A PROPOS DE LA THÂOBIE SPENGÉRISTE DE L^INNÉITÉ MENTALE
« Les bétes qui ont cinq sens participent plus que les autres à notre fonds d'idées ; mais, comme elles sonl, à bien des égards, organisées différemment, elles ont aussi des besoins tout différents. Chaque espèce a des rapports particuliers avec ce qui Tenvironne ; ce qui est utile à l'une est inutile ou même nuisible à l'autre ; elles sont dans les mêmes lieux sans être dans les mêmes circonstances.
c Ainsi, quoique les principales idées, qui s'acquièrent par le tact, soient communes à tous les animaux, les espèces se forment, chacune à part, un système de connaissances. Ces systèmes varient à proportion que les circonstances diffèrent davantage;' et, moins ils ont de rapports les uns avec les autres^ plus il est difficile qu'il y ait quelque commerce de pensées entre les espèces d'animaux.
t Mais, puisque les individus, qui sont organisés de la même manière, éprouvent les mêmes besoins, les satisfont par des moyens semblables, et se trouvent à peu près dans de pareilles circonstances, c'est une conséquence qu'ils fassent chacun les mêmes études et qu'ils aient en commun le même fonds d'idées. Us peuvent donc avoir un langage, et tout prouve en effet qu'ils en ont un...
« Les cris inarticulés et les actions du corps sont les signes de leurs pensées; mais pour cela il faut que les mêmes sentiments occasionnent dans chacun les mêmes cris elles mânes mouvements ; et, par conséquent, il faut qu'ils se ressemblent jusque dans l'organisation extérieure. Ceux qui habitent l'air, et ceux qui rnmpent sur la terre, ne sauraient même se communiquer les idées qu'ils ont en commun.
€ Le langage d'action prépare à celui des sons articulés. Aussi y a-t-il des animaux domestiques capables d'acquérir quelque intelligence de ce dernier. Dans la nécessité où ils sont de connaître ce que nous voulons d'eux, ils jugent de notre pensée par nos mouvements, toutes les fois qu'elle ne renferme que des idées qui leur sont communes, et que notre action esta peu près telle que serait la leur en pareil cas. En même temps, ils se font une habitude de lier cette pensée au son dont nous l'accompagnons constamment, en sorte que, pour nous faire entendre d'eux, il nous suffit bientôt de leur parler. C'est ainsi que le chien apprend à obéir à notre voix.
< Il n'en est pas de même des animaux dont la conformation extérieure ne ressemble point du tout à la nôtre. Quoique le perroquet, par exemple, ait la faculté d'articuler, les mots qu'il entend et ceux qu'il prononce ne lui servent ni pour découvrir nos pensées, ni pour nous faire connaître les siennes, soit parce que le fonds commun d'idées que nous avons avec lui n'est pas aussi étendu que celui que nous avons avec le chien, soit parce que son langage d'action diffère infiniment du nôtre. Comme nous
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avons plus d^intelligence, nous pouvons, en observant ses mouvements, deviner quelquefois les sentiments qu'il éprouve : pour lui, il ne saurait se rendre aucun compte de ce que signifie Faction de nos bras, Tattitude de notre corps, Taltération de notre visage. Ces mouvements n*ont point assez de rapports avec les siens, et d'ailleurs ils expriment souvent des idées qu'il n'a point et qu'il ne peut avoir. Ajoutez à cela que les circonstances ne lui font pas, comme au chien, sentir le besoin de connaître nos pensées.
a C'est donc une suite de l'organisation que les animaux ne soient pas sujets aux mêmes besoins, qu'ils ne se trouvent pas dans les mêmes circonstances, lors même qu'ils sont dans les mêmes lieux, qu'ils n'acquièrent pas les mêmes idées, qu'ils n'aient pas le même langage d'action, et qu'ils se communiquent plus ou moins leurs sentiments, à proportion qu'ils diffèrent moins ou plus à tous ces égards. II n'est pas étonnant que l'homme, qui est aussi supérieur par l'organisation que par la nature de l'esprit qui l'anime, ait seul le don de la parole...
€ Mais si les bêtes pensent, si elles se font connaître quelques-uns de leurs sentiments, s'il y en a qui entendent quelque peu notre langage, en quoi donc diffèrent-elles de l'homme? N'est-ce donc que du plus au moins?
« Je réponds que, dans l'impuissance où nous sommes de connaître le nature des êtres, nous ne pouvons juger d'eux que par leurs opérations. C'est pourquoi nous voudrions vainement trouver le moyen de marquer à chacun ses limites ; nous ne verrons jamais entre eux que du plus ou du moins. C est ainsi que l'homme nous parait différer de l'ange et l'ange de Dieu même, mais de l'ange à Dieu, la distance est infinie, tandis que de l'homme à l'ange, elle est très considérable, et sans doute plus grande encore de l'homme à la bête.
c Cependant, pour marquer ces différences, nous n'avons que des idées vagues et des expressions figurées : plus, moins, distance. Aussi je n'entreprends pas d'expliquer ces choses. Je ne fais pas un système de la nature des êtres, parce que je ne la connais pas, j'en fais un de leurs opérations, parce que je crois les connaître. Or, ce n'est pas dans le principe qui les constitue chacun ce qu'ils sont, c'est seulement dans leurs opérations qu'ils paraissent ne différer que du plus au moins ; et de cela seul il faut conclure qu'ils diffèrent par leur essence. Celui qui a le moins n'a pas sans doute dans sa nature de quoi avoir le plus. La bête n'a pas dans sa nature de quoi devenir homme, comme l'ange n'a pas dans sa nature de quoi devenir Dieu (1). »
Il est clair que cette réponse à la question : En quoi les bêtes diffèrent-
(\) Traité dei animaux, 2- partie, ch. iv.
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elles de Pkùtnme^ N'est-ce donc que duplus au moinsJ contredit tout ce qui précède. Gondillac a reculé devant le dernier mot de sa pensée. Il Ta, pour ainsi dire, retenu. S'il eût osé s'exprimer en toute rigueur et en toute sincérité, il eût répondu : Oui, entre Thomme et la béte, la différence est de degré seulement ; elle vient tout entière des organes corporels nécessaires à la sensation, à l'expression et à l'action. Oui, la bête aurait dans sa nature de quoi devenir homme, si elle pouvait avoir la vue, Touîe, l'odorat, le goût, la main et le larynx de l'homme. Oui, la différence des opérations psychiques peut s'expliquer facilement sans qu'il soit besoin d'en inférer une différence d'essence et de nature psychique. Oui, le don de la parole, ce merveilleux privilège de l'homme, qui en produit tant d'autres, est dû à la supériorité de son organisation, de sa conformation, nullement à la nature de l'esprit qui l'anime.
Le sensationisme, la doctrine de la tabula rasa, se déyeloppe, se perfectionne logiquement, de Locke à Gondillac, de Gondillac à Helvétius. Ce dernier n'hésite pas à en affirmer les conséquences les plus paradoxales. Il proclame hardiment que toutes les intelligences sont naturellement et essentiellement égales, parce que, à l'origine, elles sont toutes entièrement vides et qu'elles doivent tout recevoir du dehors ; que les inégalités actuelles qu'elles présentent à l'observation proviennent uniquement de l'inégalité des acquisitions, c'est-à-dire des différences de circonstances, de milieux, d'influences externes, d'éducation ; que la distance qui sépare l'animal de l'homme n'a pas d'autre cause que l'inégale perfection des organes des sens; que tous les sentiments, toutes les passions ont leur source dans l'amour du plaisir et dans la crainte de la douleur; que tous les mobiles et principes d'action se ramènent à l'intérêt.
Les ouvrages d'Helvétius complètent ceux de Gondillac. Après le Traité des sensations et le Traité des animaux, il faut lire le livre de ïFsprit. Helvétius répond, à son tour, à la question : En qtioi les bêtes diffèrent-elles de V homme? N'est-ce que du plus ou motVu? mais très conséquemment à la doctrine sensationiste, et non d'une manière évasive.
« Nous avons en nous deux facultés, ou, si j'ose le dire, deux puissances passives dont l'existence est généralement et distinctement reconnue.
« L'une est la faculté de recevoir les impressions différentes que font sur nous les objets extérieurs : on la nomme sensibilité physique.
c L'autre est la faculté de conserver l'impression que ces objets ont faite sur nous : on l'appelle mémoire; et la mémoire n'est autre chose qu'une sensation continuée, mais affaiblie. -
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c Ces facultés que je regarde comme les causes productrices de nos pensées, et qui nous sont communes avec les animaux, ne nous occasionneraient cependant qu'un très petit nombre d'idées, si elles n'étaient jointes en nous à une certaine organisation extérieure.
a Si la nature, au lieu de mains et doigts flexibles, eût terminé nos poignets par un pied de cheval, qui doute que les hommes, sans art, sans habitations, sans défense contre les animaux, tout occupés du soin de pourvoir à leur nourriture, et d'éviter les bètes féroces, ne fussent encore errants dans les forêts comme des troupeaux fugitifs ?
a Or, dans cette supposition, il est évident que la police n'eût, dans aucune société, été portée au degré de. perfection où maintenant elle est parvenue. Il n'est aucune nation qui, en fait d'esprit, ne fût restée fort inférieure à certaines nations sauvages qui n'ont pas deux cents idées, deux cents mots pour exprimer leurs idées, et dont la langue, par conséquent, ne fût réduite comme celle des animaux à cinq ou six sons ou cris, si Ton retranchait de cette même langue les mots d'arcs, de flèchesyde filet$,eic. qui supposent l'usage de nos mains. D*où je conclus que, sans une certaine organisation extérieure, la sensibilité et la mémoire ne seraient en noua que des facultés stériles (1). »
Ainsi, la sensibilité physique et la mémoire (et la seconde n'est qu'un mode de la première) sont des puissances passives : rien n'y est actif et rien n'y est'inné. Ces facultés sont communes à l'homme et aux animaux: rien d'inné ne distingue les espèces au point de vue mental. Ces facultés seraient stériles sans l'organisation extérieure, et elles le sont d'autant plus que les organes extérieurs sont moins parfaits : la différence des espèces est au fond purement physique.
Telle est la première page du premier des quatre Discours sur l'Esprit. Helvétius y joint une note caractéristique où il complète et développe sa pensée, l'appuie sur la comparaison de l'homme et des animaux, s'applique à la mettre dans tout son jour et à lui donner toute sa force.
<( On a beaucoup écrit sur l'âme des bêtes; on leur a tour à tour rendu et ôté la faculté de penser ; et peut-être n'a-t-on pas assez scrupuleusement cherché dans la diiïérence du physique de l'homme et de l'animal la cause de l'infériorité de ce qu'on appelle Tâme des animaux.
c 1. Toutes les pattes des animaux sont terminées ou par de la corne, comme dans le bœuf et le cerf, ou par des ongles, comme dans le chien et le loup, ou par des griffes comme dans le lion et le chat. Or, cette différence d'organisation entre nos mains et les pattes des animaux les prive, non seulement, comme le dit M. de Buffon,presque en entier