DES BELLES-LETTRES ET DE LA JURIS- PRUDENCE
Quand je suis privé du commerce des gens du monde, j'ai recours à celui des savants ; et, si j'en rencontre qui sachent les belles-lettres, je ne crois pas beaucoup perdre, de passer de la délicatesse de notre temps à celle des autres siècles. Mais, rarement, on trouve des personnes de bon goût : ce qui fait que la connaissance des belles-lettres devient, en plusieurs savants, une érudition fort ennuyeuse. Je n'ai point connu d'homme à qui l'antiquité soit si obligée qu'à M. Waller. Il lui prête sa belle imagination, aussi bien que son intelligence fine et délicate ; en sorte qu'il entre dans l'esprit des anciens, non seulement pour bien entendre ce qu'ils ont pensé, mais pour embellir encore leur pensées.
J'ai vu, depuis quelques années, un grand nombre de critiques et peu de bons juges. Or, je n'aime pas ces gens doctes, qui emploient toute leur étude à restituer un passage, dont la restitution ne nous plaît en rien. Ils font un mystère de savoir ce qu'on pourrait bien ignorer, et n'entendent pas ce qui mérite véritablement d'être entendu. Pour ne rien sentir, pour ne rien penser délicatement, ils ne peuvent entrer dans la délica-
tesse du sentiment, ni dans la finesse de la pensée. Ils réussiront à expliquer un grammairien : ce grammairien s'appliquait à leur même étude et avait leur même esprit ; mais ils ne prendront jamais celui d'un honnête homme des Anciens, car le leur y est tout à fait contraire. Dans les histoires, ils ne connaissent ni les hommes ni les affaires ; ils rapportent tout à la chronologie ; et, pour nous pouvoir dire quelle année est mort un consul, ils négligeront de connaître son génie, et d'apprendre ce qui s'est fait sous son consulat. Cicéron ne sera jamais pour eux qu'un faiseur d'Oraisons, César qu'un faiseur de Commentaires. Le consul, le général leur échappent : le génie qui anime leurs ouvrages n'est point aperçu, et les choses essentielles qu'on y traite ne sont point connues.
Il est vrai que j'estime infiniment une Critique du sens, si on peut parler de la sorte. Tel est l'excellent ouvrage de Machiavel sur les Décades de Tite-Live ; et telles seraient les réflexions de M. de Rohan sur les Commentaires de César, s'il avait pénétré plus avant dans ses desseins, et mieux expliqué les ressorts de sa conduite. J'avouerai, pourtant, qu'il a égalé la pénétration de Machiavel, dans les remarques qu'il a faites sur la clémence de César aux guerres civiles. Mais on voit que sa propre expérience, en ces