant que s'il n'eût jamais connu d'autre face de la terre ; il connaissait l'antique Orient, comme s'il n'eût jamais vécu de toute son âme, de tout son cœur, dans notre monde fiévreux d'aujourd'hui. — Mais nous nous laissions griser par le grand air de la forêt; nous n'avions pas les pièces sous les yeux ; nous ne nous rendions pas compte de ce que notre livre allait avoir de volumineux et d'incohérent.
L'esprit de mon ami était si vaste et si profond à la fois qu'il tenait rang de prince dans plusieurs royaumes de l'esprit, écartés si loin pourtant les uns des autres qu'aucun lien ne les rattache entre eux. Alors il vaut mieux ne pas trop chercher à les rattacher. Orient el Occident peut se diviser; et, de l'énorme recueil,
PREFACE. ni
je ferai quatre petits livres : Critique et Poh-tique, qui paraît aujourd'hui, un volume de Nouvelles Etudes anglaises^ enfin, deux volumes d^Essais orientaux. Je suis sûre que, s'il était assis à mes côtés, s'il lisait avec moi ces pages trop diverses, il trouverait que j'ai raison de rompre (ah! si douloureusement!) avec son dernier rêve. Car, en toutes choses, nous pensions toujours de même.
Il y a huit mois ce recueil n'était qu'un projet entre bien d'autres, et il ne nous en était point le plus cher. Nous aimions beaucoup mieux le roman historique de Titus et Bérénice^ qui, sous la forme de Dialogues 'philosophiques^ devait avoir une allure nouvelle et si hardie. Point de descriptions, point d'archéologie, seulement le choc des idées et le mouvement des âmes!
Oh! le naufrage qui jette Josèphe étonné au sein d'un monde de comédiens romains en vacances; celte figure austère de Paul prêchant le renouveau à la curieuse Poppée ; les soldats du camp de Vespasien contrastant avec le monde silencieux et fermé de Jérusalem qui subit l'outrage, patiens quia œternus. Voyants de Judée et dilettantes de Rome, femmes et soldats, philosophes du monde antique; les uns sachant penser, les autres sachant vouloir ou aimer;