‹ Critique et politiqueChapitre 47 sur 48 · ALLEMANDS ET HONGROIS · texte numérisé non relu

ALLEMANDS ET HONGROIS

J'étais à Vienne ; connaissant peu l'allemand et ne connaissant pas d'Allemands, j'étudiais l'Autriche et la vie autrichienne à la façon française, c'est-à-dire en causant avec quelques Parisiens que j'avais rencontrés là, un peu de Vienne et beaucoup de Paris. Pendant les quatre premières semaines de mon séjour, je n'échangeai pas une parole avec un Autrichien pur sang, conducteurs de tramways et garçons de café à part ; encore les garçons de café parlent-ils français; ils ont tous, plus ou moins, passé par le Grand-Hôtel et fait leurs humanités au boulevard. Je ne sortais pas^

malgré le Danube, du français et de la France ; Danton a tort : on emporte parfaitement la patrie à la semelle de ses souliers.

Cependant, comme un voyageur ne peut décemment revenir dans son pays sans la matière d'un volume in-octavo sur le pays qu'il est supposé avoir vu, n'ayant pas roccasion de pénétrer l'Autriche et l'Autrichien par l'intérieur, j'essayais de les étudier du dehors; on n'a pas besoin de parler la langue et d'aller dans le monde pour regarder aux murs ou aux devantures et pour dévisager les passants. J'avais tous les jours à faire une partie du Itiîig (les boulevards de Vienne) pour me rendre de l'hôtel au restaurant et du restaurant à l'hôtel ; c'est plus qu'il n'en faut pour parler en connaissance de cause de Vienne et de la vie * viennoise. Tous ces étrangers qui nous gratifient chaque année d'études doctorales sur la France et ses mœurs, ont exploré l'asphalte du passage de l'Opéra à la Madeleine : permis pour une fois à un Parisien de leur rendre la pareille.

Une promenade quotidienne de midi à une heure le long du Ring et de la Kaernthner

Strasse vous apprend nombre de choses assez curieuses. Vous ne pouvez faire cinq maisons sans rencontrer un Cafeehaus, une Restauration^ une Conditoreiy ou un temple quelconque consacré au culte de Gambrinus ; et tous toujours regorgeant de public : hommes, femmes, enfants, familles entières. Vous en concluez assez naturellement que la vie intérieure, le home, est chose à peu près inconnue dans la bonne ville de Vienne.

Le buveur autrichien n'a point la lourdeur de son confrère de Bavière; il n'est point bruyant et brutal : il est calme et pensif, sans d'ailleurs avoir la bière triste. Il faut avoir vu le Viennois rêvant sur son bock, l'œil noyé dans la fumée de son interminable valentia, pour sentir tout ce qu'il peut y avoir de poésie au fond d'un Krugel de Lager ou de Pilsner. On comprend mieux le Roi de Thuléy quand on sort d'un café du Ring; il y perd un peu d'auréole, le bon vieux roi, car je crains bien que sa coupe n'ait été qu'un bock : mais comme il doit avoir aimé pour n'oser plus y porter ses lèvres ! Malgré Gounod, un Latin ne pourra jamais bien sentir ce Lied, le plus

allemand des Lieder. Pour l'éclairer par contraste, il faudrait reproduire sur la couverture la gravure si populaire à Vienne de ces quatre bons soudards se levant de table le verre en main : « Und éi tranken noch eines, ehe sie gingen, die alten Deutschen. — Et ils burent encore un coup, avant de partir, les Allemands de la vieille roche. »

Aux devantures des marchands de tableaux, les femmes nues deMakart ; de grosses Cléopâtre, dans le même appareil, qui sont le succès de l'instant. Chez les libraires et les bouquinistes, les Mystères de toutes sortes de choses : Mystères du harem; Mystères de la vie de Berlin^ de jour et de nuit; Mystère de V amour; Mystères des... hâtels deHamburg, etc. Toute cette littérature marche bravement dans les vingt et les trente éditions, à faire mourir de jalousie nos pornographes les plus distingués. Le Premier Consul, pudique, avait supprimé la Justine du marquis de Sade; mais l'Allemagne nous Fa conservée; vous pouvez vous procurer pour quarante kreutzer la traduction de l'œuvre française; édition critique, ajoute fièrement le titre (Kritische Ausgabe) : vous reconnaissez

le génie scientifique de F Allemagne. Un jour les savants enverront des mémoires à Tlnstitat où ils restaureront l'œuvre du maître d'après la traduction allemande; c'est ainsi que tel poème français du moyen âge ne nous est plus connu que par la version des Minnesingers ; c'est ainsi que le Neveu de Rameau nous fut d'abord rendu par Goethe ; l'Allemagne veille soigneusement sur toutes nos gloires.

Je dois dire, afin de rendre justice à chacun, que cette littérature, pour fleurir à Vienne, n'est pas cependant viennoise d'origine; c'est une fleur allemande importée ; elle sort des imprimeries de Leipzig, de Dresde, de Hambourg et de Berlin. On raconte que le vieil empereur Guillaume, qui croit très sincèrement en la moralité allemande (Deutsche SittUchkeit, comme disent les historiens et les moralistes d'au delà du Rhin), s'étant senti dernièrement en veine de curiosité littéraire, alla examiner les galeries de TOdéon de sa bonne ville de Berlin ; le pauvre vieil homme en revint le cœur navré et déclara avec amertume à son entourage que la vertu allemande n'avait rien à envier à la corruption française.

Il donna ordre de balayer, et les étalages disparurent — toute une semaine, me dit-on.

Vienne, d'ailleurs, moins collet-monté que Berlin, ne se targue pas de vertu. Si elle le faisait, les annonces de ses journaux et la statistique lui donneraient des démentis peu polis. Vous connaissez les fameuses annonces du Tagblatt^ le grand journal démocratique de Vienne. Rien d'aimable comme la dernière page de cette feuille sérieuse : ce ne sont, durant des colonnes entières, que jolies demoiselles atteintes de spleen et demandant pour se désennuyer, à faire la connaissance honorable (c'est l'expression technique : die ehrbare Bekanntschaft) d'un jeune cavalier ou d'un monsieur distingué ; orphelines dans le besoin, implorant d'une bonne âme le prêt de cinquante florins, contre gratitude et remboursement. Les formules sont variées à l'infini. Le laisser-aller viennois produit de graves lacunes dans l'état civil : sur cinq enfants nouveau-nés, dit la statistique, il y en a au moins deux qui n'ont qu'une moitié d'état civil.

Les Viennois sont un peuple libre; car ils ont de la liberté tout juste ce qu'ils en veulent. La

semaine OÙ j'arrivais à Vienne, on avait un peu assassiné en plein Ring, sous le mur même de la Hofburg (le palais impérial), ce qui avait causé quelque émotion en ville : la police informait, comme de juste, mais sans découyrir, comme de raison, et le journal de Topposition centraliste allemande, la Nouvelle Presse libre, saisissant la balle au bond, avait demandé, avec toute la puissance de sarcasme dont un journaliste allemand est capable, si le comte Taafe comptait étendre aux voleurs et aux assassins le système de conciliaiionj qui est le premier mot et le dernier mot de sa politique. L'épigramme n'était pas bien méchante : mais la susceptibilité allemande est très sensible aux épigrammes, surtout quand elles sont mauvaises : toute la presse ministérielle frémit de colère et dénonça l'insulte. Deux jours plus tard le comte prenait sa revanche, la Nouvelle Presse libre était saisie et une seconde édition paraissait avec la première page en blanc; devant cette feuille blanche, je me vis transporter dans le Paris d'il y a douze ans, en second empire, l'époque où le cri des libéraux était « la liberté comme

en Autriche I » Un journaliste allemand à qui plus tard j'exprimais mon étonnement me répondit avec candeur : « Bah I les fédéralistes ne nous en feront jamais autant que nous ne leur en avons fait quand nous étions au pouvoir ». Cette appréciation sereine me rassura : ne soyons pas plus royalistes que le roil

Après le journaliste, vient un autre opprimé plus intéressant : c'est le locataire. Tout locataire qui rentre à la maison passé dix heures du soir trouve porte close, et la porte ne se rouvre que moyennant la somme de dix kreutzer (vingt-cinq centimes) : c'est ce que l'on appelle le Sperrgeld.

La loi est universelle : le joug s'étend à toutes les classes de la société : tous sont égaux devant le maître de la maison; tel est le nom du portier allemand (Hausmeister). De grandes batailles se sont livrées dans les dernières années autour du Sperrgeld entre libéraux et réactionnaires. Le parti libéral est à la veille de remporter une grande victoire : le Sperrgeld sera, non pas aboli — il faut aller lentement — mais reculé d'une heure dans l'/nnere Stadt (la Cité, le quartier riche). L'ori-

gîne du Sperrgeld se perd dans la nuit des temps : les archéologues discutent; débris du moyen âge et du couvre-feu, disent les uns; mesure de police prise au temps du siège de Vienne par les Turcs, assurent les autres.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à présent ce n'est plus qu'un prétexte des propriétaires pour se dispenser de payer leurs portiers.

Quelques moralistes, animés d'intentions très respectables, y voient le rempart des mœurs, un moyen d'inculquer à la population des habitudes honnêtes et réglées : en effet, les rues sont désertes dès dix heures ; mais croyez bien que le diable n'y perd rien.

Tout ce monde, d'ailleurs, a l'air heureux; point de visages renfrognés dans les rues; des fleurs à toutes les boutonnières. Je n'ai, dans tout mon séjour, rencontré un seul mendiant.

Il n'est point jusqu'à ces pauvres Slavoniennes aide-maçons, qui n'aient l'air bien aise de vivre, sous le poids des auges qu'elles portent sur l'épaule et dans la boue où elles pataugent pieds nus : pieds nus l'été, en bottes l'hiver, économie de bas l'une et L'autre saison. Heureux peuple que les Autrichiens, et comme

on se sent à mille lieues de la morose Allemagne!

J'allais à peu près tous les soirs à l'Opéra : vous connaissez de réputation , au moins , l'Opéra de Vienne, qui est sans contredit le premier de l'Europe, incomparable par la variété du programme, la richesse de la troupe, la splendeur de la mise en scène. Le Viennois est éclectique et va applaudir, à son Opéra, la même semaine, les Huguenots et Tannhœuser, Fidelio et Faust^ Mignon et // Trovatore, ceux du Nord et ceux du Midi : il adore la musique, d'où qu'elle vienne, dès l'instant qu'elle est bonne. Il a seulement un faible marqué pour Wagner, qui fait toujours salle comble, ce qui a donné naissance à une industrie particulière : d'intelligents amateurs accaparent les billets et les revendent sur la place cinq minutes avant le lever du rideau, avec une commission de cent pour cent, aux dilettanti qui reviennent l'oreille basse du guichet fermé.

Quelques jours avant mon départ, pour faire mes adieux à TOpéra, j'allai voir Lohen-grin. La représentation allait son train, sans

incident et sans fièvre, avec la somme ordinaire d'applaudissements à Brouiick ou à la Materna. Tout à coup, la salle éclata en applaudissements frénétiques, qui se prolongèrent pendant plusieurs secondes; le roi Henri l'Oiseleur venait de prononcer ces vers :

Fur deutsches Land das deutsche Schwert !

Des Reiches Recht so sei gewehrt !

« Pour la terre allemande, l'épée allemande! Ainsi soit défendu le droit de l'empire I »

Le héraut d'armes répète les paroles du roi, et les éclats d'applaudissements reprennent avec une fureur nouvelle. Je compris que j'avais perdu tout le temps de mon séjour à Vienne et que je ne connaissais rien du pays où je venais de passer un mois. N'ayant, en fait de géographie, que les notions vagues et inexactes que nous apprenons en France, je croyais que Vienne était la capitale de l'Autriche et je découvrais tout d'un coup que c'était une préfecture de l'Allemagne.

Le lendemain, je fis par un heureux hasard la connaissance d'un journaliste allemand d'un grand talent, attaché à un des journaux les

plus considérables de Vienne. Je lui demandai naturellement quelques éclaircissements sur la scène de la veille et de fixer mes idées géographiques ébranlées.

— Mon Dieu, me dit-il, la chose est bien simple : Vienne est bien nominalement la capitale de TAutriche; seulement l'Autriche n'existe pas. Voilà bien des années qu'on retourne contre nous en Europe le mot de Metternich et qu'on nous répète que l'Autriche n'est pas même une expression géographique. Mais nous autres, Allemands d'Autriche, ne consentons à l'avouer que depuis quelques années, depuis que nous ne sommes plus les maîtres en Autriche. Tant que nous avions la main haute et que l'Autriche était à nous, nous étions naturellement de bons Autrichiens : Goriolan était un excellent Romain tant qu'il était le maître à Rome. Il y avait donc une patrie autrichienne et un patriotisme autrichien ; nul de nous ne songeait à se rappeler qu'il était Allemand. Si nous étions Allemands, nous l'étions sans le savoir, à la façon de M. Jourdain. Déjà Sadowa et le dualisme, il y a quinze ans, avaient fortement entamé ce patriotisme;

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une patrie austro-hongroise est une chose bien compliquée, et qui force le cœur d'un sujet loyal à battre à la façon d'un frère siamois. Nous nous sommes résignés à ce patriotisme en partie double, et nous avons essayé d'être Austro-Hongrois! Nous avons eu deux patriotismes : l'un plus lai^e et général pour la patrie numéro un, la patrie austro-hongroise, l'autre plus étroit et particulier pour la patrie numéro deux, la patrie autrichienne proprement dite, la patrie cîsleithane. Mais voici, avec le ministère Taafe et la politique de conciliation, — c'est-à-dire de fédéralisme, — que la patrie numéro deux menace à son tour de s'effeuiller et de s'émietter, et notre pauvre patriotisme va à son tour se subdiviser en des a' et des a'* à l'infini. Les Hongrois ont conquis leur indépendance et fait reconnaître « leurs droits historiques » (c'est nous qui avons mis le mot à la mode et nous le payons); voici à présent des professeurs tchèques qui, après avoir longtemps fouillé dans des manuscrits, viennent nous dire triomphalement : « Nous avons, nous aussi, des droits historiques; la couronne de Wenceslas vaut bien celle de saint Etienne ;

la Bohême a été un royaume de temps immémorial; elle est si bien indépendante en droit de l'empire que si la dynastie s'éteint, elle a le pouvoir, en vertu des diplômes impériaux, de choisir qui elle veut pour diriger ses destinées. Comme la Hongrie, elle n'est reliée à l'empire que par la personne de l'empereur, et a droit, par suite, à la même autonomie.

Le dualisme impose la triade ». Qu'y a-t-il à répondre? Rien. Dès l'instant où l'Autriche abandonnait l'unité à l'hégémonie allemande, la décomposition sans fin devait commencer.

Après les Tchèques, les Slaves de Styrie demandent leur tour et veulent se séparer de la Styrie allemande : les Slovènes, à qui on a fabriqué il y a quelque dix ans un commencement de littérature nationale en leur bâclant une traduction de la Bible, eux aussi, nous parlent de leurs droits historiques et réclament à grands cris une université slovène. Tout craque de toute part au nom de l'histoire, et partout le passé remonte du moyen âge pour démolir le présent. En fait, il n'y a plus d'Autriche, il n'y a plus d'Autrichiens : je me trompe, il y en a un, mais un seul : l'empereur.

» Nous avons dernièrement joué un bon tour aux ministériels et aux fédéralistes honteux. S'il y a une date qui fasse époque dans l'histoire de la maison d'Autriche, c'est la date dont nous devrions, cette année même, célébrer le sixième centenaire, la date du 27 décembre 1282 : c'est ce jour-là que l'archiduc d'Autriche, Rodolphe de Habsbourg, ayant vaincu et tué quatre années auparavant, dans la plaine de Marcfeld — cette vaste plaine que vous voyez de Vienne même, des hauteurs du Kahlemberg, — Ottokar II, roi de Bohême, fit reconnaître des états l'hérédité impériale dans sa famille. Ce jour-là furent jetées les bases de la grandeur autrichienne. Nous avons décidé de fêter une date si glorieuse pour la dynastie et la nation, et nous avons ouvert une souscription pour ériger un obélisque dans cette plaine de Marcfeld, où l'Autriche reçut le baptême et la consécration de la victoire.

» Des gens mal intentionnés diront que, ce que nous voulons célébrer, c'est l'écrasement des Slaves de Bohême par les armées allemandes; mais ce sont des mauvaises langues^ et si nos compatriotes, les Tchèques de Bohême,

sont comme nous, de bons et loyaux sujets de l'empereur, ils doivent se joindre à nous dans notre manifestation de loyalisme. Malheureusement on est sceptique en haut lieu : quand nous avons demandé au comte Taafe l'autorisation nécessaire pour élever notre obélisque, il nous a fait répondre que le gouvernement nous était reconnaissant de nos bonnes intentions, mais jugeait que celte manifestation manquait d'opportunité. Voyez-vous un empire obligé, après six siècles, de reculer devant le souvenir de la victoire qui Ta créé? A l'inverse de votre Montagnard qui a regardé son crime en face et n'a pas pâli, l'Autriche n'ose regarder son triomphe en face sans crainte de s'évanouir. La fête de décembre 1282 est inopportune en décembre 1882 : prière de repasser en 1982.

3^ Chaque jour nous perdons du terrain, la chose est claire. Les Slaves avancent, et nous reculons d'autant; mais il se trouve que nous ne pouvons reculer que d'un côté, du côté de l'Allemagne, du côté de la Prusse. Chaque conquête des nationalités sur l'élément allemand est donc une conquête de l'Allemagne

sur l'Autriche : à chaque position que nous perdons, nos adversaires nous rappellent que nous les perdons parce que nous sommes Allemands. Ce sont eux qui nous annexent à l'Allemagne et qui nous forcent à regarder vers Berlin. Le comte Taafe a bien compris le danger et a essayé d'y parer. Il a tenté de diviser les Allemands d'Autriche en favorisant l'éclosion d'un nouveau parti, dit progressiste, qui a un très beau programme et très généreux : « Laissons là les questions de races et travaillons sur un terrain où tous les éléments de l'empire peuvent s'entendre et coopérer, le terrain des réformes sociales, du progrès ma^ tériel et moral, etc. » Ce nouveau parti est composé de quelques fantoches de 1848, survivants d'un monde englouti, qui sont une énigme pour les gens de 1882, et de ce que nous appelons les démocrates (T arrondissement (Bezirk-Demokrat)y ce que vous appelleriez, je crois, des démocrates d'estaminet. Ces gens-là sont trop en retard, ou, ce qui revient au même, trop en avance. Ils auraient bien fait l'affaire du comte Taafe, doublement, en brisant l'opposition allemande et en lui permet-

tant de se passer des cléricaux, dont Tappui lui est indispensable dans l'état présent des partis et dont la poignée de main a trop souvent pour lui les tendresses d'un étau. La tentative a échoué en plein; les électeurs du leader du parti, appelés par lui à se déclarer sur sa politique, ont déclaré qu'ils l'approuvaient pleinement, mais jugeaient que le moment n'était pas bien choisi pour l'appliquer. C'est la contre-partie de l'obélisque inopportun; impossible de dire plus délicatement à un député : Vous représentez si exactement mes idées que vous seriez bien aimable de donner votre démission. Le parti progressiste a existé et il n'y a plus à l'heure présente parmi les Allemands d'Autriche qu'un seul parti : le parti allemand,

» Mais l'effacement de plus en plus complet de l'influence allemande dans la politique autrichienne intérieure amène un résultat étrange et inattendu : la prédominance absolue de cette même influence dans la politique extérieure. L'asservissement de l'Autriche à l'Allemagne est le prix dont elle paye son indépendance à l'égard des Allemands d'Au-

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triche, et les désirs de Berlin sont des ordres à Vienne. Nos hommes d'État savent bien que le jour où le chancelier de fer trouverait r Autriche lui barrant le chemin, il lui suffirait d'un mouvement du doigt pour renverser notre immense et frêle édifice : ainsi se maintient le statu quo. Un politique moins profond, plus ami de l'effet et du bruit, annexerait avec fracas et fanfares les provinces allemandes : le prince de Bismarck est bien trop avisé et aime mieux s'annexer sans bruit l'Autriche entière, — ce qu'il a fait. Toutes nos forces, toute notre armée, toute notre diplomatie sont dans sa main et à ses ordres ; par nous il lient le Danube et toutes les races qui grouillent sur ses bords; abdiquer cette splendide souveraineté effective sur toute l'Europe centrale pour réunir nominativement à l'empire, après des luttes sanglantes et européennes, quelques millions d'Allemands qui, à peine réunis, saperaient l'hégémonie prussienne, c'est Iftcher la proie pour l'ombre, et le grand chancelier est un homme de proie sérieux, non un nébuleux à la Napoléon III.

Aussi l'Autriche, malgré tout, a de plus longs

jours en réserve qu'il ne semble d'abord. Je vous disais tout à l'heure qu'il n'y a qu'un Autrichien en Autriche, Tempereur François- Joseph, je me trompais, il y a deux Autrichiens : Fempereur François-Joseph et le prince de Bismarck.

» — Mais les Slaves, mais les Hongrois, ne s'apercevront-ils pas un jour qu'ils marchent à la remorque de TAUemagne, et Pest est-elle d'humeur aussi débonnaire que Vienne !

» — Je n'en sais rien; allez à Pest.

C'est une belle chose que la remontée du Danube, de Pest à Vienne, par une belle nuit de septembre. Le Budapest démarre du quai François-Joseph à six heures du soir : le soleil au déclin dore les collines de Buda, qui descendent à pic dans le Danube, dernier soupir des Alpes lointaines qui viennent là se redresser et mourir ; le Blockberg, avec ses vieilles forteresses, le palais du roi de Hongrie, au-dessus des arabesques du bazard oriental, les hauteurs du Sonnenberg qui ont tant de fois vomi sur l'est la mitraille turque et allemande ; en face, sur l'autre rive, par delà les trois ponts sveltes

et légers qui sautent lestement par-dessus le Danube, Pest, la cité sœur, avec son interminable rangée de jeunes palais qui courent toute une heure le long du fleuve; plus loin Ofen, la vieille cité romaine, qui a rendu au jour les débris de son amphithéâtre colossal, avantposte des Circeiises au cœur de la Pannonie : le gladiateur de Byron n'avait pas besoin d'aller jusqu'à Rome pour égayer de son agonie les consulaires et « sa hutte aux bords du Danube et ses petits barbares qui jouent » ne sont qu'à deux pas de lui ; voici Sainte-Marguerite, Tîle fortunée, avec ses jardins merveilleux, don royal d'un archiduc au peuple de Pest. La nuit tombe, les étoiles se lèvent; le vaisseau et le fleuve fuient en sens inverse avec un élan fougueux, à travers les îles sans nombre, entre les vagues plaines de la puszta ou entre des collines de porphyre qui barrent soudain l'horizon immense et nous enferment dans des lacs toujours changeant et toujours reformés, que percent les rideaux d'arbres d'îlots submergés : la lune en son plein frémit sur des lacs d'argent. Voici Visegrad qui dresse son nid d'aigle et les ruines de sa tour spectrale en face des

vignobles de Nagy Maros. Minuit : voici Esztergom, la capitale religieuse de la Hongrie : au bord du fleuve, une miniature de Saint-Pierre de Rome se dressant sur un rocher : par-dessus, le palais épiscopal. Mille lumières flamboient aux vitres du palais : « C'est notre Primat qui s'amuse », me dit un jeune Hongrois à côté de moi, avec un accent de mépris ou d'envie, je ne sais.

Des armées de moulins tournent éternellement leurs roues au fil de l'eau ; une lueur rouge sort par un trou; là le meunier vit emprisonné dix mois de l'année, sans toucher terre ; de là sortent les huit mille wagons de blé que la Hongrie a expédiés cette année ; ses chemins de fer sont aux abois ; elle a dû emprunter deux mille wagons aux compagnies françaises.

La nuit pâlit et laisse paraître la puszta qui s'étend au loin, mer de verdure qui, elle aussi, a ses mirages et que rompt seulement de loin en loin la perche dressée qui annonce au voyageur le voisinage hospitalier de quelque csarda. Le soleil se lève sur le ciel pâle, globe immense de sang, aux contours tremblants et ruissela.

lants, comme l'œil de quelque Œdipe colossal qui saigne là-bas ; quelques minutes encore et le voilà qui monte d'un bond et plane haut sur l'horizon, purifié et radieux, en globe d'or éblouissant. . .

— Oui, me dit mon Hongrois, je sais tout ce qu'on dit et tout ce qu'on peut dire contre nous; mais, voyez-vous, il y a deux vertus au moins dont nos ennemis les plus acharnés ne pourront nous découronner ; nous comprenons la liberté et nous aimons notre pays ; avec cela un peuple va loin et longtemps,

» Les Allemands affectent de nous traiter en Mongols ou en Tartares, en cavaliers du désert campés en Europe, en descendants d'Attila égarés parmi les Aryens : ils pourraient, à l'école de ces barbares, prendre des leçons de libéralisme. Toutes les libertés modernes, liberté de presse, liberté de réunion, liberté religieuse, régnent ici, non comme en Europe par décret législatif et par la vertu d'un bout de papier appelé loi, mais par droit naturel, et sont inscrites dans notre sang même et non dans l'encre. La liberté anglaise seule approche

de la liberté hongroise et je ne crois pas qu'elle la dépasse. Un procès de presse ici est chose inouïe, non que l'envie manque aux gouvernants, mais le ridicule les arrête, et la certitude d'avorter devant le jury. 11 y a quelques mois, lors du mariage de l'archiduc Rodolph avec la princesse Stéphanie, le prince se rendant au palais de Pozony, — la ville que les Allemands appellent Pressburg, — je ne sais quel colonel, pour faire sa cour au futur empereur de Vienne, fit entonner devant lui l'hymne national de P Autriche. Un journal magyar releva comme il convenait l'indécence du procédé : « des soldats hongrois jouant l'air au son duquel nos pères de 1848 ont été fusillés et égorgés, et ce futur roi de Hongrie laissant entonner et écoutant avec un sourire ce chant de massacre et de servitude. Que l'archiduc sache que la couronne de saint Etienne ne descendra jamais sur le front du malheureux qui n'a point pâli devant cette insulte à la dignité nationale ! » Le journal fut traduit en cour d'assises : Pressburg est une ville allemande, le jury était allemand ; et cependant, à Pressburg même, il ne s'est pas trouvé un

jury pour condamner un journaliste hongrois coupable de lèse-majesté.

» De là, innocuité relative de la presse. Il y a quelques semaines, un journal antisémitique publiait une caricature représentant les Juifs de Tisza-Eszlar présentant un sac d'or au juge d'instruction et le procureur général, M. Kozma, détournant discrètement la tète. Supposez la chose se passant ailleurs ; vous voyez d'ici le procureur traînant le journaliste en correctionnelle ou en cour d'assises ; le journaliste condamné — et la calomnie subsistant — ou acquitté, et le procureur flétri : rappelez-vous l'affaire Roustan en France. M. Kosma ne poursuivit pas; il s'adressa à la société des journalistes et publicistes (je regrette que vous n'en ayez pas une), lui soumit le cas, et dit : « Vous êtes juges; décidez entre moi et le journaliste qui m'accuse. * Ce jury d'honneur fit une enquête qui se termina par la condamnation et la flétrissure du journaliste, et personne depuis, parmi les pires ennemis de M. Kozma, un des magistrats qui sont l'honneur de son pays et qui par suite doit avoir des ennemis sans nombre, n'a osé ramasser

une calomnie traînée ainsi dans la boue et sur laquelle un procès de presse n'aurait fait qu'accumuler tous les doutes complaisants de la malignité publique, les hochements de tête des « qui sait après tout ? Il n'y a pas de fumée sans feu. »

» La liberté de réunion, l'Angleterre ne Ta pas plus complète. Les indépendants, en temps d'élection et ailleurs, peuvent se promener dans les rues de Pest en criant, bannières déployées : A bas Tisza! Les policemen regardent l'œil béat, et si Tisza est chez lui, il se mettra à la fenêtre et ne s'en trouvera pas plus mal. » Les haines religieuses, que le triumvirat d'Isztocsi essaye à présent d'importer d'Allemagne, avortent sur la terre hongroise proprement dite. La farce sinistre de Tisza-Eszlar, qui en Allemagne eût fait couler le sang à flot après le premier moment d'émotion arraché à la surprise et à la crédulité populaire par l'habileté des metteurs en scène, échoue lamentablement devant la réaction du bon sens et de l'équité publique. Les pillages de Presbourg sont chose allemande et dont toute la gloire revient à l'Allemagne.

» Le Hongrois ne dit pas : « La liberté pour moi ! » Il dit simplement : « La liberté 1 » II n'a pas oublié que ce sont les Croates et les Slaves du Sud qui ont toujours été contre lui les instruments du despotisme allemand. Si, après des siècles, le paysan hongrois pleure encore des larmes de sang quand le Tsigane lui chante le désastre de Mohacz, il se passera des siècles avant que nous oubliions les noms maudits du Ban Jellachich et de ses Croates.

Et cependant, aussitôt libres, nous avons fait jouir les Croates de tous les droits que nous avions conquis malgré eux. Esclaves héréditaires des empereurs qu'ils ont toujours aidés à nous asservir, ils ne connaissent la liberté que depuis qu'ils sont sous notre joug. Nous ne leur demandons et nous n'attendons d'eux nulle reconnaissance ; un peuple longtemps opprimé et qui cesse de l'être, par une ingratitude naturelle et qui est peut-être un élément de progrès, ne compare point ce qu'il est à ce qu'il a été, mais à ce qu'il voudrait être. Les Croates jouissent à notre égard juste du degré d'indépendance dont nous jouissons à l'égard de l'Autriche ; cette indépendance qu'ils nous

auraient arrachée encore s'ils l'avaient pu, comme un commun esclavage sous le sceptre des Habsbourg, nous l'avons partagée avec eux aussitôt conquise.

» Nous sommes paresseux et imprévoyants ; c'est grand dommage. Quand la récolte a été bonne, le paysan emplit son cellier, appelle les Tsiganes, et boit, danse et chante, jusqu'au dernier florin et jusqu'au dernier kreutzer : « Chante Tsigane, dit le proverbe, chante et prends, dussé-je te donner jusqu'à ma dernière chemise I » De là, dettes, emprunts, misère et, au bout du chemin, le spectre du socialisme.

Mais j'espère dans l'avenir ; ce que nous avons fait en quinze ans à peine, depuis l'ère nouvelle est un garant de ce que nous ferons. Vous avez admiré Pest et ses enfilades de palais, sa Radial Strasse et tout ce Passy qui s'allonge et s'épanouit dans nos faubourgs ; tout cela est l'œuvre de quinze ans et est sorti de terre comme sous la baguette magique d'un enchanteur, cet enchanteur qui s'appelle la liberté. Les railways commencent à sillonner la puszta ; la fameuse forêt de Bakony perd sa sinistre auréole et « les pauvres garçons », les

szegeny legenyy appartiendront demain à la légende, malgré notre police proverbiale : « II est bien novice, dit Saphir, le voleur qui se laisse attraper par la police de Budapest ».

» En quinze ans, l'instruction publique a été organisée sur toute l'étendue du royaume et à tous les degrés. Dans ces quinze années, nous n'avons eu que deux ministres de l'instructiou publique, Eœtvœs et notre ministre actuel, qui exerce depuis dix ans, M. Tréfort; au fond, un seul et même ministre, car ce n'est point une crise ministérielle, une interpellation parlementaire qui a emporté Eœtvœs, c'est la mort. Le plan dressé par Eœtvœs, grand poète et grand homme d'État, un Lamartine hongrois avec un sentiment de la réalité plus profond, continue à se développer sous la main de son ami, M. Tréfort, un Français d'origine, qui a apporté ici les dons de lucidité du pays de ses ancêtres. Vous pouvez voir ce qu'il y avait à faire, et ce qu'on a fait, dans une étude publiée récemment par M. Saissy dans la Gazette de Hongrie^ un journal français, chose étrange, qui s'occupe de notre pays et qui le comprend et qui, pour le dire en passant, s'il était lu eu

France, aurait épargné d'amères désillusions aux croyants de M. Bontoux.

» L'école, chez nous, est plus qu'un instrument d'éducation, c'est un instrument de conquête nationale. C'est de là que notre idiome se répand sur toute l'étendue de la Hongrie, envahit toutes les races réfractai res du royaume et, au bout d'une génération, transforme en admirables patriotes hongrois les fils de l'Allemand, du Juif, du Slovaque. Vous me racontiez votre désappointement en débarquant à Pest, votre Baedecker de 1882 en main ; le plan donne des noms de rues allemands, la ville donne des noms hongrois ; c'est un signe des temps et vous pouvez mesurer là la marche de la magyarisation, trop rapide au gré de nos voisins d'Allemagne, mais qui n'attend pas leur bon plaisir pour continuer de l'avant. Il y a quinze ans, à regarder aux enseignes des rues, Pest était une villeallemande; avec le dualisme, le hongrois s'installa à côté de l'allemand ; il y a deux ans, il l'a expulsé : les Mï, les uteza^ les téi\ les rakpart ont partout chassé les Strasse, les Gosse, les Platz et les Quai. L'administration ne connaît qu'une langue

le hongrois. A l'Université même, renseignement est hongrois ; une exception unique a été faite en faveur de votre compatriote, M. Saissy, l'éminent directeur de la Gazette de Hongrie, professeur de littérature française à notre Université. Par là, notre idiome tartare devient la langue nécessaire de tout nom hongrois qui veut s'élever. L'Allemand de Hongrie envoie son fils à Técole hongroise et lui laisse oublier l'allemand qui ne sert plus ici à grand'chose ; bientôt le petit Allemand parle hongrois, pense hongrois, sent hongrois ; ce sont ces ancêtres qui ont succombé à Mohacz et il grince des dents au nom de Haynau et de l'Allemagne.

Moi qui vous parle, je suis de sang allemand, je porte encore un nom allemand et me crois pourtant aussi bon Magyar que les plus purs des fils d'Arpad. Tout cela se fait sans violence, par la seule force des choses, habilement dirigée. Tous les ans, il y a plus de mille Allemands ou Juifs qui s'adressent au ministère de l'intérieur pour obtenir la permission de changer leur nom germain ou hébreu contre un nom magyar ; or, notez que pour obtenir cette permission, il faut payer. Notre grand peintre

Munkacsi, dont vous avez admiré le Christ à Paris, est un Allemand d'origine ; il s'appelait Lieb; il n'y a que quelques années qu'il a demandé un nom magyar à son village natal de Munkacs. Le meilleur dictionnaire que nous possédions de notre langue est l'œuvre d'un Juif, nommé Block, dont un philologue seul pourrait reconnaître la nationalité première sous le déguisement magyar de Ballagi.

» Ces faits vous prouvent que, pour des barbares, nous ne manquons pas d'une certaine puissance d'assimilation. Les Prussiens, qui veulent nous imiter en Alsace, ont obtenu de très beaux résultats : les Alsaciens apprennent le français un' peu plus qu'ils ne faisaient avant 1870 et rougissent de parler allemand. 11 paraît que les Tartares sont plus aimables que les Prussiens. On nous reproche notre orgueil et notre morgue ; cet orgueil et cette morgue ne doivent pas être de ceux qui font des blessures mortelles, puisque, loin de se sentir repoussé, on vient à nous. Nous avons [Yorgueil de notre pays et de notre race, je l'avoue. Quand un petit peuple, perdu et noyé au milieu de vingt races étrangères et hostiles, a

344 RITIQUE ET POLITIQUE.

SU se maintenir à travers les siècles ; quand, écrasé et foulé par des ennemis innombrables et armés de toutes pièces, il a su se relever et retrouver ses droits ; quand il a derrière lui ces souvenirs incomparables de 1848 et de 4849, quelques millions d'hommes tenant en échec la coalition allemande et slave et ne succombant qu'à la double trahison du tsar et de Georgy ; quand de cet abîme on a su remonter où nous en sommes à présent, on a, il me semble, quelque droit d'orgueil et d'espérance. C'est par l'orgueil que nous avons duré, c'est par l'orgueil que nous durerons : aussi il faut voir comme nous savons chérir nos souvenirs et nos grands hommes. Vous avez vu, au Musée National, dans la salle des drapeaux, tous ces étendards de 1848, si longtemps proscrits, ces lambeaux d'étoffe déchirés par les vaincus de Villagos pour les arracher aux mains des Russes et cachés pendant vingt ans sur leur poitrine ; je ne crois pas que musée au monde ait rien de si beau et de si saint que ces haillons qui sont tout un drame d'efiFondremeat et de relèvement ; toute la Hongrie moderne est dans leurs plis ; toutes ses douleurs et

toutes ses allégresses y palpitent. Passez de là au Deak Szoha (la Chambre de Deak) ; toutes les reliques du grand citoyen, Tintelligence la plus sûre et le cœur le plus simple que la Hongrie ait produit, sont là, depuis les couronnes envoyées sur sa cendre par Elisabeth, reine de Hongrie, et le fauteuil où lY est mort, jusqu'à ses chapeaux, ses cannes et ses parapluies. C'est de la sentimentalité bien bourgeoise, direz-vous peut-être ; mais tous ne le penserez plus si vous allez visiter les deux chambres garnies de l'Hôtel de la reine d'Angleterre, où a vécu pendant vingt ans ce libérateur de la Hongrie, qui n'accepta jamais ni pouvoir, ni honneur, ni richesse ; c'est là que l'empereur d'Autriche vint lui rendre visite après Sadowa pour discuter et signer le pacte qui a sauvé sa dynastie et sur lequel repose à présent tout l'équilibre de l'Europe centrale. La Hongrie a eu son Washington, qui a combattu et vaincu sans une goutte de sang, aussi grand et plus simple encore que Tautre

» Le Hongrois est avec l'Anglais le seul Européen qui sache donner pour son pays.

Vous avez vu l'incomparable collection de l'Aca-

demie; il y a là une série d'Espagnols et de Flamands sans pareille en Europe ; c'est un don à la nation du prince Eszterhazy, don qui vaut vingt-cinq millions de florins. Le Musée national, établissement multiple, galerie de tableaux, d'antiques, d'art national, collection archéologique, mînéralogique, zoologique, bibliothèque d'histoire national, etc., bref, dix musées en un seul, — vit et se développe magnifiquement avec une misérable subvention, qui, les employés payés, laisse quatre-vingt mille francs à peine. Il est vrai qu'il a à la tête un directeur de génie, M. Pulsky, esprit universel, organisateur de premier ordre, toujours à l'affût de l'occasion et qui sait faire pousser les Mécènes. Le musée, déjà sans rival pour tout ce qui touche la Hongrie, entre déjà en concurrence avec les autres musées européens sur leur terrain propre. La collection des lapis-lazuli français vaut, dit-on, celle de Paris. Des pièces uniques au monde viennent prendre le chemin de Pest.

La collection ambroisienne de Vienne avait un trésor sans pareil, un lingot de platine, le premier spécimen envoyé par Pizarredu Pérou, relique historique s'il en fut. Les directeurs

de rAmbroisienne, qui avaient besoin de quelques florins pour renouveler le mobilier de je ne sais quelle salle, ont vendu le bloc de métal, qui est à présent dans nos galeries.

» Dans toutes les branches, le même effort, la même volonté de faire de la Hongrie une grande nation. Nous en sommes loin encore, je le sais. Tant que nous serons attachés à r Autriche allemande, tant qu'une partie de nos destinées se jouera dans les palais de Vienne, tant que nos armées seront à la merci d'une diplomatie allemande, nous ne serons pas nous-mêmes. Nous sommes un peuple libre, nous voulons être un peuple indépendant.

» — C'est donc Kossuth qui était dans le vrai et non Deak ?

» — Je ne sais si le jour de Kossuth viendra jamais; mais je sais que Deak n'était qu'un précurseur. Le dualisme est une transition ; il est venu à l'heure voulue et passera à l'heure voulue. La Hongrie nouvelle ne tient pas essentiellement à faire une république, comme le voulait Kossuth; elle n'a aucune raison particulière de secouer la dynastie des Habs*

bourg, tant qu'elle respecte nos privilèges et observe les articles du pacte d'Arpad ; mais ce qu'elle veut à toute force, c'est n'avoir plus rien de commun avec l'Autriche allemande; nous n'avons rien à voir avec elle, rien à lui demander, rien à lui donner. Nous ne voulons plus qu'un caprice viennois ou un calcul berlinois envoie aujourd'hui nos fils mourir en Bosnie ou en Herzégovine et les lance demain contre la Russie ou la France. La Hongrie ne doit appartenir qu'aux Hongrois, et n'a à s'inquiéter que des intérêts hongrois. Elle ne doit avoir à s'occuper que d'elle-même et ne veut pas que personne d'autre s'en occupe. S'il paraît à l'expérience qu'un empereur d'Autriche ne peut faire un bon roi de Hongrie et que TAllemand trouble en lui le Magyar, eh bien I nous nous passerons de lui ; mais l'expérience vaut la peine d'être tentée, elle peut nous épargner la peine et les frais d'une révolution. En attendant, il s''agit de couper le câble entre nous et TAllemagne; chaque jour, quelque maille nouvelle est emportée. Voici un incident symbolique. Vous avez vu à Buda, sur la place Georges, le monument élevé en l'honneur du

colonel Hentzi et de quatre cent dix-huit soldats allemands qui périrent là en 1849, après avoir bombardé Pest pendant sept jours ; nous n'avons que faire ici de cette gloire allemande : que l'Allemagne la reprenne 1 Aussi, depuis des années, à l'ouverture de chaque session, l'extrême-gauche demande quand l'on se décidera enfin à nous enlever cette verrue ; nous allons enfin en être débarrassés, et le monument autrichien, expédié à Vienne, ira, s'il veut, raconter l'incendie de Pest et les aventures du colonel aux bourgeois du Graben ou aux cocottes du Stadtpark. Les Allemands nous reprocheront notre étroitesse d'esprit et notre absence d'esprit historique; peut-être, en effet, aurait-il mieux valu conserver ce monument dans nos murs, comme un souvenir éternel du passé et de menaces toujours présentes. Mais nous ne voulons pas éterniser la haine de l'Allemand ; nous voulons seulement nous délivrer de lui. Nous en sommes loin encore et voilà pourquoi nous le haïssons.

Quand le voyageur français, égaré le soir dans la pusztaj frappe à la porte de la csarda, qu'il dise: « Je suis égaré », la porte s'ouvre, c'est

un hôte; qu'il dise: « Je suis Français », la main se tend, c'est un ami ; qu'il prononce ces trois mots fatidiques :

A Német kutya *,

et les bras s'ouvrent, c'est un frère... »

Nous passons Presbourg et les fenêtres béantes de son palais rectangulaire, vidé par l'incendie, qui se dresse parmi les riches vignobles en étage; Deveny et ses remparts cyclopéens que la poudre française fit jadis éclater. Voici les interminables fourrés qui couvrent l'île Lobau et derrière lesquels étincellent Essling et Wagram, souvenirs lointains du siècle à son aurore, sur lesquels se sont depuis levées tant de brumes au cours de la longue journée. La pointe radieuse de Saint- Stephan étincelle au soleil. Nous débarquons : les équipages éclatants sillonnent la Prader-

1. « L'Allemand est un chien », proverbe hongrois courant dans les campagnes et qu'on entend aussi dans les villes, spécimen de politesse internationale qui rappelle de près le style turc.

strasse et le Ring ; nous nous quittons à l'Opéra ; j'entends encore le cri de Vienne :

Fiir deutches Land dos deutsche Schwerl !

« Pour la terre allemande, l'épée allemande ! »

Et Técho de Pest répond :

A Német kutya.

Telle est la patrie austro-hongroise.

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