SUR PÉTRONE
I. Pour juger du mérite de Pétrone, je ne veux qu'en voir ce que dit Tacite ; et sans mentir, il faut bien que c'ait été un des plus honnêtes hommes du monde, puisqu'il a obligé un historien si sévère de renoncer à son naturel, et de s'étendre avec plaisir sur les louanges d'un voluptueux. Ce n'est pas qu'une volupté si exquise n'allât autant à la délicatesse de l'esprit qu'à celle du goût. Cet erudito luxu, cet arbiter elegantiarum, est le caractère d'une politesse ingénieuse, fort éloignée des sentiments grossiers d'un vicieux : aussi n'était-il pas si possédé de ses plaisirs qu'il fût devenu incapable des affaires. La douceur de sa vie ne l'avait pas rendu ennemi des occupations. Il eut le mérite d'un gouverneur, dans son gouvernement de Bithynie ; la vertu d'un consul, dans son consulat. Mais, au lieu d'assujettir sa vie à sa dignité, comme font la plupart des hommes, et de rapporter là tous ses chagrins et toutes ses joies, Pétrone, d'un esprit supérieur à ses charges, les ramenait à lui-même ; et pour m 'expliquer à la façon de Montaigne, il ne renonçait pas à l'homme en faveur du magistrat. Pour sa mort, après l'avoir bien examinée, ou je me
trompe, ou c'est la plus belle de l'antiquité. Dans celle de Caton, je trouve du chagrin et même de la colère. Le désespoir des affaires de la République, la perte de la liberté, la haine de César aidèrent beaucoup sa résolution ; et je ne sais si son naturel farouche n'alla point jusqu'à la fureur, quand il déchira ses entrailles.
Socrate est mort véritablement en homme sage, et avec assez d'indifférence : cependant il cherchait à s'assurer de sa condition, en l'autre vie, et ne s'en assurait pas. Il en raisonnait sans cesse, dans la prison, avec ses amis, assez faiblement ; et pour tout dire, la mort lui fut un objet considérable. Pétrone seul a fait venir la mollesse et la nonchalance dans la sienne. Audiebatque referentes, nihil de immortalitate animce et sapientium placitis, sed levia carmina et faciles versus. Il n'a pas seulement continué ses fonctions ordinaires : à donner la liberté à des esclaves, à en faire châtier d'autres ; il s'est laissé aller aux choses qui le flattaient, et son âme, au point d'une séparation si fâcheuse, était plus touchée de la douceur et de la facilité des vers, que de tous les sentiments des philosophes.
Pétrone, à sa mort, ne nous laisse qu'une image de la vie : nulle action, nulle parole, nulle circonstance qui marque l'embarras d'un mourant. C'est pour lui proprement que mourir est cesser
de vivre. Le Vixit des Romains lui appartient justement.
II. Je ne suis pas de l'opinion de ceux qui croient que Pétrone a vo^ilu reprendre les vices de son temps, et qu'il a composé une satire avec le même esprit qu'Horace écrivait les siennes. Je me trompe, ou les bonnes mœurs ne lui ont pas tant d'obligation. C'est plutôt un courtisan délicat qui trouve le ridicule, qu'un censeur public qui s'attache à blâmer la corruption. Et pour dire vrai, si Pétrone avait voulu nous laisser une morale ingénieuse, dans la description des voluptés, il aurait tâché de nous en donner quelque dégoût. Mais c'est là que paraît le vice, avec toutes les grâces de l'auteur ; c'est là qu'il fait voir avec plus de soin l'agrément et la politesse de son esprit.
Davantage, s'il avait eu dessein de nous instruire, par voie plus fine et plus cachée que celle des préceptes, pour le moins verrions-nous quelque exemple de la justice divine ou humaine sur ses débauchés. Tant s'en faut ; le seul homme de bien qu'il introduit, le pauvre Lycas, marchand de bonne foi, craignant bien les dieux, périt misérablement dans la tempête, au milieu de ces corrompus qui sont conservés. Encolpe et Giton s'attachent l'un avec l'autre, pour mourir plus étroitement unis ensemble, et la mort n'ose
toucher à leurs plaisirs. La voluptueuse Tryphène se sauve dans un esquif avec toutes ses hardes. Eumolpe fut si peu ému du danger, qu'il avait le loisir de faire quelque épigramme. Lycas, le pieux Lycas, appelle inutilement les dieux à son secours ; et à la honte de leur providence, il paye ici pour tous les coupables. Si l'on voit quelquefois Encolpe dans les douleurs, elles ne lui viennent pas de son repentir. Il a tué son hôte, il est fugitif, il n'y a sorte de crime qu'il n'ait commis. Grâce à la bonté de sa conscience, il vit sans remords ; ses larmes, ses regrets ont une cause bien différente ; il se plaint de l'infidélité de Giton qui l'abandonne. Son désespoir est de se l'imaginer dans les bras d'un autre, qui se moque de la solitude où il est réduit. Jacent nunc amatores obligati noctibus tous, etforsitan mutuis libidinihus attriti, dérident solitudinem meam.
Tous les crimes lui ont succédé heureusement, à la réserve d'un seul qui lui a véritablement attiré une punition fâcheuse ; mais c'est un péché pour qui les lois divines et humaines n'ont point ordonné de châtiment. Il avait mal répondu aux caresses de Circé, et à la vérité son impuissance est la seule faute qui lui a fait de la peine. Il avoue qu'il a failli plusieurs fois, mais qu'il n'a jamais mérité la mort qu'en cette occasion. Enfin, sans m'attacher au détail de toute l'his-
toire, il retombe dans le même crime, et reçoit le supplice mérité avec une parfaite résignation. Alors il rentre en lui-même, et connaît la colère des dieux :
Hellesponliaci sequitur grm'is ira Priapi.
Il se lamente du pitoyable état où il se trouve : funerata est pars illa corporis, qiia qiiondam Achilles eram ; et pour recouvrer sa vigueur, il se met entre les mains d'une prêtresse de ce Dieu avec de très bons sentiments de religion, mais en effet les seuls qu'il paraisse avoir dans toutes ses aventures. Je pourrais dire encore que le bon Eumolpe est couru des petits enfants, quand il récite ses vers : mais quand il corrompt son disciple, la mère le regarde comme un philosophe ; et couché dans une même chambre, le père ne s'éveille pas, tant le ridicule est sévèrement puni chez Pétrone, et le vice heureusement protégé. Jugez, par là, si la vertu n'a pas besoin d'un autre orateur, pour être persuadée. Je pense qu'il est du sentiment de Bautru (*) : « Qu'honnête homme et bonnes mœurs ne s'accordent pas ensemble. » Si ergo Petronium adimus, adimus virum ingenio vere aulico, elegantice arhitrum, non sapientice.
(a) Il seml)Ie qu'il s'agit bien du Bautru (1588-1665), homme d'esprit et de savoir, mais surtout plat courtisan, qui counut la faveur de Mazarin.
III. On se saurait douter que Pétrone n'ait voulu décrire les débauches de Néron, et que ce Prince ne soit que le principal objet de son ridicule ; mais de savoir si les personnes qu'il introduit sont véritables ou feintes, s'il nous donne des caractères à sa fantaisie, ou le propre. naturel de certaines gens, la chose est fort difficile, et on ne peut raisonnablement s'en assurer. Je pense, pour moi, qu'il n'y a aucun personnage, dans Pétrone, qui ne puisse convenir à Néron. Sous Trimalcion, il se moque apparemment de sa magnificence ridicule et de l'extravagance de ses plaisirs. Eumolpe nous représente la folle passion qu'il avait pour le théâtre : Suh nominibus exoletorum fceminarumque, et novitate cujusque stupriy flagitia Principis perscripsit ; et par une agréable disposition de différentes personnes imaginées, il touche diverses impertinences de l'Empereur et le désordre ordinaire de sa vie.
On pourra dire que Pétrone est bien contraire à soi-même, d'en blâmer les vices, la mollesse et les plaisirs, lui qui fut si ingénieux dans la recherche des voluptés. : Dum nihil amœnuniy et molle affluentia putaty nisi quod ei Petronius approbavisset. Car, à vrai dire, quoique le Prince fût assez corrompu de son naturel, au jugement de Plutarque, la complaisance de ce courtisan a contribué beaucoup à le jeter dans toute sorte de
luxe et de profusion. En cela, comme en la plupart des choses de l'histoire, il faut regarder la différence des temps. Avant que Néron se fût laissé aller à cet étrange abandonnement, personne ne lui était si agréable que Pétrone ; jusque-là qu'une chose passait pour grossière, quand elle n'avait pas son approbation. Cette cour était comme une école de voluptés recherchées, où tout se rapportait à la délicatesse d'un goût si exquis. Je crois même que la politesse de notre auteur devint pernicieuse au public, et qu'il fut un des principaux à ruiner des gens considérables qui faisaient une profession particulière de sagesse et de vertu. Il ne prêchait que la libéralité à un Empereur déjà prodigue, la mollesse à un voluptueux. Tout ce qui avait une apparence d'austérité avait pour lui un air ridicule.
Selon mes conjectures, Thraséas eut son tour, Helvidius le sien ; et quiconque avait du mérite sans l'art .de plaire, n'était pas fâcheux impunément. Dans cette sorte de vie, Néron se corrompait de plus en plus ; et comme la délicatesse des plaisirs vint à céder au désordre de la débauche, il tomba dans l'extravagance de tous les goûts. Alors Tigellin, jaloux des agréments de Pétrone et des avantages qu'il avait sur lui dans la science des voluptés, entreprit de le ruiner : quasi adversus (smulum et scientia voluptatum potiorem. Ce ne lui
fut pas une chose mal aisée, car l'Empereur, abandonné comme il était, ne pouvoit plus souffrir un témoin si délicat de ses infamies. Il était moins gêné par le remords de ses crimes, que par une honte secrète qu'il sentait de ses voluptés grossières, quand il se souvenait de la délicatesse des passées. Pétrone, de son côté, n'avait pas de moindres dégoûts ; et je pense que dans le temps de ses mécontentements cachés, il composa cette satire ingénieuse, que nous n'avons malheureusement que défigurée.
Nous voyons dans Tacite l'éclat de sa disgrâce, et qu'ensuite de la conspiration de Pison, l'amitié de Savinus fut le prétexte de sa perte.
IV. Pétrone est admirable par tout, dans la pureté de son style, dans la délicatesse de ses sentiments ; mais ce qui me surprend davantage, est cette grande facilité à nous donner ingénieusement toute sorte de caractères. Térence est peutêtre l'auteur de l'antiquité qui entre le mieux dans le naturel des personnes. J'y trouve cela à redire, qu'il a trop peu d'étendue : tout son talent est borné à faire bien parler des valets et des vieillards, un père avare, un fils débauché, une esclave, une espèce de Briguelle (»). Voilà où s'étend la capacité de Térence. N'attendez de lui ni ga-
(a) II s'agit du valet de la comédie italienne, appelé ordinairement Brishello.
lanterie, ni passion, ni les sentiments, ni les discours d'un honnête homme. Pétrone, d'un esprit universel, trouve le génie de toutes les professions et se forme, comme il lui plaît, à mille naturels différents. S'il introduit un déclamateur, il en prend si bien l'air et le style, qu'on dirait qu'il a déclamé toute sa vie. Rien n'exprime plus naturellement le désordre d'une vie débauchée que les querelles d'Encolpe et d'Ascylte sur le sujet de Giton.
Quartiella ne représente-t-elle pas admirablement ces femmes prostituées, quarum sic accensa libido, ut scepius peterent viros, quant peter entur ? (») Les noces du petit Giton et de l'innocente Pannychis ne nous donnent-elles pas l'image d'une impudicité accomplie ?
Tout ce que peut faire un sot ridiculement magnifique dans un repas, un faux délicat, un impertinent, vous l'avez sans doute, au festin de Trimalcion.
Eumolpe nous fait voir la folie qu'avait Néron pour le théâtre, et sa vanité à réciter ses ouvrages ; et vous remarquerez, en passant, par tant de beaux vers dont il fait un méchant usage, qu'un excellent poète peut être un malhonnête homme. Cependant comme Encolpe, pour représenter
(a) Dont les désirs sont si ardents qu'elles sollicitent l'homme plus souvent qu'elles n'attendent son appel.
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Eumolpe, un faiseur de vers fantasque, ne laisse pas de trouver en sa physionomie quelque chose de grand, il observe judicieusement de ne pas ruiner les idées qu'il nous en donne. Cette maladie qu'il a de composer hors de propos, même in vicinia mortis ; sa volubilité à dire ses compositions en tous lieux et en tous temps, répondent à son début ridicule : Et ego, inquit, poeta sum, et ut spero, non humillimi spiritus, si modo aliquid coronis credendum est, quas etiam ad imperitos déferre gratia solet. Sa connaissance assez générale, ses actions extraordinaires, ses expédients en de malheureuses rencontres, sa fermeté à soutenir ses compagnons dans le vaisseau de Lycas, cette cour plaisante de chercheurs de successions qu'il s'attire dans Crotone, ont toujours du rapport avec les choses qu'Encolpe s'en était promises : Senex canus, exercitati vidtus, et qui videbatur nescio quid magnum promittere.
Il n'y a rien de si naturel que le personnage de Chrysis : toutes nos confidentes n'en approchent pas ; et, sans parler de sa première conversation avec Polyénos, ce qu'elle lui dit de sa maîtresse sur l'affront qu'elle a reçu, est d'une naïveté inimitable : Verum enim fatendum est, ex qua hora accepit injuriam, apud se non est. Quiconque a lu Juvénal, connaît assez 1' « impotentiam matronarum » et leur méchante humeur : si quandu
CRITIQUE LITTERAIRE lOI
mr aut familiaris infeliciiis cum ipsis rem habuerat. Mais il n'y a que Pétrone qui eût pu nous décrire Circé si belle, si voluptueuse et si galante.
Œnothéa, la prêtresse de Priape, me ravit avec les miracles qu'elle promet : avec ses enchantements, ses sacrifices, sa désolation sur la mort de l'oie sacrée, et la manière dont elle s'apaise, quand Polyénos lui fait un présent dont elle peut acheter une oie et des dieux, si bon lui semble.
Philumène, cette honnête dame, n'est pas moins bonne, qui, après avoir escroqué plusieurs héritages dans la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, devenue vieille, et par conséquent inutile à tout plaisir, tâchait de continuer ce bel art, par le moyen de ses enfants, qu'avec mille beaux discours elle introduisait auprès des vieillards qui n'en avaient point : il n'y a naturel, il n'y a profession, dont Pétrone ne suive admirablement le génie. Il est poète, il est orateur, il est philosophe, quand il lui plaît.
Pour ses vers, j'y trouve une force agréable, une beauté naturelle : naturali pulchritudine carmen exsurgit ; en sorte que Douza (^) ne saurait plus soufl"rir la fougue et l'impétuosité de Lucain,
(a) Curateur de l'Université de Leyde et poète latin distingué, comme Heinsius et Grotius le furent aussi. Voyez G. Cohen, Ecrivains français en Hollande, p. 146
et 274.
quand il a lu la Prise de Troie ou ce petit essai de la Guerre civile, qu'il assure aimer beaucoup mieux
Quam vel trecenta Cordubensis illius Pharsalicorum versuum volumina. (a)
Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que Lucrèce n'a pas traité si agréablement la matière des songes que Pétrone :
Somnia, quae mentes ludunt volitantibus umbris, Non delubra Deum, nec ab œthere numina mittunt ; Sed sibi quisque facit. Nam, cum prostrata sopore Urget nicmbra quies, et mens sine pondère ludit, Quidquid luce fuit, tenebris agit. Oppida bello Qui quatit, et flammis miserandas saevit in urbes (!>), Tela videt, etc..
Et que peut-on comparer à cette nuit voluptueuse, dont l'image remplit l'âme, de telle sorte qu'on a besoin d'un peu de vertu, pour s'en tenir aux simples impressions qu'elle fait sur l'esprit ?
Qualis nox fuit illa, Dî, Deœque !
Quam mollis torus ! Hœsimus calentes, Et transfudimus hinc et hinc labellis Errantes animas. Valets curœ Mortales ! ego sic perire cœpi.
(a) (jue les trois cents feuillets des vers du poète Cordouan sur la bataille de Pharsale.
(b) Les songes trompeurs par les apparitions fuyantes qu'ils nous montrent ne sont point l'œuvre des Dieux ; nous les forgeons nous-mêmes ; nos membres sont prostrés dans le sommeil, tandis que l'esprit, libéré de sa chaîne, se joue et ranime dans les ténèbres ce qui se passa durant le jour. Le destructeur de cités, celui qui y mit la torche, rêve des traits victorieux, etc. (Salyricon, c 111.)
(' Quelle nuit, ô' bons dieux ! Quelle chaleur ! Quels baisers ! Quelle haleine ! Quel mélange d'âmes, en ces chaudes et amoureuses respirations !... »
Quoique le style de déclamateur semble ridicule à Pétrone, il ne laisse pas de montrer beaucoup d'éloquence en ses déclamations ; et pour faire voir que les plus débauchés ne sont pas incapables de méditation et de retour, la morale n'a rien de plus sérieux, ni de mieux touché, que les réflexions d'Encolpe sur l'inconstance des choses humaines et sur l'incertitude de la mort.
Quelque sujet qui se présente, on ne peut ni penser plus délicatement, ni s'exprimer avec plus de netteté. Souvent, en ses narrations, il se laisse aller au simple naturel et se contente des grâces de la naïveté ; quelquefois il met la dernière main à son ouvrage, et il n'y a rien de si poli. Catulle et Martial traitent les mêmes choses grossièrement ; et si quelqu'un pouvait trouver le secret d'envelopper les ordures avec un langage pareil au sien, je réponds pour les dames, qu'elles donneraient des louanges à sa discrétion.
Mais ce que Pétrone a de plus particulier, c'est qu'à la réserve d'Horace, en quelques odes, il est peut-être le seul de l'antiquité qui ait su parler de galanterie. Virgile est touchant dans les passions : les amours de Didon, les amours d'Orphée
et d'Eurydice ont du charme et de la tendresse ; toutefois, il n'a rien de galant, et la pauvre Didon, tant elle avait l'âme pitoyable, devint amoureuse du pieux Enée au récit de ses malheurs. Ovide est spirituel et facile, Tibulle délicat, cependant il fallait que leurs maîtresses fussent plus savantes que Mlle de Scudéri. Comme ils allèguent les dieux, les fables et des exemples tirés de l'antiquité la plus éloignée, ils promettent toujours des sacrifices ; et je pense que M. Chapelain a pris d'eux la manière de brûler les cœurs en holocauste (a). Lucien, tout ingénieux qu'il est, devient grossier, sitôt qu'il parle d'amour. Ses courtisanes ont plutôt le langage des lieux publics, que les discours des ruelles. Pour moi, qui suis grand admirateur des anciens, je ne laisse pas de rendre justice à notre nation, et de croire que nous avons sur eux en ce point un grand avantage. Et sans mentir, après avoir bien examiné cette matière, je ne sache aucun de ces grands génies, qui eût pu faire parler d'amour Massinisse et Sophonisbe. César et Cléopâtre, aussi galamment que nous les avons ouï parler en notre langue. Autant que les autres nous le cèdent, autant Pétrone l'emporte sur nous. Nous n'avons point de roman
(a) C'est à un endroit où Dunois, amoureux de laPucelle, lui déclare ses sentiments, que Chapelain lui fait tenir ce langage absurde.
qui nous fournisse une histoire si agréable que la Matrone d'Éphèse. Rien de si galant que les poulets de Circé et de Polyénos ; toute leur aventure, soit dans l'entretien, soit dans les descriptions, a un caractère fort au-dessus de la politesse de notre siècle. Jugez cependant s'il eût traité délicatement une belle passion, puisque c'était ici une affaire de deux personnes qui, à leur première vue, devaient goûter le dernier plaisir.