‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 129 sur 144 · XIII. — LA FIN DE l'évolution · texte numérisé non relu

XIII. — LA FIN DE l'évolution

Ge n'est pas assez d'avoir formulé ane loi d'évolation, il faut encore interpréter l'évolution, nous dit M. Spencer, c'est-à-dire en découvrir la raison, et ne pas chercher un refuge dans Vultimaratio, dans Tlnconnaissable ; il faut ramener les généralisations empiriques qui précèdent (1) à une loi plus générale; car, faute de fournir une analyse raisonnée (a rationale) de l'universelle métamorphose, l'œuvre de cette connaissance . complètement unifiée qui est la philosophie serait manquée. Or il n'y a que le principe de la Persistance de la Force, auquel nous sommes déjà si redevables, qui puisse nous rendre encore ce service (2).

i. L'instabilité de F homogène. — Il s'agit donc de prendre un point de départ pour le développement universel des phénomènes, et puis d'obtenir, par voie déductive, le processus total de la c redistribution de la matière et du mouvement » ; — ou, ne pouvant embrasser ce total, d'effectuer l'opération sur les divers facteurs de l'ensemble, et de faire ensuite la synthèse. Hais comment pourrait-on assigner un point de départ, quand on n'assigne pas un commencement? M. S. en prend un dans l'homogénéité et pose ce principe, que c la condition d'homogénéité est une condition d'équilibre instable »: tout homogène est instable, dit-il, et devient multiforme sous l'action des forces existantes. Je ne puis lui accorder ni l'hypothèse, ni le principe. Je lui nie le principe ; car il n'importe que l'équilibre soit stable ou instable, il sera durable en tout cas, si pour le supposer nous sommes entrés en considération de toutes les forces existantes. Si nous avons fait cela, nous avons, par là même, exclu l'intervention d'une force nouvelle qui viendrait rompre l'équilibre; quelque instable qu'il puisse être, il ne risque pas d'être rompu. Si nous ne l'avons pas fait, nous n'avons obtenu pour aucun moment l'équilibre supposé sous

(1) Voyez les chapitres précédents (XI et XII) de notre travail (n<^ 10 de la QriiiqM philosophique),

(2) First PHneipUs, i 446 et U7.

Crit. pun.08. II. — 21

Vactiùn des forcez existantes. Et je lai refuse rh3rpothèse, comme contradictoire avec le principe ; car il est illogique d'admettre que les forces de la nature aient jamais convergé vers un état qui ne peut se maintenir suivant Tidée même qu'on se fait de ces forces, de leurs perpétuelles métamorphoses et de leur multiplication dans l'espace sans borne, qui ne. permet pas de les réunir en un système fini et total, considéré en lui seul, soustrait à toute action étrangère. L'équilibre et Fhomogénéité sont des suppositions concordantes avec la thèse d'un premier commencement des phénomènes et de la création d'un monde matériel fini. Celui-ci une fois donné reçoit d'une impulsion quelconque, avec le mouvement qui ne s'arrête plus, la variété inépuisable des combinaisons nées de la distribution de ce mouvement, sans aucun retour possible à l'équilibre, c'est-à-dire au repos. Mais, dans la supposition que le cours de ces phénomènes n'ait pas eu un moment initial et que la sommation des forces qui vont s'accumulant dans l'espace prolongé ne s'arrête pas quelque part, il est aussi coqtraire aux lois de la mécanique de poser un lieu et un temps où la matière s'est trouvée homogène, et par conséquent en repos, les forces en équilibre, qu'il l'est aux lois de la pensée en général de faire entrer dans la donnée de l'éternité les conditions d'un premier commencement. M. S. a prévu l'objection, mais il Ta bien mal formulée, croyant y répondre : c On ne peut, dit-il, échapper à mes conclusions en se basant sur ce que la pcurfaite homogénéité n'existe nulle part ; car, soit que l'état par lequel nous commençons soit ou ne soit pas un état de parfaite homogénéité, la marche des choses doit également tendre à une hétérogénéité relative » (1). Et, en effet, conformément à cette dernière remarque, il procède à une de ces brillantes revues qui lui sont familières, pour m on trer que, dans les divers ordres de phénomènes, l'univers descend d'un homogène relatif. En astronomie, la distribution actuellement si irrégalière des étoiles et des nébuleuses doit être un résultat des perturbations causées par 1' t instabilité de Thomogène > dans les phénomènes de concentration d'une matière diffuse. Ensuite, à partir de ce degré de r « hypothèse nébulaire » qu'a considéré Laplace, on voit comment la matière nébuleuse du système solaire a dû se diviser, se différencier de son anneau sphéroïdal premier en état de rotation uniforme et former des agglomérations de masses séparées. En géologie , en chimie , en météorologie , rhétérogénéilé des phénomènes a augmenté avec le décroissementde la température. En biologie, ladifférentiation desanimaux part d'une composition gélatineuse et presque homogène, — quoiqu'il soit incompréhensible, on l'avoue^ que d'un œuf et d'un autre œuf tout

(i) Fmt Principlés, | 449.

semblable et d'une homogénéité toute pareille partent de si grands écarts individuels, spécifiques, génériques. Enfin la loi de l'instabilité de l'homogène continue à se vérifier dans la variation des espèces, dans l'évolution mentale et sociale, dans les langues, les industries, etc.

Mais il n'était même pas besoin de parcourir tous ces, cas d'application d'une loi qui peut se démontrer a priori, selon M. S., en se fondant sur la Persistance de la Force : « Une homogénéité stable unique est possible en hypothèse. Si des centres de forces absolument égaux étaient uniformément répandus dans Tespace illimité, ils se tiendraient en équilibre. Toutefois, c'est là une de ces suppositions qui, quoique intelligibles verbalement, sont inconcevables en réalité, puisqu'un espace illimité est inconcevable. Mais toutes les formes finies de l'homogène, — toutes celles que nous pouvons connaître ou concevoir, — doivent inévitablement tomber dans l'hétérogénéité » . La preuve se tire de ce que chaque unité d'un tout homogène, se trouvant affectée autrement que chaque autre par l'action combinée des autres, et par toute force incidente nouvelle, cette dernière, qui doit avoir nécessairement son effet, introduira une différence en s'appliquant à cette unité (1). Ni l'un ni l'autre de ces raisonnements, ni celui qui porte sur l'infini, ni celui qui se renferme dans le fini, ne résistent à la plus légère tentative de leur donner quelque précision mathématique. Le premier dénote la plus complète ignorance de la méthode infinitésimale et de ses cas d'application les plus rigoureux. En effet, il n'est nullement nécessaire de concevoir V espace illimité dans le sens que H. S. l'entend, pour concevoir en réalité cette hypothèse : à savoir qu'en avançant dans quelque direction que ce fût et aussi loin qu'on voudrait, dans l'espace, on ne trouvât jamais que des centres de force égaux et uniformément répandus. Ce serait là, incontestablement, un cas d'homogénéité absolue et d'équilibre stable et imperturbable, rien ne pouvant entrer du dehors dans l'univers indéfini.

Mais passons au cas d'un système fini: il est bien évident qu'en posant l'homogénéité de ce système et l'état d'équilibre de ses forces composantes internes , on exclut la supposition des forces incidentes externes (extemalagencies) qui ne peuvent que détruire cet équilibre, s'il existe (2) ; et réciproquement, si on entre en considérations de ces forces externes, ce qui est inévitable quand il s'agit d'un système fini, mais non total, on ajoute à l'idée de l'ensemble homogène une condition qui ne peut s'y introduire sans la supprimer. C'est donc pure niaiseriede vouloir démontrer

(i) Pirti Prineiplet, S 1<^.

(3) Elles ne peavent qae le détruire, à moins de pouvoir être regardées, par une grande exception, comme se composant en nne force d'impulsion unique qui passe par le centre de gravité du système.

324 EXAMEN DBS c PHBMIIRS PaOtCIPES > DE HERBERT SPENCER.

qu'un tel système n'est pas fait pour se maintenir. Gela résuite analytiquement et immédiatement de sa définition même ; d'où il résulte aussi qu'il n'a pu se former que dans les plus improbables des rencontres. Imaginer que par un jeu éternel de forces dont on n'assigne ni ordre ni but, dans l'espace infini, il se forme un Ilot indépendant dont toutes les parlies soient en équilibre, c'est composer un poème en tirant au sort les lettres de l'alphabet, ce qui, à la vérité, est mathématiquement possible. Avant de montrer que V Homogène ne peut durer, M. S. aurait eu à s'ez* pliquer sur la possibilité qu'il se soit établi ; ou, s'il voulait renoncer sérieusement à prendre ce point de départ pour le monde actuel, il devait réduire sa thèse à l'hétérogénéité croissante d'un système fini quelconque, sujet à l'action de forces externes, à mesure que ces forces incidentes s*ac* cumulent avec le temps. Hais il n'a pu démontrer une loi pareille, car il n'a tenu compte que des perturbations et des différences d'un état à un autre et non des simplifications qui peuvent se produire dans un milieu complexe où s'exerdbnt des actions nouvelles. Il n'a pas même défini d*une manière générale et exacte ce qu'il entend par cette hétérogénéité dont il fait un si grand usage et que toute force ajoutée à d'autres forces augmente, selon lui. L'emploi qu'il fait des termes est vague et antimathématique comme toujours.

En se plaçant à ce point de vue tout relatif d'une hétérogénéité crois- Bonte qui ne procède pas d'un pur Homogène primitif, on ne sait plus d'où partir. Si, en effet, le système du monde a toujours été hétérogène^ et que l'hétérogénéité ne puisse^ d'après la nature des choses, qu'aller toujours en augmentant, on ne comprend pas comment, depuis l'éternité qu'ainsi vont les choses, il s'en trouve encore de relativement homogènes^ et surtout comment, avec une loi pareille, il se serait rencontré un moment pour l'absence totale de Vhétérogènel Au fait, on est bien forcé de prendre pour l'application d'une loi d'évolution quelconque un point initial. M. S. n'y manque donc pas pour la sienne, quoique ce point initial, ce vrai commencement lui soit refusé par sa théorie de la Persistance de la Force et par l'idée de l'éternité et de l'infinité de l'univers. Ge commencement destiné à se retrouver comme fin, et pour servir A un recommencement, c'est l'état d'homogénéité, c'est-à-dire d'indistinction univer* selle au sein de la matière diffuse et cependant sous l'actiçn de la Force éternelle et constante indéfiniment métamorphosable. A l'endroit des Premiers principes où nous sommes arrivés, la question embarrassante de cette position arbitraire, injustifiée, au fond contradictoire, d'un état primitif, indéterminé, du monde étemel est comme laissée en suspens, et se réduit à la thèse de V hétérogénéité croissante^ de laquelle on vient de voir qu'il n'est pas possible de déduire l'existence de Y Homogène comme limite

EXAMEN DES « PRBMlBaS PRINCIPES > DE HERBERT SPENCER. 325

à moins de Tavoir supposée par un cercle vicieux. Quant aux hypothèses que M. S. passe en revue, et dont les savants placent d'imparfaites ébauches à l'extrémité des diverses voies d*exploration de la nature, afin d*envisager les états actuels des phénomènes comme des développements d'états moins complexes, en chaque genre donné, elles tendent toutes, il 0st vrai, à poser ce que M. S. entend par des homogènes relatifs; mais on ne saurait certainement y voir même des* tentatives de définir ce que serait la page blanche de l'univers avant qu'il y existât des différences. Elles sont donc bien loin de tenir lieu de ce qui manque à son système : je veux dire, et je me résume ainsi, d'un point d'attache de l'ordre entier du connaissable, et de l'évolutif selon lui, à quelque chose de premier dans l'évolution même, et qui puisse aussi se dire connaissable et suffisamment justifié.

2. La muUtpltcation des effets. — M. S. place sous cette rubrique des explications très développées sur un fait évident à première vue : c'est qu'un simple phénomène, dans la nature, nous apparaît à tout moment comme la condition nécessaire et suffisante de la production d'une multitude d'autres phénomènes, immédiatement et dans la suite, dans les genres le plus divers. Mais ce n'est que dans le langage le plus négligé qu'on peut appeler cela « une production d'effets nombreux par une seule cause ». L'idée propre de cause n'a rien à faire ici. Le fait est tout simplement que, de même qu'un seul phénomène dépend de beaucoup de conditions qui doivent d'abord exister pour qu'il se produise, — mais d'une seule à réaliser, quand les autres le sont déjà, — de même des phénomènes en nombre indéfini, qui tous ont aussi leurs conditions, et chacun nombreuses et variées, se trouvent à tout moment suspendus ensemble à une seule qui manque, de manière qu'ils se produisent tous ou successivement quand elle est donnée, et sinon non. M. S. multiplie très inutilement les exemples de ce fait, auquel il attache une grande importance pour servir de confirmation à V hétérogénéité crotssantey quoiqu'on ne voie pas pourquoi il serait inconciliable avec la simple conservation d'une variété équivalente à celle qui existait antérieurement et qui est modifiée par chaque événement. Mais, c'est qu'on remarque aisément, dans la nature et dans la société, des suites sans fin de choses qui ont été amenées par une seule, que Ton connaît bien ; tandis qu'on songe beaucoup moins à la suite de toutes celles qui existaient déjà ou qui seraient arrivées, si celle-ci n'était pas venue les supprimer. Il serait plus juste de signaler une loi de solidarité et d'universelle liaison des choses, qu'une loi Aib multiplication d^effets^ dans ce fait de la dépendance continuelle de tant de phénomènes divers par rapport à une seule condition.

326 SXAIIKN DBS c PBKiaXBS PRIMCIPBS » DE HSBBERT SPINGBR.

3. Ségrégation. — C'est une sorte de principe d^individuation que M. S. cherche à se procurer sous ce titre. Il a montré, nous dit-il, comment l'homogène devient hétérogène, et l'hétérogène encore plus hétérogène; mais non pas comment l'hétérogène vague et chaotique devient un hétérogène défini, harmonique, à caractères tranchés, formant des groupes distincts les uns des autres et composés d*autres unités que leurs voisins. La description )le l'opération naturelle des ségrégations commence au cas des feuilles mortes qui se rassemblent dans les fossés en automne, pendant que les feuilles encore vertes restent sur les arbres, et à Faction du vent pour séparer le grain de la balle ; elle se termine à des phénomènes sociaux tels que l'agglomération des t agents de change dans la cité » ou les c associations philanthropiques, scientifiques, artistiques », et les c partis religieux, et les cliques sociales ». La formation des planètes, dans l'hypothèse nébulaire, et la formation des espèces vivantes, la divergence des caractères par l'action de la sélection naturelle sont des cas de cette même loi. Le principe général consiste en ce que c si, d'entre les unités mêlées qui composent un agrégat, celles de la même espèce reçoivent d'une force uniforme des mouvements semblables, tandis que celles d'une autre espèce reçoivent de cette même force, des mouvements plus ou moins différents des premiers, les deux espèces doivent se séparer et s'intégrer. Si les unités sont semblables et les forces dissemblables , la division des unités difi'éremment affectées devient également nécessaire. Ainsi se produisent inévitablement les groupes tranchés qu'on voit partout. En vertu de cette ségrégation qui se prononce de plus en plus tant qu'il reste une possibilité pour qu'elle augmente, le changement d'uniformité en multiformité est accompagné de celui qui va de l'indistincUon à la distinction dans les. relations des parties >• M. S. rattache cette loi, ainsi que la précédente, mais par des arguments qu'on voudrait plus clairs, à sa c vérité dernière qui dépasse la preuve >, à la Persistance de la Force ; en sorte que de ce seul principe on pourrait déduire a priori la c transformation d'une homogénéité indé* finie en une hétérogénéité définie » (1).

Je ne vois aucune raison de contester ce qu'il y a de commun aux différents faits de groupement des phénomènes similaires, et à leur séparation d'avec les phénomènes dont ils diffèrent. L'énoncé correct de la vérité à reconnaître ici, c'est que des phénomènes placés sous des conditions communes à beaucoup d'égards, soit par leur propre définition, soit par leurs relations et par les influences modificatrices externes, doivent se réunir encore à d'autres égards, & mesure que cette communauté de con-

(1) Firti PrineipUê, % i#9.

BXAMBN 0ies t PREMIERS PPINGIPKS » DE HERBERT SPENCER. 327

ditions et â*actions se développe, et, tout particulièrement, se présenter sous les mêmes rapports de temps et d'espace : rapports fondamentaux liés à tous les autres. Ceci ressemble fort à un truisme. Cependant le fait qui peut motiver la comparaison d'une corporation d^épiciers ou d'un club de joueurs avec les agglomérations séparées des poussières de différents calibres sous l'action du vent, et avec la réunion des qualités par lesquelles un vertébré se distingue d'un mollusque, ce fait se borne à ce que je viens de dire et n'admet pas d'autre expression en termes généraux. Ce que M. S. y ajoute n'est que l'insupportable mythologie de la Force , cette essence motrice de tous les changements et, par suite, de toutes les qualifications distinctives possibles, qu'il fait vaquer en ses métamorphoses à l'œuvre de séparer le son de la farine, la planète du soleil, Torgane de l'organe, Tanimal de l'animal, et les races, nations, classes, métiers, sectes et partis des hommes, les uns des autres.

4. Équilibration. — Jusqu'où-irons nous ainsi, d'homogène en hétérogène, de diffus à intégré et (à séparé, et de Tindéfini au défini, de plus en plus défini? De même que nous avons eu besoin d'un point de départ de l'évolution, et quoique, en vérité, nous ne soyons pas encore bien satisfaits sur ce chapitre, de même il nous faut un point d'arrivée. M. S. va déduire ce dernier d'une loi générale qui, en toutes choses, nous montre un certain arrêt, quoique passager, des effets des forces qui ont coopéré à tels mouvements définis ; de sorte qu'un état d'équilibre mobile sépare la production de la destruction de l'œuvre. Dans une suite de phénomènes de dispersion et perte de mouvement, par exemple, dans la marche d'une toupie qu'on vient de projeter sur le sol, on voit, après l'arrêt de la course, les oscillations, le clochement (wabitng) aller en diminuant, et la révolution du mobile se régulariser jusqu'au point de ressembler au repos pendant un certain temps, après lequel le mouvement de rotjition épuisé laisse d'autres forces l'emporter et de nouveaux balancements se produire, qui amènent bientôt la chute. Ce dernier accident pourrait être retardé si l'on remédiait par quelque disposition spéciale aux conséquences de la position du centre de gravité ati-dessus du point d'appui de la toupie. Dans tout le cours de l'évolution du monde, on constate la ten* dance continuelle des choses à se disposer en de semblables états d'équilibre mobile, dont les durées sont plus ou moins longues et successives tant que le progrès en hétérogénéité peut se poursuivre. La limite de ce progrès doit être déterminée, pour un agrégat, quel qu'il soit, par c la formation d'autant de spécialisations et de combinaisons de parties qu'il y a de forces spéciales et combinées qui s'y trouvent engagées (1). »

(4) Fint IVtiMtfiM, S i70.

328 BXAMBN DBS t PREMIERS PROlCIPES » DE HERBERT «PBNCER.

Le système solaire a traversé un certain nombre de ces états d'équilibre mobile, et l'état actuel en est un, qui jalonnent la route de Téquilibre complet. Ce dernier, toutefois, est une fin indiquée par (a décroissance graduelle des mouvements de translation des planètes, due à la résistance du milieu, et par Vtntégration définitive des masses actuellement séparées dont se compose le système. De plus, la dissipation totale des mouvements auxquels sont dûs la lumière et la chaleur émanées du soleil, sources à leur tour de tous les mouvexQents terrestres, est un événement qu'il faut envisager dans Tavenir, si prodigieusement éloignée qu'en soit l'époque. « Ainsi, tandis que le système solaire, s'il est sorti de la matière diffuse, est un exemple de la loi d'équilibration, en l'établissement d'un complet équilibre mobile, et tandis que, constitué conune il l'est à présent, il est un exemple de la loi d'équilibration, par le balancement de tous ses mouvements, il est un exemple aussi de cette Idl, par les procès qui, selon les astronomes et les physiciens, sont encore en voie de s'effectuer. Ge mouvement des masses qui s'est produit durant l'évolution se rediffuse lentement en mouvements moléculaires du milieu éthéré, à la fois par l'intégration progressive de chaque masse et par la résistance à son mouvement dans l'espace. Infiniment éloigné qae puisse être un état où tous les mouvements des masses seront transformés en mouvement moléculaire, et tout mouvement moléculaire équilibré, cet état d'intégration complète et de complète équilibration ne laisse pas d'être celui où les changements qui suivent actuellement leur cours an sein du système solaire tendent inévitablement » (§ 171).

On croirait, d'après les termes trop vagues de cette dernière formule, qu'il s'agit d'un retour des masses à l'état nébuleux, c'est-à-dire de diffusion uniforme et de parfaite homogénéité. Mais je ne m'expliquerais pas cette conclusion à l'endroit où nous sommes arrivés. Il me semble, en conséquence de ce qui précède, et pour rester d'accord avec ce qu'on verra dans le chapitre suivant, où il est traité de la dissolution^ sans que cependant nous passions encore là à l'état nébuleux, que l'équilibre dont M. S. veut parler ici est celui du système solaire ramené à Tunité, mab non point à la fluidité : à la solidité, au contraire, par le rayonnement dans l'espace éthéré et le refroidissement définitif. D'ailleurs, l'idée iUntégrationy se joignant à celle A* équilibration^ ne me semble pas laisser place à une autre interprétation. En ce cas, il faut dire que la conclusion est injustifiable, faute de tenir compte du rapport du système solaire avec d'autres systèmes disséminés dans l'espace et desquels son mouvement propre de translation ne permet pas à une spéculation physique portant sur une si longue durée de l'isoler. Nous verrons plus loin qu'il restera également impossible à M. S. de conclure, quand il essayera de faire

BXXMEN DBS t PREMIERS PRINCIPES > DE HERBERT SPENCER. 329

entrer dans sa théorie les relations mutuelles supposables entre les étoiles. Pour le moment, il suffira d'observer que le temps au boat duquel on peut imaginer toutes les planètes réunies au soleil, et le soleil lui-même ultérieurement refroidi par son rayonnement dans l'espace, enfin c intégré et équilibré » en tous ses mouvements internes, que ce temps, quel qu'il soit, est d'une dimension comparable, autant qu'il nous est permis d'en juger, à celle du temps nécessaire pour que le déplacement du soleil relativement à d'autres systèmes de corps, en voie ou non d'intégration comme lui, donne lieu à de puissantes actions nouvelles, change la marche de celles que nous croyons avoir calculées et ne permette plus à notre pensée de s'arrêter nulle part dans l'indéfini.

Quoi qu'il en soit, on devine bien qu'un état de choses où la matière du globe terrestre aura été employée à l'intégration du soleil, sans aller jusqu'au moment où le soleil lui-même sera éteint et rendu au repos, n'est point l'équilibre mobile que M. S. entend recommander à nos espérances. Ce n'est pas cependant que cet événement inéluctable soit fait pour nous inquiéter ; il est < si inconce vablement éloigné qu'il n'a pour nous qu'un intérêt spéculatif ». On raisonne de la sorte sur les intérêts de l'espèce humaine, dans la marche de l'univers, avec les sentiments d'un misérable individu à qui un despote, le condamnant à mort, accorderait un temps pour se bien amuser avant Texécution de la sentence. 11 ne faut plus que nous ménager, grâce à la théorie des équilibres mobiles, une période de répit dans le destin humanitaire, une ère de bonheur qui nous console des lois fatales de l'évolution.

Selon sa coutume de passer en revue les forcée^ à l'occasion de chaque propriété dont il les gratifie en commun, M. S. montre des cas de l'équi- Ubre mobile, ou c tendance universelle au balancement >, dans la formation et la constitution des corps vivants, les actions nerveuses, la vie mentale et les relations économiques, politiques, sociales. A l'objection qu'il prévoit, que les équilibres de ces dernières espèces sont « des analogies, non des faits », il répond qu'ils sont aussi physiques que les autres {9ueh équilibrations are as truly physical as tke rest). La preuve, il la tire du principe de l'équivalence des forces, toutes essentiellement réductibles à des mouvements, quelles que soient leurs transformations; de manière que les c quantités de sentiment i et les < quantités de mouvement » sont des équivalents, et que les antagonismes ou les équilibres de forces, exprimés en états de conscience, se transforment, dans l'action, en antagonismes ou équilibres de forces donnés comme mouvements. L'équilibre définitif (mobile) qui doit s'établir dans l'ordre mental est donc un état où les forces mentales transformées en mouvements balanceront constamment les forces antagonistes ambiantes de toutes les

330 JOAMBif Ms « nmiiiis furci» • i» hibbbrt spsncbr.

espèces, dans la production joarnalière des unes et des autres (§ 174). Nous ne voyons pas que, en dehors de l'argument d*une vague analogie fondée sur Tobservation de différents cas à'équtlibre mobile^ M. S. ait essayé de démontrer la possibilité de ce c dernier état formant la limite vers laquelle révolution nous porte », ni de conjecturer la durée qu'on peut se promettre pour le stationnement à cette limite d'une nouvelle et étrange espèce, qui n'est ni de celles dont on approche toujours sans jamais les atteindre, ni de celles qu'on atteint mais qu'on ne dépasse pas. Mais il affirme hardiment que «l'adaptation de la nature de l'homme à ses conditions d'existence ne peut point trouver d'arrêt jusqu'à ce que les forces internes que nous connaissons comme sentiments soient en équilibre avec les forces externes qu'elles rencontrent. Et l'établissement de cet équilibre est l'arrivée à un état de la nature humaine et de l'organisation sociale, tel que l'individu n'ait point d'autres désirs que ceux qui peuvent être satisfaits sans excéder sa sphère propre d'action, et qu'en même temps la société ne maintient que ces seules défenses que l'individu observe volontairement. L'extension progressive de la liberté des citoyens et l'abandon correspondant des restrictions politiques sont les degrés par lesquels on s'approche de cet état. Et la définitive abolition de toutes limites à la liberté, hormis celles qu'impose une semblable liberté de tous, doit résulter de la complète équilibration entre les désirs de rhomme et la conduite nécessitée par les conditions du milieu ». L'établissement d'une telle harmonie, la fin de l'adaptation atteinte coïncide nécessairement avec le « maximum d'hétérogénéité possible, tant chez les individus que dans les arrangements de leurft agrégats, et, par conséquent, avec la limite de la complexité sociale, au moment où s'établit l'équilibre entre les forces individuelles et les forces sociales » (§ 175). La formule de la limite réciproque des libertés individuelles est classique ; ce qui ne Test pas, c'est la croyance à la future concordance générale et spontanée, entre les désirs de l'individu, sa conduite, les libertés des autres et les conditions du milieu. Charles Fourier qui a fait et développé si ingénieusement, avec une rare imagination, cinquante ans avant M. S., la même hypothèse, au fond mystique, a du moins donné pour fondement à cette harmonie humaine et terrestre à venir une harmonie universelle, à son tour fondée sur un principe de finalité divine, en vertu duquel les éléments de la nature, les variations des climats, les propriétés de notre habitat planétaire, enfin les caractères et les passions des hommes, en dehors de toute contrainte, seraient prédisposés pour le mobile unique du désir et le règne du bonheur, quand le jour serait venu de renoncer à régler par la raison l'œuvre excellente de Dieu. Ce que M. S. a de commun avec Charges ourier, outre le but qui, selon loi, doit être atteint par le simple jeu et

EXAMKN DBS c PaSMIERS PRINCIPES > DE HKaSERT SPENCER. 331

l'évolution de la Force envisagée spécialement sous Taspect mécanique, c'est l'ignorance de la nature des passions et de la volonté, Tignorance du mal moral.

Ce chapitre àe^ Premiers principes se termine par une de ces démonstrations vagues et obscures qui n'ont pas même le degré de précision voulu, sous leur forme quasi-mathématique, pour donner prise à une réfutation elle-même un peu précise. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'elles se réduisent, en somme, à des comparaisons et à des analogies, àdesinférences tirées de certains cas définis à des généralités abstraites, et à des fictions, quant k Tordre concret. Du seul principe de la Persistance de la Force, M. S. prétend déduire a priori, non seulement cet « état de mort partout présente i {omniprésent death) qui est « la limite extrême {outcome) du processus qui se fait partout »^ mais encore les divers équilibres mobiles, leur établissement, leurs oscillations et leur destruction, en particulier celui de ces équilibres dont l'espérance doit nous consoler de la certitude de la mort finale, c Par ce principe ultime on peut prouver la tendance de tout organisme troublé par quelque influence inaccoutumée à revenir à un état balancé. A ce même principe on peut ramener la capacité que possèdent, à un faible degré les individus, à un plus haut degré les espèces, de s'adapter à des circonstances nouvelles. Et il nous fournit encore un fondement pour cette inférence : qu'il se fait un progrès vers l'établissement de l'harmonie entre la nature mentale de rhomme et les conditions de son existence. Après avoir reconnu que les diflérents caractères de l'évolution se déduisent de ce principe, nous en tirons finalement une garantie pour la croyance que révolution ne peut finir que par rétablissement de la plus grande perfection et du plus complet bonheur > (§ 176). L'auteur, en écrivant ces derniers mots, profite, pour nous flatter, d'une définition toute nominale de ïéoolution. Cette fin dont il parle n'est point une fin définitive, nous le savons, et il serait plus rationnel de donner le nom d'évolution du monde à l'ensemble du mouvement qui va de l'homogène à l'homogène, à travers Yintégration et la désintégration, séparées par une station d'apogée, que de réserver ce nom à la période de croissance de ce qui doit, en vertu de la même loi, dégénérer et périr. Ne faut-il pas toujours en venir à la dissolution?

5. Dissolution, — L'analyse des phénomènes de dissolution suit pour l'auteur une marche inverse de celle de la partie ascendante de l'évoluation totale, Nous commençons par la société. Une société arrivée à l'état d'équilibro mobile en fait de popglaUon , 4^ distribution de foQO* tions, etc., eta., est sujette, ainsi qu'un ayfttèmo méoiinique, à Tiotervention de format perturbatrices $M^vm$ telles, que les mouvements

332 BXAMBN DBS « PRBMUUIS PRINGIPIS > DE HBBBBRT SPUfCBR.

qu'elles communiquent ne se dissipent pas avant les mouvements préexistants entre lesquels s'est établi l'équilibre. M. S. nous donne facilement une idée des causes et des effets d'une décomposition sociale, mais s'abstient de nous renseigner sur les conditions exceptionnelles d'existence et de durée d'une société qui échapperait suffisamment à l'action de telles causes, pour réaliser, pendant un peu de temps, l'idéal du plm complet bonheur j et mériter d'occuper dans l'évolution du monde la place centrale entre deux périodes effroyablement longues on de néant ou de misère.

Passant maintenant des agrégats sociaux aux agrégats organiques, nous voyons, à la mort, la dissolution, ou désagrégation de matière, arriver chez ceux-ci, « causée, nous dit M. S., par la réception d'un mouvement additionnel du dehors ». Le caractère de décomposition, ou, selon ses termes, de dispersion de mouvement, suite de la mort, est assez clair en effet; mais qu'un mouvement additionnel extérieur soit la cause delà mort mème^ ou cessation des fonctions de l'organisme, il se Oatterait vainement de le prouver. Et s'il ne veut parler que du corps après cette cessation de fonctions, ce qu'il en dit ne concerne plus la vie et la mort et devient inutile, un tel corps étant simplement sujet à l'action des lois physico-chimiques, au même titre que tout autre corps de provenance organique mais qui n'est le sujet d'aucune sorte d'évolution.

En troisième lieu se présentent les agrégats inorganiques, et d'abord ceux qui sont facilement décomposables, ou volatils, ou très fusibles ; puis viennent les plus solides et les plus fortement agglomérés. Ils doivent tous, de façon ou d'autre, finir par la diffusion gazeuse, et arriver, quoique plus tard, à cet état, Tétat de Y imperceptible^ que les composés organiques atteignent plus promptement. La distinction que fait M. S. entre les corps organiques et inorganiques est insignifiante en l'état actuel des connaissances chimiques. Il n'y a qu'un organisme proprement dit, c'est-à-dire un corps caractérisé par une évolution particulière, avec des propriétés en plus de celles qui sont chimiquement définies, qu'on puisse et doive aujourd'hui distinguer des autres corps ; et c'est en cela seulement qu'on le distingue. Hais ces derniers sont tous également du domaine d'une science qui ne s'occupe pas de la vie. Leur état solide, ou liquide ou gazeux est variable, comme on sait, selon leur nature, sous les mêmes conditions générales. Les solides peuvent, pour certains d'entre eux, traverser sans changer des périodes géologiques entières. M. S. le remarque lui-même, et, par conséquent, ce qu'il dit de leur tendance à la diffusion n'est ni plus ni moins vrai que ce qu'il pourrait dire de la tendance des gaz à la solidification, selon qu'on ferait telle ou telle hypothèse sur la marche des températures et les futures révolutions du globe.

Cette partie de l'analyse de la c loi de dissolution > n'a donc aucun fondement; ou du moins il faut la confondre avec la partie qui suit, qui nous ramène à Thypothèse cosmique de Vintégration du soleil, laquelle ne peut se faire qu'à travers une suite de dissolutions.

Selon cette hypothèse, la terre et successivement chacune des planètes doivent, par l'effet des résistances du milieu éthéré, tomber sur le soleil et voir leurs mouvements de masses dispersés en mouvements moléculaires. Il est vrai, observe l'auteur, que l'intégration du système total de l'univers doit être retardée par chacun des événements, qui ne concourent à l'intégration finale qu'en produisant; tout au contraire, à chaque fois, d'énormes dispersions de mouvement. Mais comme les forces moléculaires déployées dans ces rencontres sont ensuite vouées à la déperdition par l'effet des rayonnements de lumière et de chaleur dans l'espace infini, il faut que tout se termine à c l'intégration totale de la masse, au moment où l'excès de mouvement qu'elle contient aura été radié >. Cette vue, appliquée à des systèmes astronomiques différents du nôtre, mais semblables, ou dans des conditions pareilles, nous conduit à c contempler comnae le dernier terme des choses un espace interminable occupé çà et là par des soleils éteints destinés à rester sans changement ultérieur à jamais » (§ 177-182).

A^ant de chercher, avec l'auteur, si nous devons nous arrêter là ou faire un pas de plus dans l'histoire de la dissolution; nous avons à nous demander si nous avions le droit d'arriver jusque-là. Hais on a déjà vu que non. La théorie des équilibres mobiles nous a mis tout à l'heure en face du même résultat, c'est-à-dire de l'extinction du soleil après l'absorption de toutes les masses planétaires dans sa masse. Ici, où la même vue s'étend plus clairement à tous les systèmes que nous pouvons supposer du même genre que le nôtre, la conclusion de l'auteur devient encore plus évidemment illégitime. Son hypothèse met, en quelque sorte, en regard les uns des autres, dans l'espace, tous ces astres dont il prévoit le décès, avec l'interminable temps nécessaire pour les acheminer à la mort. Il sait qu'ils sont tous, très probablement, comme l'est certainement notre soleil, animés de mouvements de translation. Il n'ignore pas que le fait de ces derniers mouvements implique des relations et actions mutuelles futures (si ce n'est actuelles) pour ces corps qui ne peuvent se mouvoir, sans diminuer, ici ou là, leurs distances. Il n'a enfin aucune raison de penser qu'il faut moins de temps pour amener un système à ce qu'il nomme son intégration (singulièrement hypothétique elle-même, puisqu'elle suppose connues toutes les actions internes susceptibles de s'y développer avant que les révolutions des planètes soient arrêtées, et leur chute sur l'astre central déterminée par la résistance du milieu) que pour amener, entre ce

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système et un système voisin, une approche capable de modifier pour tous deux le cours des phénomènes et de remettre en question toutes nos inférences. Malgré tout, M. S. raisonne sur cet état de choses astronomique, où rindéflni se montre et se prolonge partout pour s'opposer à nos conclusions, comme sll lui était donné de séparer de l'ensemble des phénomènes, sans borne à nous connue, inmtégrables^ un certain monde défini, abstraction faite des actions qui peuvent s'exercer sur lui du dehors, en d'autres termes, des mouvements qui peuvent le mettre en communication avec ce dehors arbitrairement séparé. 11 sait pourtant qu'une telle abstraction ne lui est pas permise. Au point où nous en sommes, il la fait servir, dans l'histoire de la dissolution^ à se procurer une collection de soleils morts, disséminés dans l'espace, sans s'occuper des actions mutuelles qu'on peut imaginer qui leur rendraient la vie, — ou plutôt qui les auraient empêchés de la perdre. C'est de là qu'il part maintenant pour pousser plus loin la dissolution ; et comment cela? en ramenant dans son analyse les mouvements mêmes qu'il aurait mieux valu commencer par n'en pas éliminer. Il s'avise qu'il y a des mouvements de translation des étoiles; qu'en supposant la loi de la gravitation étendue aux relations mutuelles des étoiles, elles doivent se rapprocher par les effets de résistance des milieux et s'intégrer dans une masse commune, ainsi que l'ont déjà fait des planètes en rejoignant leurs soleils respectifs; qu'enfin leurs rencontres donnent lieu à d'énormes diflusions de mouvement qui les réduisent, bien loin de ce qui serait une intégration proprement dite, à Yélat nébuleux. Mais serons-nous plus avancés, maintenant que nous avons affaire aux étoiles, que nous ne l'étions en bornant nos spéculations à un soleil unique ? Il faut citer le passage décisif où M. S. s'efforce de trouver une fin pour des phénomènes produits par des corps à la multiplication et aux actions desquels il ne peut assigner aucun terme dans l'espace :

« La matière diffuse produite par de tels conflits doit former un milieu résistant, occupant la région centrale du groupe dont les membres le traversent de temps à autre en décrivant leurs orbites... Chaque nouvelle collision, en augmentant ce milieu résistant et causant de plus grandes pertes de vitesse, doit contribuer à empêcher l'établissement de l'équilibre qui autrement arriverait, et conspire de la sorte à amener de plus fréquentes collisions. Et la matière nébuleuse amsi formée, enveloppant bientôt tout le groupe et raccourcissant de plus en plus les orbites des masses en mouvement, provoque leur intégration de plus en plus active et leur désintégration, par réaction, jusqu'à ce qu'elles soient dissipées, v M. S. répète donc sur un système de soleils la même opération imaginaire que sur un système de planètes, oubliant toujours que l'existence

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des mouvements de translation et l'immensité des temps que réclament les intégrations successives avec lesquelles il joue si librement lui défendent de raisonner comme sur un monde circonscrit, soustrait à toutes relations externes. Ici, toutefois, il sent la difficulté et voudrait s'en afiTranchir : c Si ce procès, continue-t-il, se complète d'une manière indépendante en différentes parties de notre système sidéral; ou s*il se complète seulement par l'agrégation de toute la matière de ce système ; ou si, ce qui ne parait pas invraisemblable, les intégrations et désintégrations locales, ont leur cours pendant que l'intégration générale poursuit le sien, ce sont des questions qui n'ont pas besoin d'être discutées. La conclusion à tirer dans tous les cas est que l'intégration doit se continuer jusqu'à ce que les conditions qui amènent la désintégration soient atteintes; et il s'ensuit alors une diffusion qui détruit la concentration précédente > (§ 182). Ge passage manque déjà de clarté, pour moi du moins, mais les pages qui la suivent renferment des explications si incohérentes et si obscures que je ne puis, après les avoir plusieurs fois relues, les comprendre assez pour en donner ici le résumé. Je ne saurais y voir ni comment il entend avoir le droit de considérer certain système sidéral, dont nous ferions partie, comme s'intégrant et se diffusant indépendamment des autres systèmes sidéraux (c'est l'hypothèse de la multiplicité des mondes) alors que la loi de la gravitation, qu'il tient pour universelle, et la donnée non moins probable et universelle des mouvements de translation des centres de gravité des systèmes favorisent plutôt l'inférence de Tunité et de la solidarité indéfiniment prolongées et développées avec la marche du temps, de système en système, à travers l'espace. Ou, supposé qu'il ne s'attribue pas ce droit, et il me parait, en effet, ne pas se l'attribuer, je ne saurais voir d'où il peut tirer une probabilité appréciable pour qu'un système, petit ou grand, ou solaire ou stellaire, soit soustrait à toute intervention de forces externes pendant le temps incalculable qu'exige la série des concentrations déduites exclusivement de la résistance des milieux et de la théorie mécanique de la chaleur. Si des forces externes doivent entrer progressivement en jeu à mesure du déplacement du centre de gravité du système dont nous faisons partie, par rapport à d'autres corps célestes, comme nous ignorons quelles sont ces forces et quels changements elles peuvent amener dans les astres de notre groupe, toute conjecture sur l'avenir physique de notre monde est gratuite.

Le seul doute que M. S. conçoive^ à la pensée de l'indéflnité des phénomènes pour notre connaissance, porte non sur la possibilité de conclure scientifiquement à la fin propre d'un monde particulier, mais sur l'alternative entre une fin par le retour à l'état nébuleux, qui lui-même sera Torigine d'une nouvelle évolution, et la fin encore plus avancée du repos

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absolu et de la mort, selon qu'il suppose ce monde libre et consenrant la somme de ses forces vives intacte, sans augmentation ni diminution provenant de sa relation avec d'autres systèmes sidéraux, s'il y en a, ou qu'il le suppose exposé à un rayonnement capable de dissiper à la longue toas ses mouvements, c Gomme nous n'avons de preuve ni de Texistence ni de la non existence de systèmes sidéraux dans l'espace au loin prolongé {throaghout remote ipace), et qu'alors même que nous posséderions une telle preuve, aucune conclusion légitime ne pourrait se tirer de prémisses dont un élément (l'espace illimité) est inconcevable, nous devons rester à jamais sans réponse à cette question transcendante » (§ 182).

Il est incompréhensible que l'auteur qui a'exprime ainsi» ajoute aussitôt après :

c Mais en nous bornant à la question prochaine qui n'est pas nécessairement insoluble, nous trouvons des raisons de penser (we ftnd rea$ùn for thinking) qu'après l'accomplissement de ces différentes équilibrations qui conduisentà une fin toutes les formes de révolution dont nous nous sommes occupés, il se poursuit une équilibration d'une espèce bien plus vaste. Quand l'intégration partout en progrès dans notre système solaire aura atteint son plus haut période, il restera à effectuer l'intégration immensurablement plus grande de notre système solaire avec d'autres semblables systèmes. Alors devra reparaître en mouvements moléculaires ce qui s'est perdu en mouvements de masses ; et la transformation inévitable de ce mouvement de masses en mouvement moléculaire ne peut avoir lieu sans réduire les masses à la forme nébuleuse. »

La question procAame {proximate question) que définit là M. S. est en réalité une question ultérieuret puisqu'elle porte sur l'intégration du système solaire avec un système plus vaste, et que, par conséquent, elle suppose antérieurement accomplie l'intégration du système solaire lui-même. I n'a donc pas réfléchi que, selon ce qu'il vient de nous dire, il ne peut pas savoir, il ne peut pas avoir une rcuson de penser que le système solaire se mettra à s'intégrer avec une autre étoile au lieu de se trouver dans une condition à ne recevoir nulle action sensible, nulle quantité de mouvement du dehors, et d'arriver dès lors au « repos absolu », par suite de son rayonnement dans l'espace. La même objection étant applicable à l'issue de chaque système qui, intégré lui-même, se présente à intégrer avec un suivant, il est manifeste que nous n'avons aucun moyen de conclure à l'état nébuleux comme aboutissement général de la Matière indestructible et de la Force persistante de M. S. à la fin de leur évolution. Tout ce que nous pouvons, c'est, nous renfermant dans les limites dn systèmeplanétaire, d'envisager une possibilité extrêmement reculée de chute des planètes sur le soleil, et d'universelle combustion ; en quoi notre spéculation ne nous

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porte pas plas loin qu'âne simple hypothèse astronomique en réalité fort peu instructive.

Voici maintenant les derniers mots de ce chapitre de la dissolution qui voudrait mais ne peut conclure à la reprise de Vévolution de Tunivers dissous :

c Nous sommes ainsi amenés à la conclusion, que le procès entier des choses, tel qu'il se déroule dans Tagrégat de l'univers visible est analogue au procès entier des choses tel qu'il se déroule dans les plus petits agrégats

« Gomme le mouvement est, ainsi que la matière, en quantité fixe, il semblerait que le changement de distribution de la matière, effectué par le mouvement, arrivant, quelle que soitjia direction suivie, À une limite, rindestructibilité du mouvement nécessite par là même une distribution inverse. Evidemment, les forces universellement coexistantes d'attraction et de répulsion, qui, nous l'avons vu, nécessitent le rhythme dans tous les petits changements au sein de l'univers, le nécessitent aussi dans la totalité de ses changements, *- produisent tantôt une immensurable période durant laquelle les forces attractives prédominantes causent une concentration universelle, et tantôt une immensurable période durant laquelle les forces répulsives prédominantes causent une diffusion universelle, — ères alternantes d'évolution et de dissolution. Et ainsi est suggérée la conception d'un passé durant lequel il y a eu des évolutions successives analogues à celle qui suit actuellement son cours, et d'un avenir durant lequel d'autres pareilles évolutions successives peuvent continuer de se produire, toujours les mômes en principe, mais qui ne seront jamais les mêmes quant au résultat concret (§ 183). d

M. S. me semble manquer à la plus simple règle du déterminisme, qui cependant est pour lui un dogme, en affirmant, et qu'en peut-il savoir? que des évolutions, toutes parties du même poilit, du même état de la matière, et d'une même force invariable pour l'agiter et traverser la suite de ses propres transformations nécessaires, ne pourront avoir à chaque fois que des issues matériellement différentes (never the same m concrète resuit). La raison, qu'il aurait bien dû nous indiquer, n'aurait pas laissé d'être curieuse. Toutefois, ce n'est pas ici ce qui nous intéresse ; nous n'avons pas à le suivre jusque-là. 11 ne lui a point été possible de nous prouver, en mettant des hypothèses astronomiques en œuvre, qu'il existât pour la région de l'univers que nous occupons, soit bornée au système solaire» soit étendue à un système plus vaste, une limite de tous les mouvements, une limite destinée à être infailliblement atteinte en tenant compte de toutes les possibilités de la série des phénomènes, et caractérisée par Tétat diffus d'une matière homogène exclusivement animée de mouvements de Tordre moléculaires. S'il n'a pu démontrer la nébuleuse de l'avenir, non

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