‹ Critique littéraireChapitre 7 sur 24 · JUGEMENT SUR SÉNÈQUE ET SUR PLUTARQUE · texte numérisé non relu

JUGEMENT SUR SÉNÈQUE ET SUR PLUTARQUE

Je commencerai par Sénèque, et je vous dirai, avec la dernière impudence, que j'estime beaucoup plus sa personne que ses ouvrages. J'estime le précepteur de Néron, l'amant d'Agrippine, l'ambitieux qui prétendait à l'empire. Du philosophe et de l'écrivain, je ne fais pas grand cas : je ne suis touché ni de son style ni de ses sentiments. Sa latinité n'a rien de celle du temps d'Auguste, rien de facile, rien de naturel : toutes pointes, toutes imaginations, qui sentent plus la chaleur d'Afrique ou d'Espagne, que la lumière de Grèce ou d'Italie. Vous y voyez des choses coupées, qui ont l'air et le tour de sentences, mais qui n'en ont ni la solidité, ni le bon sens ; qui piquent et poussent l'esprit, sans gagner le jugement. Son discours forcé me communique une espèce de contrainte ; et l'âme, au lieu d'y trouver sa satisfaction et son repos, y rencontre du chagrin et de la gêne.

Néron, qui pour être un des plus méchants princes du monde, ne laissait pas d'être fort spirituel, avait auprès de lui des espèces de petits maîtres fort délicats, qui traitaient Sénèque de

pédant, et le tournaient en ridicule. Je ne suis pas de l'opinion de Bemlle (a), qui pensait que le faux Eumolpe de Pétrone fût le véritable Sénèque. Si Pétrone eût voulu lui donner un caractère injurieux, c'eût été plutôt sous le personnage d'un pédant philosophe, que d'un poète impertinent. D'ailleurs, il est comme impossible d'y retrouver aucun rapport. Sénèque était le plus riche homme de l'empire, et louait toujours la pauvreté ; Eumolpe, un poète fort mal dans ses affaires, et au désespoir de sa condition ; il se plaignait de l'ingratitude du siècle, et trouvait, pour toute consolation, que bonce mentis soror est paupertas. Si Sénèque avait des vices, il les cachait avec soin, sous l'apparence de la sagesse ; Eumolpe faisait vanité des siens, et traitait ses plaisirs avec beaucoup de liberté.

Je ne vois donc pas sur quoi Berville pouvait appuyer sa conjecture. Mais je suis trompé, si tout ce qu'il dit de Pétrone, du style de son temps, de la corruption de l'éloquence et de la poésie, si les controversice sententiolis vibrantïbus pictce^ qui le choquaient si fort, si le vanus sententiarum strepitm, dont il était étourdi, ne regardaient pas

(a) On ne sait qui est ce Berville. M. Giraud (III, 273, note) a supposé, mais sans donner ses preuves, qu'il s'agissait de Bardouvillc, qui est nommé dans la Conversation du Maréchal d'Hocquincourt cn^ec le pire Canapé, et qui possédait la seigneurie de Berville

Sénèque; si X^per ambages deorumque ministeria {^) etc., ne s'adressait point à la Pharsale de Lucain ; si les louanges qu'il donne à Virgile, à Horace, n'allaient pas au mépris de l'oncle et du neveu.

Quoi qu'il en soit, pour revenir à ce qui me semble de ce philosophe, je ne lis jamais ses écrits sans m 'éloigner des sentiments qu'il veut inspirer à ses lecteurs. S'il tâche de persuader la pauvreté, on meurt d'envie de ses richesses. Sa vertu fait peur, et le moins vicieux s'abandonnerait aux voluptés, par la peinture qu'il en fait. Enfin, il parle tant de la mort, et me laisse des idées si noires, que je fais ce qui m'est possible pour ne pas profiter de sa lecture. Ce que je trouve de plus beau dans ses ouvrages, sont les exemples et les citations qu'il y mêle. Comme il vivait dans une cour délicate, et qu'il savait mille belles choses de tous les temps, il en allègue de fort agréables, tantôt de César, d'Auguste, de Mécénas : car après tout, il avait de l'esprit et de la connaissance infiniment ; mais son style n'a rien qui me touche ;

(a) Allusion au chapitre CXVII du Satyricon, où Pétrone critique, en effet, ceux qui croient plus aisé l'art des vers que la composition d'un « plaidoyer émaillé de traits brillants », ceux qui se contentent d'un « vain cliquetis de mots » ; enfin il fait allusion aux « détours de style, aux interventions des dieux » en usage dans l'épopée pour critiquer un belli cU'ilis opiis ingens qui ne peut guère être que Irf Pliarsule. Comparez infra, p. 230.

ses opinions ont trop de dureté, et il est ridicule qu'un homme qui vivait dans l'abondance, et se conservait avec tant de soin, ne prêchât que la pauvreté et la mort.

Montaigne a trouvé beaucoup de rapports entre Plutarque et Sénèque : tous deux grands philosophes, grands prêcheurs de sagesse et de vertu ; tous deux précepteurs d'empereurs romains, l'un, plus riche et plus élevé ; l'autre plus heureux dans l'éducation de son disciple. Les opinions de Plutarque (comme dit le même Mo»taigne) sont plus douces et plus accommodées à la société ; celles de Sénèque, plus fermes selon lui, plus dures et plus austères selon moi. Plutarque insinue doucement la sagesse, et veut rendre la vertu familière dans les plaisirs même. Sénèque ramène tous les plaisirs à la sagesse, et tient le seul philosophe heureux. Plutarque, naturel, et persuadé le premier, persuade aisément les autres. L'esprit de Sénèque se bande et s'anime à la vertu ; et comme si ce lui était une chose étrangère, il a besoin de se surmonter lui-même. Pour le style de Plutarque, n'ayant aucune connaissance du grec, je n'en saurais faire un jugement assuré : mais je vous avouerai que parmi les traités de sa morale, il y en a beaucoup où je ne puis rien com-

prendre, soit par la grande di-fFérence des choses et des manières de son temps à celles du nôtre, ou que véritablement ils soient au-dessus de mon peu d'intelligence. Le démon familier de Socrate, la création de l'âme, le rond de la lune, peuvent être admirables à qui les entend. Je vous dirai nettement que je n'en connais pas la beauté ; et s'ils sont merveilleux, c'est une merveille qui me passe.

On peut juger par les bons mots des anciens qu'il nous a laissés, par ses dits qu'il ramasse avec tant de soin, par ses longs propos de table, combien il était sensible à la conversation. Cependant, ou il y avait peu de délicatesse en ces tempslà, ou son goût n'était pas tout à fait exquis. Il soutient les matières graves et sérieuses avec beaucoup de bon sens et de raison ; aux choses qui sont purement de l'esprit, il n'y a rien d'ingénieux ni de délicat.

A dire vrai, les Vies des hommes illustres sont le chef-d'œuvre de Plutarque, et, à mon jugement, un des plus beaux ouvrages du monde. Vous y voyez ces grands hommes exposés en vue, et retirés chez eux-mêmes ; vous les voyez dans la pureté du naturel, et dans toute l'étendue de l'action. On y voit la fermeté de Brutus, et cette réponse fière au mauvais génie qui lui parla : on voit qu'il lui restait malgré lui quelque impression de ce fantôme, que le raisonnement de Cassius

eut de la peine à bien eflFacer. Peu de jours après, on lui voit disposer ses troupes, et donner le combat si heureux de son côté, et si funeste par l'erreur de Cassius. On lui voit retenter la fortune, perdre la bataille, faire des reproches à la vertu, et trouver plus de secours dans son désespoir que chez une maîtresse ingrate qu'il avait si bien servie. Il y a une force naturelle dans le discours de Plutarque, qui égale les plus grandes actions ; et c'est de lui proprement qu'on peut dire : facta dictis exaequata sunt. Mais il n'oublie ni les médiocres, ni les communes ; il examine avec soin le trait ordinaire de la vie. Pour ses Comparaisons, que Montaigne a trouvées si admirables, elles me paraissent véritablement fort belles ; mais je pense qu'il pouvait aller plus avant, et pénétrer davantage dans le fond du naturel. Il y a des replis et des détours dans notre âme qui lui sont échappés. Il a jugé de l'homme trop en gros : il ne l'a pas cru si différent qu'il est de lui-même : méchant, vertueux, équitable, injuste, humain et cruel ; ce qui lui semble se démentir, il l'attribue à des causes étrangères. Enfin, s'il eût défini Catilina, il nous l'eût dû donner avare ou prodigue : cet alieni appetens, sut prof usus, était au-dessus de sa connaissance, et il n'eût jamais démêlé ces contrariétés, que Salluste a si bien séparées, et que Montaigne lui-même a beaucoup mieux entendues.

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