RÉPONSE DE M. DE SAINT-ÉVREMOND A M. DE CORNEILLE
Monsieur,
Je ne doute pas que vous fussiez le plus reconnaissant homme du monde d'une grâce qu'on vous ferait, puisque vous vous sentez obligé d'une justice qu'on vous rend. Si vous aviez à remercier tous ceux qui ont les mêmes sentiments que moi de vos ouvrages, vous devriez des remerciements à tous ceux qui s'y connaissent. Je vous puis répondre que jamais réputation n'a été si bien établie que la vôtre, en Angleterre et en Hollande. Les Anglais, assez disposés naturellement à estimer ce qui leur appartient, renoncent à cette opinion souvent bien fondée, et croient faire honneur à leur Benjamin Johnson, de le nommer le Corneille d'Angleterre. M. Waller, un des plus beaux esprits du siècle, attend toujours vos pièces nouvelles, et ne manque pas d'en traduire un acte ou deux en vers anglais, pour sa satisfaction particulière. Vous êtes le seul de notre nation, dont les sentiments aient l'avantage de toucher les siens. Il demeure d'accord qu'on parle et qu'on écrit bien en France : il n'y a que vous, dit-il, de tous les Français qui sache penser.
M. Vossius, le plus grand admirateur de la Grèce, qui ne saurait souffrir la moindre comparaison des Latins aux Grecs, vous préfère à Sophocle et à Euripide,
Après des suffrages si avantageux, vous me surprenez de dire que votre réputation est attaquée en France. Serait-il arrivé du bon goût comme des modes, qui commencent à s'établir chez les étrangers quand elles se passent à Paris ? Je ne m'étonnerais point qu'on prît quelque dégoût pour les vieux héros, quand on en voit un jeune qui efface toute leur gloire ; mais si on se plaît encore à les voir représenter sur nos théâtres, comment peut-on ne pas admirer ceux qui viennent de vous ? Je crois que l'influence du mauvais goût s'en va passer ; et la première pièce que vous donnerez au public fera voir, par le retour de ses applaudissements, le recouvrement du bon sens et le rétablissement de la raison. Je ne finirai pas sans vous rendre grâces très humbles de l'honneur que vous m'avez fait. Je me trouverais indigne des louanges que vous donnez à mon jugement ; mais comme il s'occupe le plus souvent à bien connaître la beauté de vos ouvrages, je confonds nos intérêts et me laisse aller avec plaisir à une vanité mêlée avec la justice que je vous rends.