CRITIQUE I. I T T E R A I R E
sortes de guerres, lui a fourni beaucoup de lumières, pour ces judicieuses observations.
Après l'étude des belles-lettres, qui me touche particulièrement, j'aime la science de ces grands jurisconsultes, qui pourraient être des législateurs eux-mêmes ; qui remontent à cette première justice qui régla la société humaine ; qui connaissent ce que la nature nous laisse de liberté, dans les gouvernements établis, et ce qu'en ôte aux particuliers, pour le bien public, la nécessité de la politique. C'est dans l'entretien de M. Sluse qu'on pourrait trouver ces instructions, avec autant de plaisir que d'utilité ; c'est de Hobbes, ce grand génie d'Angleterre, qu'on pourrait recevoir ces belles lumières, mais avec moins de justesse : pour être un peu outré, en quelques endroits, et extrême en d'autres.
Que si Grotius vivait présentement, on pourrait apprendre toutes choses de ce savant universel, plus recommandable encore par sa raison que par sa doctrine. Ses livres, à son défaut, éclaircissent aujourd'hui les difficultés les plus importantes ; et, si la justice seule était écoutée, ils pourraient régler toutes les nations, dans les droits de la paix et de la guerre. Celui De Jure Belli et Pacis devrait faire la principale étude des souverains, des ministres, de tous ceux, généralement, qui ont part au gouvernement des peuples.
Mais cette science du droit, qui descend aux affaires des particuliers, n'en devrait pas être ignorée. On la laisse pour l'instruction des gens de robe, et on la rejette de celle des princes, comme honteuse, quoiqu'ils aient à donner des arrêts, à chaque moment de leur règne, sur la fortune, sur la liberté, sur la vie de leurs sujets. On parle toujours aux princes de la valeur, qui ne fait que détruire, et de la libéralité, qui ne fait que dissiper, si la justice ne les a réglées. Il est vrai qu'il faut appliquer, pour ainsi dire, l'enseignement de chaque vertu au besoin de chaque naturel ; inspirer la libéralité aux avares, animer du désir de la gloire ceux qui aiment le repos et retenir, autant qu'on peut, les ambitieux dans la règle de la justice. Mais, quelques diversités qui se trouvent dans leurs génies, la justice est toujours la plus nécessaire ; car elle maintient l'ordre, en celui qui la fait, aussi bien qu'en ceux à qui elle est rendue. Ce n'est point une contrainte, qui limite le pouvoir du prince, puisqu'en la rendant à autrui, il apprend à se la rendre à lui-même, et qu'il se la fait volontairement, quand nous la recevons de lui nécessairement, par sa puissance.
Je ne vois point de prince, dans l'histoire, qui ait été mieux instruit que le grand Cyrus. On ne se contentait pas de lui enseigner exactement tout ce qui regardait la justice ; on lui en faisait pra-
tiquer les leçons, sur chaque chose qui se présentait. De sorte qu'en même temps on imprimait, dans son esprit, la science de la justice, et on formait, dans son âme, l'habitude d'être juste. L'institution d'Alexandre eut quelque chose de trop vaste : on lui fit tout connaître, dans la nature, excepté lui seulement. Son ambition, ensuite, alla aussi loin que sa connaissance. Après avoir voulu tout savoir, il voulut tout conquérir : mais il eut peu de règle, dans ses conquêtes, et beaucoup de désordre, dans savie,pour n'avoir pas appris ce qu'il devait au public, aux particuliers, et à lui-même.
Tous les hommes, en général, ne sauraient se donner trop de préceptes, pour être justes ; car ils ont, naturellement, trop de penchant à ne l'être pas. C'est la justice qui a établi la société, et qui la conserve. Sans la justice, nous serions encore errants et vagabonds ; et, sans elle, nos impétuosités nous rejetteraient bientôt dans la première confusion dont nous sommes heureusement sortis. Cependant, au lieu de reconnaître avec agrément cet avantage, nous nous sentons gênés de l'heureuse sujétion où elle nous tient, et soupirons encore pour une liberté funeste, qui produirait le malheur de notre vie.
Quand l'Écriture nous parle du petit nombre des justes, elle n'entend pas, à mon avis, qu'on ne se porte encore à faire de bonnes œuvres. Elle nous
veut faire comprendre le peu d'inclination qu'ont les hommes à agir, comme ils devraient, par un principe de justice. En effet, si vous examinez tout le bien qui se pratique, parmi les hommes, vous trouverez qu'il est fait, presque toujours, par le sentiment d'une autre vertu. La bonté, l'amitié, la bienveillance en font faire.; la charité court au besoin du prochain, la libéralité donne, la générosité fait obliger. La justice, qui devrait entrer en tout, est rejetée, comme une fâcheuse ; et la nécessité seulement lui fait donner quelque part en nos actions. La nature cherche à se complaire dans ces premières vertus, où nous agissons par un mouvement agréable : mais elle trouve une secrète violence en celle-ci, où le droit des autres exige ce que nous devons, et où nous nous acquittons plutôt de nos obligations, qu'ils ne demeurent redevables à nos bienfaits.
C'est par une aversion secrète pour la justice, qu'on aime mieux donner que de. rendre, et obliger que de reconnaître : aussi voyons-nous que les personnes libérales et généreuses ne sont pas ordinairement les plus justes. La justice a une régularité qui les gêne, pour être fondée sur un ordre constant de la raison, opposé aux impulsions naturelles, dont la libéralité se ressent presque toujours. Il y a je ne sais quoi d'héroïque, dans la grande libéralité, aussi bien que dans la grande
valeur ; et ces deux vertus ont de la conformité, en ce que la première élève l'âme au-dessus de la considération du bien, comme la seconde pousse le courage au delà du ménagement de la vie. Mais, avec ces beaux et généreux mouvements, si elles ne sont toutes deux bien conduites, l'une deviendra ruineuse, et l'autre funeste.
Ceux qui se trouvent ruinés, par quelque accident de la fortune, sont plaints d'ordinaire de tout le monde, parce que c'est un malheur, dans la condition humaine, à quoi tout le monde est sujet. Mais ceux qui tombent dans la misère, par une vaine dissipation, s'attirent plus de mépris que de pitié, pour être l'effet d'une sottise particulière, dont chacun se tient exempt, par la bonne opinion qu'il a de lui-même. Ajoutez que la nature souffre toujours un peu dans la compassion ; et, pour se délivrer d'un sentiment douloureux, elle envisage la folie du dissipateur, au lieu de s'arrêter à la vue du misérable. Toutes choses considérées, c'est assez aux particuliers d'être bienfaisants ; encore, ne faut-il pas que ce soit par une facilité de naturel, qui laisse aller nonchalamment ce qu'on n'a pas la force de retenir. Je méprise une faiblesse que l'on appelle mal à propos libéralité, et ne hais pas moins ces humeurs vaines, qui ne font jamais aucun plaisir, que pour avoir celui de le dire.