PORTRAIT DE SAINT-ÉVREMOND PEINT PAR LUI-MÊME
C'est lin philosophe également éloigné du superstitieux et de l'impie ; un voluptueux, qui n'a pas moins d'aversion pour la débauche que d'inclinationpour les plaisirs ; un homme qui n 'a jamais senti la nécessité, qui n'a jamais connu l'abondance ; il vit dans une condition méprisée de ceux qui ont tout, enviée de ceux qui n'ont rien, goûtée de ceux qui font consister leur bonheur dans leur raison. Jeune, il a haï la dissipation, persuadé qu'il fallait du bien pour les commodités d'une longue vie. Vieux, il a de la peine à souffrir l'économie, croyant que la nécessité est peu à craindre, quand on a peu de temps à pouvoir être misérable. Il se loue de la nature ; il ne se plaint point de la fortune ; il hait le crime ; il souffre les fautes, il plaint le malheureux ; il ne cherche point dans les hommes ce qu'ils ont de mauvais, pour les décrier ; il trouve ce qu'ils ont de ridicule, pour s'en réjouir ; il se fait un plaisir secret de le connaître ; il s'en ferait un plus grand de le découvrir aux autres, si la discrétion ne l'en empêchait.
La vie est trop courte, à son avis, pour lire toutes sortes de livres et charger sa mémoire d'une infinité
de choses, aux dépens de son jugement ; il ne s^ attache point aux écrits les plus savants, pour acquérir la science, mais aux plus sensés, pour fortifier sa raison ; tantôt, il cherche les plus délicats, pour donner de la délicatesse à son goût, tantôt les plus agréables pour donner de V agrément à son génie. Il me reste à vous le dépeindre, tel qu'il est dans V amitié et dans la religion : en Vamitié, plus constant qu'un philosophe, plus sincère qu'un jeune homme de bon naturel, sans expérience ; à V égard de la religion,
De justice et de charité, Beaucoup plus que de pénitence, Il compose sa piété.
Mettant en Dieu sa confiance, Espérant tout de sa bonté, Dans le sein de la Providence Il trouve son repos et sa félicité.
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