‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 125 sur 144 · HOMÈRE ÉDUCATEUR · texte numérisé non relu

HOMÈRE ÉDUCATEUR

Homère, par A. Couat. Collection des Classiques Populaires édités par H. Lecène et

H. Oudin. Paris, 47, rue Bonaparte.

Heareux nos jeanes enfants des écoles I Les meilleurs de nos maîtres consentent à descendre jusqu'à eux pour leur faire partager, non leur science, mais Tessentiel d'un savoir qu'ils ont lentement acquis, longuement médité. Après M. Lavisse, Thistorien dont les élèves de la âorbonne apprécient l'enseignement fécond et qui, chaque fois qu'il écrit pour l'école primaire écrit un chef-d'œuvre, voici l'un des premiers de nos hellénistes, M. Couat, qui prend la plume pour parler d'Homère, afin que partout, en France, dans les maisons d'éducation, le nom d'Homère soit célébré, respecté, aimé.

On ne saurait trop, rappeler combien la tâche est difficile , quand on possède à fond la matière d'un sujets d'en extraire tout ce qu'on estime être l'essentiel, et après l'avoir extrait, de le remanier, je dirais presque de le manipuler jusqu'à le rendre assimilable aux jeunes esprits. Ce respect dont l'enfance est si digne oblige à ne lui rien cacher : c'est pourtant aussi lui manquer de respect que de lui présenter les grands problèmes de Thistoire littéraire comme nous aimons à nous les présenter à nous. En 1879, la Critique Philosophique posa cette question : Comment parler de la mort à un enfant quand soi-même on ne croit plus en la vie future? Certes le. problème pédagogique est presque unique dans sa gravité. La difficulté de le résoudre lui est commune avec bien d'autres problèmes d'éducation. La vérité se doit à l'enfant, mais peut-elle faire une invasion brusque dans son âme ? Pour qu'elle reste là où l'on veut qu'elle entre, ne faut-il tout pas d'abord lui frayer une voie, lui ménager une place? Bref, la vérité sera dite, mais elle sera dite à mesure. N'insistons pas davantage sur cette banalité que résument, d'ailleurs, deux mots bien connus : Education progressive.

Voici un helléniste qui veut parler d'Homère à un lecteur de onze à seize ans. Son premier soin sera d'avertir qu'Homère est moins une personne qu'un nom, que son existence est mise en doute, qu'il est pour la mettre en doute des raisons sérieuses. Se taire là-dessus, c'est, qu'on le veuille ou non, ouvrir accès à l'erreur. L'enfant auquel on n'en dira rien se représentera Homère comme il se représente les écrivains de nos jours, il s'imaginera le voir dans son cabinet, à sa table de travail,., bref, il ébauchera une conception fausse. 11 s'agit que cette concep^on ne puisse s'ébaucher : autant dire que l'enfant auquel on va parler d'Homère veut être initié à la question homérique. De Lachmann, de Wolf, pas un mot ne

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sera dit, car savoir ces noms de savants, c*est là de Téradition et l'apparence même de Téraditlon ne doit point se rencontrer à l'Ecole primaire. Que dira-t-on alors? On dira ce qu'a écrit M. Goaat dans cette introduction qui est un chef-d'œuvre de science bien dépouillée, résumée en termes dont la signification n'exige aucun effort, un chef-d'œuvre, aussi, de probité littéraire. Je vais en transcrire les deux dernières pages. Elles feront bien augurer de l'excellent livre de M. A. Gouat.

< Il en est de V Iliade et de V Odyssée comme de ces chansons popuc laires, que nous chantons encore sans savoir d'où elles viennent, et dont t on ne connaît ni l'origine, ni les auteurs, ni le vrai texte. II est donc c certain que V Iliade et V Odyssée y telles que nous les lisons aujourd'hui, t sont très différentes de ce qu'elles étaient au commencement. De c fameux savants ont même soutenu que ces deux admirables poèmes

< n'étaient pas la création d'un seul homme, mais une collection de chants « anonymes, réunis plus tard et assemblés tant bien que mal. Mes jeunes

< lecteurs ne tiennent pas sans doute à ce que je leur explique une

< question si difficile, ils me demanderont seulement de leur dire en

< deux mots ce que j'en pense.

c U est probable qu'il y a eu un auteur de V Iliade et un auteur de c VOdysséej qu'un grand génie a conçu chacun de ces poèmes incompac râbles, avec son commencement, son milieu, sa fin, qu'il en a composé c la plus grande partie, non à la manière d'un écrivain [d'aujourd'hui, t mais conmie le pouvait un homme qui, à des époques différentes, devant « des publics jdifférents, récitait telle ou telle partie de son œuvre, faite c de mémoire, sans l'aide de l'écriture, et y ajoutait de nouveaux épisodes c pour l'embellir et pour plaire à ses auditeurs. Après la mort et même c du vivant de chacun de ces poètes, d'autres aèdes récitèrent dans les c pays grecs V Iliade et VOdyssée^ non sans se permettre d'y introduire des c changements, et surtout des additions. Les deux poèmes ont ainsi été c transmis par la mémoire et grossis de tout ce qu'y avaient ajouté les ff aèdes, jusqu'au jour où ils furent rédigés par une commission de perte sonnes savantes, au milieu du vi® siècle avant Jésus-Christ.

c V Iliade et VOdyssée sont donc chacune l'œuvre d'un homme, mais c elles ne sont pas sans doute l'œuvre du même homme. V Iliade existait c peut-être depuis assez longtemps lorsque fut composée VOdyssée. Les t habitudes des Orecs, leur civilisation, leur religion, leur langue se sont c un peu modifiées dans l'intervalle qui sépare le premier poème du < second. Nous ferons pourtant, comme les générations successives qui, c depuis plus de deux mille ans, ont été habituées à mettre ces deux c poèmes sous le nom d'Homère. Nous ne savons exactement ni ce que « veut dire ce nom, ni à quelle époque, ni dans quel endroit est né celui

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a qui l'a porté, m même s'il y a eu un liomme portant ce nom. On repré- « sente Homère sous la figure d'un vieillard aveugle et divin allant de c( ville en ville et chantant les malheurs des Grecs, vieillard parce qu'il a « beaucoup vu et beaucoup retenu, aveugle, parce que les Grecs ont voulu « représenter ainsi l'inspiration intérieure qui illumine l'esprit du poète. « C'est l'honmie aveugle, dit-il de lui-même, dans un de ses hymnes : il « habite dans la montagneuse Ghio, ses chants seront les plus célèbres a dans les siècles futurs.

« Après tout, c'est là seulement ce qui nous importe. Qu'il y ait eu ou « qu'il n'y ait pas eu d'Homère, qu'il y en ait| eu un ou plusieurs, que sa « patrie soit Ghio ou Smyrne, c'est l'affaire des savants de démêler ces a questions délicates et embrouillées ; quand à nous, laissons-nous aller <f aux charmes de ces vieux poèmes éternellement jeunes, et si la beauté « des peintures, la grâce, Ténergie et la variété des caractères, l'intérêt « des situations nous ravissent et nous émeuvent ; si à cette lecture nous <c nous sentons conduits pas à pas par une main invisible vers le dénoue- « ment espéré ; si nous ne sommes arrêtés par aucune grave obscurité, « par aucune interruption ou contradiction flagrante du récit ; si enfin « ces deux œuvres nous apparaissent comme des romans merveilleux a pleins d'aventures touchantes et terribles, dont les héros seraient à la ce fois pareils à nous et plus grands que nous, où nous sentirions s'agiter « toutes les passions d'un temps ancien que la puissance poétique fait a revivre devant nos yeux, ne discutons pas notre plaisir et acceptons, « telles qu'elles nous sont parvenues, les épopées du divin Homère. »

Voilà certes un exemple de précision et de discrétion dans l'art de

bien dire. Ge sont là les qualités de style que l'on prend au commerce des

grands écrivains de la Grèce ancienne. On dirait d'une récompense que

ces écrivains impérissables envoient d'outre-tombe à ceux de nos |mo-

dernes qui savent bien les goûter et les pénétrerl

Lionel DAtJRiAG.

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