Journal des Savants
la science est forcée d'admettre l'intermédiaire d'une création spontanée humaine, analogue à celles qui se produisent à tous les échelons de la vie et qui dessinent le progrès de la nature ; l'exagération consiste à reporter à ce spontané de la première heure ce qui est le produit d'un long développement qui nous échappe par la seule raison que nous ne connaissons rien du langage parlé qu'à partir de l'instant où, par un heureux hasard, l'écriture nous le fait connaître. Supprimer ce développement parce que nous ne pouvons le remonter, n'est-ce pas objectiver notre ignorance et dire : « Il ne se passe rien dans la rue puisque les rideaux sont fermés ? »
Mais ce n'est pas une simple question de philosophie linguistique que M. Renan pense ainsi résoudre : c'est une grave question historique: les langues sémitiques et les langues aryennes ont-elles une même origine et peuton les ramener à une seule et même famille?
Bien des tentatives ont été faites dans ce sens, sans grand succès, mais aussi sans que l'échec prouve d'une façon décisive contre l'unité, car la séparation des deux branches a pu être
trop ancienne pour que la parenté première ait laissé des traces visibles. Pour M. Renan, la question ne se pose pas : les deux groupes de langues sont constitués sur un type différent ; or deux types supposent deux créations, deux actes indépendants, dans deux centres différents.
C'est une théorie qui par sa nature échappe au contrôle, dans l'impossibilité où nous sommes d'atteindre les deux familles dans des époques suffisamment anciennes. Mais M. Renan Ta * étendue et transportée dans des domaines où la vérification est possible. A l'époque où M. Renan entrait dans la science, l'Allemagne venait d'élever par-dessus la grammaire comparée l'ingénieux et frêle édifice de la mythologie comparée, science illusoire qui ne pouvait tenir ses promesses, car elle confondait nomen et numen et, en assimilant les noms divins communs à plusieurs religions, méconnaissait le roulement d'idées qui s'était fait sur ces noms au cours du temps, à travers les mille accidents de l'histoire et les rencontres multiples de civilisations et de races. A l'imitation de la grammaire comparée, elle avait
posé en regard l'une de l'autre la famille des religions aryennes et la famille des religions sémitiques ; et, comme en fait de religions sémitiques on ne connaissait guère que le monothéisme des Juifs et celui des Arabes, on fit du monothéisme la marque religieuse des Sémites. M. Renan transporta dans le domaine religieux sa théorie de l'origine des langues : les religions ont été créées par une intuition soudaine de la race. La race sémitique, comme la race aryenne, eut en partage, dès les premiers jours de son existence, avec un certain type de langage, un certain type de religion. « En fait de religion, en fait de langue, rien ne s'invente, tout est le fruit d'un parti pris à l'origine une fois pour toutes. » De là une vaste antithèse qui s'étend à tous les aspects de la vie et de l'âme : aux Aryens l'épopée, le mythe, la légende, le drame, l'imagination objective, le culte de la nature ; aux Sémites la poésie personnelle, le cri lyrique ; les Aryens ont fondé la cité, la vie politique, la patrie : les Sémites n'ont connu que la vie du nomade et du pasteur ; les Aryens ont créé l'art, les Sémites la religion. On sait la fortune qu'ont
faite par le monde ces fonnules simples, claires, impérieuses, grâce auxquelles « vous enfermez douze cents ans et la moitié du monde antique dans le creux de votre main * ». Elles étaient trop simples pour ne pas séduire le public et les vulgarisateurs, car elles présentaient un cadre admirablement clair et un fil directeur à travers l'histoire; mais elles étaient aussi trop simples pour que les faits pussent tous s'y plier, et à mesure qu'on les examinait de plus près, ils devaient relever la tête. Sans nous arrêter à ce qu'a de douteux et de dangereux ridentification du concept de race et du concept de langue, les progrès de l'épigraphie sémitique ont révélé, depuis 184S, que le monothéisme n'est qu'une exception chez les Sémites, qu'il est chez les Juifs un progrès tardif de la réflexion, chez les Arabes et les Syriaques un apport des Juifs et des Chrétiens. L'histoire d'Assyrie et de Chaldée a révélé que les Sémites avaient fondé des empires, et la bibliothèque d'Assurbanipal a rendu des fragments d'épopée. Le Corpus même, fondé par