SUR LA MORALE D'ÉPICURE
A la moderne Leontium (a).
VOUS voulez savoir si j 'ai fait ces Réflexions sur la doctrine d'Épicure, qu'on m'attribue. Je pourrais m'en faire honneur, mais je n'aime pas à me donner du mérite que je n'ai point, et je vous dirai ingénument qu'elles ne sont pas de moi. J'ai un grand désavantage, en ces petits traités qu'on imprime sous mon nom. Il y en a de bien faits que je n'avoue point, parce qu'ils ne m'appartiennent pas ; et parmi les choses que j'ai faites, on a mêlé beaucoup de sottises, que je ne prends pas la peine de désavouer. A l'âge où je suis, une heure de vie bien ménagée m'est plus considérable que l'intérêt d'une médiocre réputation. Qu'on se défait de l'amour-propre difficilement ! Je le quitte comme auteur, je le reprends comme philosophe, sentant une volupté secrète à négliger ce qui fait le soin de tous les autres.
Le mot de Volupté me rappelle Epicure ; et
(a) Ninon de Lenclos. Bret, dans ses mémoires biographiques sur celle-ci, s'étonne et s'indigne qu'on lui ait donné ce surnom qu'il estime désobligeant pour elle.
je confesse que, de toutes les opinions des philosophes, touchant le souverain bien, il n'y en a point qui me paraisse si raisonnable que la sienne. Il serait inutile d'apporter ici des raisons, cent fois dites par les épicuriens : que l'amour de la volupté et la fuite de la douleur sont les premiers et les plus naturels mouvements, qu'on remarque aux hommes ; que les richesses, la puissance, l'honneur, la vertu, peuvent contribuer à notre bonheur ; mais que la jouissance du plaisir, la volupté, pour tout dire, est la véritable fin où toutes nos actions se rapportent. C'est une chose assez claire d'elle-même, et j'en suis pleinement persuadé. Cependant, je ne conçois pas bien quelle était la Volupté d'Épicure : car je n'ai jamais vu de sentiments si divers que ceux qu'on a eus sur les mœurs de ce philosophe. Des philosophes, et de ses disciples même, l'ont décrié comme un sensuel et un paresseux, qui ne sortait de son oisiveté que par la débauche. Toutes les sectes se sont opposées à la sienne. Des magistrats ont considéré sa doctrine comme pernicieuse au public. Cicéron, si juste et si sage dans ses opinions, Plutarque, si estimé par ses jugements, ne lui ont pas été favorables ; et, pour ce qui regarde les chrétiens, les Pères l'ont fait passer pour le plus grand et le plus dangereux de tous les impies. Voilà ses ennemis ; voici ses partisans.
Métrodore, Hermacus, Ménécée, et beaucoup d'autres qui philosophaient avec lui, ont eu autant de vénération que d'amitié pour sa personne. Diogène Laërce ne pouvait pas écrire sa vie plus avantageusement pour sa réputation. Lucrèce a été son adorateur ; Sénèque, tout ennemi de sa secte qu'il était, a parlé de lui avec éloge. Si des villes l'ont eu en horreur, d'autres lui ont érigé des statues ; et parmi les chrétiens, si les Pères l'ont décrié, M. Gassendi et M. Bernier le justifient.
Au milieu de toutes ces autorités, opposées les unes aux autres, quel moyen y a-t-il de décider } Dirai-je qu'Épicure est un corrupteur de bonnes mœurs, sur la foi d'un philosophe jaloux, ou d'un disciple mécontent, qui aura pu se laisserialler au ressentiment de quelque injure ? D'ailleurs, Épicure ayant voulu ruiner l'opinion qu'on avait de la Providence et de l'immortalité de l'âme, ne puis-je pas me persuader raisonnablement que le monde s'est soulevé contre une doctrine scandaleuse, et que la vie du philosophe a été attaquée, pour décréditer plus facilement ses opinions ? Mais si j 'ai de la peine à croire ce que ses ennemis et ses envieux en ont publié, aussi ne croirai-je pas aisément ce qu'en osent dire ses partisans.
Je ne crois pas qu'il ait voulu introduire une volupté plus dure que la vertii des stoïques. Cette
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jalousie d'austérité me paraît extravagante, dans un philosophe voluptueux, de quelque manière qu'on tourne sa volupté. Beau secret de déclamer contre une vertu qui ôte le sentiment au sage, pour établir une volupté qui ne lui souffre point de mouvement ! Le sage des stoïciens est un vertueux insensible ; celui des épicuriens, un voluptueux immobile. Le premier est dans les douleurs, sans douleur ; le second goûte une volupté, sans volupté. Quel sujet avait un philosophe, qui ne croyait pas l'immortalité de l'âme, de mortifier ses sens ? Pourquoi mettre le divorce entre deux parties composées de même matière, qui devaient trouver leur avantage dans le concert et l'union de leurs plaisirs ?
Je pafdonne à nos religieux la triste singularité de ne manger que des herbes, dans la vue qu'ils ont d'acquérir par là une éternelle félicité ; mais qu'un philosophe, qui ne connaît d'autres biens que ceux de ce monde, que le docteur de la volupté se fasse un ordinaire de pain et d'eau, pour arriver au souverain bonheur de la vie, c'est ce que mon peu d'intelligence ne comprend point. Je m'étonne qu'on n'établisse pas la volupté d'un tel Épicure dans la mort ; car, à considérer la misère de sa vie, son souverain bien devait être à la finir. Croyez-moi, si Horace et Pétrone se l'étaient figuré comme on le dépeint, ils ne l'au-
raient pas pris pour leur maître dans la science des plaisirs.
La piété qu'on lui donne pour les dieux n'est pas moins ridicule que la mortification de ses sens. Ces dieux oisifs, dont il ne voyait rien à espérer ni à craindre ; ces dieux impuissants ne méritaient pas la fatigue de son culte. Et qu'on ne me dise point qu'il allait au temple, de peur de s'attirer les magistrats et de scandaliser les citoyens ; car il les eût bien moins scandalisés, pour n'assister pas aux sacrifices, qu'il ne les choqua, par des écrits qui détruisaient des dieux établis dans le monde, ou ruinaient au moins la confiance qu'on avait en leur protection.
Mais quel sentiment avez- vous d'Épicure, me dira-t-on ? Vous ne croyez ni ses amis, ni ses ennemis, ni ses adversaires, ni ses partisans ; quel peut être le jugement que vous en faites ? Je pense qu'Épicure était un philosophe fort sage, qui, selon les temps et les occasions, aimait la volupté en repos, ou la volupté en mouvement ; et de cette diflférence de volupté est venue celle de la réputation qu'il a eue. Timocrate et ses autres ennemis l'ont attaqué par les plaisirs sensuels : ceux qui l'ont défendu n'ont parlé que de sa volupté spirituelle. Quand les premiers l'ont accusé de la dépense qu'il faisait à ses repas, je me persuade que l'accusation était bien fondée :
quand les autres ont fait valoir ce petit morceau de fromage qu'il demandait, pour faire meilleure chère que de coutume, je crois qu'ils ne manquaient pas de raison. Lorsqu'on dit qu'il philosophait avec Léontium, on dit vrai : lorsqu'on soutient qu'il se divertissait avec elle, on ne ment pas. Il y a temps de rire et temps de pleurer, selon Salomon : temps d'être sobre et temps d'être sensuel, selon Épicure. Outre cela, un homme voluptueux l'est-il également toute sa vie ? Dans la religion, le plus libertin devient quelquefois le plus dévot ; dans l'étude de la sagesse, le plus indulgent aux plaisirs se rend quelquefois le plus austère. Pour moi, je regarde Épicure autrement dans la jeunesse et la santé que dans la vieillesse et la maladie.
L'indolence et la tranquillité, ce bonheur des malades et des paresseux, ne pouvait pas être mieux exprimé qu'il ne l'est dans ses écrits : la volupté sensuelle n'est pas moins bien expliquée, dans un passage formel qu'allègue Cicéron expressément. Je sais qu'on n'oublie rien, pour le détruire, ou pour l'éluder : mais des conjectures peuvent-elles être comparées avec le témoignage de Cicéron, qui avait tant de connaissance des philosophes de la Grèce et de leur philosophie ? Il vaudrait mieux rejeter, sur l'inconstance de la nature humaine, l'inégalité de notre esprit. Où est
l'homme si uniforme qui ne laisse voir de la contrariété dans ses discours et dans ses actions ? Salomon mérite le nom de Sage, autant qu 'Épicure, pour le moins, et il s'est démenti également, dans ses sentiments et dans sa conduite. Montaigne, étant jeune encore, a cru qu'il fallait penser éternellement à la mort, pour s'y préparer : approchant de la vieillesse, il chante, dit-il, la palinodie : voulant qu'on se laisse conduire doucement à la nature qui nous apprendra assez à mourir.
M. Bernier, ce grand partisan d'Épicure, avoje aujourd'hui (\}\ après avair philosophé cinquante ans, il doute des choses qu'il avait cru les plus assurées. Tous les objets ont des faces différentes, et l'esprit, qui est dans un mouvement continuel, les envisage différemment, selon qu'il se tourne ; en sorte que nous n'avons, pour ainsi dire parler, que de nouveaux aspects, pensant avoir de nouvelles connaissances. D'ailleurs l'âge apporte de grands changements dans notre humeur, et du changement de l'humeur se forme bien souvent celui des opinions. Ajoutez que les plaisirs des sens font mépriser, quelquefois, les satisfactions de l'esprit, comme trop sèches et trop nues, et que les satisfactions de l'esprit, délicates et raffinées, font mépriser, à leur tour, les voluptés des sens, comme grossières. Ainsi, l'on
ne doit pas s'étonner que, dans une si grande diversité de vues et de mouvements, Épicure, qui a plus écrit qu'aucun philosophe, ait traité différemment la même chose, selon qu'il peut l'avoir différemment pensée ou sentie.
Quel besoin y a-t-il de ce raisonnement général, pour montrer qu'il a pu être sensible à toutes sortes de voluptés ? Qu'on le considère dans son commerce avec les femmes, et on ne croira pas qu'il ait passé tant de temps avec Léontium et avec Thémisto, à ne faire que philosopher. Mais, s'il a aimé la jouissance, en voluptueux, il s'est ménagé, en homme sage. Indulgent aux mouvements de la nature, contraire aux efforts, ne prenant pas toujours la chasteté pour une vertu, comptant toujours la luxure pour un vice, il voulait que la sobriété fût une économie de l'appétit, et que le repas qu'on faisait ne pût jamais nuire à celui qu'on devait faire : Sic prcesentihus voluptatibus utaris, ut futuris non noceas. Il dégageait les voluptés de l'inquiétude qui les précède, et du dégoût qui les suit. Comme il tomba dans les infirmités et dans les douleurs, il mit le souverain bien dans l'indolence : sagement, à mon avis, pour la condition où il se trouvait ; car la cessation de la douleur est la félicité de ceux qui souffrent. Pour la tranquillité de l'esprit, qui faisait l'autre partie de son bonheur, ce n'est qu'une
simple exemption de trouble : mais, qui ne peut plus avoir de mouvements agréables, est heureux de pouvoir se garantir des impressions douloureuses.
Après tant de discours, je conclus que l'indolence et la tranquillité doivent faire le souverain bien d'Épicure infirme et languissant. Pour un homme qui est en état de pouvoir goûter les plaisirs, je crois que la santé se fait sentir ellemême, par quelque chose de plus vif que l'indolence, comme une bonne disposition de l'âme veut quelque chose de plus animé qu'un état tranquille. Nous vivons au milieu d'une infinité de biens et de maux, avec des sens capables d'être touchés des uns, et blessés des autres : sans tant de philosophie, un peu de raison nous fera goûter les biens, aussi délicieusement qu'il est possible, et nous accommoder aux maux, aussi patiemment que nous le pouvons.