Réception de M. Claretie à rAcadémie française
aussi des conquêtes françaises, non pas signées avec du sang, mais faites de gloire sans taches. Non, on ne saurait dire : Finis Galliœ I lorsque l'étranger traduit nos volumes, applaudit notre théâtre, salue ou imite nos œuvres d'art... »
L'optimisme est une belle chose et la foi est une puissance. Un peuple décidé à vivre, vivra. Mais au nom du ciel, monsieur Claretie, ne nous donnez pas vos raisons d'espoirs : elles sont trop désespérantes.
Oh ! certes, vous avez raison, ce n'est pas parce que nous sommes des vaincus qu'il faut s'asseoir dans la poussière en murmurant :
Finis Galliœ! Ce n'est pas parce qu'un Prussien a paradé sous l'Arc de Triomphe qu'il y en a, à l'heure présente, qui doutent de l'avenir.
Napoléon avait bien ceint l'épée de Frédéric à Potsdam, Sedan n'est pas plus écrasant que léna, et le va-et-vif nt de la victoire peut recommencer bien des fois encore entre Berlin et Paris. Il n'y a de défaite écrasante que celle qui laisse couler l'honneur de sa blessure; et la défaite de la France, Dieu merci, a eu des lauriers aussi beaux que la victoire.
Non, ce cri de Finis Galliœ ! ce n'est point du champ de défaite qu'il se lève, ce n'est point de Reischoffen, ni de Sedan même et de Metz trahi ; ce n'est point de Châteaudun en ruines, de Paris affamé, de l'Alsace-Lorraine opprimée : il sort de chaque ligne de ces romanciers admirés, de ces dramaturges acclamés, de tous ces inconscients illustres qui nous versent le poison dont s'enivrent les peuples qui consentent à finir.
Ohl le symptôme de mort, ce n'est point l'acharnement des partis, la démence des gouvernements, l'égoïsme des hautes classes, l'affolement et la brutah'té des basses : tout cela n'a rien de bien neuf et n'aurait rien qui puisse effrayer si l'on sentait dans le monde des idées, dans le monde qui crée l'opinion et les mœurs, une force de santé et de vie. Non, s'il y en a qui doutent, c'est devant ces « conquêtes pacifiques » que vous glorifiez, devant ces romans que l'étranger traduit et devant ce théâtre qu'il applaudit.
Qui donc oserait pousser le Besurgat ! tant que la partie la plus puissante de l'élite française, — celle qui par le roman et le drame,
s'adresse de la façon la plus retentissante au peuple de France, celle qui fournit le pain intellectuel à ses hommes et à ses femmes, à ses jeunes gens et ses jeunes filles, ne saura que remuer la pourriture morale ; tant qu'il n'y aura pour elle qu'un monde, celui des filles et de leurs souteneurs, celui de la prostitution et de l'adultère ; tant que la littérature entière, — du moins celle qu'on lit, celle qui agit, celle qui procure réputation, gloire et fortune, — ne sera qu'un égoût ; tant que le talent nouveau, pour se faire jour, n'aura qu'à imaginer quelque combinaison nouvelle de l'infamie humaine, ou quelque maniement d'ordure plus hardi. Tout le talent verçe là parce que là est le succès et la gloire facile. C'est une course au clocher de Tignominie, où les délicats, entraînés à leur tour, disputent le prix aux brutaux, et entre l'Homère de l'assommoir et les Catulle de boudoir, Pétrone, même assisté des lumières de Néron, son maître, ne saura à qui décerner la palme.
Us nous répondent: « Que voulez-vous? Nous sommes ce que fait le siècle : nous reflétons ses mœurs, nous ne le créons pas > . — Vous êtes
trop modestes ! Vous êtes en avance sur la corruption de la France. La France ne vous a pas encore rejoints : mais vous êtes en voie de la faire à votre idéal. A force de lui montrer dans vos héros et vos héroïnes que l'homme n'est qu'une brute lascive, que la raison et le devoir ne sont que des convetitions^ qu'il n'y a qu'un droit, — l'appétit, et qu'une force, — là force, vous créez une génération .nouvelle, celle qui épanouit sa double fleur, le Pradisme chez les brutaux, et chez les raffinés, le Chambigisme.
Et cette philosophie descend dans le prétoire et inspire ceux qui ont dans la main Thonneur et la vie des Français. Partout où douze jurés sont réunis, plane TÉvaiigile de pitié infinie pour toutes ces victimes de la fatalité de la passion, qui déshonorent et qui tuent. De là ces verdicts effrayants qui font rougir la conscience française ; de là le sens social oblitéré ; la société devenue légalement un troupeau de brutes irresponsables ; le code pénal abrogé et remplacé par ces deux axiomes :
« Prends l'honneur de qui tu veux et prenne ta vie qui voudra I »
Ah I trop aimable monsieur Claretie , si nos
romans et nos drames sont traduits et imités à l'étranger, si la Belgique naturaliste se tourne avec piété vers la France et si Zola éclipse Tolstoï en Russie, comprimez les élans de votre fierté patriotique. Vous qui dans vos œuvres avez toujours gardé la dignité de votre profession, mais qui devez trop bien connaître ce qu'est le roman et le drame moderne, pratiqué par des illustres parmi vos confrères, vous comprendrez que ce ne sont pas là les « conquêtes pacifiques » qui nous consoleront de nos défaites. Il y avait plus d'espoir et d'honneur dans l'effondrement de 71 : il y avait l'honneur de la lutte héroïque, il y avait Tespoir de la régénération et des tâches stoïques acceptées.
A présent, où est l'honneur? Et que devient l'espoir ? Ah I si ces gens de lettres avaient su ce qu'ils pouvaient pour la France et s'ils l'avaient voulu I Dans ce pays qui déjà au temps du vieux Caton estimait avant tout deux choses, un beau coup d'épée et un mot bien dit; dans ce pays où, rien n'ayant encore remplacé les religions mortes, il n'y a plus de maître qui puisse enseigner la foule et parler avec autorité, il restait une seule puissance morale,
la parole ; la seule devant laquelle tous s'inclinent en France, qu'ils le sachent et le veulent, ou non; la seule qui pût quelque chose pour le salut moral du pays. Tous l'attendaient, le peuple, la bourgeoisie, la vieille noblesse: — le peuple, ce pauvre peuple de France, de cœur si ardent, foyer inextinguible de dévouement le plus prêt qui soit dans le monde à mourir pour un idéal, mais trop aveugle pour savoir lequel, et rejeté en proie aux rôdeurs de barrière de la politique; — la bourgeoisie, alors maîtresse du pouvoir, honnête et de bonne volonté quoi qu'on ait dit, qui sentait combien l'heure était solennelle et qu'elle avait des devoirs graves, prêle à les remplir, mais trop faible d'esprit pour les reconnaître, et qui s'est laissée déchirer entre des coteries impuissantes; — enfin cette vieille aristocratie de France, qui a encore quelque chose à faire pour la France, mais incapable de voir par elle-même qu'il y a place pour elle au banquet de la nouvelle alliance et se laissant refouler par ses haines dans un passé sans retour.
Et dans ce concert de voix bruyantes qui retentit d'un bout à l'autre de la France et de
l'Europe, quelles sont celles qui ont retenti pour calmer, éclairer cette pauvre grande âme affolée de la France ? Dans ce pays d'aveugles vous pouviez porter la lumière; vous pouviez du moins porter la parole de bonne volonté ; vous dont la voix s'entend si loin, vous qui parlez aux pauvres et aux riches , aux petits et aux grands du monde, à l'ouvrier dans l'atelier, au paysan sur la charrue, à la grande dame dans son boudoir, à l'écolier qui cache votre dernier roman dans son pupitre, à la jeune fille qui le cache sous son chevet, vous pouviez parler d'idéal, de devoir, de charité, d'amour: vous avez mieux aimé chercher le succès, la fortune, la gloire, V estime j dans la corruption de votre pays et Tabêtissement de vos frères. Vous aviez le don du Verbe et vous l'avez prostitué pour le lucre. Vous, les hommes de l'imagination, vous pouviez transporter l'imagination de la France dans les régions où le cœur revient plus noble, et au lieu de cela, à ce peuple qui sortait à peine des flammes de la guerre et de la Commune, vous contez les histoires que Ton contait à Gomorrhe la veille de Tengloutissement.
« La bonne littérature est celle qui, transportée dans la pratique, fait une nouvelle vie... La littérature moderne ne peut subir cette épreuve. » M. Renan, dans cette ligne tranquille et terrible, vous a pesés pour l'avenir et trouvés légers. Oh I si ces gens de lettres avaient consacré à éclairer et soutenir l'âme de la France tout ce qu'ils ont dépensé de talent à l'énerver et à Tempoisonner I S'ils avaient eu dans l'âme un rayon de Tolstoï, un souvenir de l'Évangile, ou seulement un enthousiasme, un amour de la France, de l'humanité, de la science, ou du beau sous quelque forme! ils pouvaient être les régénérateurs de la France et par la France de l'Europe; ils pouvaient refaire de Paris la capitale de la parole et de l'idéal : ils ont mieux aimé fonder leur fortune littéraire sur les ruines de l'honnêteté française; ils ont mieux aimé, avec leurs études naturalistes et leurs documents humains, se présenter à la postérité qui ne les oubliera pas. — Monsieur Renan, vous vous trompez, vous êtes trop sévère ou trop clément. — comme les apôtres de l'appétit et les pédants de l'ignoble.