HYPNOTISME ET PÉDAGOGIE
Dans une brochure récente (De la Suggestion envisagée au point de vue pédagogique), le docteur E. Bérillon, directeur de la Revue de tHypno-» tismey reprend et c^sume la discussion qu'il soulevait récemment à Nancy, au Congrès de l'Association française pour Tavancement des sciences, en proposant l'application de l'hypnotisme à la pédagogie.
Cette proposition sinon singulière, au moins inattendue, a trouvé dans la presse un certain nombre de défenseurs et parait avoir été acceptée par les spécialistes qui forment l'école connue désormais dans le monde savant sous le nom d'École de Nancy. Grâce aux théories et aux travaux du professeur Bernheim, qu'il a d'ailleurs exposés dans un livre très remarqué, aux patientes recherches du docteur liébeault, bien antérieures aux célèbres expériences de Charcot, grâce enfin aux intéressantes et très curieuses publications de M. Liégeois, que l'Institut a jugées dignes d'être longuement discutées, l'École de Nancy s'est fait une place à part et fort honorable à côté de l'École de la Salpétrière. Les savants lorrains donnent là un bon exemple et fort méritoire que suivent trop rarement les spécialistes de province. Ainsi entendue la décentralisation est éminemment profitable à la science. Sans doute l'Ëcole de Nancy n'a conquis que récemment la renommée dont elle peut, à juste titre, se montrer fière. Il a fallu que les nombreuses et retentissantes expériences de Charcot et de ses disciples appelassent l'attention du monde savant sur les faits hypnotiques et en établissent l'incontestable réalité pour que l'on appréciât à leur valeur les travaux des spécialistes nancéens. Maintenant, ils ont le renom et l'autorité, juste récompense de leur esprit d'initiative et de leur persévérance.
Dès lors, leur adhésion à la thèse soutenue par le docteur Bérillon, lui donne une telle importance qu'il convient, ce semble, de l'exposer et del'examiner attentivement.
Le docteur B. part de ce principe adopté par le professeur Bemheim : Tous les enfants sont suggestibles, c'est-à-dire susceptibles d'être soumis à la suggestion hypnotique. Il suffit de leur fermer les yeux pendant quelques instants pour les endormir. Bien plus, la suggestion agit même sur l'enfant à l'état de veille. Ces auto-suggestions sont le résultat de l'imitation. L'enfance surtout y est prédisposée; dès lors c'est un devoir pour l'éducateur de tirer parti de cette suggestibilité. Pourquoi n'appliquerait- on pas l'hypnotisme sous la direction d'un médecin compétent, aux enfants vicieux dont on désespère ? Les faits étabUssent qu'on^ peut ainsi corn-
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ger les mauvais « instincts et ramener au bien des esprits qui s'en seraient écartés infailliblement ». Par la suggestion hypnotiqae, le docteor Voisin, de la Salpètrière, a fait d'une voleuse, brutale, malpropre et incorrigible, une infirmière irréprochable. Le docteur Liébeault, de Nancy, suggère à un jeune homme, qui avait toujours été le dernier de sa classe, de travailler avec ardeur : en six semaines, l'hypnotisé obtient deux fois la première place. Le même opérateur soumet à de fréquentes suggestions un idiot jusqu'alors illettré : au bout de deux mois» il connaissait l'alphabet; en outre, il avait appris les quatre règles de l'arithmétique. Par un procédé semblable, le docteur Dumont, de Nancy, a, lui aussi, ramené au bien des enfants vicieux.
Ainsi la sagesse populaire a deux fois raison : ce n'est plus seulement la fortune, mais la vertu et le bonheur qui viennent en dormant. Aux somnambules les mains pleines ! Il faut croire aussi que les hypnotisants sont des maîtres en Tart de persuader les meilleurs esprits, car ils ont presque converti à leur idée M. Félix Hément qui écrivait, après les avoir entendus discuter dans la section dont il était l'éloquent et spirituel président : « Il m'a paru qu'on pouvait utiliser le sommeil hypnotique en édac cation, non d'une manière générale, mais dans certains cas, envers des c enfants rebelles à l'enseignement, à la discipline, à l'influence des c bons exemples qui sont, en un mot, des difformités morales qu'il faut « traiter... Il s'agit seulement de s'en servir en certains casheureusec ment exceptionnels pour réformer des natures viciées : c'est de Torthoc pédie morale... La mère n'use-t-elle pas, sans le savoir, de proff cédés semblables lorsqu'elle caresse son enfant, qu^elle l'endort c au moyen d'un chant monotone. L'orateur, prédicateur, conférencier c ou professeur ne charme-t-il pas ou ne magnétise-t-il pas son audit toire? (1) ».
Avant toute discussion, précisons le point d'où nous entendons partir: et ce n'est point là précaution inutile, car le docteur B. ne parait pas s'exprimer avec toute }a clarté désirable.Qu'entend-il, en effet, par enfant vicieux ? Est-ce un sujet malade ou méchant ? La distinction qui est capitale veut être faite, et l'auteur de la brochure l'a malheureusement omise. On nous cite tantôt un idiot et tantôt un paresseux, sans avoir Tair de se rendre compte de l'extrême différence qui sépare les deux cas. Pourtant, tout )e débat est là : si l'enfant est malade, il ne s'agit pas de l'éduquer, mais de le soigner et le recours à l'hypnotisme est un moyen thérapeutique. La pédagogie n'a rien à faire ici. Au contraire, s'il est vicieux, alors en effet on soulève une question pédagogique quand onpro*
(1) Le National^ numéro du S4 août 4886.
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pose de corriger son caractère en usant de suggestions hypnotiques, mais encore faut-il s'entendre avec soi-même et se faire entendre. Quand on soulève une question aussi délicate, il importe de savoir nettement d*où Ton part et où Ton va : dès Tabord on sent que le docteur B., en se risquant sur le terrain de la pédagogie, s'aventure, un peu à la légère, en pays étranger.
Donc, ou bien les enfants qu*on veut hypnotiser sont atteints d'une tare physique (idiotisme,gatisme, etc.), et alors ils sont, au sens littéral du mot, des malades; ou bien ils ont un mauvais caractère, ils sontparesseux, incapables de la moindre attention (paresse, méchanceté, cupidité; etc.), et leurs défauts ne relèvent que du moral, comme on dit : ils sont, à proprement parlée des enfants vicieux. Or, dans le premier cas, ce n'est pas une question pédagogique, mais une question médicale qu'on soulève : à des malades, en effet, il faut un médecin et non un instituteur
Maintenant, que le médecin, pour guérir le mal qu'il constate, emploie sous sa responsabilité, les procédés qu'il croit le^ meilleurs, que pour soigner ee malade il ait ou non recours à l'hypnotisme, nous n'avons pas voix au chapitre pour critiquer sa conduite. Passons au second cas : le problème est changé du tout au tout. Nous ne sommes plus en face d'un mal physique, mais d'un mal moral, d'un vice de TéLme. Cette fois, pour le connaître et le combattre il faut un psychologue, un éducateur, et c'est un hypnotiseur qui se présente. Nous ne contestons ici ni son savoir ni son zèle, peut-être inconsidéré; toutefois, avant de lui livrer l'ftme pervertie sans doute, mais toujours sacrée de l'enfant, nous avons le devoir étroit d'examiner s'il est moral et utile d'appliquer à l'éducation de la personne humaine les procédés qu'on emploie pour réparer la machine vivante.
Il est fort heureux que l'étude des sciences morales attire de plus en plus les savants : ils nous préparent, dit-on, une psychologie définitive. En attendant, quelques-uns, et non des moins hardis, paraissent croire que pour bien connaître les sciences psychologiques il suffit de ne les avoir jamais étudiées. Le métaphysicien leur semble ridicule quand il discute une théorie scientifique : au contraire; un médecin a toujours la compé* tence nécessaire pour résoudre les questions philosophiques : c'est une gfAce d'état. On parait néanmoins pousser la candeur un peu loin quand on entend confondre la pathologie et la pédagogie.
Vous demandez qu*oa vous laisse hypnotiser cet enfant, savez-vous même ce que vous allez faire? Connaissez-vous la genèse des phénomènes que vous produisez, ou en êtes-vous encore à ce point d'ignorance quç vous guérissez les maux présents^ passés, futurs, — à l'instar de Fontanarosc, — sans savoir comment? On propose de soumettre l'enfant au som-
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nieil hypnotique et on ne sait pas à quoi on le soumet : la léforaie semble on pea prématarée.
Si on n'est point d'accord sor la natore des phénomènes qui précèdent et accompagnent l'hypnose, on connaît mieux, il est vrai, lesconséqueoees entraînées par la pratique du somnambulisme provoqué. Un enfiuit plusieurs fois hypnotisé par le même opérateur ne peut plus écluq>per à son Influence : il est presque devenu sa chose, et si l'opérateur est ou devient un malhonnête homme, voilà un enfant perdu. — On saisira eton punira le coupable. — Mais d'abord il faudra le trouver, et ensuite, en quoi le châtiment infligé réparera-t il le mal commis? D'autre part ce n'est ni en une séance, ni même en deux qu'on fera du petit incorrigible [un enfant modèle : il faudra le soumettre, — et le docteur B. en convient, — à un ratratnement assez long et très périlleux. Nous avons vu un enfant traité de la sorte ; il avait perdu beaucoup de son énergie native ; sa mémoire était affaiblie. Apathique et comme stupéfié, il ne retrouvait quelque énergie que s'il craignait la venue ou l'approche du magnétiseur. Il vivait ainsi dans une perpétuelle anxiété. Dès lors, n'est-on pas autorisée craindre que l'emploi fréquent de rh3rpnotisme ne produise chez les enfants de graves accidents? Les plus habiles magnétiseurs reconnaissent qu'ils ont dû, fort souvent, interrompre une expérience tant l'effet produit sur le malade les effrayait. La réforme qu'on préconise serait denc plus que prématurée, elle serait souverainement imprudente.
Supposons pourtant ces deux objections réfutées, une difficulté capitale n'en subsiste pas moins : proposer l'emploi deThypnotisme en pédagogie, c'est confondre l'éducation et le dressage. En effet, qu'entend-on par éduquer, sinon appeler au jour les facultés en puissance, en un mot accoucher l'esprit, comme disait Socrate. Mais pour atteindre ce résultat, il faut que chaque effort accompli par l'enfant reste conscient et libre, que le travail soit fait par lui et non sans ou contre lui. L'œuvre du maître consiste à faire donner au moi de l'enfant tout ce qu'il peut produire et non pas à lui enlever sa perbonnalité pour lui imposer bon gré mal gré une volonté étrangère, celle de l'éducateur. Élever un enfant, c'est développer son individualité et non l'absorber et l'annihiler : voilà comment nous comprenons c l'orthopédie morale » .
Si, au contraire, vousendormez votre sujet, vous leréduisez à cet état d'inertie physique et morale où il n'est plus qu'un automate aux mains de l'opérateur. « Un des caractères du sommeil hypnotique, déclare le docc teur B., c'est l'automatisme dans lequel se trouve l'individu endormi. « Par suite de l'inertie passagère de sa volonté, il subit toutes les impol- » sions qu'on lui donne, t Si vous lui imposez alors, par une suggestion inéluctable, telle ou telle volition, comment pouvez- vous soutenir que
— Hais, nous Iji en avons substitué une autre — qui est bonne. — D'abord on n'a pas le droit de cban^r la volonté d'autrui, on doit la respecter : ensuite, c'est justement cette substitution ou plutAt ce rapt moral que nous ne pouvons admettre : au lieu de rendre l'enfant autre, il faut le laisser lui-même : l'bypnotisme a fait de cet enfant un aliéné dans toute la force étymologique du terme.Ge n'est pas sa yolonté, mais la vôtre, — par l'intermédiaire du système nerveux deTenfant, — qui le dirige dansses actes, et avec cette circonstance aggravante qu'il ne peut même point espérer l'affranchissement. II n'y a plus de choix possible, donc plus de volonté; plus d'hésitation et d'erreur, donc plus de raison chez ce petit automate à face humaine, tombé au-dessous des animaux dont l'instinct est du moins en partie perfectible. ,
— Pourtant éduquer c'est redresser et cultiver l'intelligence, développer ou contenir la volonté, suivant les circonstances, mettre, comme on l'a dit en comparant finement l'art du jardinier et celui du pédagogue, • mettre les âmes en espalier > : l'instituteur devra donc punir, corriger en un mot, violenter parfois la personnalité de l'enfant — Pas du tout : celte influence nécessaire et bienfaisante de l'éducateur sur l'élève, n'a rien de commun avec la puissance fatale et abêtissante du magnétiseur sur son sujet. L'une est acceptée librement, l'autre subie fatalement : celle-ci suscite, celle-là détruit l'effort individuel. Dans le premier cas, on propose à l'enfant — qui demeure conscient et maître de céder ou de résister aux conseils qu'on lui donne— telle ou telle manière d'agir; dans le second, elle lui est imposée. Il est agi : on le traite en béte de somme. — Mais ce gamin paresseux et indocile est maintenant capable d'attention et de volonté. — Vous êtes dupes des apparences : qu'est-ce qu'une volonté aveugle et passive?Et par quelle étotmante métamorphose pourrezvous faire sortir de l'inertie l'action, et de la fatalité la liberté ? Vous êtes incapable de remuer le bras : on y attache, pendant votre sommeil, on mécanisme ingénieux qui lui imprime des mouvements. Sans doute, quand on ignore le jeu et la présence de l'appareil, onpeat croire, en s'en tenant aux apparences, que c'est vous qui remuez le bras, — en réalité vous êtes paralysé. De mémel'hypaotisésemble, en apparence, capable d'efforts personnels, puisqu'il est devenu — an cas où l'expérience réussisse — attentif et laborieux^; en réalité, il n'a ni l'initiative ni la responsabilité, ni la conscience éclairée de ses actes. Il est le jouet inconscient du plus compliqué et du plus paissant des appareils, — le système nerveux, — que l'opérateur a remonté et disposé & sa
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On dira peut-être qae si nous respectons Tindividualité de cette enfant incorrigible, il restera rebelle à tout enseignement : cet adolescent incorrigible va devenir un homme dangereux. Faut-il, pourlapiusgrande gloire des métaphysiciens défenseurs du libre arbitre et de la morale de Kant, laisser la société exposée aux attaques de ce futur criminel, quand on a, par devers soi, le moyen aussi sûr que simple d'en faire nn homme utile? — Quelles étranges prémisses I Gonnatt-on avec certitude la conduite future de cet enfant? Il est incorrigible aujourd'hui, qui sait s'il le sera encore demain, et de quel droit dispose-t-on ainsi de l'avenir? — Admettonspo urtant que ce jeune homme doive être plus tard un criminel : mais sans la liberté de mal Caire, il n'y a plus de liberté du tout,— le libre arbitre étant essentiellement le pouvoir de choisir entre le bien et le mal. Et à votre petit hypnotisé forcé par la tyrannie de la suggestion à subir une discipline— mais qui n'a plus aucun des caractères de la personnalité humaine,— je préfère encore ce petit ^voleur qui, après avoir expié sa faute^ pourra se corriger, car il est resté une personne morale. En définitive un homme, même vicieux, vaut toujours plus qu'un chien savant — fùtril le plus docUe et le plus hypnotisé des chiens.
Nous supposons toutefois, — et la supposition ne choquera pas les savants nancéens,— qu'on admet l'autonomie de la volonté et le caractère absolu du devoir. Par contre, si on ne vise qu'aux résultats matériels, qu'à la protection extérieure de la société en faisant bon marché de la moralité ; si Ton est à la fois déterministe et utilitaire, alors on n'a pas à se préoccuper, comme nous le faisons, de la personnalité humaine. U moral n'est plus qu'un aspect du physique : c'est une manière de penser qui compte de nombreux partisans, et l'emploi de l'hypnotisme en pédagogie leur paraîtra légitime. Pourquoi ne pas appliquer le même traitement aux fonctions psychiques qu'aux fonctions physiologiques? Alors le docteur B. voit-il bien nettement où il va ? Sa thèse postule le pur matérialisme : dès qu'on n'entend admettre ni esprit ni liberté, ni devoir catégorique, on peut traiter la pensée comme un simple mécanisme, ne viser dans la pratique qu'aux résultats utiles, imposés par la contrainte, en un mot remplacer la morale par l'hygiène, et l'éducation par le dressage.
Or,— à ce que nous croyons,— l'École de Nancy, n'accepterait ni ces principes ni ces conséquences ; le docteur B. lui-même— qui nous parait avoir plus d'ardeur que de compétence philosophique,— n'a pas l'air de se douter que sa théorie est absolument incompatible avec la morale kantienne. Peut-être ne la connalt-il pas très bien,— ce qui d'ailleurs ne Tempêche point de soutenir une proposition qui suppose détruites les bases fondamentales de l'éthique. Or il en est de la morale comme de la géo-
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métrie qui sont toutes deux des sciences déductives : si vous en niez directement on non les principes propres, il n'y a plus de démonstration, partant plus de science possible.
Mais nous ne voulons pas lui reprocher davantage Tinsuffisance de sa brochure, au point de vue expérimental, — car on n*y trouve et très rapidement décrite qu'une seule observation faite sur un enfant, — ainsi que la confusion d'idées dont elle témoigne au point de vue philosophique : nous tenons compte de la candeur très sincère et des bonnes intentions qui animent l'auteur. Nous regrettons pourtant qu'on nous oblige à répéter un siècle après Kant, qu'une action suggérée, c'est-à-direimposée, peut être légale, mais non pas morale : entre la contrainte et la bonne volonté, il y a antinomie absolue. Supprimez cette dernière, vous supprimez la moralité.
I^s partisans de la pédagogie hypnotique ne nous formeraient pas sans doute des enfants immoraux ; mais ils nous prépareraient une génération d'hommes amoraux, et pour donner un nom à de pareils êtres, il faudrait réunir un congrès de tératologistes.
Gomment admettre, en effet, que si on m'a suggéré le désir de travailler, si l'on m'a contraint à écouler mon maître, j'aie quelque mérite à subir l'impulsion irrésistible et inconsciente qu'on m'a donnée à mon insu? Autant dire que la barre de fer est digne d'éloges pour la docilité avec laquelle, sous l'influence du courant électrique, elle se transforme en aimant Sans doute le sujet ne sent pas au réveil l'influence qui asservit sa volonté : il peut s'imaginer qu'il fait ce qu'il veut. Mais en lui im posant, par une opération physiologique, l'idée fixe, j'allais écrire l'hallucination du travail — et non pas l'attention, effort personnel et réfléchi, — on ne lui a laissé qu'un fantôme de volonté. Il subit la pire de toutes les servitudes — celle qu'on ne sent plus, et la conduite de cet enfant échappe désormais à toute qualiflcation morale. Le vice, si profond qu'il soit, laisse . encore un peu d'humanité dans l'homme : les enfants vicieux, corrigés par l'hypnotisme, seraient en effet radicalement transformés. Le vice serait détruit et l'enfant aussi : on nons rendrait des petits singes. Aussi eston, ce semble, en droit de trouver ce traitement un peu violent et le remède plus dangereux que le mal.
Que chacun reste donc sur son domaine, que messieurs les hypnotisants soignent et guérissent les malades, mais qu'ils laissent aux pédagogues le soin d'élever les enfants. Leur place est à l'hôpital et non à l'école : il y ont rendu, dit-on, et sont appelés à y rendre de précieux services. Déplus, la conviction qui les anime et les beaux travaux qu'ils ont dès maintenant menés à bien, leur assurent à bon droit l'estime ainsi que la reconnaissance de tous. Mais les proeédés qu'il convient peut-être
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d'employer pour régler les mouyements nerveux de la machiae animale ne peayent servir à Féducation de l'àme consciente, raisonnable et libre.
CeBÏ par une série continue d'efforts personnels et réfléchis queTiDdividu s'élève à la dignité de personne humaine, et Tœuvre du pédadogae, œuvre délicate et capitale entre toutes, consiste à guider, non à paralyser la volonté, à éveiller, non À endormir l'intelligence. U évite même de trop discourir pour ne pas dogmatiser : au lieu déparier, il interroge au lieu d'imposer, il sollicite l'attention. Pas n'est besoin d'hypnotisme pourmenerlesintelligencesàla lumière du vrai et les volontés à la pratique du bien : pour éduquer uneàme, il fautavoir de Tàme. On doit ensuite se connaître soi-même, selon le précepte de Socrate, ce prince des pédagogues.
Allez alors vers l'enfant en l'interrogeant avec habileté, en lui inspirant le respect par la sincérité de vos convictions et la dignité de votre caractère, et surtout en lui ouvrant votre cœur.Aimez-le pour qu'il vous aime, et cette affection mutuelle] fera tomber les derniers obstacles qui pouvaient compromettre le succès de votre tâche. Voilà pourquoi Socrate voulait qu'à l'art d'interroger, ^-ce premier et indispensable degré de la dialectique— se joignit, chez l'éducateur, le sentiment de l'amour, seul capable d'établir l'harmonie complète entre deux âmes en élevant par une libre et insensible attraction la plus humble au niveau de la plus haut»ce qui marque l'œuvre accomplie de l'éducation. Et quand on demandait à cet incomparable pédadogue par quel secret artifice il enchantait ses disciples et les retenait tous dans le bien : c Je ne sais rien, répondait-it en souriant, je ne connais qu'une petite science, — la science de l'amour. »
EuGÂNB Blum.