MENTALE
On connaît cette théorie. L*innéité mentale se ramène, selon M. Her* bert Spencer, à Thérédité mentale, s'explique par l'hérédité mentale. De ce fait, que l'hérédité peut transmettre des dispositions mentales acquises, c'est-à-dire transformer une habitude en nature, le philosophe anglais induit, par une généralisation hardie, que toute nature a été à Torigine, une habitude, née elle-même d'actes particuliers. Le principe de l'hérédité réunit ainsi et concilie l'hypothèse kantiste des formes de la pensée et l'hypothèse empirique de la table rase. Prise seule (taken aloné), chacune des deux hypothèses opposées est insuffisante et présente des difficultés insurmontables. Il faut les corriger et les compléter Tùne par l'autre.
M. Spencer n'admet pas que la sensation et l'association suffisent pour expliquer chez l'individu la genèse des idées et des sentiments. Il se prononce fortement contre le sensationisme de Locke.
< S'en tenir, dit-il, à l'assei^tion inacceptable (1) qu'antérieurement à l'expérience, l'esprit est une table rase, c'est ne pas voir le fond même de la question (2), à savoir — d'où vient la faculté d'organiser les expériences? — * d'où proviennent les différences de degré de celte faculté possédée par diverses races d'organismes et divers individus de la même race? Si, à la naissance il n'existe rien qu'une réceptivité passive d'impressions, pourquoi un cheval ne pourrait- il pas recevoir la même éducation qu'un homme? Si l'on objecte que le langage fait la différence, alors pourquoi le chat et le chien, soumis aux mêmes expériences que leur donne la vie domestique, n'arriveraient-ils pas à un degré égal et à une même espèce d'intelligence? Comprise sous sa forme courante, l'hypo-
(i) Le mot un^uali/led, qui est dans le texte, signifie : sant reêtrtciùm^ sam réierve, et non inacceptable,
(2) Il y a dans le texte : « c'est ignorer les questions suivantes (is to ignore the questions). >
Crit. PHaos. n. — 6
82 A PROPOS DB LA THÉORIK SPENGÉRISTB DR l'inNÉITÉ MENTALB.
thèse expérimentale (1) implique que la présence d'un système nerveux, organisé d'une certaine manière, est une circonstance sans importance,
— un fait dont on n*a pas besoin de tenir compte. Cependant c'est là le fait important par excellence, — le fait contre lequel, en un sens,i les critiques de Leibniz et autres étaient dirigées (2), le fait sans lequel une assimilation d'expériences est tout à fait inexplicable (3). »
C'est la physiologie qui vient s'élever contre la psychologie sensationiste et associationniste ordinaire. M. Spencer ne manque pas d'invoquer ce témoignage d'une science positive. Il y insiste avec complaisance.
c Le physiologiste sait très bien que, dans le règne animal en général, les actes dépendent de la structure nerveuse. Il sait que chaque mouvement réflexe implique l'intervention de certains nerfs et ganglions; qu^un développement d'instincts compliqués est accompagné d'une complication des centres nerveux et des commissures où ils se joignent; que dans le même animal, à différentes époques, dans la larve et la chrysalide par exemple, les instincts changent comme change la structure nerveuse, et qu'à mesure que nous avançons vers des animaux d'une intelligence élevée, il se produit un grand accroissement dans la grandeur (4) et la complexité du système nerveux. Quelle est l'inférence à tirer clairement de là? N'est-ce pas que la propriété de coordonner des impressions et et d'accomplir des actes appropriés implique, dans tous les cas, la préexistence de certains nerfs arrangés d'une certaine manière? Quel est le sens que nous offre le cerveau humain? N'est-ce pas que les rapports infiniment nombreux et compliqués de ses parties (5) représentent autant de rapports établis entre des changements psychiques? Chacune des innombrables connexions (6) entre les fibres de la masse cérébrale répond
(4) Il y a dans le texte : < thê experiênce-hypothem », qa'll eût mieux valu traduire par VhypoduH de rémpirUme.
(3) Il y a dans le texte : < the fact to which, in one sensé, the criticisms of Leibniz and others pointed (le fait que visaient, en un sens, les critiques de Leibniz et autres). »
— La ptirase citée de la traduction renferme donc un gros contresens. Il est clair que les critiques de Leibniz et autres n*étaient pas dirigées contre le fait delà présence d*un système nerveux, puisqu'elles pouvaient s'appuyer sur ce fait, qu'elles se justifiaient par ce fait.
(8) Principes de peyehologief 2* édit. t. I, traduction française de MM. Ribal et Etpinae 4* partie, cti. vu, p. 504.
(i) Le mot du texte size eût été mieux traduit par volume que par grandeur.
(5) Il y a simplement dans le texte : « It is that the many established relations among its parts, stand for so many establiehed relations among ttie psychical changes (C'est que les relations diverses établiet entre ses parties représentent autant de relations établies entre les changements psychiques). »
(6) 11 y a dans le texte : c Chacune des connexions constantes (Each of the constant connexions). » — Le mot innombrable ne s'y trouve pas.
A PROPOS DB LA THÉORIE SPENGÉRISTE DE l'iNNÉITÉ MENTALE. 83
à quelque connexion permanente de phénomènes dans les expériences de la race. Tout comme l'arrangement organique qui existe entre les nerfs sensitifs des narines et les ner£B moteurs des muscles respiratoires, non seulement rend possible Téternument, mais aussi implique qu'il pourra dorénavant se produire (1); de même les arrangements organiques qui existent entre les nerfs du cerveau dans Tenfant, non seulement rendent possibles certaines combinaisons d'impressions, mais impliquent aussi que de telles combinaisons se produiront dorénavant (2) ; — impliquent qu'il y a dans le monde extérieur des combinaisons correspondantes; — impliquent qu'on est préparé à connaifre ces combinaisons (3) ; — impliquent des facultés pour les comprendre. Il est vrai que les combinaisons résultant de changements psychiques (4) ne s'établissent pas avec la môme promptitude et la même précision automatique que la simple action réflexe prise pour exemple ; il est vrai qu'une certaine somme d'expériences individuelles semble requise pour les établir. Mais cela est dû en partie au fait que ces combinaisons sont très compliquées, extrêmement variées dans leur mode de production, comme telles résultant des relations psychiques moins complètement cohérentes, qui ont besoin d'être répétées pour devenir parfaites (5) ; cela est dû en plus grande partie encore au fait que Torganisation du cerveau est incomplète à la naissance, et qu'elle ne cesse pas de se développer (6) pendant vingt ou trente ans après. Ceux qui défendent l'hypothèse que la connaissance résulte pleinement (7) de l'expérience de l'individu, ignorant que l'évolution mentale est due au développement propre du système nerveux (8), tombent dans une erreur aussi grande que s'ils
(4) Il y a dans le texte : « not only makes possible a sneeze, but also, in the newly-born infant, implies sneezing to be hereafler performed (non seulement rend possible un acte d*éternument, mais encore, par sa présence chez Tenfant nouveau-né, implique que de pareils actes se produiront dans Tavenir). »
(3) Il y a dans le texte : « that such combinations will hereafter be made (que de telles combinaisons seront faites dans Tayenir). »
(3) Il y a dans le texte : « imply a preparedness to cognize those combinations (impliquent un état de préparation pour connaître ces combinaisons). »
(i) Il y a dans le texte : « It is true that the resulting compound psychical change s (Il est vrai que lès changements psychiques composés qui en résultent). »
(5) Il y a dans le texte : < made up therefore of psychical relations less completely cohérent, and hence need further répétitions to perfect them (par conséquent faites de relations psychiques moins complètement cohérente, d'où résulte qu'elles ont besoin de répétitions ultérieures pour les perfectionner). >
(6) Il y a dans le texte : « and does not cease its spontaneous progress ( et qu'elle ne cesse pas son progrès spontané). »
(7) Le mot anglais toholly devrait être, il nous semble, traduit par entièrement, non par pleinement. — De plus, le mot expérience est au pluriel dans le texte : « Those who contend that knowledge results toholly from the expérieneee of the individus]. »
(8) Il y a dans le texte : « ignoring as they do the mental évolution which accom-
8A A PaOPOS DE LA THÉORIE SPENGÉRISTE DE l'iNNÉITÉ MENTALE.
voulaient attribuer tout le développement du corps à rexercîce (1), et rien à la tendance innée à prendre la forme adulte. Si Tenfant naissait avec un cerveau qui aurait tout son développement, leurs arguments auraient quelque validité (2). Mais, en fait, le développement graduel de Tintelligence produit durant Tenfance et la jeunesse est dû beaucoup plus à Taché vement de l'organisation du cerveau qu'à l'expérience individuelle (3) ; vérité clairement prouvée par ce fait que souvent on découvre chez l'adulte telle faculté dont il ^est richement doué et qui, durant son éducation, n'avait jamais été mise en jeu. Sans doute les expériences individuelles fournissent les matériaux concrets de toute pensée; sans doute les arrangements organisés et semi-organisés entre les nerfs du cerveau ne peuvent donner aucune connaissance tant qu'il n'y a pas eu présentation des relations externes auxquelles ils correspondent; et sans doute les observations et raisonnements journaliers de l'enfant ont pour effet de faciliter et de fortifier ces obscures connexions nerveuses qui sont en train de se développer spontanément (4), tout comme ses gambades de tous les jours aident à l'accroissement de ses membres. Mais cela est tout à fait diinrérent de dire que son intelligence est complètement produite par ses expériences. C'est là une doctrine tout à fait inadmissible, — une doctrine qui 6te toute signification à la présence du cerveau, — une doctrine qui rend l'idiotisme inexplicable (5). i
Voilà le sensationisme ordinaire, le sensationisme de Locke, de Gondillac, d'Helvétius, de James MiU, condamné comme trop simple, — trop simple parce qu'il laisse en dehors de ses explications une partie de la réalité ; parce que, séparant la psychologie de l'histoire naturelle et de la biologie, il ne considère l'esprit de l'individu qu'abstrait des rapports naturels d'espèce et de genre ; parce qu'il ne tient pas compte de l'appa-
panies theautogenous development of the nervous System (ignorant comme ils sont de l'évolution mentale qui accompagne le développement autogène du système nerveux). »
(i) Il y a dans le texte : < ail bodily growth and structure (toute la structure et toute la croissance du corps). »
(2) Il y a dans le texte ; c Were the infant born with a fuU-sized and completelyconstructed brain, their position would be less untenable (Si Tenfant naissait avec un cerveau qui aurait d'abord tout son volume et son organisation complète, leur position serait moins intenable).
(8) Il y a dans le texte : « than to the individual expériences (qu'aux expériences individuelles). » — Ce pluriel fait saisir plus clairement la pensée de l'auteur.
(i) Il y a dans le texte : « aid the formation of tbose involved nervous connexions that are in process of spontaneous évolution (aident à la formation de ces connexions nerveuses enveloppées qui sont en voie de développement spontané). > — Le moiinvolved parait opposé dans la phrase à évolution ? il faut, croyons-nous, le traduire par enve^ loppé ou caché.
(5) Principes de psychologie, 2* édit. trad. par MM. Ribot et Espincu, t. I, i* partie, ch. , p. VII 505.
A PROPOS DE LA THÉORIE SPENGÉRISTE DE l'iNNÉITÉ MENTALE. 85
reil nerveux que Tindivldu apporte en naissant et auquel correspondent évidemment des virtualités mentales. L'hypothèse de la table rase ne peut résister à l'observation complète des phénomènes. Faut-il donc admettre celle des formes de la pensée? — Les formes de la pensée, répond M. Spencer, sont un fait, non une hypothèse ; ce qu'il y a d'hypothétique, c'est de regarder ce fait comme premier, c'est de prétendre qu'il n'y a pas lieu de l'interpréter, de l'expliquer, d'en chercher l'origine. Les formes de la pensée ne sont un fait premier que dans la psychologie de l'individu; elles apparaissent comme un fait dérivé dans la psychologie générale des êtres vivants. Ainsi rentrent-elles dans le sensationisme, mais dans un sensationisme singulièrement élargi, dans un sensationisme élevé, peut-on dire, du simple au composé.
« En ce sens donc, qu'il existe dans le système nerveux certaines relations préalables (i) correspondant à des relations dans le milieu environnant, il y a du vrai dans la doctrine des « formes de l'intuition », — non le vrai que soutiennent (2) ses défenseurs, mais une vérité d'un ordre parallèle. En correspondance à des relations externes absolues se développent (3) dans le système nerveux des relations internes absolues, — relations qui sont développées avant la naissance (4), qui sont antérieures à l'expérience individuelle et indépendantes d'elle, et qui s'établissent d'une manière automatique (5) en même temps que les premières connaissances. Et dans le sens où je l'entends ici, ce ne sont pas seulement ces relations fondamentales qui sont ainsi prédéterminées, mais aussi un grand nombre d'autres relations plus ou moins constantes qui sont représentées congénitalement par des connexions nerveuses plus ou moins complètes.
€ D'autre part, je soutiens que ces relations internes préétablies (6))
(1) Le mot du texte est preeitablishéd (préétablies).
(2) Il y a dans le texte : « not the truth wbich its defenders suppose, but a paraiiel truth (nom la vérité que supposent ses défenseurs, mais une vérité semblable). > — L'auteur anglais ne s'exprime pas, en cette phrase, d'une manière exacte; c*est bien de la même vérité qu'il s'agit pour lui, non d'une vérité semblable; seulement, ce qui est une vérité première aux yeux des aprioristes s'explique, à son sens, par l'hérédité.
(3) Il y a dans le texte : « there are established in the structure of the nervous System (sont établies dans la structure du système nerveux). »
(i) Il y a dans le texte : « relations that are potentially présent before birth in the shape of defînite nervous connexions (relations qui sont présentes en puissance avant la naissance sous la forme de connexions nerveuses déterminées). »
(5) Il y a dans le texte : « that are automatically disclosed (qui- sont automatiquement manifestées). *
(6) Il y a dans le texte : « But thèse predetermined internai relations, tbough inde pendent of the expériences of the individual, are not independent of expériences in gênerai. (Mais ces relations internes prédéterminées, quoique indépendantes des expé* riencesde l'individu, ne sont pas indépendantes des expériences en général). >
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quoique indépendanles de Texpérience de Tindividu, ne sont pas indépendantes de Texpérience en général, mais qu'elles ont été établies par les expériences accumulées des organismes précédents. Le corollaire de tout ce qui a été précédemment développé (1), c'est que le cerveau représente une infinité d'expériences reçues durant l'évolution de la vie en général (2) ; les plus uniformes et les plus fréquentes ont été successivement léguées, intérêt et capital (3), et elles ont ainsi monté lentement jusqu'à ce haut degré d'intelligence qui est latent dans le cerveau de l'enfant, —que, dans le cours de sa vie, l'enfant exerce, fortifie en général et rend plus complexe, -— et qu'il léguera à son tour, avec quelques faibles additions, aux générations futures. Et il arrive ainsi que l'Européen en vient à avoir vingt ou trente pouces cubes de cerveau de plus que le Papou. 11 arrive ainsi que des facultés, comme celle de la musique, qui existent à peine dans les races humaines inférieures, deviennent congénitales dans les races supérieures. Il arrive ainsi que de ces sauvages incapables de compter au delà du nombre de leurs doigts, et qui parlent une langue qui ne contient que des noms et des verbes, sortent à la longue nos Newton et nos Shakspeare (4). »
Pour bien juger la théorie spencériste de l'innéité, pour en comprendre l'importance, il convient de la mettre à sa place dans Thistoire des doctrines, de marquer ses connexions, de rappeler les débats à U suite desquels elle s'est produite et qu'elle prétend clore.
Le sensationisme du xvni* siècle formait un système très clair, très logique, mais très étroit. Avec Condillac, il poussait à toutes ses conséquences le principe de la tabula rasa, expliquant tout, dans l'homme intellectuel et moral, par les rapports de simultanéité et de succession des sensations, rejetant l'activité propre de l'esprit, ses dispositions, ses tendances naturelles, niant la spontanéité afi'ective et passionnelle chez les
(1) U y a dans le texte : « The coroUary hère drawn from the gênerai argument (Le corollaire ici tiré de l'argument général). »
(2) Il y a dans le texte : « that the human brain is an organlzed register of infinitely numerous expériences received during the évolution of life, or rather, dnring. the évolution of that séries of organisms through which the human organism bas been reached (que le cerveau humain est un registre organisé d'expériences infiniment nombreuses reçues pendant l'évolution de la vie, ou plutôt pendant l'évolution de cette série d'organismes à travers lesquels a été atteint l'organisme humain). »
(3) Il y a dans le texte : « The effects of the most uniform and fréquent of thèse expériences (Les effets des plus uniformes et des plus fréquentes de ces expériences). «
(Vk Principes de ptyekologiet S* édit., trad. par MM. Ribot et Etpinat, t. I. éT partie, ch. vii» p. Ô07.
A PROPOS DE LA THÉORIE SPBNGÉRISTR DE l'iNNÉITÉ MENTALE. 87
animaux aussi bien que chez Thomme, considérant les instincts comme des habitudes contractées à Torigine par tous les êtres sensibles.
Si rinstinct reste un fait premier^ une donnée de la nature, Tinnéité garde sa place, et il n'y a plus qu'à examiner jusqu'où elle s'étend. Si rinnéité garde sa place, on ne peut plus se flatter de faire sortir de la sensation toutes les opérations et toutes les facultés mentales, le système de la sensation transformée est reconnu insuffisant, il est à rejeter. On voit quel intérêt Condillac devait attacher à la question de Tinstinct. Le Traité des animaux était le complément nécessaire du Traité des sensations.
C'est un livre curieux que le Tratté des animatiXy curieux par le désir qu'y montre l'auteur de fortifier sa psychologie, en la débarrassant d'une des grosses difficultés qu'elle présente. Parler d'instinct et d' appétit , dit Gondillac, c'est se payer de mots. Qui y a-t-il sous ces mots? Tout simplement des habitudes formées dans le premier âge et qui ont échappé à l'observation. Telles sont les habitudes de toucher, de voir, d'entendre, de sentir, d'éviter ce qui est nuisible, de saisir ce qui est utile, de se nourrir ; ce qui comprend les mouvements les plus nécessaires à la conservation de l'animal. Ainsi, l'instinct se ramène à l'habitude ; il n'est pas inné, mais acquis ; c'est un produit de l'expérience. Chez l'animal, comme chez l'homme, le besoin est le principe des connaissances ; c'est le besoin qui le fait essayer ses organes sur chacun des objets qui l'entourent, et lorsque nous le croyons occupé à jouer, c'est proprement la nature qui joue avec lui, pour l'instruire. Il étudie, mais sans avoir le dessein d'étudier ; il ne se propose pas d'acquérir des connaissances pour en faire un système ; il est tout occupé des plaisirs qu'il recherche et des peines qu'il évite. Cependant, sans faire d'efiforts pour s'instruire, il s'instruit. Les objets se distinguent à ses yeux, se distribuent avec ordre ; les idées se multiplient suivant les besoins, se lient étroitement les unes aux autres. En un mot, chez l'animal comme chez nous, toutes les facultés naissent d'une même origine, la sensation ; s'engendrent par un même principe, le besoin ; s'exercent par un même moyen, la liaison des idées. Sensation, besoin, liaison des idées : tel est le système auquel il faut rapporter toutes les opérations de l'animal comme les nôtres. Pour se faire une idée exacte de l'instinct, pour voir en quoi il se rapproche et en quoi il diffère de la raison, il faut considérer qu'il y a dans chaque homme deux moi, le moi d'habitude et le moi de réflexion. Le mot d'habitude, voilà l'instinct ; le moi de réflexion, voilà la raison. Mais cette habitude où la réflexion n'a plus de part, c'est en réfléchissant qu'on l'acquiert. Aussi bien dans l'animal que dans l'homme, la réflexion précède et produit l'habitude ; à mesure qu'elles naissent les habitudes sont soustraites à la réflexion, qui, après les avoir formées, les abandonne en quelque sorte à elles-mêmes
88 À PROPOS DE I.A THÉORIE SPENGÉRISTE DE l'iNNÉITÉ MENTALE.
pour se porter sur d'autres actions. C'est ainsi que Tanimal aussi bien que rhomme, touche, voit, marche, etc., sans avoir besoin de réfléchir sur ce qu'il fait. Ce qui distingue Tanimal, c'est qu'en lui, à cause de son peu de besoins, la réflexion épuise de bonne heure son activité, unit par se transformer tout entière en habitude, en instinct, au lieu que Tbomme conserve toujours au delà de ses habitudes une certaine mesure de réflexion.
Telle est la théorie condillacienne de Tinstinct. La conclusion à tirer de cette théorie est que les différences mentales observées entre Tanimal et l'homme, entre telle espèce d'animaux et telle autre espèce, trouvent leur raison suffisante dans la difl'érence des sensations, des besoins et des moyens d'expression, laquelle résulte de la différence des organes extérieurs et des circonstances. Il est inutile, pour s'en rendre compte, de sortir du domaine des phénomènes observables. Il est inutile de supposer une différence essentielle et primitive, parfaitement mystérieuse, des natures spirituelles. Condillac va droit à cette conclusion, qull ne se décide pourtant pas à avouer complètement et dont il semble, au moment de l'énoncer en une formule définitive, surpris et effrayé lui-même. {
€ Si, au lieu d'élever des systèmes sur de mauvais fondements, on considérait par quels moyens la parole devient l'interprète des sentiments de l'âme, il serait aisé, ce me semble, de comprendre pourquoi les bètes, même celles qui peuvent articuler, sont dans l'impuissance d'apprendre à parler une langue. Mais ordinairement les choses les plus simples sont celles que les philosophes découvrent les dernières.
<c Cinq animaux n'auraient rien de commun dans leur manière de sentir, si l'un était borné à la vue, l'autre au goût, le troisième à l'ouïe, le quatrième à l'odorat et le dernier au toucher. Or, il est évident que, dans cette supposition, il leur serait impossible de se communiquer leurs pensées.
c Un pareil commerce suppose donc, comme une condition essentielle, que tous les hommes ont en commun un même fonds d'idées. Il suppose que nous avons les mêmes organes, que Thabitude d'en faire usage s'acquiert de la même manière par tous les individus et qu'elle fait porter à tous les mêmes jugements,
H Ce fonds varie ensuite parce que la différence des conditions, en nous plaçant chacun dans des circonstances parlicuiières, nous soumet à des besoins différents. Ce germe de nos connaissances est donc plus ou moins cultivé : il se développe par conséquent plus ou moins. Tantôt c'est un arbre qui s'élève et qui pousse des branches de toutes parts pour nous mettre à l'abri, tantôt ce n'est qu'un tronc où des sauvages se retirent.. •