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PAR

Maurice WILMOTTE

C'est un souvenir déjà bien vague, et comme décoloré dans la brume d'un lointain passé. Mais je ne puis, sans qu'il se réveille en moi. penser à Saint-Évremond et à ses ouvrages. J'étais jeune professeur, et le Gouvernement m'avait désigné pour participer à des examens qui correspondent, en Belgique, à la première épreuve du baccalauréat. Ces examens étaient, ils sont encore — sorte de chasse réservée — organisés spécialement pour favoriser l'active concurrence d'un collège de Jésuites, réputé dans mon pays en raison de sa clientèle noble et de l'excellence de son enseignement gréco-latin. On m'y confia, pour cette seule fois du reste, le soin d'interroger les candidats sur l'histoire des lettres françaises.

De façon générale, ces jeunes gens firent preuve d'une bonne mémoire. L'un d'eux m'ayant paru plus doué que les autres, et sur-

tout — rara avis — nourri de quelques lectures personnelles, je m'avisai de lui demander ce qu'il savait de Saint-Evremond. Il resta coi, me fit répéter ce nom qu'il n'avait jamais entendu, puis m'avoua ingénument son ignorance. Je m'étonnai, je m'indignai même un peu (je vous ai dit que j'étais jeune encore), et, l'examen terminé, je ne pus taire mon mécontentement au professeur de lettres de l'établissement, fort brave homme qui avait, je crois, publié un manuel où il résumait toute sa science. Le professeur me fit l'effet de n'en savoir pas beaucoup plus long que l'élève sur l'auteur de la Conversation du Maréchal d'Hocqaincourl avec le père Canaye. Quelques jours plus tard, ayant eu l'occasion d'acquéiir un exemplaire des « œuvres mêlées » de l'écrivain, je jouai au jésuite le tour, pas bien méchant, de le lui envoyer avec un mot d'aimable ironie. Il reçut le cadeau avec honnêteté et non sans esprit. Il n'était pas pour rien d'un ordre qui a formé Voltaire...

Depuis lors, j'ai relu bien des fois telle ou telle œuvre de Saint-l]vremond, et je suis arrivé à me convaincre de ce qu'il y a de séduisant et d'inquiétant à la fois dans son originalité. A tout prendre, me suis-je dit, le père avait peut-être raison, sans trop le savoir, en

sabstenant d'encourager ses disciples à une lecture qui pouvait les troubler. Non, décidément, Saint-Évremond n'est pas, dans le sens vulgaire du mot, un « classique ». Etc'est ce que Sainte Beuve a bien entendu, lorsqu'il a écrit {Nouveaux Lundis, XIII) : « L'histoire littéraire, « pour peu qu'elle soit didactique, a le droit « et presque le devoir de le négliger; proba- « blement il se soucierait peu lui même de cette (' omission ; il ne réclamerait pas contre ; il « en serait tlatté. L'enseignement proprement « dit a peu à faire avec lui. » En revanche les curieux de belles et rares choses lui voueront toujours une attention qui le satisfaisait déjà, lorsque les copies, manuscrites ou imprimées, de ses opuscules, couraient la France, l'Angleterre et les Pays-Bas. C'est la raison pour laquelle on va s'occuper ici de sa personne et republier, selon un classement nouveau, une partie de son œuvre.

De l'homme je dirai peu, n'ayant rien d'inédit à vous en apprendre. Quand vous saurez que né en i6i3 à Saint-Denis duGuast, à trois lieues de Coutances, il prit du service et fit bravement son devoir, peut-être penserez- vous

à La Rochefoucauld et à Vauvenargues, ses pairs en gentilhommerie : mais vous n'en serez guère plus avancés. 11 est plus intéressant de noter ses amitiés, toutes adroitement choisies et cultivées, avec les maréchaux de Créqui et de Clérembaut, le comte de Grammont, le comte d'Olonne et le duc de Caudale. La fortune de ce cadet de bonne maison, un peu lente à se dessiner, prenait un tour décidé, et il venait d'emporter le brevet de maréchal de camp (septembre iGôa), lorsqu'une imprudence de langage lui valut, avec la lancune de Mazarin, trois mois de Bastille. La Rochefoucauld, en i635, avait connu une disgrâce analogue. iVlais une autre disgrâce, et plus grave puisqu'elle fit de lui un exilé, devait atteindre Saint-Évremond quelque temps après l'arrestation de Fouquet et au cours de ce procès, dont M"'" de Sévigné a écrit, jour par jour, la chronique pour M. de Pomponne. On découvrit un document, qui n'était certes pas destiné à la publicité, et oij l'ami du maréchal de Créqui s'expliquait, sans indulgence, sur certains dessous de la paix des Pyrénées. Il fallut opter entre la fuite ou la prison. Saint-Kvremond crut sage de no pas attendre des juges. Il gagna la Hollande, où il vécut une existence assez monotone, adoucie et animée par des fréquentations aris-

tocratiques el qui pourtant lui devint si intolérable qu'il se décida à aller demander un refuge à l'Angleterre. En 1661 il passa le détroit pour ne plus le repasser jamais. Le roi Charles II se montra généreux pour lui, et bien des portes s'ouvrirent devant un homme d'excellente famille, d'un très bel esprit et d'une urbanité vraiment exquise. Mais ce fut l'arrivée de la duchesse de Mazarin, c'est-à-dire de la nièce de celui-là même qui avait brisé sa carrière, qui acheva de racclimaler sur un sol plus hospitalier que celui de sa propre patrie : (( Alors, u dit de Maizeaux dans sa biographie à la fois u agréable et diffuse, alors tous ses soins, aupa- « ravant partagés, se réunirent. > L'amitié nouée entre deux êtres si dissemblables dura autant que celle qui en était l'objet. Ce serait s'aventurer fort que d'alfumer qu'elle fut payée de retour à égalité : la jeunesse et la beauté d'ilortense de Mancini n'excusent pas seulement les égarements qui l'ont rendue célèbre ; ils font comprendre qu'elle ait tôt réduit un barbon attendri au rôle de confident et de complaisant, et quelquefois à un emploi moins enviable encore. Elle morte, Saint-Évremond ne battit plus que d'une aile ; il avait trop bon estomac pour la suivre dans le tombeau. Il végéta encore pendant quelques années, gar-

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dant restime et l'amitié de tout ce qu'il y avait de plus distingué à la cour et dans les lettres. Quand il mourut enfin, à l'âge de 9-? ans, il laissa un souvenir assez profond pour qu'on fît à sa dépouille les honneurs funèbres de Westminster. 11 avait été assurément, de tous les hôtes français que la politique de Louis XIV imposa à l'hospitalité biitannique, le plus notoire et le plus goûté.

Tel fut Saint-Evremond ; mais comment le peindre sans touchera ses pensées et à ses affections ? Car ce qui est vrai de la plupart des hommes l'est davantage encore de ceux qui excellent par quelque côté. Leur esprit les tire plus fortement vers le perfectionnement d'une connaissance qui. est devenue un besoin pour eux, lors même qu'ils n'en font point profession, et d'autre part les intérêts de leur cœur les rendent plus ingénieux que le vulgaire pour varier l'expression d'une sensibilité, qui, sans cesse jaillissante, ne saurait se contenter des voies ordinaires.

Chez Saint-Évremond, en a ers et en pros(ï les mots se pressent et se renouvellent, lorsqu'il s'agit de louer son amie, et les nuances que

râgc y met n'empêchent pas la vivacité d'un langage, dont on peut s'étonner qu'il n'éveille, malgré cela, jamais le sourire. C'est que le vieil amoureux, toujours conscient de la disgrâce des années, sait modérer les éclats d'une passion sincère : qu'il accepte avec une parfaite bonne grâce le rôle subordonné auquel on le réduit ; qu'il tire de cette subordination même mille ressources aussi heureuses qu'imprévues: consultations sur la mode, sur la table, et, à l'occasion, sur les livres, quoique à en juger par cette correspondance, où nous n'entendons guère qu'un son, M™" de Mazarin fût plus occupée des soins de sa beauté et de sa fortune que de l'ornement de son esprit (»).

Pour jouer un tel rôle auprès d'elle, et, déjà auparavant, pour se tirer des difficultés d'une vie qui n'était pas assurée au matériel, sans pour cela cesser de garder son rang et de faire figurée* d'honnête homme », on devine que

(a) On ne lit pas sans surprise dans un billet qu'il lui adresse en 1695 : «J'ai vu un temps que la construction (( ne vous manquait pas moins que i'ortliographe : vos « pensées valent toujours mieux que les miennes ; j'en « entendais mieux que vous la liaison, et je vous étais «en quelque sorte nécessaire. » Avec quelle grâce, mêlée de respect, ces choses-là sont dites! Et comme elles nous font comprendre que dans les papiers de Saint-Évremond, il y ait tant de lettres et même de mémoires où il tient la plume pour cette belle ignorante !

Saint-Evremoiid eut besoin (run sens affiné des choses, mais surtout d'un fonds solide, et, pour ainsi dire, inépuisable de pliilosophie. Ce que fut cette philosophie, on voudrait pouvoir l'indiquer. Mais la tache est ingrate ; car on n'en butine que les humbles mieltesdans des écrits échappés à sa verve intermittente. Pas d'exposé suivi ; pas de ces professions de foi qui, sincères ou non, tranquillisent notre judiciaire.

Sur les principes même, l'aimable écrivain craint de se prononcer. Sa foi est tiède ou nulle. Entre l'épicuiisme et le stoïcisme, ses deux pôles, on le voit qui balance au gié de la fortune. Les querelles Ihéologiques éveillent son sourire ; la Coiwermlion du Père (jinayeet une certaine lettre à M. d'Aubigny fixent ses positions à l'égard du molinisme et du jansénisme. A égale distance des deux morales, qui se partagent la faveur du temps, il n'est pas tendre pour les dévots : « 11 y en a, dit-il, que (( le malheur a rendus dévots par un certain V attendrissement, par une pitié secrète qu'on u a pour soi. Jamais disgrâce ne m'a donné « cette espèce d'attendrissement, o Inutile d'aller plus loin. Saint-Évremond pense comme l'auteur des Mf/x/mes. Ajoutez qu'il vit comme ces libertins dont M. Perrens a raconté l'histoire. Non qu'il défende à autrui de goûter les con-

INTRODUCTION IÇ

solations de la religion. Les commandements de Dieu ne lui semblent pas, dans la rédaction simpliste du catéchisme, devoir gêner la pratique humaine. « cai' alors Dieu s'explique à (1 l'homme en des choses que l'homme con- II naît et qu'il sent. Pour les mystères, ils sont (I au-dessus de l'esprit humain, et nous cher- « chons inutilement à connaîtie ce qui ne peut « être connu, ce qui ne tomlic ni sous le sens, (( ni sous la raison. La coutume en autorise le (( discours : la seule grâce en peut inspirer la « créance. » Et cette gràce-là lui a manqué.

Il semble s'être composé un petit code de morale usuelle, dont on peut regretter qu'il ne nous ait pas légué le texte suivi. Mais il n'est pas impossible, en se bornant à quelques formu les, de le reconstituer d'après ses écrits, et surtout d'à près ses lettres. En somme, il se ramenait àuncertain nombie de maximes. peu éloignées du sens de celles de La Rochefoucauld. L'a mou ipropre et l'intérêt y occupent l'emploi exorbitant, qu'ils n'ont pas perdu, hélas ! mais que nous dissimulons de notre mieux, en donnant à ces ressorts de nos actes des noms plus flatteurs et surtout plus rassurants pour autrui : « Un. habile homme doit régler le rang de ses (( intérêts et les conduire chacun dans son « ordre. » Si La Rochefoucauld a raison, il

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faut reconnaître qu'avec peu de moyens mais une vive intelligence et un beau nom, Saint- Evremond sut tirer un remarquable parti d'une situation qui, pour un être ordinaire, eût semblé désespérée. Son exil s'arrangea et s'orna, à ce point que le jour où, bien tard il est vrai, on lui laissa entrevoir la possibilité d'un retour en France, îl y renonça délibérément. L'âge et certains attachements, conime aussi certaines habitudes, se mirent en travers de cette perspective, qui jadis l'eût comblé. Mais il reste que c'est un rare mérite d'avoir, pour quelqu'un de son rang, su s'accommoder, et même s'imposer, là où l'exil l'avait d'abord condamné à végéter, incertain du jour même. Les lettres qu'il échange avec M""^ de Mazarin le montrent attentif à des intérêts qui, le plus souvent, nous semblent bien terre à terre. On a déjà dit que sa belle amie ne devait pas favoriser un commerce par trop intellectuel. Et puis il fallait vivre, et vivre surtout de générosités et d'emprunts. Que de cruels dessous cette correspondance nous permet de deviner 1 Un jour il écrit, après une visite de M""" de Mazarin, qu'il ne se consolerait pas du désordre où elle a vu son logis, si elle n'avait eu, aussitôt, la compensation d'une demeure somptueuse où elle fut reçue : « Comment

i< est-ce qu'un homme, infecte des ordures de « ses chiens et des siennes, peut être souflert?.. » Et une autre fois, lorsqu'elle s'invite chez lui, il la prie d'envoyer linge et assiettes « dans (( une maison qui manque de tout, hormis (( d'affection à vous y recevoir ».

N'importe ; son robuste oJDtimisme survit à ces petites humiliations, comme il a tenu bon devant de plus lourds mécomptes : « Sept « années entières de malheur, écrivait-il à « M. de Lionne (à une date antérjeuie, mais (1 impiécise), ont du me faire une habitude à (( souffrir, si elles n'ont jiu me former une (( vertu à résister. » Etencoie : (( Ma maxime est (( de n'être pas content de beaucoup de choses (( et de n'en témoigner rien. » Lorsque l'âge et les infirmités bornent de plus en plus ses désirs, ce stoïcien se raidit, et il garde le sourire. « Mon mérite est de me contenter », dira-t-il. Résigné à l'inévitable, il se réchauffe au souvenir des plaisirs qu'il ne peut plus goûter : « 11 sied bien à un homme qui n'est « pas jeune d'oublier qu'il l'a été. Je ne l'ai pu « faire jusqu'ici ; au contraire, du souvenir de <( mes jeunes ans, de la mémoire de ma viva Il cité passée, je tache d'animei- la langueur de <( mes vieux jours. Ce que je trouve de plus (( fâcheux à mon âge, c'est que l'espérance est

u perdue, l'espérance qui esl la plus douce des (( passions et celle qui conlribue davanlage à (( nous faire vivre agréablement. »

C'est à Ninon de Lenclos qu'il envoie, en TG98,ces lignes un peu mélancoliques, mais exemptes d'amertume. Le vieux sceptique n'a pas mué son humeur, pas plus qu'il n'a mué sa doctrine. On l'imagine mourant debout, dans l'indifîérence de ce Dieu dont il parle avec le lointain respect qu'il conserva à son roi.

Beau mérite, dira-l-on peut-être, pour un homme qui se cuirassa tôt d egoisme et trouva dans l'insensibilité la recette d'une fjuiétude plus forte que les assauts de la fortune ! INIais que sait-on decetteinsensibilité?Peud'hommes ont parlé de l'amour avec autant de charme que lui. Sans doute, ne lui demandons pas les expressions d'un Racine, ou même d'un Pascal, pour définir un sentiment qui se nuance, chez lui, de beaucoup de galanteiie : « Si je <( passe de l'amitié à l'amour sans emporte- «( ment, je puis revenir de l'amour à l'amitié « avec aussi peu de violence. » Voilà ce qu'il écrit, au bel âge, à une femme dont il brigue les faveurs. Mais ne vous fiez pas à l'apparence, et surtout faites la part des ruses d'une passion naissante. A G7 ans, dans des vers délicieux, Saint-Evremond expliquera que l'amour est

le seul intérêt qui le ratlache à la vie, et rien ne nous autorise à contester ici sa sincérité ;

Contre l'ordre du Ciel je reste sur la terre ;

Et le charme divin De celle qui 1110 fait une éternelle guerre

Arrête mon destin.

Du chagrin malheureux où l'âge fait conduire. Les plus beaux yeux d\i monde ont droit de me sauver.

Plus voluptueux que passionné, certes, et maître de lui-même dans la volupté, voilà, semble-t-il, qui définit notre homme. Egoïste, mais de façon savamment discrète. Sachonslui gré d'avoir porté celte difformité, hélas ! si commune, avec une rare élégance. Il aurait pu, comme tant d'auties, être distant, bougon, cynique. 11 fut plein d'urbanité, de ménagements envers la fortune ou l'infortune d'autrui, familier et souriant, même dans les passes les plus difficiles. Sa disgrâce et sa médiocrité lui furent tolérables grâce aux mœurs d'alors, aux façons hospitalières de ses amis anglais, peut-être aussi à labsencede certains scrupules qui caractérise les Philinles et irrite les Alcestes. Joignez à cela l'élégance et le dégagé d'un grand seigneur, sachant rester digne même dans certaines subordinations et certaines promiscuités inévitables, et voilà qui nous recom pose une physionomie, fort belle en somme,

éclairée par un sourire aussi spirituel que les écrits.

La nécessité et la curiosité firent donc que chez Saint-Evremond on trouve quelques-unes des vertus d'un moraliste. Et c'est de ce côté qu'il faut partir à la découverte, si l'on veut arriver jusqu'au critique littéraire.

Au xix" siècle l'étude littéraire des écrivains prendra rang parmi les préoccupations essentielles dé la culture ; on en fera métier; elle sera un emploi reconnu et honoré ; elle amusera des curiosités si diverses que la presse ne pouria pas la négliger et qu'on dressera pour elle des chaires et des tribunes. Dans les siècles précédents, elle n'était peut-être pas indifférente à l'enseignement, qui en tirait des profits directs, comme de l'histoire ; on ne l'y tolérait pourtant que dans des attributions subordonnées ; elle y était, en quelque sorte, fonction de l'exjilication des œuvres, inscrite dans les programmes des collèges, et elle venait en humble servante des gloses ])hilologiques et historiques, considérées traditionnellement comme l'essentiel d'une pédagogie digne de ce nom. Dans la presse, elle était moins consi-

dérée encore. Rien de plus puéril que les appréciations littéraires du Mercure de France.

En revanche elle avait sa place et son libre cours dans les salons et les cercles cultivés, beaucoup plus nombreux alors que maintenant et surtout beaucoup plus influents. L'erreur des historiens de nos lettres, et particulièrement celle du grand Brunetière, c'a été, je crois, de chercher la critique littéraire du xvii" siècle où elle n'était pas.

C'est dans le livre de M. Gérard-Gailly (a) qu'on trouve les plus fortes suggestions sur cette critique. Pour la première fois, à mon sens, on sort de l'abstrait et on replace les hommes et les opinions dans leur cadre. Ce que Brunetière dit de Boileau et de ses contemporains, pourrait aussi bien s'appliquera des experts de même qualité s'ils appartenaient à un autre siècle et à un autre pays. Il n'y est tenu nul compte des modes et des conventions sociales d'un temps où, sous les formules de politesse les plus révérencieuses, on trouve autre chose que du convenu. Lorsque Bussy apprend que Boileau a mal pris une boutade, assez raisonnable en somme, que lui a inspirée, en son privé, la verve échauffée du

(a) Bussy-Rabiilin, sa vie, ses œuvres et ses amis, Paris, J909.

limeur célébrant son royal maître, il se fâche à son tour ; il pense à faire ba tonner le législateur du Parnasse. C'est qu'il est gentilhomme et que Boileau ne l'est point. De même Saint-l^vrcniond, malgré l'aménité de ses jugements littéraires, observe les dislances vis-à-vis d'un Racine, et c'est moins de l'infaillibilité de son coup diril que de la supériorité de son rang qu'il semble préoccupé, lorsque, après avoir écrit quelques pages sur VAlexandre qui lui valurent les remerciements de Corneille, il croit noter dans le Britaïuiicus, joué trois ans plus lard, un progrès tout conforme à ses réserves : u Je ne désespère pas de ce nouveau génie, (I puisque la dissertation sur VAlexandre l'a (( corrigé. Pour les caractères qu'il a merveil- « leuscment représentés dans le Brilannicus, il w serait à souhaiter qu'il fût toujours aussi « docile. L'on pouvait attendre de lui (ju'il <' approcherait un jour d'assez près de M. de (I Corneille.)) (Lettre au comte de Lionne dans Giraud, 111, 79.)

Certes, les entêtés d'admiration pourlegénie souriront avec dédain en lisant ces lignes, où Saint-Evremond se montre si affîrmatif, en se décernant un brevet de censeur à distance. Mais peut-être ne souriront-ils plus, lorsqu'ils constateront que le meilleur juge de ces que-

relies littéraires d'autan, M. Deltour, atrume que la dissertation sur V Alexandre « n'a pas été u perdue pour Racine. Sans doute, au premier « moment, malgré la bienveillance du début, « elle blessa son amour-propre susceptible ; (( mais, comme toujours, la réllexion triompha « de ce mouvement d'humeur : il reconnut la (I justesse de la plupart des observations de « Saint-Evremond, et il ne les oublia pas en (I traçant les caractères de son Andvomaque. On (( peut alïirmer que le rapide et merveilleux u progrès de son talent et de son goût fut en « partie l'ouvrage de cette critique (a). »

Andromaqae trouve Saint-Évremond plus indulgent : il lui paraît, à première lecture, qu'elle •' a bien l'air des belles choses ; il ne (( s'en faut presque rien qu'il n'y ait que du <i grand. Ceux qui n'entreront pas assez (1 dans les choses, l'admireront ; ceux qui veu- « lent des beautés pleines, y chercheront je ne « sais quoi qui les empêchera d'être tout à fait '( contents, o Ce je ne sais quoi, on l'a démêlé depuis, et c'est que la nouvelle tragédie de Racine avait des parties de comédie, qu'elle ne se soutenait pas jusqu'au bout, et dans tous les caractères, à l'élévation devenue familière à

(a) Les ennemis de Racine au wn^ siècle, 1809, p. 172 ; comp. p. 179.

Corneille, même vieux et un peu lourd et rocailleux dans sa forme. Que Racine pût et dût s'élever davantage, c'est ce que semble prévoir le même juge, lorsque dans une autre lettre au comte de Lionne (Ciraud, III, 7.3), il précise sa pensée : u Ceux qui m'ont envoyé (( Andi'omaqae, m'en ont demandé mon senti- (( ment. Comme je vous l'ai dit, elle m'asem- « blé très belle ; mais je crois qu'on peut aller (( plus loin dans les passions et qu'il y a encore (t quelque chose de plus profond dans les senti timenis que ce qui s'y trouve. »

Ce qui importe ici, c'est moins encore la pensée de l'illustre exilé que la façon dont elle est exprimée, son retentissement et son autorité. JN'eût-il écrit que celte dissertation qu'il eût mérité de tenir sa place dans l'histoire de la critique littéraire au xvii" siècle. Il l'eût mérité à un double litre, d'abord en raison de sa clairvoyance qui confond la nôtre, surtout si on compare ses raisons aux arguments si faibles de tel des ennemis de Hacine, d'un Subligny par exemple, pour ne rien dire des grands seigneurs conjurés contre sa fortune, pour ne pas même mentionner M'"" de Sévigné, écrivant encore après la représentation de Bajazel : (I Rien n'approchera jamais des divins endroits de Corneille '> (19 janvier 1672).

Mais j'en I revois une autre raison d'estime pour cette critique, dont on a trop souvent négligé la précision et la portée. Elle n'est pas l'œuvre d'un professionnel : elle n'est, pas plus que celle de Bussy, destinée au public, en quoi elle e§t aussi dill'érente de celle de nos meilleurs feuilletonistes, un Saint-Victor, un Janin, un W eiss, un Lemaître ou un Faguet, que les mœurs littéraires du xvn" siècle le sont de celles du xlx^ Elle n'a été dictée que par une agréable et fine curiosité. De même qu'on sollicite le sentiment de Bussy, exilé dans sa terre, sur telle ou telle œuvre lécente qu'on lui envoie, de même on interroge vivement Saint- Évremond, dont l'autorité est déjà bien établie (a) sans qu'il ait pris la peine de u faire gémir les presses », sur la tragédie nouvelle, qu'il n'a pas eu, dans sa retraite de Hollande ou de Londres, llieur d'applaudir. S'il condescend jusqu'à disserter sur VAlexandre, c'est

(») Et dont le souvenir est resté présent. Il a quitté la France en i66i, et, en iligS, Ninon de l'Enclos lui écrit : « Mandez-moi de vos nouvelles. Je m'intéresse à voti'e vie à Londres comme si vous étiez ici...» L)e cet intérêt qui n'était pas faitque d'excellents souvenirs, qui restait toujours présent, elle donne encore une utile attestation dans une autre lettre, malheureusement non datée : «Il y « a vingt de vos lettres entre mes mains ; on les lit ici " avec admiration. \ous voyez que le bon goût n'est pas « lini en France. » (Giraud, III, 3gG ; comp. p. ^lo'.

qu'une dame de ses amies u que j'ai, dit-il, fort ti vue en Angleterre el qui a l'esprit bien fait » la prié de lire la pièce et de lui envoyer son jugement. Il a pris la plume, il est vrai, mais il l'a fait moins par goût que par complaisance. Et il a insisté auprès de sa corres- |)ondante pour qu'elle ue montrât point sa lettre. En belle iille d'l<]ve quelle est, elle s'est bien gardée d'obéi i". « Moins religieuse que « vous, écrit-il à M. de Lionne, à se gouverner (I selon le sentiment de ses amis, il se trouve « qu'elle l'a montrée à tout le monde...»

Voilà, exactement, ce qu'était la critique du temps {^). Et cela nous change des formes, comme aussi des ambitions et des mœurs de la nôtre. Les écrivains du temps, les écrivains de théâtre surtout, n'avaient pointa se soucier de

(a; Elle n'était ni piofessionnaliséc, ni rendue exclusive des autres curiosités. Chez Bussy, chez Sévigné, comme chez notre auteur, un jugement, môme motivé avec quelque développement, précède ou suit l'énoncé de nouvelles bien dissemblables et c'est la conversation qui se prolonge dans l'écrit. 11 n'y a que la politique — il s'y était cruellement brûlé les doigts — qui indiffère à Saint Kvremond : « Pour des nouvelles de paix ou de « guerre, écrit-il à Mnon, je ne vous en demande pas. « Je n'en écris point el je n'en reçois pas davantage. » De même, pour une u-uvre de plus de conséquence, puisqu'il s'agit de ses jVr/»o/;r.s-, Lal\ochefoucauld nous apprend cju'il ne les a pas rédigés c pour les faire voir », mais simplement pour amuser la curiosité de certain ami.

ropinioii de ^\. Un Tel, qui, Ions les lundis, ou dès le lendemain de la icpiésenlalion de leur pièce, peut l'ormuler un anet qui. sans être déeisif, indue sur le sentinrient public, et donc sur la recette du soir. Il avait des juges, cela va de soi, mais ils étaient ailleurs que dans ces stalles d'orcliestre où l'on prétend décideimaintenant du sort d'une comédie. Ils étaient assis sur le « plateau », et c'est là, dans un contact infiniment plus proche (et parfois gênant) avec les acteurs, qu'ils écoutaient les répli([ues. suivaient les jeuv de scène et échangeaient à demi voix les premières impressions. Ces impressions, ils les communiquaient aux gens de leur monde, au sortir de la représentation (ainsi fait le marquis dans la (IrUiqae de V École des femmes) {^) et peu à peu une opinion se formait, qui donnait le ton à la courd'ahord, à la ville ensuite.

La cour, mais qui donc l'a mieux jugée, à cet égard, que Molière, lorsqu'il met dans la bouche de Dorante, son porte-parole évident, cette appréciation de son autorité littéraire : « Sachez, s'il vous plaît. Monsieur Lysidas (et <( c'est à un auteur qii'il s'adiesse)... que la <i grande épreuve de toutes nos comédies, c'est

(a) Critique de l'École des Femmes, scène Ml.

'( le jugement de la cour ; que c'est son goût (' qu'il faut étudiei" pour trouver l'art de réus- (( sir ; qu'il n'y a point de lieu oà les décisions « soient si justes, et, sans mettre en ligne de << compte tous les gens savants qui y sont, (( que, du simple bon sens naturel et ducom « mei'ce de tout le beau monde, on s'y fait " une manière d'esprit, qui, sans comparai (« son, juge plus finement des choses que tout (( le savoir enrouillé des pédants. »

Racine est sans doute moins explicite dans ses préfaces, le seul endroit où il daigne, non sansunehauteur impatiente, discuter avec ceux qu'il appelle ses ennemis. Mais on peut les parcourir toutes. Sauf la mention d'un libelle de l'abbé de Villais ou une allusion perfide à Corneille, il n'y est question que de « quatre ou cinq auteurs », ou de « quelques personnes », ou encore de « certaines gens » dont la sentence lui fut défavorable et dont il combat ou méprise le jugement. Il parle de censeurs, qui sont des gens du monde, et non de critiques, qui seraient des professionnels, et il ne pense même pas à invo(juer. une seule fois, le lémoi gnage éloquent de lioileau, parce que Boileau, à ses yeux, importait moins que tel familier de rOKil-de-Bœuf au succès d'une de ses tragédies.

Je m'excuse d'avoir tant appuyé sur des observations, qui n'ont peut être pas le mérite de la nouveauté ; mais j'espère qu'on les trouvera opportunes dans le cas présent. Car elles justifient le prix que je crois qu'il convient d'attacher aux critiques de Saint-Evremond. Le principal défaut de celles-ci n'est donc pas de manquer d'autorité, pas plus qu'elles ne manquent de clairvoyance et, pai- endroits, de profondeur. Mais ce qu'on peut regretter, en les lisant, c'est qu'elles aient tenu si peu de place dans les préoccupations de ce grand seigneui-, qui, lorsqu'il prend la plume, le fait avec nonchalance et comme s'il condescendait à quelque besogne, sinon indigne de son rang, du moins répugnant à son humeur indolente et fantasque.

Dans cette œuvre clairsemée, entrecoupée de longs silences, nonchalants jîhitôt que stériles (car la pensée chez lui reste active), il n'est pas trop malaisé d'établir les divisions, qui en manifestent la logique et en confirment la valeur.

Les Anciens ont, comme il convenait, occupé ce liseur délicat, qui est aussi un méditatif.

Dans un morceau sur la lecture et le choix des livres, il déclare Iranquillenient qu'il cherche à s'entretenir la vie « mieux par des agréments que par des instructions ». Mais il s'empresse d'ajouter que dans le petit choix de livres qu'il a fait, les latins lui sont particulièrement chers. Encore oxprime-t-il le regret qu'on ait perdu la meilleure part de ceux qui avaient conservé à leur langue ses « grâces pures et naturelles ■). Sans être toujours ennemi de l'aireclalion dans son style ni même dans les nuances de sa pensée, Saint-Evremond juge sainement celle qu'on reilcontre dans les écrivains de l'Age d'Auguste. Et il n'y a pas qu'un trait heureux dans cette appiéciation de l'anleuj- de VA ri poélique : « On me dira qu'Horace (I avait très hon goût en toute chose ; c'est ce (I qui me fait croire (jue ceux de son tem[)s ne u l'avaient pas ; car son goût consistaitprinci- « paiement à trouver le ridicule des autres. » Il reste que Home est, hien plus que l'Angleterre, la seconde patrie de son esprit. Ses annales l'ont préoccupé autantqueses écrivains, et le morceau essentiel qu'il nous a légué est un morceau d'histoire romaine. Les Réflexions sur tes divers génies du peuple romain ont précédé l'immortel écrit de Montesquieu et ce n'est pas trop s'aventurer de dire (ju'elles l'ont

préparé. Sans doute il y manque ce que l'étude comparée des législations devait inspirer de vues profondes, et Saint-Evremond a traité son sujet plus en moraliste qu'en érudit, à la manière de Plutarque, mais d'un Plutarque français, échauffé par la lecture des Essais de Montaigne. Sans s'interdire les grandes vues, il n'a pas dissimulé sa prédilection pour les portraits, qui étaient dans la manière du temps et qui amusaient davantage son esprit aiguisé. Ceux de Pyrrhus, d'\nnibal, de Tibère, surtout celui d'Auguste, sont des modèles qu'on n"a pas surpassés en notre langue. La familiarité des sources y est évidente ; mais c'est la profondeur de l'observation qui en assure le prix vraiment rare. Il faut y joindre le parallèle d'Alexandre et de César, qui n'a pu trouver place dans les Réflexions , mais qui en reste inséparable.

De façon générale, Saint-Evremond nous semble respectueux des usages de Ihisloire ; il pousse même le scrupule jusqu'à fuir ces succès faciles qu'une comparaison avec son temps lui eût, même sans intention de satire, permis d'obtenir en plus d'un endroit («^). A propos de l'er-

(a) Je fais exception pour le parallèle de Tacite et Salluste, qu'on lira plus loin, et où un éloge, d'ailleurs outré, de M. de Lionne s'intercale d'assez maladroite

SAINT-LVREMOND

reur d'A.nnibal, s'attardant après sa victoire de Cannes au lieu de marcher sur Rome, il lui arrivera de risquei' une allusion à un incident de la Fronde, qui offrait une analogie, d'ailleurs assez faible, avec les hésitations de celui qu'il nous peint « presque aussi embarrassé après le gain d'une bataille qu'auparavant ». Mais il le fait en des termes si enveloppés, qu'une note de son premier éditeur, de Maizeaux, a été nécessaire pour éclaircir le doute où il nous eût laissé autrement. Le cas est remarquable. Il l'est d'autant plus que, pareil à ses contemporains, et plus encore à ses devanciers, il ne néglige aucune occasion de rapporter aux héros de l'antiquité les actes et les paroles des gens de son temps, et que, dans le blâme ou dans l'éloge, il ne connaît pas de meilleure caractéristique que celle dont une comparaison, extraite des souvenirs classiques, lui fournit les termes.

En somme, pour bien apprécier ses Réflexions, il faut se souvenir qu'elles datent de l'époque où d'Ablancourt et d'autres traducteurs rapprochaient, si l'on peut dire, les

façon. Mais n'oublions pas que ce parallèle est une lettre adressée à Is. Vossius. Slorceau d'apparat, si l'on veut, il garde quelque chose de la familiarité d'une communication particulière.

écrits de Xénophon et surtout ceux de César, de Quinte-Curce, etc., du goût et de la connaissance de chacun. Pour cette société, les exploits des Grecs et des Romains n'étaient pas seulement destinés à l'instruction de la jeunesse, mais conservaient la fraîcheur émouvante de leçons morales, bonnes à recevoir et à méditer dans le quotidien, occupaient les entretiens du beau monde et retrouvaient, sur la scène, grâce au génie de Corneille, toute la vivacité et l'actualité du réel. En relisant les Réflexions, on comprend mieux la révolution littéraire opérée par l'auteur d'Horace, de Cinna, de La Mort de Pompée. 'Le style même nous aide à cette initiation, devenue (confessons-le) plus chanceuse que nos pédagogues ne veulent le reconnaître. Il est, comme celui de Corneille, riche en antithèses ; il n'ignore pas la pointe, le mot rare ou détourné de son acception ordinaire. La phrase, savamment construite, est d'un moraliste, qui calcule ses effets et n'est pas fâché de produire de ces surprises qui engagent à réfléchir. En nous déconcertant parfois, l'auteur oublie qu'il est historien ; ou plutôt il l'est autrement que nos habitudes d'esprit ne le tolèrent {^). A propos du désinté-

(a) Toujours il insiste sur les raisons morales, et il les mêle habilement à celles qui se fondent sur les

ressèment de Fabricius, et non sans un soupçon de paradoxe, ne va-t-il pas jusqu'à retirer à ce Romain une part de son mérite, parce qu'il se pourrait bien, dit-il, qu'il eût été de ces gens pour qui « se passer de peu, c'est se retrancher moins de plaisir que de peines » ! Voilà une réflexion d'une opportunité qu'on peut trouver contestable. En tout cas, on en chercherait en vain l'équivalent dans les lourds volumes de Mommsen.

Cette veine morale traverse tout l'œuvre de Saint-Évremond ; elle confère à sa correspondance, même à ses moindres billets, un charme qui tient à la discrétion avec laquelle ce grand désabusé s'exprime sur la sottise des uns et l'ignominie des autres. Dans ses considérations sur les historiens de Rome, elle reste apparente. Lorsqu'il reproche à Tacite d'avoir simplifié à l'excès les ressorts qui déterminaient la politique de Tibère, il se fonde moins sur

temps, les institutions, les mœurs et les hommes. S'agit-il de plaider pour ce voluptueux de Pétrone les circonstances atténuantes, il écrit : « En cela, comme en la plupart des choses de l'histoire, il faut regarder la différence des temps ». Ailleurs il rcvanchcra les héroïnes les moins sympathiques de Corneille, et jusqu'à Rodogune. contre M. do Barillon, en opposant à la fâcheuse impression de théâtre de celui-ci les considérations de caractère et de situation qui justilienl Corneille.

des textes que sur ses propres réflexions. Il loue le naturel de Sallusle, parce qu'il le juge plus proche de cette vérité moyenne qu'il est toujours périlleux de dédaigner. Même en caractérisant, avec une minutie qui est rare chez lui, la personne et l'œuvre de Pétrone, il ne se dégage pas d'une méthode qui était plus goûtée alors que maintenant. Et son ingéniosité, qui n'est pas ordinaire, consiste justement à concilier ses scrupules de moraliste avec ses intimes préférences pour l'auteur du Satyricon. Celles-ci l'entraînent un peu loin, c'est vrai, et on peut regretter, au point de vue littéraire, l'éloge outré qu'il fait de l'art de ce dilettante, notamment lorsqu'il soutient qu'il « est peut- (( être le seul de l'antiquité qui ait su parler de (( galanterie ». Maison peut concevoir que le goût de Saint-Evremond pour les finesses et les audaces d'un écrivain, grand seigneur comme lui, l'ait entraîné un peu au delà de cette justesse moyenne où ses avis se maintiennent à l'ordinaire. Le réalisme de Pétrone lui agrée, comme la vérité, pourtant étrangement ornée, de Lucain. 11 reporte sur ce dernier le mérite de ses héros, dont il proclame u la juste et véritable grandeur ». De même il ne cache pas sa préférence pour Hector, cent fois plus humain que cette belle et fière brute d'Achille.

Tout cela est logique et prévu chez un moraliste, qui n'hésite pas à rahaisser la poésie au niveau des préoccupations moyennes de l'humanité.

J'ai cru devoir insister sur les fondements de la critique des Anciens qui, fragmentée et présentée sous des formes tantôt dissertantes, tantôt plus libres et comme en marge d'un aimable entretien, constitue pourtant la maîtresse-pièce d'un ensemble assez respectable pour s'imposer à nous. Même lorsqu'il juge les modernes — c'est-à-dire quelques auteurs de son temps — Saint-Évremond est invinciblement ramené à ces modèles, que l'époque tenait bien plus proches des legards que le temps actuel. Mais, et voici la différence avec Boileau et ses émules, ce grand seigneur, vivant en Hollande ou à Londres, est infiniment moins asservi, qu'on ne l'était en France, aux règles littéraires qu'on énonçait dans les collèges et dont la soi-disant infaillibilité restait un dogme pour la vie. Bien qu'il ignore l'anglais et le néerlandais, il sait que d'autres écrivains, moins assujettis à la tradition classique, sont lus, applaudis et imités à leur tour dans d'autres pays que le sien <; peut-être même (et ce serait sujet à vérification) s'est-il pénétré à La Haye (si proche de Leyde, où l'érudition

franco-allemande confluait avec l'indigène) de cette distinction si nette, qui ne fut faite que plus tard ailleurs, et qui classe séparément l'étude philologique des Anciens et la religion esthétique de leur art et de leurs lettres.

Cette « modernité » de Saint-Évremond n'est pas indillerente. Elle s'avère encore à d'autres endroits, lorsqu'il s'insurge contre l'imitation pédestre, et pour ainsi dire servile, à laquelle l'étude des modèles grecs et latins conduisait d'inéluctable façon trop d'écrivains de ce temps : « Je veux, écrit-il à Madame de Mazarin, « je veux qu'ils nous apprennent à bien pcn- (( ser ; mais je n'aime pas à me servir de leurs « pensées. Ce que nous voyons d'eux avait la (( grâce de la nouveauté, lorsqu'ils le faisaient ; (I ce que nous écrivons aujourd'hui a vieilli de « siècle en siècle et est tombé comme éteint dans (( l'entendement de nos auteurs {^). » Ailleurs encore, on ne peut rester inattentif au soin qu'il apporte de mentionner les écrits des Anglais, des Italiens et des Espagnols. Cet élargissement de l'horizon, chez un critique du xvu" siècle, est la chose unique, et il n'en faudrait pas davantage pour classer à part celui que ses voyages et l'étendue de sa curiosité

(a) Giraud, lH, 178-9. La suite vaudrait d'être citée.

avaient rendu apte à des comparaisons aussi piquantes qu'elles sont instructives (*).

Sur le reste il y aurait matière à plus d'une observation. Qu'après Bussy et Madame de Sévigné, Saint-Evremond garde à Corneille la chaleur d'un culte né des émotions les plus profondes de sa jeunesse, cela n'a pas de quoi surprendre (b). Le Cid, Horace, Cinna ne sont pas que des œuvres, ce sont des dates de leur sensibilité pour ceux qui, comme lui, avaient vécu les jours mélancoliques et glorieux de la minorité de Louis XIV. Louons-le, du moins, d'avoir, en comparant Corneille et Racine, su rendre à celui-ci une justice un peu lente, qu'il semble que d'autres lui refusèrent jusqu'au bout. Le parallèle que La Bruyère a tracé de Corneille et de Racine est dans toutes les mémoires. Celui qu'on lit dans une lettre à Madame Mazarin, pour être moins creusé, ne doit rien à l'auteur des Caractères, et pourtant

(a) Ce n'est pas simple hasard, si, dans une lettre où il remercie Corneille d'avoir été touché de son jugement sur ses pièces, il s'appuie sur le sentiment de l'anglais Waller et du savant Vossius, « le plus grand admirateur de la Grèce». Ce faisant, ne sentez-vous pas qu'il élargit singulièrement l'horizon littéraire, si étroit là où Boileau formule ses oracles P

(b) Ne s'aventure-t-il pas à dire, dans une lettre à M. de Lionne (Giraud, III, 6G) : « Les Anciens ont « appris à Corneille à bien penser, et il pense mieux « qu'eux ? »

il mérite de rester à côté de l'autre : « Dans la (( tragédie, Corneille ne souffre point d'égal, (( Racine, de supérieur, la diversité des carac- « tères permettant la concurrence, si elle ne « peut établir l'égalité. Corneille se fait admi- « rer par l'expression d'une grandeur d'âme c( héroïque, par la force des passions, par la « sublimité du discours. Racine trouve son u mérite en des sentiments plus naturels, en u des pensées plus nettes, dans une diction ^( plus pure et plus facile. Le premier enlève u l'âme, l'autre gagne l'esprit ; celui-ci ne u donne rien à censurer au lecteur, celui-là ne « laisse pas le spectateur en état d'examiner. t( Dans la conduite de l'ouvrage. Racine, plus « circonspect ou se défiant de lui-même, s'at- (('tache aux Grecs, qu'il possède parfaitement ; « Corneille, profitantdes lumières que le temps (( apporte, trouve des beautés qu'Aristote ne (I connaissait pas {^). »

On chercherait en vain dans l'œuvre de Bussy un retour aussi favorable chez un vieil et fidèle admirateur de Corneille. En revanche

(a) La lettre à Madame dcMazarin, où figure ce parallèle, est datée de 1692. Mais rien ne prouve qu'il n'ait pas été conçu antérieurement. La i" édition des Caractères (1688) renferme le parallèle fameux de La Bruyère ; mais déjà le baron de Longepierre avait publié le sien (Dellour, op. cil., p. 4o5, sq.).

Saint-Évremond s'accorde avec Bussy, lorsqu'il admire Benserade, et leurs raisons sont les mêmes, ce qui est fait pour nous engager à la circonspection, nous qui jugeons de si haut cet amuseur cher à Louis. Avec Bussy il n'est pas moins d'accord pour louer Voiture, et si l'on daigne consulter La Bruyère au chapitre des « Ouvrages de l'esprit ", on notera une concordance troublante entre des esprits venus de si loin pour défendre une réputation trop abolie. Deux lignes sur Boileau et autant sur La Fontaine sont trop conformes à notre sentiment pour qu'il soit utile d'épiloguer (Giraud, III, 286). Mais le fabuliste-conteur a échangé des lettres et des vers, du reste délicieux, avec Saint-Evremond, lorsqu'il fut sollicité de venir à Londres, en 1687. Tout en faisant la part de la courtoisie dans ce commerce épistolaire, on y sent la réciprocité d'une estime qui, chez notre auteur, se double d'un sentiment admiratif plus prononcé ; le u tout grand poète que vous êtes », n'est pas une simple formule, sous une telle plume, et le mot valait d'être recueilli au passage (a).

Au surplus, la poésie n'est déjà plus pour lui

(a) Giraud, III, p. 870. Pour Bussy, plus net encore, puisqu'il fait allusion à l'admiration des << siècles suivants », voyez Gérard-Gailly. op. cit., p. 34i.

ce qu'elle avait été pour un Racine ou un Boileau, quelque chose de vivant, se mêlant aux mouvements du cœur et au flux de la vie. D'un trait sec, et qui nous glace, avouons-le, il écrit : « La poésie demande un génie particuu lier, qui ne s'accommode pas trop avec le (' bon sens. Tantôt, c'est le langage des dieux, (I tantôt c'est le langage des fous ; rarement (( celui d'un honnête homme. » Il continue sur ce ton dédaigneux ; mais c'est assez, c'est trop pour nous. Nous voilà fixés ; Saint-Evremond est le très distingué précurseur d'une génération, qui, avecFénelon, Fontenelle, La Motte- Houdart, etc., professera les sentiments les moins favorables à l'art des vers, n'hésitera pas à abréger les ouvrages d'Homère, parce qu'elle les estime longs et ennuyeux, et préparera l'œuvre de stérilisation du siècle dont tous les grands hommes n'écrivent guère qu'en prose. Déjà les vers de Saint-Évremond nous annoncent, avec moins de brillant, ceux de Voltaire, et, à un siècle de distance, ils font écho — un écho aigrelet — à ceux du Prince de Ligne. Mais, si cette constatation n'est pas trop flatteuse pour la sensibilité de l'homme, elle ne nous autorise pas à sous-éyaluer la qualité de son esprit.

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