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DÉFENSE DE QUELQUES PIÈCES

DU THÉÂTRE DE CORNEILLE (a)

.1 M. (le BariUon (b).

Je n'ai jamais douté de votre inclination à la vertu, mais je ne vous crois pas scrupuleux jusqu'au point de ne pouvoir souffrir Rodogune, sur le théâtre, parce qu'elle veut inspirer à ses amants le dessein de faire mourir leur mère, après que la mère a voulu inspirer à ses enfants le dessein de faire mourir une maîtresse. Je vous supplie. Monsieur, d'oublier la douceur de notre naturel, l'innocence de nos mœurs, l'humanité de notre politique, pour considérer les coutumes barbares et les maximes criminelles des pirates de l'Orient. Quand vous avez fait réflexion qu'en toutes les familles royales de l'Asie, les pères se défont de leurs enfants sur le plus léger soupçon ; que les enfants se défont de leurs pères par l'impatience de régner ; que les maris font tuer

(a) On a cru devoir publier ces pages où l'accent personnel et l'aveu de certaines plaintes et de certaines rancunes se mêlent à la discussion littéraire, en raison des choses excellentes que l'auteur y dit sur Corneille et, plus généralement, sur la tragédie.

(b) Ambassadeu." extraordinaire de France auprès du roi Charles II.

leurs femmes et les femmes empoisonner leurs maris ; que les frères comptent pour rien le meurtre des frères ; quand vous aurez considéré un usage si détestable, établi parmi les rois de ces nations, vous vous étonnerez moins que Rodogune ait voulu venger la mort de son époux sur Cléopâtre, qu'elle ait voulu assurer sa vie, recouvrer sa liberté et mettre un amant sur le trône par la perte de la plus méchante femme qui fût jamais. Corneille a donné aux jeunes princes tout le bon naturel qu'ils auraient dû avoir pour la meilleure mère du monde : il a fait prendre à la jeune reine le parti qu'exigeait d'elle la nécessité de ses affaires.

Peut-être me direz-vous que ces crimes-là peuvent s'exécuter en Asie et ne se doivent pas représenter en France. Mais quelle raison vous oblige de refuser notre théâtre à une femme qui n'a fait que conseiller le crime pour son salut, et de l'accorder à ceux qui l'ont fait eux-mêmes sans aucun sujet ? Pourquoi bannir de notre scène Rodogune, et y recevoir avec applaudissement Electre et Oreste ? Pourquoi Atrée y fera-t-il servir à Thyeste ses propres enfants dans un festin ? Pourquoi Néron y fera-t-il empoisonner Britannicus ? Pourquoi Hérode, roi des Juifs, roi de ce peuple aimé de Dieu, fera-t-il mourir sa femme ? Pourquoi Amurat fera-t-il étrangler Roxane et

Bajazet ? Et, venant des Juifs et des Turcs aux Chrétiens, pourquoi Philippe II, ce prince si cathoHque, fera-t-il mourir Don Carlos sur un soupçon fort mal éclairci ? La nouvelle la plus agréable que nous ayons (*) a renouvelé la mémoire d'une chose ensevelie et a produit une tragédie en Angleterre (b) dont le sujet a su plaire à tous les Anglais. Rodogune, cette pauvre princesse opprimée, n'a pas demandé un crime pour un crime. Elle a demandé sa sûreté qui ne pouvait s'établir que par un crime, mais un crime à l'égard d'un capucin plus qu'à l'égard d'un ambassadeur, un crime dont Machiavel aurait fait une vertu politique, et que la méchanceté de Cléopâtre peut faire passer pour une justice légitimement exercée.

Une chose que vous trouvez fort à redire. Monsieur, c'est qu'on ait rendu une jeune princesse capable d'une si forte résolution. Je ne sais pas bien son âge ; mais je sais qu'elle était reine et qu'elle était veuve. Une de ces qualités suffit pour faire perdre le scrupule à une femme, à quelque âge que ce soit. Faites grâce. Monsieur, faites grâce à Rodogune. Le monde vous fournira de plus grands crimes que le sien, où vous pourrez

(a) Don Carlos, de l'abbé de Saint-Rcal.

(b) Celle d'Otway. Voyez l'ouvrage de Evio Levi, Storia poetica di Don Carlos, Pavie, 1914.

faire un meilleur usage de la vertueuse haine que vous avez pour les méchantes actions.

A Madame la duchesse de Mazarin.

Il me semble que Rodogune n'est pas mal justifiée ; faisons la même chose pour Emilie, auprès de Madame de Mazarin. Suspendez votre jugement, Madame ; Emilie n'est pas fort coupable d'avoir exposé Cinna aux dangers d'une conspiration. Ne la condamnez pas, de peur de vous condamner vous-même ; c'est par vos propres sentiments que je veux défendre les siens ; c'est par Hortense que je prétends justifier Emilie.

Emilie avait vu la proscription de sa famille ; elle avait vu massacrer son père, et, ce qui était plus insupportable à une Romaine, elle voyait la République assujettie par Auguste. Le désir de la vengeance et le dessein de rétablir la liberté lui firent chercher des amis, à qui les mêmes outrages pussent inspirer les mêmes sentiments, et que les mêmes sentiments pussent servir pour perdre un usurpateur. Cinna, neveu de Pompée, et le seul reste de cette grande maison, qui avait péri pour la République, joignit ses ressentiments à ceux d'Emilie ; et tous deux venant à s'armer par le souvenir des injures, autant que par l'intérêt du

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public, formèrent ensemble le dessein hardi de cette illustre et célèbre conspiration.

Dans les conférences qu'il fallut pour conduire cette affaire, les cœurs s'unirent aussi bien que les esprits ; mais ce ne fut que pour animer davantage la conspiration ; et jamais Emilie ne se promit à Cinna, qu'à la condition qu'il se donnerait tout entier à leur entreprise. Ils conspirèrent donc, avant que de s'aimer ; et leur passion, qui mêla ses inquiétudes et ses craintes à celles qui suivent toujours les conjurations, demeura soumise au désir de la vengeance et à l'amour de la liberté.

Comme leur dessein était sur le point de s'exécuter, Cinna, se laissant toucher à la confiance et aux bienfaits d'Auguste, fit voir à Emilie une âme sujette aux remords et toute prête à changer de résolution ; mais Emilie, plus Romaine que Cinna, lui reprocha sa faiblesse, et demeura plus fortement attachée à son dessein que jamais. Ce fut là qu'elle dit des injures à son amant ; ce fut là qu'elle imposa des conditions que vous n'avez pu souffrir et que vous approuverez. Madame, quand vous vous serez mieux consultée. Le désir de la vengeance fut la première passion d'Emilie. Le dessein de rétablir la RépubHque se joignit au désir de la vengeance ; l'amour fut un effet de la conspiration, et il entra dans l'âme

des conspirateurs, plus pour y servir que pour y régner :

Joignons à la douceur de venger nos parens La gloire qu'on remporte à punir les tyrans ; Et faisons publier par toute l'Italie : . La Liberté de Rome est l'œiHre d'Emilie. On a louché son âme et son cœur s'est épris ; Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix.

Vous êtes née à Rome, Madame, et vous y avez reçu l'âme des Porcies et des Arries, au lieu que les autres qu'on y voit naître n'y prennent que le génie des Italiens. Avec cette âme toute grande, toute romaine, si vous viviez aujourd'hui dans une république qu'on opprimât ; si vos parents y étaient proscrits, votre maison désolée, ce qui est le plus odieux à une personne libre, si votre égal était devenu votre maître ; ce couteau que vous avez acheté pour vous tuer, quand vous verrez la ruine de votre patrie ; ce couteau ne serait-il pas essayé contre le tyran, avant que d'être employé contre vous-même ? Vous conspireriez sans doute, et un misérable amant, qui voudrait vous inspirer la faiblesse d'un repentir, serait traité plus durement par Hortense que Cinna ne le fut par Emilie.

Je m'imagine que nous vivons dans une même république, dont un citoyen ambitieux opprima la liberté. En cet état déplorable, je vous offrirais un vieux Cinna, qui ferait peu d'impression sur

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votre cœur; mais quand vous lui auriez ordonné de punir le tyran, il ne reviendrait pas vous trouver avec des remords, avec cette vertu apparente qui cache des mouvements de crainte et des sentiments d'intérêt. Il recevrait la confidence et les bienfaits du nouvel Auguste, comme des outrages ; les périls ne feraient que. l'animer à vous servir ; il se porterait enfin si généreusement à l'exécution de l'entreprise, que vous le plaindriez mort, pour avoir obéi à vos ordres ou le loueriez vivant, après les avoir exécutés.

Que la condition du vieux philosophe' est malheureuse ! Il ne se soucie point de gloire ; et le mieux qui puisse lui arriver, c'est qu'un peu de louange soit le prix de tous ses services. Encore, cette apparence de grâce, toute vaine qu'elle est, ne lui est accordée que bien rarement ; il voit même beaucoup plus de disposition à lui donner des chagrins que des louanges. Et Dieu conserve M. l'ambassadeur de Portugal! S'il n'était plus au monde, le philosophe serait exposé le premier aux mauvais traitements que son Excellence essuie tous les jours (*).

A Messieurs de *** Si je dispute quelquefois avec vous, Messieurs, ce n'est que pour remplir le vide du jeu et pour

(a) Le comte de Melos.

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VOUS ôter l'ennui d'une conversation trop languissante ; je conteste à dessein de vous céder et vous oppose de faibles raisons, tout préparé à reconnaître la supériorité des vôtres.

Dans cette vue, j'ai soutenu que le Menteur était une bonne comédie, que le sujet du Cid était heureux, et que cette pièce faisait un très bel effet sur le théâtre quoiqu'elle ne fût pas sans défaut ; j'ai soutenu que Rodogune était un fort bel ouvrage, et que V Œdipe devait passer pour un chef-d'œuvre. Pouvais-je vous faire un plus grand plaisir, Messieurs, que vous donner une si juste occasion de me contredire et de faire valoir la force et la netteté de votre jugement aux dépens du mien .''

J'ai soutenu que pour faire une belle comédie, il fallait choisir un beau sujet, le bien disposer, le bien suivre et le mener naturellement à la fin ; qu'il fallait faire entrer les caiactères dans les sujets, et non pas former la constitution des sujets après celle des caractères ; que nos actions devaient précéder nos qualités et nos humeurs ; qu'il fallait remettre à la philosophie de nous faire connaître ce que sont les hommes, et à la comédie de nous faire voir ce qu'ils font, et qu'enfin ce n'est pas tant la nature humaine qu'il faut expliquer, que la condition humaine qu'il faut représenter sur le théâtre.

Ne VOUS ai-je pas bien servis, Messieurs, quand je me suis rendu ridicule par de si sottes propositions ? Pouvais-je faire plus pour vous que d'exposer à votre censure la rudesse d'un vieux goût qui a fait voir le raffinement du vôtre ? Vous avez raison. Messieurs, vous avez raison de vous moquer des songes d'Aristote et d'Horace, des rêveries de Heinsius et de Grotius (a), des caprices de Corneille et de Ben- Johnson, des fantaisies de Rapin {^) et de Boileau. La seule règle des honnêtes gens, c'est la mode. Que sert une raison qui n'est point reçue, et qui peut trouver à redire à une extravagance qui plaît ?

J'avoue qu'il y a eu des temps où il fallait choisir de beaux sujets et les bien traiter : il ne faut plus aujourd'hui que des caractères ; et je demande pardon au poète de la Comédie de M. le duc de Buckingham, s'il m'a paru ridicule quand il se vantait d'avoir trouvé l'invention de faire des comédies sans sujet {^) J'ai les mêmes excuses à vous faire,. Messieurs : comme vous avez le

(a) Heinsius (Daniel), né à Gand, fut professeur à l'université de Leyde et écrivit, entre autres ouvrages, des poésies et des traductions ; son lils, Nicolas, fut aussi un philologue éniinent. Pour Grotius, voyez p. 179.

(b) Le père Rapin, excellent humaniste et critique d'un goût sévère, sur lequel on pourra consulter une thèse latine de Ch. Dejob.

(c) Allusion à une pièce du duc, intitulée The Rehearsal.

même esprit, je vous ai tous offensés également, ce qui m'oblige à vous donner une pareille satisfaction. Mais je ne prétends pas me raccommoder simplement avec vous, sur la comédie ; j'espère que vous me ferez à l'avenir un traitement plus favorable, en tout, et que Madame de Mazarin me sera moins opposée qu'elle ne l'est.

Que vous ai-je fait, madame la Duchesse, pour me traiter de la façon que vous me traitez ? Il n'y a que moi et le diable de Quevedo à qui l'on impute toutes les qualités contraires. Vous me trouvez fade dans les louanges, vous me trouvez piquant dans les vérités : si je veux me taire, je suis trop discret ; si je veux parler, je suis trop libre. Quand je dispute, la contestation vous choque ; quand je m'empêche de disputer, ma retenue vous paraît méprisante et dédaigneuse, Dis-je des nouvelles } Je suis mal informé ! N'en dis-je pas ? Je fais le mystérieux. A l'Hombre on se défie de moi comme d'un pipeur et on me trompe comme un imbécile ! On me fait les injustices, et on me condamne. Je suis puni du tort qu'ont les autres : tout le monde crie, tout le monde se plaint, et je suis le seul à souffrir.

Je vous ai l'obligation de toutes ces choses. Madame, sans compter que vous me donnez au public pour tel qu'il vous plaît. Vous me faites révérer ceux que je méprise, mépriser ceux que

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j'honore, offenser ceux que je crains. Quartier ! madame la Duchesse ; je me rends. Ce n'est pas vaincre que d'avoir affaire à des gens rendus. Portez vos âmes contre les rebelles, forcez les opiniâtres, et gouvernez avec douceur les soumis : la différence des uns aux autres ne doit pas durer longtemps. Un jour viendra (et ce grand jour n'est pas loin) que le comte de Mélos ne murmurera plus à l'Hombre et que le baron de la Taulade perdra sans chagrin. Pour moi j'ai abandonné Les Visionnaires {^) et Le Menteur. Racine est préféré à Corneille, et les caractères l'emportent sur les sujets. Je ne renonce pas seulement à mon opinion. Madame ; je maintiens les vôtres avec plus de fermeté que M. de Villiers n'en peut avoir à soutenir la beauté de ses parentes. J'ai changé l'ordre de mes louanges et de mes Censures. Dès les cinq heures du soir, je blâmerai ce que vous jugez blâmable, et je louerai à minuit ce que vous croirez digne d'être loué. Pour dernier sacrifice, je continuerai, tant qu'il vous plaira, la maudite société que nous avons eue, M. l'ambassadeur de France, M. le comte de Castelmelhor et moi. Proposez quelque chose de plus difficile ; vos ordres. Madame, le feront exécuter.

(a) Pièce do Desmarcsis de Saint-Sorlin, fort à la modo alors.

a un auteur qui me demandait mon sentiment d'une pièce où L'Héroïne ne faisait que se lamenter.

La princesse dont vous faites l'héroïne de votre pièce, me plairait assez si vous aviez un peu ménagé ses larmes ; mais vous la faites pleurer avec excès : et, dès qu'il y aura retour à la justesse du sentiment, le trop de larmes rendra ceux qu'on représente moins touchants, et ceux qui voient représenter moins sensibles.

Corneille n'a pas plu à la multitude, en ces derniers temps, pour avoir été chercher ce qu'il y a de plus caché dans nos cœurs, ce qu'il y a de plus exquis dans le sentiment, et de plus délicat dans la pensée. Après avoir comme usé les passions ordinaires dont nous sommes agités, il s'est fait un nouveau mérite à toucher des tendresses plus recherchées, de plus fines jalousies et de plus secrètes douleurs : mais cette étude de pénétration était trop délicate pour les grandes assemblées ; de sorte qu'une découverte si précieuse lui a fait perdre quelque estime dans le monde, quand elle devait lui donner une nouvelle réputation.

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Il est certain que personne n'a mieux entendu la nature que Corneille ; mais il l'a expliquée différemment, selon ses temps différents. Étant jeune, il en exprimait les mouvements ; étant vieux, il nous en découvre les ressorts. Autrefois, il donnait tout au sentiment ; il donne plus aujourd'hui à la connaissance ; il ouvre le cœur avec tout son secret : il le produisait avec tout son trouble. Quelques autres ont suivi plus heureusement la disposition des esprits qui n'aiment aujourd'hui que la douleur et les larmes : mais je crains pour vous quelque retour du bon goût, justement sur votre pièce, et qu'on ne vienne à désapprouver le trop grand usage d'une passion dont on enchante présentement tout le monde.

J'avoue qu'il n'y a rien de si touchant que le sentiment douloureux d'une belle personne affligée ; c'est un nouveau charme qui unit toutes nos tendresses par les impressions de l'amour et de la pitié mêlées ensemble. Mais, si la belle affligée continue à se désoler trop longtemps, ce qui nous touchait nous attriste ; lassés de la consoler, quand elle aime encore à se plaindre, nous la remettons comme une importune entre les mains des vieilles et des parents, qui gouvernent dans toutes les formes de la condoléance une si ennuyeuse désolation.

Un auteur bien entendu dans les passions

n'épuisera jamais la douleur d'une affligée : cet épuisement est suivi d'une indolence qui apporte une langueur infaillible aux spectateurs. Les premières larmes sont naturelles à la passion qu'on exprime ; elles ont leur source dans le cœur et portent la douleur d'un cœur affligé dans un cœur tendre. Les dernières sont purement de l'esprit du poète ; l'art les a formées et la nature ne veut pas les reconnaître. L'affliction doit avoir quelque chose de touchant, et la fin de l'affliction quelque chose d'animé, qui puisse faire sur nous une impression nouvelle. Il faut que l'affliction se termine par une bonne fortune, qui finit les malheurs avec la joie, ou par une grande vertu qui attire notre admiration. Quelquefois elle s'achève par la mort ; et il en naît dans nos âmes une commisération propre et naturelle à la tragédie ; mais ce ne doit jamais être après de longues lamentations, qui donnent plus de mépris pour la faiblesse, que de compassion pour le malheur.

Je n'aime pas au théâtre une mort qui se pleure davantage par la personne qui se meurt, que par ceux qui la voient mourir. J'aime les grandes douleurs avec peu de plaintes, et un sentiment profond ; j'aime un désespoir qui ne s'exhale pas en paroles, mais où la nature accablée succombe sous la violence de la passion. Les longs discours expliquent plus notre regret à la vie, que notre

résolution à la mort : parler beaucoup dans ces occasions, c'est languir dans le désespoir et perdre tout le mérite de sa douleur :

O '. Silvia, tu se' morta, et s'évanouir comme Aminte :

Non, je ne pleure pas, madame, mais je meurs,

et mourir comme Eurydice (*).

Il est certain que nos maux se soulagent en pleurant ; et la plus grande peine du monde un peu adoucie, ranime le désir de vivre, à mesure qu'elle soulage le sentiment. Il en est de notre raisonnement comme de nos larmes : pour peu que nous raisonnions dans l'infortune, la raison nous porte à l'endurer plutôt qu'à mourir. Faisons guérir, au théâtre, ceux que nous faisons beaucoup pleurer et beaucoup se plaindre : donnons plus de maux que de larmes et de discours, à ceux que nous avons dessein d'y faire mourir.

(a) Allusion à V Aminte de Tasse et à Sitréna de Corneille (V, v).

SUR NOS COMÉDIES, EXCEPTÉ CELLES DE MOLIÈRE, OU L'ON TROUVE LE VRAI ESPRIT DE LA COMÉDIE ; ET SUR LA COMÉDIE ESPAGNOLE

Pour la comédie, qui doit être la représentation de la vie ordinaire, nous l'avons tournée tout à fait sur la galanterie, à l'exemple des Espagnols ; sans considérer que les anciens s'étaient attachés à représenter la vie humaine selon la diversité des humeurs, et que les Espagnols, pour suivre leur propre génie, n'avaient dépeint que la seule vie de Madrid dans leurs intrigues et leurs aventures.

J'avoue que cette sorte d'ouvrage aurait pu avoir dans l'antiquité un air noble, et je ne .sais quoi de plus galant ; mais c'était plutôt le défaut de ces siècles-là, que la faute des auteurs. Aujourd'hui la plupart de nos poètes savent aussi peu ce qui est des mœurs, qu'on savait en ces temps-là ce qui est de la galanterie. Vous diriez qu'il n'y a plus d'avares, de prodigues, d'humeurs douces et accommodées à la société, de naturels chagrins et austères. Comme si la nature était changée, et que les hommes se fussent défaits de ces divers sentiments, on les représente tous sous un même

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caractère, dont je ne sais point la raison ; si ce n'est que les femmes avaient trouvé, dans ce siècle-ci, qu'il ne doit plus y avoir au monde que des galants.

Nous avouerons bien que les esprits de Madrid sont plus fertiles en invention que les nôtres '* et c'est ce qui nous a fait tirer d'eux la plupart de nos sujets, lesquels nous avons remplis de tendresses et de discours amoureux, et où nous avons mis plus de régularité et de vraisemblance. La raison en est qu'en Espagne, où les femmes ne se laissent presque jamais voir, l'imagination du poète se consomme aux moyens ingénieux de faire trouver les amants en même lieu ; et en France, où la liberté du commerce est établie, la grande délicatesse de l'auteur est employée dans la tendre et amoureuse expression des sentiments.

Une femme de qualité espagnole lisait, il n'y a pas longtemps, le roman de Cléopâtre ; et comme, après un long récit d'aventures, elle eut tombé sur une conversation délicate d'un amant et d'une amante également passionnés : que d'esprit mal employé, dit-elle ; à quoi bon tous ces beaux discours quand ils sont efisemble ?

C'est la plus belle réflexion que j'ai ouï faire de ma vie ; et Calprenède, quoique Français, devait se souvenir qu'à des amants nés sous un soleil plus chaud que celui d'Espagne, les paroles étaient assez inutiles en ces occasions. Mais le

bon sens de cette dame ne serait pas reçu dans nos galanteries ordinaires, où il faut parler mille fois d'une passion qu'on n'a pas pour la pouvoir persuader ; et où l'on se voit tous les jours, pour se plaindre, avant que de trouver une heure à finir ce faux tourment.

La Précieuse de Molière est dépeinte ridicule dans la chose, aussi bien que dans les termes, de ne vouloir pas prendre le roman par la queue, quand il s'agit de traiter avec des parents l'affaire sérieuse d'un mariage ; mais ce n'eût pas été une fausse délicatesse, avec un galant, d'attendre sa déclaration, et tout ce qui vient par degré dans le procédé d'une galanterie.

Pour la régularité et la vraisemblance, il ne faut pas s'étonner qu'elles se trouvent moins chez les Espagnols que chez les Français. Comme toute la galanterie des Espagnols est venue des Maures, il y reste je ne sais quel goût d'Afrique, étranger des autres nations, et trop extraordinaire pour pouvoir s'accommoder à la justesse des règles. Ajoutez qu'une vieille impression de cavalerie errante, commune à toute l'Espagne, tourne les esprits des cavaliers aux aventures bizarres. Les filles, de leur côté, goûtent cet air-là, dès leur enfance, dans les livres de chevalerie, et dans les conversations fabuleuses des femmes qui sont auprès d'elles. Ainsi les deux sexes remplissent

leurs esprits des mêmes idées ; et la plupart des hommes et des femmes qui aiment, prendraient le scrupule de quelque amoureuse extravagance pour une froideur indigne de leur passion.

Quoique l'amour n'ait jamais des mesures bien réglées, en quelque pays que ce soit, j'ose dire qu'il n'y a rien de fort extravagant en France, ni dans la manière dont on le fait, ni dans les événements ordinaires qu'il y produit. Ce qu'on appelle une « belle passion » a de la peine même à se sauver du ridicule ; car les honnêtes gens, partagés à divers soins, ne s'y abandonnent pas, comme font les Espagnols dans l'inutilité de Madrid, où rien ne donne du mouvement que le seul amour.

A Paris, l'assiduité de notre cour nous attache ; la fonction d'une charge ou le dessein d'un emploi nous occupe, la fortune l'emportant sur les maîtresses, dans un lieu oii l'usage est de préférer ce qu'on se doit à ce qu'on aime. Les femmes, qui ont à se régler là-dessus, sont elles-mêmes plus galantes que passionnées ; encore se servent-elles de la galanterie pour entrer dans les intrigues. Il y en a peu que la vanité et l'intérêt ne gouvernent, et c'est à qui pourra mieux se servir, elles des galants, et les galants d'elles, pour arriver à leur but.

'L'amour ne laisse pas de se mêler à cet esprit d'intérêt, mais bien rarement il en est le maître ;

car la conduite que nous sommes obligés de tenir aux affaires, nous forme à quelque régularité pour les plaisirs, ou nous éloigne au moins de l'extravagance. En Espagne, on ne vit que pour aimer. Ce qu'on appelle Aimer, en France, n'est proprement que parler d'amour et mêler aux sentiments de l'ambition la vanité des galanteries.

Ces différences considérées, on ne trouvera pas étrange que la Comédie des Espagnols, qui n'est autre chose que la représentation de leurs aventures, soit aussi peu régulière que les aventures : il n'y aura pas à s'étonner que la Comédie des Français, qui ne s'éloigne guère de leur usage, conserve des égards, dans la représentation des amours, qu'ils ont ordinairement dans les amours mêmes. J'avoue que le bon sens, qui doit être de tous les pays du monde, établit certaines choses dont on ne doit se dispenser nulle part ; mais il est difficile de ne pas donner beaucoup à la coutume, puisque Aristote même, dans sa Poétique, a mis quelquefois la perfection à ce qu'on croyait de mieux à Athènes, et non pas à ce qui est véritablement le plus parfait.

La comédie n'a pas plus de privilège que les lois, qui, devant toutes être fondées sur la justice, ont néanmoins des différences particulières, selon le divers génie des peuples qui les ont faites ; et, si on est obligé de conserver l'air de l'antiquité,

s'il faut garder le caractère des héros qui sont morts il y a deux mille ans, quand on les représente sur le théâtre, comment peut-on ne suivre pas les humeurs, et ne s'ajuster pas aux manières de ceux qui vivent, lorsqu'on représente à leurs yeux ce qu'ils font eux-mêmes tous les jours ?

Quelque autorité cependant que se donne la coutume, la raison sans doute a les premiers droits, mais il ne faut pas que son exactitude soit rigide ; car, aux choses qui vont purement à plaire, comme la comédie, il est fâcheux de nous assujettir à un ordre trop austère, et de commencer par la gêne, en des sujets où nous ne cherchons que le plaisir (a) .

(a) J'ai omis de republier ici deux dissertations de not e auteur sur la Comédie anglaise et la Comédie italienne, parce qu'elles offrent moins d'intérêt et que Saint Evremond confesse lui-même, ou son incompétence, ou une soite de parti pris, qui, à l'é^rard de la Comédie italienne, va jusqu'au dégoût le plus franchement avoué (seules, les pantalonjiades des mimes trouvent grâce devant lui). Dans l'autre morceau, il explique et excuse l'indifférence des Anglais pour les *ègles, car ils sont, dit-il, « persuadés que les libertés, qu'on se donne « pour mieux plaire, doivent être préférées à des règles a exactes, dont un auteur stérile et languissant se fait u un art d'ennuyer. » Il conclut sur un éloge de Molière, qu'il compare à Ben Johnson « ... l'un et l'autre conser- « vant dans leurs peintures un jusie rapport avec le « génie de leur nation. Je croirais qu'ils ont été plus « loin que les Anciens en ce point-là ; mais on ne sau- « rait nier qu'ils n'aient eu plus d'égard aux caractères « qu'au gros des sujets, dont la suile pourrnil êlre « mieux liée, et le dénouement, plus natuiel, »

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