Le 12 noyembre
calme et invincible comme le destin, qui venait de plus loin encore que jadis la parole d'outre-tombe de M. Thiers et qui lentement étouffait toute résistance : car ce n'était pas la voix d'un homme, mort ou vivant, c'était la voix de la nécessité infaillible.
D'autre part, la géographie, qui a donné à la France et à la Russie le même voisin redoutable, les appelait, depuis longtemps, à envisager ensemble la perspective d'un danger commun. L'antipathie intérieure des deux régimes balança des deux côtés, durant deux siècles, la crainte d'un péril encore lointain. La paix de Francfort fit la lumière. La Russie germanophile de 1870 nous sauvait cinq ans plus tard. Devant la puissance illimitée de la triple alliance, c'est-à-dire de l'Allemagne, la Russie comme la France n'avait qu'un allié éventuel contre les surprises du dehors. La constatation si simple et si naturelle de cette communauté d'intérêt sur une grave question étrangère ne pouvait pourtant se faire tant que la destinée de la France restait voilée. Le tsar, comme le pape, vit clair sous ces voiles; il vit qu'il n'y a qu'une réalité en France, une
réalité inéluctable, aujourd'hui comme demain, et la Marseillaise^ écoutée à Cronstadt par le petit-fils de Nicolas, debout, tête découverte, prouva une seconde fois aux plus prévenus qu'il faut bien qu'ils prennent leur parti d'une République française, puisque Tsar et Pape s'y résignent.
La campagne de Panama, dernier retour offensif du boulangisme monarchique, effraya le pays sans troubler sa volonté. Des justiciers trop étranges l'avaient menée pour qu'elle pût aboutir soit à un exemple légitime, soit à une réaction politique. L'opinion obsédée enveloppa dans une même et suprême indifférence accusateurs et accusés, croyant à tout et ne croyant à rien. Le scandale qui devait tout remettre en question ne fit que précipiter la solution qui tardait : et le pays, pressé d'en finir, envoya une majorité républicaine assez forte pour n'avoir plus à craindre les coalitions révolutionnaires des extrêmes. Ainsi tout tournait au profit du gouvernement nécessaire : une partie des monarchistes s'inclina devant la volonté du pays, le clergé se courba
devant celle de son chef, et le tsar envoya ses marins à Paris. La République avait fait tenir en ces vingt années assez de tempêtes, de désastres et de scandales pour marcher de pair avec les plus vieilles monarchies.
L'excès du mal a enfin amené, non pas la guérison, mais le désir de guérir. Vingt années de l'existence nationale ont été gâchées sur des questions de forme. Il est temps de rentrer dans la réalité.
Les élections de 1893 sont un premier pas dans cette voie. En ébranchant largement la droite royaliste et la gauche radicale, elles ont fourni les éléments d'une majorité homogène, d'un parti national. La Chambre nouvellement investie et les hommes auxquels elle a délégué le pouvoir seront jugés et seront traités par la France selon le degré d'intelli-
gence, de patriotisme et d'énergie qu'ils auront mis à concevoir, à vouloir et à réaliser la constitution de ce parti national, dont le seul nom prononcé fit la fortune de Boulanger.
L'année qui vient sera donc décisive : elle décidera si cette œuvre nécessaire se fera par l'action du régime parlementaire, tel qu'il est organisé à présent, ou si la nécessité doit chercher une autre voie.
La bombe Vaillant a formé une majorité gouvernementale. Mais c'est là un de ces incidents d'audience qui, de leur nature, sont rares et qui ne suffisent pas à faire durer un parti. Le parti national ne peut limiter son ambition à lutter contre l'anarchisme de la dynamite. Son objet est de réfaire l'unité morale de la nation.
Ce parti, s'il arrive à se constituer, trouvera en face de lui trois partis d'opposition organisés : le parti royaliste, le parti radical et le parti socialiste. De ces trois partis, un seul répond à une réalité, le dernier.
Le parti royaliste, en effet, ne tient plus que par le cœur à un rêve qu'il sait irréalisable :
il n'y tient plus par l'espérance. Sans doute, il peut arriver des heures graves où la République recourra de nouveau à la dictature*, si elle ne trouve pas, dans le jeu normal de ses institutions, les forces d'énergie concentrée que réclamerait un danger suprême dans la rue ou à la frontière : mais il n'est pas imprudent d'afBrmer que ce n'est pas dans le principe dynastique, s'adressàt-elle à un prince, qu'elle cherchera cette condensation de force ; car le principe dynastique est épuisé et rien ne le fera revivre, pas même la victoire dans les plaines de Turckheim. Et s'il reste dans le Parlement un parti royaliste intransigeant, il n'importe : ce parti, impuissant à détruire, sera réduit par son impuissance à la glorieuse nécessité de n'être plus que le dépositaire d'un idéal. II peut se faire encore un beau rôle : celui de témoigner des vieilles traditions d'honneur, de probité, de courtoisie française devant la société mêlée que la démocratie envoie trôner au Palais-Bourbon.
1. Dictature du Comité de salut public en 1793 ; de Cavaignac en juin 48 ; de Gambetta en 70-71 ; et, jusqu'à un certain point, de M. Thiers en 71^73.
Le parti radical, puissant par l'audace et le talent de parole de ses membres, subit enfin à son tour le sort qu'il a si longtemps infligé aux modérés asservis. Voyant la patience de leurs timides alliés près de se lasser, les radicaux ont commis l'heureuse erreur de prendre les devants d'une rupture qui peut-être eût fait reculer comme toujours au dernier moment la faiblesse opportuniste ; ils ont dénoncé la concentration républicaine ; ils se sont jetés à la tête des socialistes ; et leurs alliés nouveaux, moins nombreux, moins doués, maisâprement résolus et appuyés sur la terreur des comités électoraux, les tiennent comme jadis eux-mêmes tenaient les opportunistes. Le parti radical peut bien fournir aux socialistes des formules, des mots, des épigrammes : il est incapable de les guider et les diriger, il doit les suivre : car ils ont un programme, et lui n'en a pas. Il ne peut affirmer sa personnalité propre que par des variations sur le jeu puéril de la revision et les cris usés de : Sus au Sénat! Sus aux curés !
Cela ne suffit pas. Il faudra que les radicaux aillent jusqu'au bout du socialisme révo-
lutionnaire, ou qu'ils périssent sous rexcommunication des comités. Ils périront.
Le grand fait dans les élections de 1893, à côté de la victoire des républicains modérés et de l'effondrement moral des radicaux et des royalistes, c'est la constitution d'un parti socialiste qui, différent de celui de 1848, sait ce qu'il veut.
Ce parti nouveau est une force, parce qu'il représente, bien ou mal, une réalité terrible, la misère. Comme porte-voix officiel de la misère, il aurait pour alliés naturels, s'il avait su comprendre la grandeur morale de son rôle, avec Tamertume des uns, la pitié des autres et la conscience même des jouisseurs.
Mais deux choses jusqu'à présent le franpent de stérilité, les deux choses mêmes qui font sa force de propagande : c'est un parti de doctrinaires, et c'est un parti de révolution.
La majorité des socialistes parlementaires de 1893 est collectiviste. L'idée de collectivisme, c'est-à-dire de l'État seul capitaliste et seul patron, est une idée simple, intelligible, et dont on peut concevoir la mise en pratique
après un nombre suflSsant de Révolutions et de Terreurs. Mais avant d'imposer à la nation cette redoutable expérience, les cérébraux du collectivisme n'ont pas songé à se demander s'ils sont sûrs que leur solution, fût-elle réalisée du jour au lendemain, en un coup de baguette, amènerait cette harmonie sociale annoncée. Le collectivisme réalisé peut-il être autre chose qu'une déception profonde pour le travailleur si l'État est fort, ou un danger continu pour l'État si l'État est faible? Car le devoir de rÉtat-patron sera d'exploiter son monopole au profit de la communauté, non au bénéfice de ses seuls ouvriers, comme il fait dès à présent pour les postes et les télégraphes ; et, d'autre part, toute question de travail devenant, dans le collectivisme, une question d'état, les barricades remplaceront la grève, et des gouvernements seront renversés pour des querelles de contremaîtres. Tant que M. Guesde et M. Jaurès n'auront pas dissipé ces doutes et d'autres, ils ne peuvent raisonnablement espérer le triomphe de la doctrine par les voies de la persuasion légale.
Aussi n'est-ce point de là que les socialistes
Tattendent. Ils ont un dogme, le dogme révélé par Karl Marx : or, un dogme se suffit à lui-même ; il ne se démontre pas, il s'affirme, en attendant qu'il s'impose, par le bûcher ou par la guillotine, suivant la religion. De là toute cette organisation de guerre civile ; de là la grève, ce suprême recours de l'ouvrier opprimé, devenue, aux mains des meneurs, une arme offensive, à manier en permanence, à droit ou à tort; de là ces plans de grève universelle, qui doivent conduire au bonheur de tous par la ruine de tous ; de là ce mélange de présomption doctrinaire et d'égoïsme insondable de ces députés bien payés et bien nourris qui condamnent vingt mille hommes à trois mois de faim et de misère, au nom d'une doctrine qui n'est qu'une doctrine. Car il faut soulever les conflits, souffler le mécontentement ou l'envenimer, exaspérer les partis, faire couler le sang, pour amener l'état d'esprit qui rend possible une révolution, puisque c'est sur la révolution seule que l'on peut compter pour organiser, par la spoliation des uns, l'extermination des autres et le despotisme de fonctionnaires incorruptibles, bien choisis par
les comitéSy la féJicité et l'harmonie universelle.
Le socialisme parlementaire n'a pas compris sa tâche : porter la plainte sincère du pauvre devant le pays, exposer au grand jour ses griefs, ses souffrances et ses vices, éveiller autour de lui dans la conscience nationale les voix de justice et de pitié. Il a mieux aimé rouler dans Tornière politique et risquer de défaire la nation en faisant du prolétaire un État dans l'État. Il s'est laissé envahir par les politiciens qui vivent de discorde et par les doctrinaires qui vivent de formules; les uns faisant aujourd'hui de la misère un tremplin pour le pouvoir, comme ils faisaient hier du danger clérical ou monarchique, les autres opposant une doctrine de pédant haineux à une doctrine de pédants satisfaits. Il s'est ainsi condamné à chercher la guérison de la misère dans un accroissement de misère : et il va poursuivant un leurre par la force, perdu dans la contemplation d'une théorie que tout le sang des barricades ne parviendra pas à féconder.
Le socialisme révolutionnaire n'a pourtant pas été stérile : il a un iSls bâtard, l'anarchisme.
On ne prétend pas identifier l'anarchisme doctrinal au socialisme doctrinal, l'anarchisme de M. Elisée Reclus au socialisme de Benoît Malon. Il est bien clair qu'anarchisme et socialisme sont théoriquement lés deux antipodes, l'un ne reconnaissant que le droit de Findividu et l'autre celui de la société, l'un formant Textrême-gauche du libéralisme, l'autre l'extrême-droite du principe d'autorité. 11 est clair aussi que le jour où la société se referait sur le plan Guesde, les anarchistes se tourneraient contre elle avec une fureur double, car ce n'est pas pour entrer dans la caserne collectiviste qu'ils font sauter les murailles de la société moderne. Le socialisme a donc le droit de dire qu'il n'a pas de pire ennemi que l'anarchisme. Mais quand il part de là pour repousser la responsabilité des crimes anarchistes, il s'abuse sur lui-même; car un parti qui revendique le droit et proclame l'intention de réaliser sa doctrine par la force, qui dénonce des classes entières aux fureurs
du peuple et de la révolution à venir, qui encourage, justifie, amnistie tous les attentats collectifs commis pour la destruction de la société présente, ce parti ne peut répudier les attentats isolés, commis à la même fin. Ce qui arme directement la main de l'anarchiste, ce n'est pas la Salente idéale rêvée par des saints déséquilibrés, c'est le prêche sanglant du clubiste, du journaliste, du député révolutionnaire : l'anarchiste à la dynamite est un socialiste révolutionnaire, las d'attendre. De là l'embarras du socialisme devant ces exploits : le premier jour il frémit et flétrit le crime ; le second jour il l'explique ; le troisième jour il le rejette sur la société et en triomphe. Tant que le socialisme n'abjurera pas les voies révolutionnaires, tant qu'il restera un parti d'illégalité et de violence, du fond des masses qu'il chauffe au rouge sortiront toujours les frénétiques. 11 pourra renier l'anarchisme du bout des lèvres et par instants du fond du cœur : par-dessus la barrière théorique, le frère ennemi lui tend sa main sanglante.
Reste le parti national avec ce programme :
faire la paix politique, religieuse, sociale.
La paix politique est faite, en dépit des hommes, par la victoire définitive de la République. Le spectre royaliste est allé rejoindre dans les accessoires historiques le spectre rouge de Romieu. Laissez dormir le danger monarchique, qui ne peut plus rendre de service à personne, pas même aux radicaux.
Sur toutes les grandes questions de défense nationale, de conservation et de réforme sociale, les royalistes, divisés des républicains par le
seul souvenir historique, ont place, le jour où ils voudront, dans la grande majorité nationale.
Pour assurer et maintenir la paix politique, il suffit d'écarter les questions dangereuses et oiseuses où se complaît le byzantinisme radical, et tout d'abord la revision.
Le radicalisme s'imagine, ou veut s'imaginer, que tout sera sauvé quand le Sénat sera supprimé ou, ce qui revient au même, sera nommé par le même corps électoral que k Chambre. Le jour où le Sénat ne sera plus qu'une doublure de la Chambre et reflétera au mêm^ degré les impressions au jour le jour du pays, ses sautes de vent d'enthousiasme ou de panique, malheur à la République I Plus de garde-fou autour de la Chambre populaire :
tous les quatre ans le sort de la France, avec ses lois et sa constitution même, est livré au hasard des paniques électorales, et le peuple souverain n'a plus de recours contre ses propres égarements que dans la seule insurrection. Si la revision se fait un jour, elle se fera pour renforcer le Sénat, non pour l'afifaiblir; pour en faire la représentation plus fidèle des forces,
des intérêts, des instincts permanents de la France. A ce prix est la sécurité de l'avenir.
Le pays veut la paix religieuse. Il faut que le député Homais comprenne que l'État peut laisser en paix l'Eglise sans s'asservir à l'Église. Peut-être un jour viendra où l'Église, à la fois atteinte et fortifiée par les lois militaires, qui ne lui laissent qu'un personnel réduit mais d'élite, demandera ou acceptera la liberté dans l'État libre. Mais la séparation, tant qu'il ne se trouve pas pour la réclamer une minorité catholique, ne peut être qu'une persécution de sectaires: c'est pour cela que les radicaux la réclament, et c'est pour cela que le parti national la repoussera. Elle ne doit pas être le premier mot d'une guerre de conscience,*mais le dernier mot d'un traité de paix.
Établir la paix politique, établir la paix religieuse sont choses relativement aisées. Rétablir ou préparer la paix sociale, voilà la tâche sacrée et redoutable.
Le parti national n'apporte pas la formule magique de la question sociale : il sait qu'il
n'y en a pas; que nulle solution ne peut fixer une matière qui est en mouvement perpétuel, des rapports qui ne sont pas les mêmes deux instants de suite : la question sociale doit être résolue chaque jour à nouveau. Mais il essaiera ce que le socialisme devrait faire et ne fait pas : organiser la lutte, non contre la société, mais contre la misère.
Supprimer la misère, nulle loi humaine ne le peut : car elle coule de sources que nulle loi ne saurait fermer : le vice du riche, qui veut être plus riche et ne sait plus que pour une part de sa richesse il n'est qu'un dépositaire responsable devant la conscience, — jadis on disait devant Dieu; le Vice du pauvre, imprévoyant, emporté, crédule, qui ne sait pas qu'imprévoyance, emportement, crédulité sont des maîtres plus durs que tout maître; le vice des choses, avec la maladie, le chômage, la vieillesse, la férocité des accidents.
Le vice de l'homme, riche ou pauvre, ne peut se guérir que du dedans; et, par là, la réforme sociale est, avant tout, une réforme morale. Il faudrait, au lieu de ces récriminations entrecroisées du riche au pauvre, des
voix de riche disant au riche tout son devoir, des voix de pauvre disant au pauvre tout son devoir. « Les hommes qui feront l'avenir ne seront pas de petits hommes disputeurs, raisonneurs, insulteurs, hommes de parti, intrigants, sans idéal ». En attendant que viennent les hommes de puissante bonté qui éveilleront le devoir dans la conscience paresseuse des heureux et l'éclaireront- dans la conscience obscure des souffrants, ceux qui, à quelque degré, détiennent une parcelle du pouvoir et de l'exemple, du président du Conseil au dernier maire de village, du propriétaire de mine au député socialiste, seront jugés devant la France par ce qu'ils auront fait pour atténuer les conflits et les haines et enrayer certaine production artificielle de la misère. A eux donc de pacifier la lutte économique, en écartant les entrepreneurs de la guerre civile; d'intervenir entre le capital et le travail, non comme entre des ennemis nés, à contenir ou à assujettir l'un à l'autre, mais comme des associés condamnés à s'entendre; de créer autour d'eux, par l'ascendant du bon vouloir, l'état d'esprit qui fait de l'arbitrage le recours naturel des
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partis; de les assoupir enfin aux transactions nécessaires par lesquelles seules se fera la transformation de la société, lente, continue, durable.
Mais la misère produite, la misère qui est là, la misère née de causes inévitables et fatales, maladie, froid, chômage, accidents, vieillesse, que faire contre elle? L'État doit-îl, peut-il être l'universel secoureur? SuflSt-îl de puiser dans le budget, c'est-à-dire dans la poche du travailleur, pour soulager toutes les misères et établir la paix sociale? L'État peut-il avoir de la charité pour le riche, de la prévoyance pour le pauvre? Peut-il concentrer dans ses guichets tout ce qu'il y a d'âme dans ce pays, répartir par la loi et percevoir par ses agents la quotité de cœur de chaque citoyen?
€ Oui », s'écrient les socialistes. « Oui, répète plus timidement le gouvernement; car il faut faire quelque chose ». — « Non », répond la réalité. Le don de l'État, fût-il égal à l'immensité de la misère ; sût-il aller où il faut et ne pas s'égarer sur les indignes ou dégénérer en instrument électoral; fût-il à l'abri des accidents budgétaires ou politiques et des varia-
lions législatives; n'eût-il pas pour premier effet, pour seul effet certain d'accroître le malaise général par l'accroissement de l'impôt et la quantité de misère par le découragement de la charité individuelle : la paix sociale n'y gagnera rien, pas une rancune n'en sera touchée. Le percepteur derrière son guichet est un mauvais agent de fraternité. Où le don ne vient pas du cœur, rien n'a été donné, rien n'a été reçu.
La vérité est dans la formation d'un nombre infini d'associations entre-croisées, — nationales, provinciales, communales, — alimentées par les souscriptions des membres, par le revenu des syndicats, par le don libre et indéfini des bienfaiteurs, et qui porteront, à travers tous les groupes sociaux et sur toute l'étendue du territoire, le secours que chaque mal réclame, donnant au malade le médecin, au vagabond un asile, à l'invalide le pain quotidien que le Père Céleste ne lui donne plus, à toute souffrance un secours et un conseil, de sorte que la misère, ne se sentant plus perdue dans l'indifférence des hommes, perde quelque chose de son amertume. Il y a dans ce pays
assez de cœur pour faire de la fraternité autre chose qu'une devise sur le mur de nos casernes. Il y a dans le peuple assez de bon sens latent et d'énergie virile, et dans une partie de nos heureux une inquiétude suffisante de se faire pardonner leur bonheur mondain pour que les uns et les autres sortent de leurs colères stériles ou de leur indifférence coupable et fassent leur devoir pratique le jour où on leur dira comment le faire. L'œuvre est immense et longue et demande une armée, non de fonctionnaires, mais de volontaires.
Le projet d'une caisse de retraites pour les vieillards, déposé jadis par M. Constans et repris par la Chambre nouvelle, posera bientôt la question en termes clairs et pressants. Car, sur ce projet, inspiré par une pensée de justice sur laquelle tous les cœurs s'accordent, se livrera la première bataille décisive entre le socialisme d'État et le socialisme libéral, entre la fraternité bureaucratique et celle du cœur et du devoir.
Ce projet assure le repos des derniers jours de l'ouvrier par la contribution de l'ouvrier,
du patron et de l'État, poursuivie durant trente ou quarante ans ; mais il suppose que l'ouvrier n'errera jamais d'atelier en atelier, qu'il n'y aura pas d'interruption dans son versement, que le patron ne prélèvera pas sur le salaire de ses hommes le montant de la cotisation à lui imposée : qu'il n'y aura jamais de guerre, de révolution, de déficit; que l'État trouvera toujours, chaque année, les millions de sa part de contribution et une majorité prête à les voter; qu'il se retrouvera sans erreur et sans fraude à travers les montagnes de paperasses et les armées de fonctionnaires nécessaires pour suivre la trace et l'histoire de chaque centime déposé. Ce projet pourra être voté, car tout se vote. Mais il est à craindre qu'on ne reconnaisse bien vite qu'on n'a voté qu'un expédient politique, gros de dangers et de déceptions pour le lendemain, et non la solution d'un problème social. Le gouvernement français saura-t-il prendre le grand rôle qui tenta un instant la noble ambition de Guillaume II, mais où il échoua parce qu'il était VEiat et ne sut pas s'adresser aux forces vives de sa nation? Aura-t-il le courage de s'opposer à une géné-
rosité sèche et ruineuse, illusoire et aveugle, et de demander à la seule fraternité nationale ce qu'on veut tirer de l'impôt stérilisant? Il comptera le nombre de millions qu'il faut pour donner le morceau de pain quotidien aux milliers de travailleurs qui, après un demisiècle de labeur, meurent de faim et n'ont point d'espoir. Il calculera le capital nécessaire pour assurer à tout jamais, dans la suite indéfinie des années de France, le sort de ce premier ban des invalides du travail; et il demandera le fonds inaliénable de cette caisse sacrée à une immense souscription nationale, où se mêleront le million du millionnaire et le denier de la veuve.
Ce jour-là, un mot d'ordre fécond aura été donné, qui se répercutera dans toutes les avenues de la misère et de la pitié; et quelque chose comme un rayon de paix descendra dans les derniers cercles de l'enfer social.