Le 16 mai
va à sa fin à travers le droit et la loi, et divisés contre eux-mêmes, ils redoutaient autant que la défaite une victoire sans objet et sans lendemain, puisqu'il restait toujours trois prétendants pour un seul trône. En vain M. Thiers tombait frappé en pleine lutte : ses obsèques furent la première apothéose de la République. Sa parole, sortant de la tombe avec l'autorité de la mort, enfonçait l'inextinguible vérité dans les intelligences les plus obscures et son ombre gagna la dernière bataille.
Ces années sombres et chargées d'angoisse, 4871 à d877, sont les plus belles années de la République, et les seules peut-être dont elle ait le droit d'être fière. Elles avaient apporté à la France une chose nouvelle, la notion de la lutte légale. C'est par le seul jeu de la loi, en usant de toutes les ressources qu'elle offre au citoyen pour faire prévaloir son droit, et de celles-là seules, que les républicains avaient su constituer la République et la maintenir. Et de leur côté, les auteurs du 24 Mai et du 16 Mai, dans leur lutte à outrance contre la volonté de la nation, s'étaient arrêtés au bord de Tilléga-
lîté. La Constitution et la loi sortaient plus fortes de l'orage, et l'Europe apprit avec étonnement l'existence d'une France digne d'être libre.
Mais le 16 Mai avait laissé d'autres fruits plus amers dont nos dents sont encore agacées. Il avait, en exaspérant le présent, envenimé Tavenir. Comme les pères, en 1790, avaient affolé la Révolution par l'intransigeance de leur non possumus et l'avaient jetée dans les voies de frénésie, ainsi firent les fils, toutes proportions gardées, pour la République modérée de 1875, cette République de ralliés.
Incapables de s'avouer leur impuissance autant que d'en sortir, ils allaient encore, seize années durant, par leurs retours offensifs, offrir aux violents les prétextes et les
mots d'ordre, en créant l'illusion d'un danger royaliste.
La constitution de 1875 avait mis fin à la question politique. Il fallait passer aux deux seules questions qui pussent désormais intéresser un Français : la question de la défense nationale et celle de la réforme sociale. La première n'était pas pour opérer un classement des partis, car elle n'est point de celles qui divisent; sur la seconde, au contraire, il y a et il y est inévitable qu'il y ait des différences profondes. C'est la seule question sur laquelle des partis durables et utiles puissent se constituer, et ces différences établissent, à l'intérieur de chacune des anciennes factions politiques, entre des hommes réunis dans le même vote par le culte commun de la forme, des divisions plus profondes que celle de monarchiste et républicain. Néanmoins les partis monarchistes concentrés, unis artificiellement pour un objet contradictoire, les partis républicains concentrés, unis artificiellement pour la résistance à une opposition sans avenir, allaient, seize années encore, se dégrader et dégrader la France dans les colères, les insultes et les coups de
Jarnac d'une querelle déjà réglée. Et si la période qui s'étend de 4877 à 1893 a été si stérile, tandis que celle qui va de 1871 à 1875 a été si féconde, c'est que dans celle-ci on luttait sur des réalités et dans l'autre sur des choses imaginaires, et que cette période de seize années n'a été que la concentration et la lutte de deux mensonges.
Ce mensonge initial a été fécond. Il a organisé la guerre religieuse; il a fait monter au jour des couches de plus en plus violentes de politiciens; il a paralysé tout gouvernement, fait avorter ou transformé en instrument de mal toute réforme, jeté l'anarchie dans la loi l'administration, les mœurs.
Le cléricalisme avait été l'âme du 24 Mai et du 16 Mai. Le parti semi-politique et semireligieux qui avait déjà perdu la Restauration essayait une seconde fois de faire d'une religion définie un centre ou un organe de gouvernement. L'idée théocratique avait rendu à la coalition monarchique le service de lui donner une unité de façade; c'était un mauvais service:
car, si tous les gouvernements sont possibles
en France, gouvernement du club, gouvernement des salons, gouvernement de la caserne, il en est un qui n'y est point possible, c'est le gouvernement de l'Église. La lutte contre la réaction s'était donc faite au cri de Gambetta, cri légitime en 1877 : « Le cléricalismej voilà l'ennemi! » Mais telle est l'inertie intellectuelle des partis que le cri survécut à la lutte et à la victoire, comme une consigne de factionnaire que l'on a oublié de relever. Les partis ont un instinct mauvais de s'acharner sur l'ennemi renversé : ils ne comprennent pas qu'un adversaire vaincu n'en reste pas moins un Français avec tous les droits d'un Français. La lutte légitime contre le cléricalisme agressif continua donc, d'abord contre le cléricalisme vaincu, c'est-à-dire réduit à Tétat de pure opinion, puis contre la religion même. On ne se contenta pas de retirer aux universités libres les faveurs d'exception arrachées sous l'Ordre moral à la faiblesse de l'Etat ; on leur retira le droit de vivre, en frappant d'indignité les congrégations où elles recrutaient leurs maîtres. On enveloppa d'une vague auréole de persécution des hommes et des idées dont l'impuissance avait pourtant éclaté
d'une façon si manifeste. Un système de vexations et d'insultes s'étendit dans trente mille communes de France. Pour quelques indiscrétions de zèle, on chassa en masse et par système les sœurs de charité du chevet des malades, oubliant que le cuite de la souffrance n'est pas de ceux qui se pratiquent contre appointements, et que, tant que la société laïque n'aura pas su créer ses Petites Sœurs des pauvres et organiser le don gratuit de soi-même, elle n'a pas le droit de repousser de ses malades la main et le cœur qui s'offrent. La Restauration exigeait de ses fonctionnaires des billets de confession : l'ordre nouveau exigea des siens des billets de négation. Un immense système de délation, dans la presse et le Parlement, créa des incapacités non prévues par la loi contre tout serviteur de TEtat qui n'avait point donné des gages à la théocratie rouge.
Il y avait dans ce fanatisme plus d'habileté que de fanatisme, et ces deux mots terribles, — clérical j réactionnaire^ — n'étaient que le drap écarlate agité par les politiques pour lancer la foule contre ceux qu'ils voulaient broyer ou intimider. Le danger clérical et le danger
royaliste étaient des instruments de règne qu'il fallait polir avec soin pour qu'ils fussent toujours prêts à servir, et étaient devenus, pour tout un peuple de candidats faméliques, — aspirant garde champêtre, aspirant député, aspirant ministre, — la clef des places, des faveurs, du pouvoir.
L'excitation des luttes passées et la prolongation artificielle de la crise avaient fait monter à la surface du pays, à côté des enthousiastes intolérants et sincères, à côté des opprimés d'hier qui ne savaient pas oublier, des couches avides de politiciens. 11 y a, dans toute société, un résidu flottant d'hommes qui ont des appétits supérieurs à leur goût de travail utile. Dans un Etat réglé, ils se jettent dans des aventures équivoques, qui les conduisent, tôt ou tard, si lâche que soit la trame de justice, dans des filets qui les éliminent pour un temps de la société. Une démocratie encore mal assise offre un milieu admirable pour ces hommes, politiciens dans les corps élus, agitateurs dans les masses.
Tout pouvoir émanant à présent du peuple, il n'y avait que deux moyens de l'obtenir de
Î64 CRITIQCE ET POLITIQUE.
lui : c'était de s'adresser soit à son bon sens et à ses bons instincts, soit à sa crédulité et à ses rancunes. La seconde méthode était plus facile et plus à la portée de la masse des candidats. De là cette surenchère folle dans les promesses et dans la calomnie ; de là ces programmes de déception et de haine jetés aux malheureux.
De là ces projets de réformes vagues joints à des dénonciations précises, qui permettaient aux extrêmes de tenir à la fois le peuple par l'espérance démesurée et la haine, et leurs rivaux modérés par la terreur. De là ce crescendo de violence, où il n'y avait de sincère que la crédulité redoutable d'un peuple souverain et aveugle. Chacun trouvant toujours au-dessous de lui, dans la lultepour le pouvoir et la popularité, un concurrent nouveau plus brutal et qui lançait d'une voix plus furieuse les mots de passe magiques, la terreur montait sans cesse de bas en haut et arrêtait les accès de bon sens ou de courage qui traversaient par instant la conscience de ceux qui avaient sur l'heure la responsabilité des destins de la France. Les droites concentrées, toujours obsédées de leur rêve, se trouvaient d'accord avec l'extrême-
gauche toutes les fois qu'il fallait mettre à terre un ministère aux allures modérées, pensant que le débordement de Satan amènerait enfin l'heure du millénium monarchique. Tous ceux qui essayaient d'enrayer le mal et de gouverner pour la France tombaient tour à tour sous la coalition des extrêmes. Gambetta, large et magnanime nature, le seul qui eût en lui l'étoffe d'un grand politique, aurait pu, en 1878, inaugurer le parti national; il n'osa. Jules Ferry osa voir que le péril était à gauche et le dire ; mais il traînait après lui le boulet de l'article VII, qui l'entraîna dans l'abîme. Il fallut venir jusqu'à l'aube naissante du boulangisme pour entendre enfin un président du Conseil déclarer que la droite représentait une partie de la nation. Mais dans la droite, c'étaient les mêmes violences qu'à gauche contre les patriotes réalistes qui sortaient de ses rangs; la droite républicaine de Raoul Duval * ne vivait que
1. oc Est-il donc si dur. Messieurs, de servir la France comme le suffrage universel entend qu'elle soit servie? Est-il humiliant pour qui que ce soit de sMncliner devant une volonté nationale ferme et persévérante?... Pourquoi serions-nous plus difficiles que nos soldats?... » (Discours de M. Raoul Duval, dans la séance du 6 novembre 1886).
trois mois et mourait avec lui. Ainsi les modérés se trouvaient dans les deux syndicats, dans celui des partis républicains et dans celui des partis monarchiques, étouffés sous la pression des plus violents.
De là l'incapacité où s'est trouvée la France d'organiser un gouvernement durable. Car les modérés terrorisés de gauche, qui auraient pu sans doute constituer une majorité nationale s'ils avaient osé s'adresser ouvertement, à la face du pays, aux modérés terrorisés do droite, perdaient cœur devant les épithètes indignées que déversaient sur eux les purs dans le Parlement, les clubs et la presse. Ils achetaient donc une majorité précaire au prix de concessions toujours renouvelées au radicalisme toujours plus impérieux, et débordé lui-même par des poussées plus violentes d'en bas; et quand leur conscience et leur raison se révoltaient enfln, ils tombaient sous la coalition de l'extrême-gauche et des droites concentrées.
Les majorités artificielles qui ont gouverné depuis 1877 étaient donc nécessairement aussi impuissantes, et pour la même cause, que l'avaient été les majorités monarchiques de
PAssemblée nationale; car elles étaient composées d'éléments qui ne pouvaient s'accorder que pour des fins de vendetta commune. Elles ont voté avec fracas quelques grandes lois stérilisées ou chaotiques. La loi de l'instruction laïque, légitime en son principe, a été viciée dans la pratique par l'esprit sectaire qui, d'une loi de neutralité protectrice, a fait une arme de guerre contre la foi. La loi militaire a été refaite, moins en vue de porter au maximum la force réelle du pays que de faire une application édifiante du principe d'égalité, de sorte que tous les Français soient assujettis un temps égal à un effort musculaire égal. La loi sur les syndicats, qui devait légaliser le droit des travailleurs à s'associer pour la défense de leurs intérêts, a été envenimée à plaisir pour organiser officiellement la guerre sociale et constituer une féodalité tyrannique au sein de la classe ouvrière. La loi contre l'ivresse a été abrogée de fait, comme une œuvre de réaction, par la liberté de l'assommoir qui a ajouté l'alcoolisme à la liste des droits de l'homme- En retour, les lois où n'étaient engagés que l'intérêt ou l'honneur national ont misérable-
ment avorté dans les bureaux, laissant les questions c vieillir sans mûrir ». La loi sur Tarmée coloniale, dont l'absence compromet dans la guerre de demain soit nos colonies lointaines, soit nos frontières françaises, cette loi réclamée, dès 1882, par des patriotes clairvoyants, à la veille des aventures au Tonkin, va de la Chambre au Sénat, du Sénat à la Chambre, et chaque mois de retard est payé du sang de quelques centaines d'enfants déportés là-bas. Depuis dix ans que le Sénat a voté le huis clos des exécutions capitales, pas une Chambre n'a encore trouvé le temps et l'énergie de ratifier cette mesure d'hygiène qui supprimerait une des hontes de nos villes et enlèverait au crime un de ses prestiges.
Le même vice radical qui rendait le gouvernement incapable de faire ou de bien faire les lois nécessaires le rendait impuissant à appliquer celles qui existent, car il ne pouvait les appliquer qu'en frappant les hommes dont il est le prisonnier, ou leur clientèle proche ou lointaine. Il devint de jurisprudence que pour tout crime de droit commun, commis au nom d'une revendication radicale ou sociale, l'am-
nistie s'impose. L'ouvrier mineur sut qu'il pouvait massacrer ses ingénieurs pour quelques années de prison, avec présidence d'honneur dans les meetings. Tous les excès d'en bas trouvèrent des tolérances en haut, parce que tout le pouvoir plongeait par des racines plus ou moins profondes dans les affolements d'en bas. Les mots sacro-saints <^ liberté de réunion », (( liberté de presse » livrèrent à qui voulait, à la face du Code pénal, l'honneur, le repos, la vie des individus et de classes entières. Les meetings furent le prêche du massacre, et une presse de chantage, de meurtre et de tolérance s'ouvrit pour l'exploitation de tous les vices. Dans cette universelle déliquescence, que l'anarchie politique n'a point créée, mais qu'elle accélère, l'anarchisme de la dynamite n'est qu'un symptôme, le plus brutal, mais non le plus profond ni le plus continu.
Devant toutes ces forces de dissolution conjurées, la France serait depuis longtemps tombée en poussière, n'était que deux puissants protecteurs veillaient sur elle : en face d'elle l'Allemagne en armes, au-dessus d'elle la France éternelle.
Car c'est la pensée de l'Allemagne qui durant ces vingt ans a tenu la France debout. Et si cette pensée était assez efficace pour agir sur la France et sur les partis même, c'est qu'en dépit des apparences, en dépit du cri des factions se mettant l'une l'autre hors la patrie, l'unité nationale était encore vivante, était la seule chose qui fût encore vivante dans toutes les fibres du pays. La volonté profonde de la France de ne point mourir, de ne point déchoir, et non seulement d'avoir comme les nations sa part de vie au soleil, mais de rester, dans l'avenir comme dans le passé, une des forces directrices de l'humanité, restait le moteur sourd et infaillible qui la dirigeait, droite et debout, à travers les voies étranges où la traînaient ses guides aveugles. Ainsi, parmi ces agitations de Pygmées où elle semblait résignée à s'éteindre, se dressait la France éternelle, celle d'hier et de demain, faite de son ciel clair et de sa terre féconde; faite des richesses accumulées, en travail, en gloire et en idéal, de soixante générations d'ouvriers, de soldats, de penseurs; faite du reflet de son épée et de l'écho de sa parole, portés aussi loin qu'il y a
des hommes. C'est là un héritage qui ne se détruit pas en six mois de défaite et vingt ans de fièvre, et que l'héritier même n'est point le maître de décliner ou de gaspiller, car c'est l'héritage qui tient l'héritier, quoiqu'il en ait et qu'il en pense, fût-il le peuple souverain. C'est là la France immanente dont nos agitations folles et changeantes ne sont que les modes fugitifs et sans empreinte : seule grande réalité durable, invisible et toujours présente, présente en chaque Français, en ceux qui nient la patrie comme en ceux qui l'affichent, et vers qui tous les fronts se tournent aux heures d'angoisse. C'est elle qui, sous M. Thiers, en deux ans, a refait le pays. C'est elle qui a fait accepter du pays, sans un mot de plainte, des servitudes militaires et financières dont la seule idée, il y a trente ans, eût fait sortir de terre les pavés. C'est elle qui, dans sa politique étrangère, a donné à la France une continuité qui semblait impossible, a continué le duc Decazes par Gambetta, Gambetta par Ribot, Ribot par Develle. C'est elle qui, aux heures de crise, arrachait un éclair de sagesse à la démence des partis et inspirait à tous, même
aux patriotes de la rue et aux irresponsables de la presse, un silence qui n'est pas l'oubli, devant les défis de Bismarck et les insultes d'un Tisza même. C'est elle enfin, c'est cette certitude de vie et d'avenir, cette volonté et cet instinct d'accomplir son devoir et sa destinée, qui inspirent les millions de travailleurs obscurs, les masses profondes qui n'entendent rien à ces mots diaboliques de légitimiste et de radical, d'orléaniste et d'opportuniste, de bonapartiste et de socialiste, et ne comprennent que ce mot de France, qui est à la fois un idéal national et un idéal humain.
Telle était la patience du pays qu'il fallut dix ans d'un néant bruyant et honteux pour le lasser enfin et amener l'explQsion du boulangisme.
Il y a dans toute maladie qui guérit des crises répugnantes et salutaires: tel fut le boulangisme. Ce triste drame dont nul ne sortit la tête haute, ni les vaincus, ni les vainqueurs, fut la condamnation décisive et sans appel de tout ce qui se faisait en France depuis dix ans. Le mouvement effrayant qui portait
au pinacle, à la face de l'Europe railleuse, un prétorien vulgaire, sorti de l'antichambre des radicaux, protégé de trois monarchies, avec des blanquistes pour gardes du corps, n'était que le haut-le-corps du pays jetant son dégoût aux politiciens par un d'entre eux. Ce n'est pas à la République que le pays en voulait, mais aux anarchistes de gouvernement. Sitôt que le danger boulangiste eut vaguement éclairé ses adversaires et que le pays crut sentir dans la République une main plus sûre d'elle-même, le boulangisme s'évanouit. Le pays n'avait pris Boulanger que faute d'un Washington, et il ouvrit un nouveau crédit à la République parlementaire.
La chute du boulangisme avait montré la puissance intime de la République, sans changer la proportion des partis ni les éclairer. Les élections antiboulangistes de 1889 laissèrent une droite royaliste, assez forte pour constituer avec les radicaux, une fois de plus, des majorités de destruction ; et les vieux errements allaient reprendre, puisque nul parti n'avait su ni faire son examen de conscience ni se réformer, les opportunistes toujours
aussi faibles, les radicaux toujours aussi arrogants, les monarchistes toujours en embuscade. Nul n'avait su prendre dans l'aventure boulangiste sa part de responsabilité et de honte. Il fallait donc que la volonté du pays, que ses guides refusaient de comprendre, leur fût interprétée du dehors.
Or, il y avait en Europe deux grands pouvoirs, souverainement conservateurs, qui avaient besoin de la France : c'étaient le pape de Rome et le tsar de Russie.
Le pape Léon XIII, l'intelligence la plus large et la plus sereine des conducteurs d'hommes de ce siècle, mis au-dessus des préjugés et des rancunes de ses lieutenants par l'immensité dans le temps et l'espace de son empire immatériel, jugeait la crise, non comme un sacristain ou un député, mais comme chef d'Église et comme guide de religion ; comme successeur de saint Pierre et comme interprète de Jésus; comme responsable envers l'Église catholique de la continuité de ses destinées temporelles, et envers l'Esprit de la permanence d'une des formes les
plus efficaces et les plus souples qu'ait revêtues dans le temps la force divine qui est dans l'homme. Il comprit comme chef d'Église que la royauté, en se couvrant de l'Église, l'entraînait dans sa caducité ; et il sentit comme guide de religion que, dans . un pays tel que la France, incroyant et idéaliste, l'Église peut agir pour le bien sur ceux-là même qui vont ailleurs, si elle reprend l'âme de l'Évangile et redevient religion de l'Esprit. Après dix ans de recueillement et d'attente, sur un signe du Souverain Pontife, les Pères Blancs du Sahara, aux accents de la Marseillaise, annoncèrent à l'Europe monarchique et à l'Église le droit divin de la République * . Ni les cris de colère des royalistes et les outrages des radicaux, ulcérés de voir s'échapper de leurs mains, les uns leurs armes et les autres leur proie, ni l'insurrection d'un clergé rebelle, ni les défiances des modérés n'arrêtèrent cette volonté lente, éclairée de certitude; et de ces lèvres de vieillard, si faible qu'il ne semblait plus de ce monde, tombait par intervalles quelque parole