L'AME DU NOUVEAU-NÉ
Les pages qu'on va lire sont extraites d'une série de leçons faites à la Faculté des lettres de Montpellier pendant l'année 1883. On leur a gardé le caractère exotérique; on a élagué la plupart des hors-d'œuvre, qui, s'ils reposent la personne fatiguée d'écouter et de suivre, désorientent gônéraleiAent le lecteur attentif. On a émondé, mais sans corriger ni refaire : une leçon n'est pas un article. En outre, les problèmes abordés sont plutôt développés que résolus. Nous sommes resté systématiquement à la surface des choses, cherchant à bien nous souvenir, à serrer de près les textes fournis par la mémoire et à les commenter le plus exactement possible. Nous avons observé, exposé en dehors de toute doctrine préconçue. A peine sommes-nous sorti du domaine de cette psychologie descriptive, presque rudimentaire, à laquelle il serait imprudent de s'en tenir, mats
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par laquelle il serait impossible de ne pas commencer. Bref , nous en sommes resté « aux points de départs », à ce que l'on appelait dans l'école éclectique, assez inexactement d'ailleurs, les données premières du sens commun. La psychologie de l'enfant est encore assez mal connue. Elle se fait cependant, et nous espérons que M. Preyer, dont le livre est surle point de paraître, s'il n'a paru déjà, aura réuni d'assez nombreux documents pour doter la psychologie d'un nouveau chapitre. En attendant, voici le résultat d'observations, évoquées par notre mémoire, suivies des inductions qu'elles nous semblent autoriser (1).
L'enfant nouveau-né a-t-il une âme? A l'époque où Ton jugeait opportun de se demander si la femme en a une, la question avait son intérêt Aujourd'hui, elle est passée de mode, ou du moins la manière dont elle doit se poser et dont elle peut se résoudre a subi de sérieux changements.
L'enfant a-t-il une âme ? Si l'on définit Fàme de la seule façon qui se puisse comprendre, si l'on veut que tout être capable de se mouvoir spontanément soit doté d'une âme ; en un mot, si i être doté d'une âme » ou « être capable de mouvement spontané », sont une seule et même chose, le problème se laisse aisément résoudre. Partout où il y a de la vie, il y a de l'âme et les phénomènes de conscience se manifestent en même temps que les phénomènes vitaux. Traduit littéralement, ou plutôt exprimé à l'aide d'une périphrase, le mot âme signifie : principe d'animation, donc de mouvement. Encore une fois, dire d'un être qu'il est animé, ou dire qu'il a une âme, cela ne diffère point.
Les philosophes de l'antiquité, de la plus haute antiquité, ont prétendu que le monde avait une âme, parce que tout dans le monde est emporté dans un mouvement sans trêve, et qu'il faut à ce mouvement une cause. Le monde avait une âme, et les hommes et les bêtes, et aussi les choses. L*âme des choses nous semble aujourd'hui très incertaine, depuis que Ton sait ou que l'on croit savoir que la matière est inerte. L'âme des bêtes, rame des hommes, l'âme du monde, tous ces mots, en revanche, ont leur raison d'être, puisque l'âme est contemporaine de la vie. L'enfant *a une âme : tenons donc ceci, je ne dis pas pour accordé mais pour très certain.
Cette âme donne-telle des signes de sa présence ? quand et comment les donne-t-elle? Que peut-on savoir de cette âme alors qu'elle commence à « s'essayer d'être » ?
(1) L'auditoire de nos leçons était principalement composé de maîtres de l'enseignement primaire qu'il s'agissait d'initier à la psychologie, et par la psychologie à la pédagogie.
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4t A s'essayer d'être », l'expression est cmelle pour la mystérieuse puissance qui a tout établi; je n*hésite cependant pas à l'écrire. Celles qui sont ou qui seront mères me reprocheront sans doute l'aveu que je vais exprimer au nom de presque tous les hommes, mais les joies de la paternité se font souvent attendre, et longtemps après la naissance da premier enfant. La vue du nouveau-né nous étonne, plus encore qu'elle ne nous réjouit Nous restons quelques moments penchés sur le berceau où il repose, et nous nous éloignons le cœur plein d'angoisse. Est-ce décidément un être capable de vivre ? Estrce une proie que la mort réclame et qae bientôt elle emportera? Les yeux sont clos, la respbration se fait entendre à peine, les membres sont inertes ; je parle des membres supérieurs : les autres, on a eu bien soin de les immobiliser après les avoir étendus, comme faisaient les Égyptiens pour leurs momies, comme nous faisons nous-mêmes pour ceux qui ont terminé leur carrière d'êtres vivants, i On étend les membres de l'enfant, dit Rousseau, on les étend, mais on les empêche de se mouvoir; on assujettit la tète même par des têtières : il semble qu'on ait peur qu'il n'ait l'air d'être en vie. i
C'est Rousseau qui parle et l'usage contre lequel il s'élève n*a guère trouvé grâce chez les hygiénistes de profession. Toutefois cet usage persiste et il n'est pas près d'être abandonné. Car, cette peur que l'enfant n'ait l'air d'être en vie, c'est l'enfant qui nous la communique : et elle vient d'une autre peur, que le nouveau-né parait exprimer par toutes ses attitudes, disons mieux, par l'absence de toute attitude et que l'on caractériserait d'un mot en l'appelant : la peur de vivre.
« L'enfant, comme le marin projeté par les ondes cruelles, est étenda à terre, tout nu, privé de tout secours qui l'aide à vivre : il ne parle pas — il est in fans y comme dit Lucrèce; — ùHnfam^ nous avons fait le mot enfant. — Voilà ce qu'il est, au moment même où la nature, l'expulsant avec force de sa première demeure, le jette ici-bas exposé à la lumière du jour. Un vagissement lugubre remplit le lieu où il vient de naître, et cela est de toute justice, tant il lui reste de maux à traverser dans la vie. »
Le poète Lucrèce est un pessimiste, mais c'est un observateur exact, et qui de nous n'a vérifié par sa propre expérience l'afOîgeante exactitude de sa description ? Oui, l'enfant qui vient au monde semble destiné à être vaincu par ce monde même dont les forces l'assaillent, menacent de le détruire, et le détruiraient en quelques instants si à sa naissance de sages précautions n'avaient été prises. D'abord l'enfant ne connaît-il pas la douleur au moment de naître, et la mère est-elle seule à souffrir? Question indiscrète, il n'est pourtant pas invraisemblable de prêter à l'enfant une conscience plus ou moins obscure de cette lutte que la
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nature engage entre sa mère et lui et qui parfois les expose Tune et l'autre à un péril sans issue. Tout passage d'un état à un autre état se traduit chez rhomme fait par un sentiment ou par une sensation ; autant revient à dire qu'il ne survient en nous aucun changement indifférent. C'est donc par la douleur qu'il faut débuter en ce monde... o Je pense donc je suis, » disait Descartes. Je souffre donc j'existe, pourrait dire le nouveau-né si le don d'exprimer ce qu'il éprouve ne devait être le résultat lentement et laborieusement acquis d'expériences personnelles.
Ainsi, les premiers tâtonnements de la vie psychique sont de l'ordre sensible, et la vie émotionnelle paraît contemporaine, exactement contemporaine de la vie organique. L'enfant souffre, donc il a une âme, donc il a conscience.
Mais toute conscience a un contenu. De quoi notre enfant a-t-il con« science?
Avoir conscience d'une chose, c'est, à certains égards, en avoir l'idée. Quand bien même cette idée reste à l'état naissant, quand bien même, faute de* [savoir se traduire au dehors, elle n'arriverait qu'à la demiconscience, elle n'en existerait pas moins à l'état d'ébauche. Réfléchissons et nous en serons très vite convaincus. L'enfant souffre. Gela veut dire qu'il a conscience de sa douleur; il se sent souffrir, donc il se sait souffrir. Le vieil adage que l'on nous exerçait autrefois à combattre n'est faux que si on le tient pour exclusivement vrai. Toute idée vient des sens : cela se dit depuis longtemps et cela est incontestable, au moins pour un très grand nombre de nos idées. L'enfant qui souffre possède déjà, et pas seulement à l'état de germe, ce sens vital, sorte de toucher intérieur, toujours passif, grâce auquel il perçoit les impressions qui viennent, si j'ose dire, s'abattre en foule sur son corps, et sans lesquelles il resterait toujours comme évanoui. Pour le faire sortir du sommeil de l'inconscience, il semble nécessaire de lui réveiller l'âme, et de la rendre au sentiment d'elle-même par le renouvellement des impressions ressenties. Que ces impressions aboutissent à des plaisirs ou à des douleurs, peu importe ; l'essentiel est que le nouveau-né se sente exister.
Le premier cri de l'enfant qui vient au monde, ainsi que ces bruits presque imperceptibles qu'il fait entendre dès son arrivée dans la vie, c sortes d'éternuements analogues aux effets d'une suffocation >, nous attestent que tout d'abord l'enfsûat fait connaissance avec la douleur. Mais faire connaissance avec la douleur, c'est faire connaissance avec soimême. Encore une fois, je souffre, donc j'existe, donc j'ai conscience de moi, donc, au sens vulgaire du mot, j'ai une âme. Il y aurait sans doute quelque puérilité à vouloir entreprendre une apologie delà Providence et
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à La remercier des maux dont elle nous afflige. Je n'oserais aller jaaqu^à prétendre, non point seulement que la douleur n*est pas an mal, oe qui serait une exagération manifeste, mais encore qu'elle est un bien. Peutêtre aussi risquerait-on de rapetisser la Providence, en essayant de métamorphoser en biens tous les maux de ce monde. Que la douleur soit une sentinelle vigilante, comme on le dit quelquefois, je raco<»rde, mais il n*y a pas que la douleur pour nous donner le signal de nos besoins. La faim fait souffrir : est-il nécessaire d*endurer la faim pour être averti de la nécessité de manger. L'appétit, selon Texcellente remarque du sage Bersot, remplirait à lui seul admirablement ce rôle. Pourquoi le sentiment de la Vie ne se manifeste-t-il pas, chez le nouveau-né, par l'éveil du plaisir?
On me répliquera que, si les choses se passaient ainsi, il faudrait imaginer une nature soumise à de tout autres lois, non seulement psychiques, mais encore biologiques et physiques. Pour s'offrir la représentation imaginaire d'un nouveau-né, souriant à ta vie, au lieu d'être, comme il nous le semble, paralysé par la crainte de vivre, il faudrait bouleverser, par hypothèse, l'ordre du monde, en un mot, concevoir un tout autre univers. Voilà ce qui nous sera répondu. A vrai dire, dans le monde où nous sommes et qui, s'il n'est pas le plus mauvais des mondes possibles, n'est pas non plus le meilleur, la souffrance a son rôle et parfois on se félicite qu'elle se montre à temps.
En effet, si le nouveau*né ne. criait pas, si les périodes d'assoupissement, que l'on pren(l (sans doute afin de se faire illusion à soi-même) pour des heures de sommeil^ si ces heures-là se prolongeaient à l'excès, que ne craindrait-on, et avec quelle joie la mère n'accueillerait-elle pas le premier cri de souffrance qui, au réveil, s'échapperait de la poitrine du nouveau-né! 11 crie, il souffre, il témoigne de son malaise, donc le nouveau-né est bien vivant, il est sinon heureux de vivre, du moins apte à vivre. Non seulement il vit, mais il a conscience de luimême, ajouteront les psychologues.
11 a conscience de lui-même : n'y a-t-il pas quelque exagération à le soutenir? Sans doute, si on prend les mots dans leur acception la plus commune, on n'ose attribuer à l'enfant cette connaissance précise de soi-même qui est, et sera longtemps encore, à moins que l'espèce ne dégénère, la caractéristique mentale de l'homme. Il est admis, par tous les psychologues, que pour se connaître soi-même il faut se distinguer du monde extérieur. On ne sait ce que l'on est, qu'à la condition de savoir en même temps ce que l'on n'est pas. Cet effort d'esprit par le*quel un Descartes se retranchera du monde, supposera le monde détruit, ne trouvera que sa seule pensée survivant à cette ruine uni-
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verselle, et déclarera cette pensée absolament indestructible, un effort de ce genre n'est possible qu'à l'adulte; l'animal supérieur en est incapable, et il faudra de longs jours avant que le nouveaa-né, sous ce rapport, atteigne au degré de conscience, dont il semblerait ii^uste de priver les animaux les plus voisins de nous. Sans doute Tanimai n'arrive pas à cette connaissance de soi-même, qui ne va jamais sans l'exercice du langage, ou tout au moins de la parole intérieure. Privé de langage, il est par cela même dépourvu de la faculté de coordonner ses souvenirs, et de posséder, si je peux ainsi dire, un moi qui s'étende loin dans le passé. La conscience de soi-même est presque nulle quand la mémoire ne vient pas s'y joindre. L'être qui dit « moi » , ce n'est pas seulement l'être qui existe en cet instant presque insaisissable où il se parle à lui-même, c'est encore, et surtout, l'être qui se souvient, qui s^étend dans le passé, qui peut, par un effort de mémoire, resaisir cette vie écoulée et la concentrer dans un instant rapide. Plus la mémoire est riche, plus la conscience a de quoi s'emplir. Se connaître soi-même et se souvenir de soi-même cela ne fait qu'un.
Dans ces conditions, il est aisé de comprendre pourquoi l'enfant se connaît si mal, pourquoi il lui est impossible d'avoir, au sens exact du mot, conscience de lui. Les sensations qu'il éprouve sont des sensations distinctes les unes des autres, distinctes, mais trop intermittentes. A chaque sensation correspond une sorte de soubresaut plus ou moins perceptible et qui est pour nous un précieux indice, l'indice qu'un changement plus ou moins considérable s'est opéré et que l'enfant s'en est aperçu. La sensation, dit-on parfois, est la réponse de l'âme au monde extérieur. Sortez l'enfant de son berceau, changez-le de place : s'il crie, c'est que le changement n'a point passé inaperçu; non que l'enfant s'aperçoive, à proprement parler, de la nature du changement, mais il s'aperçoit à coup sûr que quelque chose de nouveau vient de s'opérer en lui.
J'imagine, par exemple, le nouveau-né dans son berceau. On vient ie prendre pour le porter à sa mère. L'enfant crie, ou, comme parfois il arrive, fait entendre de faibles plaintes, agite les bras, remue la tête. 11 vient d'être rappelé au sentiment de lui-même : un phénomène de conscience s'est manifesté, qui est un phénomène de douleur. On peut conclure de là et sans risquer lamoindre conjecture, que tout contact est désagréable à l'enfant. Tout contact lui est désagréable et aussi toute sensation : il tressaille au moindre bruit, ses paupières craignent de s'ouvrir: la lumière, le son, toutes les formes du mouvement lui sont désagréables. Une chose existe, une seule, dont le contact lui fait plaisir : c'est le sein maternel. Aussi rien n'est curieux comme le brusque changemeitt qui se manifeste lorsque l'enfant approche de cet objet, auquel, avant qu'il
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soit longtemps, il aimera sourire. Aussitôt qa'il approche da sân^ ses plaintes s'apaisent et il se gorge de lait avec avidité. Il boit en vni goarmand et comme pour calmer une faim dont il aurait depuis longtemps souffert. A vrai dire cette faim était inconsciente, et peut-être l'assoupissement du nouveau-né se serait^il prolongé plus avant, s^il n'avait été, par les soins de la mère, brusquemment arraché au sommeil.
Observons les mouvements des lèvres ; ils sont rapides, et, chose digne de remarque, presque toujours rhythmés. L'enfant tette en mesure. Pois les mouvements se ralentissent, puis deviennent irréguliers, puis... plus rien. L'enfant a cessé de boire. Regardez : les yeux sont dos, Tassoupissement, tranchons le mot, révanonissement recommence. Retirez-le da sein, il va se plaindre, jusqu'au moment où, remis dans son berceau, il reperdra la conscience de lui-même; et il la reperdra pour quelques heures, à moins qu'une digestion pénible ne provoque des sensations désagréables et ne le contraigne, sous rinfluence d'une douleiÉr plus ou moins vive, à s'apercevoir de nouveau qu'il existe.
Donc, existence d'un sentiment confus de soi-même, premier degré tout à la fois de la vie sensible et de la vie intellectuelle : puis intermittence de ce sentiment, voilà les remarques auxquelles donne lieu la psychologie du nouveau-né. Sommeil, torpeur, inertie, entrecoupés ou interrompus par des éclairs de conscience, éclairs d'une intensité extrêmement faible et d'une rapidité qui dépasse Fimagination. Dans les revues médicales de ces dernières années, il a été question d'un jeune femme sujette à d'étranges métamorphoses psychologiques. A la suite de syncopes plus ou moins périodiques, elle change de caractère, d'humeur, de goût et aussi de tempérament. Les observateurs ont appelé état normal celui qui préexistait aux premières manifestations de ces troubles, et dont la durée, après les crises, surpassait celle de l'autre, désigné par cela même sods le nom d*état anormal. Aujourd'hui, la durée de l'état anormal tend à devenir supérieure à celle du premier. Je ne voudrais point forcer les analogies, mais les choses chez le nouveau-né se passent à peu près de même. L'état de conscience, qui est pour Tadulte l'état ordinaire, est pour Tenfant au berceau un état intermittent, donc anojmai. Ne diraiton pas que son âme le visite de temps à autre, pour voyager dans ces inte^ valles, non loin de lui, prête à répondre à son appel? Elle semble ne faire qu'entrer et sortir et ses apparitions ne sauraient laisser dans la mémoire que des traces légères. Au début de la vie, Tenfant ne sait pas exercer ses sens : il a peur de voir, ses yeux sont clos; il a peur d'entendre, car il sursaute au moindre bruit, si faible qu'il soit. C'est pour ménager cette délicatesse excessive des organes des sens , qu'on marche sur la pointe des pieds, qu'on s'entretient h voix basse et qu'on entoure l'endroit où
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il repose d*uii voile capable d'atténuer les effets d'une trop vive lumière. Cet assoupissement des sens durera quelques semaines : peu à peu TobiI s'ouvrira, l'oreille aura pris l'habitude de percevoir les sons sans en être incommodée. Tout cela sera fait par la seule vigilance de la nature. Là-dessus soyons sans crainte et ne la devançons pas : aussi bien notre tâche d'éducateurs doit-elle consister moins à forcer la nature qu'à la discipliner en lui obéissant.
Tant que ni la vue ni le sens de l'ouïe ne s'exerceront pas, les sensations de contact et de température seront les seules manifestations de la vie psychologique du nouveau-né. Ces sensations sont intermittentes : on s'habitue au froid ou au chaud et cela très vite, en sorte que les seuls changements brusques de température restent sensibles. De même on s'habitue à reposer sur un lit plus ou moins moelleux et plus ou moins dur : quelques instants suffiront à cela, en sorte que les seuls changements de position restent perceptibles. Non seulement ces sensations sont de celles qui offrent plus de prise à l'habitude, mais elles durent peu, et par ce]a même qu'elles durent peu, elles laissent dans le souvenir des traces très peu durables.
Pour nous en convaincre, rappelons-nous une série d'observations psychologiques à la portée du premier venu. U est en nous un pouvoir de percevoir les choses alors qu'elles ont cessé de nous être présentes. Cette perception des objets, en leur absence, n'a point le même degré de vivacité qu'en présence des réalités mêmes. Les contours des objets se dessinent moins nettement et, d'ordinaire, les couleurs dont ils nous semblent teints sont moins vives. Et cependant il nous est possible de décrire ce que notre imagination nous suggère* Si nous avions la faculté de parler en rêvant, ou plutôt, de parler nos rêves, nous raconterions les événements dont nous nous croyons les spectateurs ou les acteurs avec le même degré de précision que s'il s'agissait d'histoires vraies, de paysages vrais, de situations vraies. Mais'ce qui domine dans le rêve, ce sont les images visuelles : en rêve, on voit plus qu'on n'entend, on voit mieux qu'on n'entend. Au sortir d'un rêve, il nous est quelquefois possible de raconter par le dé« tail les pays en très grand nombre visités par notre imagination dans le très court espace d'une nuit. Il nous est plus difficile de reproduire les conversations que nous avons eues; certains mots seulement ont été retenus, ceux qui ont été prononcés d'une voix plus forte par nous ou par notre interlocuteur imaginaire. La force avec laquelle l'image sonore a été évoquée dans le rêve est une des conditions de sa persistance plus grande et de sa survivance après le rêve.
Quant aux sensations du tact, celles-là survivent rarement aux objets quileur ont donné naissance. Leayeuxïermés, nous pouvons très distincte-
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ment voir la colonnade du Louvre; nous pouvons de mémoire entendre les fragments d*un opéra. Pouvons-nous, aussi aisément, renouveler par le souvenir les sensations de contact? Nous savons très bien qu*nne différence — une différence du tout au tout — se produit dans notre conscience quand, après avoir caressé un chat ou un singe, nous promenons la main sur une brosse. Mais une différence subsiste, et très appréciable, entre les deux sensations de contact, celle qu*on éprouve en caressant Tépiderme d'un chat, celle qu'on ressent en touchant une peau de singe. Le souvenir de cette différence ne se g€u*de pas. Efcela est si vrai que s*il fallait l'exprimer par un adjectif, on se trouverait fort embarrassé. La différence n'est pas en qualité mais seulement en quantité. Pour désigner J^une et l'autre sensation, il faut le même adjectif, accompagné* d'un adverbe quantitatif variable. En général, et sauf les cas de maladie, les sensations de contact ne peuvent pour ainsi dire pas être objets de souvenir.
Gela est vrai de l'homme adulte. Gela doit être vrai de l'enfant. Ainsi l'on s'explique pourquoi, tant qu'il ne sait encore se servir ni de ses yeux ni de ses oreilles, il n'a rien pour meubler sa mémoire. Il ne peut ni se souvenir, ni rêver. On m'objectera peut-être que le besoin de nourriture se manifeste, que dès les premiers jours de la vie l'enfant veut prendre le sein, qu'il manifeste vraisemblablement le désir de boire, sous l'influence du souvenir, qu'ayant gardé la mémoire de sensations agréables, il veut les éprouver à nouveau. Gette hypothèse n'est point nécessaire. Quand il a grandi, l'enfant demande à manger, soit parce qu'il a faim et qu'il lui faut satisfaire les exigences de la nature, soit parce qu'il aime à manger et qu'il ne peut résister aux sollicitations de la gourmandise. Gonvenons cependant que pour protéger l'homme contre les maux occasionnés par l'absence prolongée de nourriture, la faim suffirait : la gourmandise est décidément une inclination superflue. Je n'hésite point, pour ma part, à penser que l'enfant manifeste le désir de boire, non parce qu'il se souvient d'un plaisir, mais parce que son estomac réclame.
On sait quel genre de sensations il est susceptible d'éprouver. Ges sensations-là se reproduisent à des intervalles marqués, elles sont pour l'enfant des occasions de réveil et aussi des occasions de s'apercevoir qu'il existe. U s'en apercevra quelques instants, puis recommencera à l'oublier pendant de longues heures. La conscience de l'enfant se fait et se défait presque aussitôt : elle se montre et passe, tout d'abord, plus rapide qu'un nuage. Elle paraît et disparaît, et pendant les premiers jours de l'existence, elle ne naît que pour mourir. L'ftme de l'enfant semble plutôt errer autour de lui qu'habiter en lui; de temps à autre, impatiente de se fixer, elle frappe, demande qu'on lui ouvre. La porte s'ouvre, puis instantanément se referme et l'âme est restée dehors.
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Je vien» de me permettre là une de ces figures de pensée dont le nom m'échappe : qu'on se garde bien de me prendre au mot et de s'imaginer, comme ferait un poète, que Tàme du tout petit enfant est une âme errante, qu'elle ressemble à ces hôtes capricieux qui ne sont bien que là où ils ne sont pas encore. A ne regarder qu'à la surface, il y a bien quelque chose de cela. Au fond, il n'en est rien. Tout ce qui vit possède rame, au seul sens intelligible du mot; tout ce qui se meut possède l'àme. La mère se sent mère avant d'avoir vu son enfant : qui est-il? elle ne le sait pas, mais elle sait qu'il existe et qu'il le lui a prouvé. Dès ce moment il a donné des signes de conscience; dès ce moment il a montré qu'en lui sont les germes d'où sortiront plus tard la sensation distincte, le sentiment, la pensée.
Sans doute cette âme lassera pendant longtemps la patience du psychologue ou de l'observateur; pendant longtemps, elle ne fera pour ainsi dire que jouer à cache-cache avec lui, se laissant toucher parfois, mais ne se laissant pas saisir. Elle restera longtemps ramassée sur elle-même, dans un état voisin de la mort, attendant tout ou presque tout des circonstances extérieures. Faisons lui crédit de quelques jours, et elle se réveillera pour de bon.
La conscience, avons-nous dit, se manifeste dès la première heure de la naissance, et même, vraisemblablement, longtemps avant le jour delà venue au monde. Les premières formes de la vie consciente sont des sensations : sensations de tact et sensations de température. Ces sensations durent peu, à moins d'atteindre un excès d'intensité. Et encore, si cet excès d'intensité se trouvait atteint, la conscience ne tarderait pas à s'éteindre et avec elle la vie même du nouveau-né. Donc il est vrai de dire que dans la très grande majorité des cas, la durée de ces sensation tactiles est très courte. Non seulement ces sensations durent peu, mais elles trouvent difficilement place dans le souvenir : donc, tant que le nouveau-né en sera réduit aux sensations tactiles, il n'aura pas de quoi meubler sa mémoire. Mais, nous l'avons vu, meubler sa mémoire, c'est meubler sa conscience. Tout être dont la mémoire est vide ne saurait posséder qu'une conscience de lui-même intermittente et disconsciente. Donc, avant que d'au* très sensations puissent entrer dans la conscience du tout petit enfant, sa conscience sommeille : le sommeil, le sommeil complet, le sommeil sans rêves en est l'état normal.
Au début de la vie, des mouvements spontanés se produisent, dont le but échappe et qui n'ont vraisemblablement aucun but précis. Ces mouvements n'ont, comme dirait un métaphysicien, aucune cause finale;
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néanmoias, ils ont une cause efficiente, nne cause au sens ordinaire du mot. Je l'ai déjà indiquée. L'enfant agite ses membres pour changer de position parce qu*il se sent mal à son aise, parce qu'il est fatigué, ou ce qui est nne autre façon de dire la même choses parce qu'il a conscience d'être fatigué. Ces mouvements sont fatals. Le nouyeau-né est excité à les accomplir et par cela même les accomplit. Où est la cause de ces mouveroents? N'est-elle pas d'ordre externe T Ne doit-elle pas être cherchée dans une attitude préjudiciable au bon ordre des fonctions vitales? Tout autre genre d'explication, d'ailleurs, ne peut être tenté, ni même imaginé. Du reste, les mouvements de ce caractère ne se rencontrent pas seulement chez le nouveau-né. Ne nous arrive-t-il pas, quand nous dormons, de nous retourner, afin de reposer, par un changement d'attitude, notre corps fatigué de la même position? Ceux qui nous regardent dormir constatent ces mouvements, et nous en avertissent à notre réveil. Pour nous, si nous nous sommes remués, c'est bien sans le savoir. La conscience qui accompagne ces mouvements spontanés, et sans laquelle nous serions hors d'état d'en rendre compte, est une conscience intermittente et qui dure à peu près ce que dure l'étincelle électrique. Elle est instantanée, non suivie de mémoire. Je me souviens d'une nuit passée près d'un enfant dont l'agitation constante me préoccupait : il ne restait pas deux minutes de suite sans se retourner. Inquiet, je le réveille et lui demande ce qu'il a : « Rienl » Et l'enfant se rendort et la gymnastique recommence. Au réveil tout s'expliqua. La mère était absente et la toilette de nuit confiée à des mains maladroites était incomplète. L'enfant s'était endormi les reins sur ses bretelles et les mouvements sans trêve auxquels il se livrait pendant son sommeil avaient leur cause dans la conscience de ce contact sinon douloureux du moins désagréable. L'enfant auquel je racontai l'histoire et qui souriait au récit de sa gymnastique nocturne, ne paraissait se souvenir de rien, ni de ses soubresauts, ni de la gêne qui en avait été l'occasion. Gommekit expliquer l'absence de tout souvenir? Après un changement de position, la gêne devenait moins sensible, presque inconsciente. Quelques secondes après, l'état désagréable, se prolongeant, déterminait une sensation plus nette, et qui devenait le principe d'un mouvement; puis retour à la presque inconscience, et ainsi de suite. Yoîlà un exemple, que j'ai pu constater moi-même, de conscience intermittente et sans souvenir : ici, comme dans le cas du nouveau-né, chaque retour à la conscience était provoqué par des sensations de contact. Qu'il s'agisse de l'adulte, dans la période de sommeil de l'enfant dont j'ai parlé et qui avait alors cinq ans, qu'il s'agisse du nouveau-né, les choses se passent de même. On le voit, la psychologie de l'enfant est difficile, car les observations directes et
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surtout complètes ne sont guère permises : toutefois, cette psychologie n*est pas inaccessible; par l'inspection de l'adulte, de l'enfant déjà grand, on peut s'orienter à l'avance dans l'Ame du nouveau-né, même sans y pénétrer. On arrive ainsi à des commencements d'observations qui, s'ils n'apprennent pas tout ce qu*on voudrait savoir, apprennent déjà beaucoup, et peuvent éclairer tant de points restés obscurs de la psychologie générale. En ce moment, c'est le nouveau-né qui nous occupe, mais ce nouveau-né grandira, il deviendra homme. Cette conscience intermittente qui ne s'éveille que pour se rendormir, sera peutrètre un jour la conscience d'un savant illustre ou d'un artiste de géhie. H. Spencer écrivait un jour que le génie desNev^ton et des Shakespeare était étemel, qu'il préexistait même à l'espèce humaine, et que si Ton pouvait remonter à l'origine des choses, on retrouverait dans la nébuleuse primitive les germes de cette incomparable puissance d esprit qui, chez l'un, produit les découvertes, chez l'autre enfante des créations impérissables. A ses origines, néanmoins, la conscience d'un homme médiocre ne diffère pas de la conscience de celui qui sera un jour Descartes et Leibniz* Nous débutons tous dans la vie dans l'égalité; nous sommes égaux devant laloi naturelle, égaux en infirmités, égaux par notre impuissance et notre inconscience. Quelle que soit notre destinée future, n'oublions pas qu'au moment de la naissance, nous nous ressemblons bien plus les uns aux autres, que nous ne ressemblons à nos pères et mères. Nous naissons tous avec des petits cheveux semblables à de vrais poils de souris, c'est du moins l'avis d'un de nos jeunes romanciers contemporains. — Il n'est pas encore père de famille, il en profite pour voir en laid les choses, je veux dire les enfants. — Il trouve encore qu'au moment de leur entrée dans la vie, les enfants ressemblent moins à des hommes futurs, qu'à des petits chats naissants, au minois bouffi. Et il n'y a pas d'exception à la règle.
ni
Le nouveau-né a-t-il des instincts? Pour le savoir, insistons encore sur ces mouvements dont j'ai parlé tout à l'heure et qui ont très certainement leur cause dans un état de malaise plus ou moins confusément ressenti. Ces mouvements sont généraux, ils affectent les bras et les jambes, le tronc, la tète, en un mot le corps tout entier. Ces mouvements sont désordonnés, sans but précis : si l'on surveillait mal, le nouveauné se frapperait la figure et parfois s'écorcherait. Il n'est pas de mouvement au début de la vie qui n'ait sa cause, celle-là, même, qui produit les mouvements de tout genre. Le plus illustre des métaphysiciens grecs, avec Platon, Aristote assignait pour cause au mouvement le
363 l'amb do NOOTXÀU'irÉ.
désir d'un état meilleur. On change pour passer d'an état à on autre, pour faire cesser un malaise; on se déplace pour se trouver mieux qu'auparavant, on se meut pour échapper à un état de conscience désagréable.
On a donné à ces premiers mouvements le nom d*actes réflexes. Il est
assez difficile de donner de l'action réflexe une définition satisfaisante, ff Ce sont, nous dit M. Bain, des actions soustraites à la sphère de Tesprîl et qui présentent pourtant des analogies aussi bien que des contrastes avec les actions mentales proprement dites. • Sont-elles inconscientes? Tout porte à croire le contraire. Vous approchez une lumière trop près d'un enfant endormi, immédiatement U porte la main à ses yeux et se retourne contre la muraille. Encore une fois, ce phénomène est inexplicable, si l'on refuse à l'enfant la perception insUnlanée de cette lumière gênante, et qui semblait malgré lui l'inviter au réveil. Ce qui caractérise l'action réflexe, ce n'est point l'absence de conscience, mais seulement la rapidité de cet acte de conscience, sa durée tellement courte qu'on la dirait nuUe. Autre caractère de l'action réflexe : toute action réflexe a pour cause un stimului. Ce mot, aujourd'hui à la mode, appartient au vocabulaire de la physiologie. Donc U n'y a point d'action réflexe sans excitation : prêtez à la corde d'un piano la conscience dont elle est privée, vous pourriez atlrihuer à une action réflexe la résonnance de cette corde. Le son aurait eu pour cause la vibration, et le stimulusy ou, pour parler français, l'excitation, c'est vous qui l'auriez produite en pinçant la corde. L'approche d'une lumière des yeux de l'enfant qui dort, voilà l'excitation, voilà le stimului; le mouvement des mains pour couvrir les paupières, voilà l'acte réflexe, voilà la réponse de l'organisme à l'excitation ressentie. En ce moment nous côtoyons les limites qui séparent la psychologie de la physiologie. L'impression faite sur la rétine à travers les paupières de 'enfant endormi se propage le long du nerf optique et pénètre jusqu'au êensorium. Encore un mot d'origine scientifique et qui désigne ce point du cerveau où les impressions doivent atteindre pour que la conscience 8'éveUle et que la sensation ait lieu. Il en est d'une impression qui traverse un nerf, comme d'un mot qui parcourt un fil électrique. Le sensorium est, en quelque sorte, le bureau télégraphique où l'impression s'enregistre et où elle est portée à la connaissance de l'âme, par l'effet d'un mécanisme que certains ont essayé de décrire et auquel personne n'a jamais rien compris. Comment une impression d'ordre physique provoque-t-elie un éveU de la conscience? Comment un phénomène d'ordre étendu provoque-t-il un état de conscience? Tout le monde l'a censtaté;nuln'apu en découvrir le pourquoi. C'est là, au dire d'un iUustre savant de r Allemagne, l'une des grandes énigmes du monde. Donc l'impression,
En effet, la eonscience n'est- pas quelque chose qui se ,trouve quelque part; ce quelque chose n'a rien d'étendu, donc il ne saurait être localisé. Gela M comprend tout seul.
Une fois l'impressioR arrivée à ia conscience, celleHiï fait savoir qu'elle est enregistrée; un mouvement spontané se manifeste. Du cefreau, une impression s'est propagée jusqu'à l'extrémité des nerfs moteurs et le bras a remué. L'impression précédente était partie de la rétine, c'est-àdire de ce que l'on appelle en physiologie l'extrémité périphérique du nerf optique pour aller jusqu'au cerveau ; l'action réSexe suit le chemin opposé, part du cerveau et aboutit à l'extrémité périphérique des nerfs. Tout ceci est de la physiologie élémentaire, de la physiologie de commentant; mais nous pouvions avoir oublié ces rudiments de science naturelle et il importait de nous en souvenir.
Dès le premier jour de la naissance, des actions réflexes s'observent chez le nouveau-né. Ces mouvements réQexes sont-ils tous incohérents? Ceux du bras le sont : le nouvean-né se heurte la figure avec ses doigts. Toici une observation récemment faite sur un nouveau-Dé, par M. Espinas, professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Bordeaux et dont La réputation de psychologue n'est plus à faire. Lisons attentivement ses notes :
< IS mars : naissance à terme, sexe masculin, constitution normale, poids moyen. » Ces indications étaient indispensables. Pour que les observations aient une portée générale, c'est-à-dire vraiment scientifique, il faut être bien sûr qu'on n'a pas affaire & un être d'exception. Ici tout s'est passé selon la règle et l'oo va pouvoir observer en toute sécurité. — ( Mouvements du bras non coordonnés, c'est-à-dire ne visant aucun but : se heurte la figure avec les doigts, » Ce n'est point pour satisfaire un penchant quelconque qu'il se fait mal, c'est parce qu'il remue au hasard sans savoir ce qu'il fait. Ici encore toute insistance serait super fine ;
I Tend la léte en b&illant vers la poitrine de la personne qui le tient, cherchant le sein sans doute. > On a raison parfois de se mettre en défiance contre les psychologues de prolession. Les meilleurs d'antre eux sont des hommes de parti, en voici la preuve. « Tend la tête en bâillant vers la poitrine de la personne qui le tient, b II remue ia tête et bâille? soit. N'est-ce point là une coïncidence fortuite? Le mouvement de la tête et celui de bâiller ont-ils une cause coounune? Où en est la preuve? U. Espinas néglige de nous la donner. De même est-il bien sur
370 l'AMB du HOUTKàU-HÉ.
que Tenfani cherche le sein? L'auteur, très épris d'évolatioimisiiie. Tondrait noter dès la première heure l'influence de l'évolution et de rhérédité, il voudrait que déjà l'enfant naquit avec des habitudes. Est-ce le sein que le nouveau-né cherche? Ne peut-on pas supposer qu'il subit l'impression pénible delà température environnante. Cette température doit lui sembler froide, il doit chercher à se réchauffer. Notez qu'à la première heure de l'existence, la tète est comme tout le reste du corps, également sensible au chaud et au froid. Ce n'est que plus tard qu'elle s'endurcira avant toutes les autres parties de l'organisme et quand elle aura pris l'habitude de rester découverte. Le bâillement qui accompagne cette tension de la tète, n'est-il paSy cependant, un signe que l'enfant a faim? C'est possible; ce n'est point incontestable. On bâille parce qu'on a faim, on bâille encore parce que l'on a envie de dormir; or le sommeil n'est-il pas l'état normal du nouveau-né? Donc jasqu'À preuve du contraire, je rangerai ce mou vement par lequel l'enfant tend la tète vers la poitrine de la nourrice, dans le groupe des mouvements réflexes qui ne sont ni coordonnés ni définis.
Dès le premier jour, nous est-il encore dit dans la présente note, on peut constater un certain nombre de mouvements définis se rapportant à la fonction de nutrition. L'enfant suce le biberon ; sa bouche saisit le doigt qu'on lui présente. L'acte de saisir le doigt ou le biberon est bien un acte réflexe : c'est pourtant aussi quelque chose de plus.
Lorsque l'enfant est né à terme, iltette naturellement : comment ne lui arrive-t-il pas plus souvent de s'engouer, d'avaler de travers? A la réflexion, cela étonne; toujours est-il que, du premier coup, un certain nombre de mouvements coordonnés s'accomplissent, et qu'ils s'accomplissent du premier coup avec toute la perfection désirable.
On Ta déjà noté : l'enfant tette en mesure. Que d'efforts ne faut-il pas à un maître de piano pour accoutumer l'élève à jouer en mesure : l'existence des métronomes et des chefs d'orchestre est une preuve que l'observation de la mesure et, pour me servir d'un terme scientifique, que risochronisme est une qualité dont l'application est difficile ; à moins qu'on ne l'applique naturellement, à moins que l'application n'en soit infuse. Le rhythme régulier du mouvement des lèvres, voilà Teffet d'un instinct.
Mais ne sait-on pas, ou du moins ne croit-on pas savoir que les instincts n'existent pas ? Depuis Darwin il est permis de se demander s'il y a vraiment des espèûeSy or, l'instinct étant marque distinctive de l'espèce on sera tenté de contester son existence, et de l'expliquer par l'habitude on l'hérédité.
Si je m'occupais de philosophie générale ou de métaphysique, je n'é-
cuterais. Mais encore une fois, nous faisonB ici de la psychologie expérimentale, nous restons sur te terrain des faits, regardant, prenant des notes, sans nous inquiéter en aucune façon du fond même des choses. L'àme eet-elle spirituelle ou matérielle ? Question réservée, je dis plus question indiscrète : cela ne nous regarde pas, cela nous n'avons point k nous le demander. De même, l'instinct est-il ou n'est-il pas un principe d'action distinct de l'hérédité et de l'habitude? Gela non plus ne doit pas nous préoccuper. Nous étudions l'homme et l'enfant d'aujourd'hui et non pas l'homme et l'enfant d'autrefois : nous écartons avec le plus grand soin et de propos très délibéré les problèmes de psychologiepréhistorique. Dans l'état actuel des êtres et des choses il y a des espèces animales, et chacune d'elles est caractérisée par des instincts. Dans l'état actuel des êtres et des choses, il y a Ueu de mettre, d'un cAté, les actes auxquels il faut du temps pour s'accomplir avec toute U perfection désirable, de l'autre, les actes qui du premier coup présentent les caractères d'une perfection au-dessus de laquelle rien ne semble désirable ; d'un cAté, les actes dont l'habitude est le principe, de l'autre ceux dont l'instinct est la source. En supposant que l'instinct de presser le sein maternel soit une habitude transmise par l'hérédité, nous sommes contraints de reconnaître que cette habitude, si jamais elle futprise, ne l'a pas éti par l'enfant ; il l'a trouvée en lui toute faite, tout achevée. La science supposée par cette soi-disant habitude, les efforts nécessaires pour lui faire prendre racine, ni l'enfant que nous observons aujourd'hui ni ses ancêtres , connus de nous, n'ont eu à s'en préoccuper.
J'ai dit qu'il fallait attribuer à l'instinct les mouvements à l'aide desquels le nouveau-né extrait du sein maternel sa première nourriture. Ces mouvements sont de plusieurs sortes : d'abord celui à l'aide duquel il fait sortir le lait, puis celui des muscles du pharynx à l'aide desquels 11 fait passer le lait dans l'œsophage et dans l'estomac.
On sait que le mouvement d'avaler exige des précautions délicates ; la nature a bien fait de nous les épargner. La déglutition, si elle se fait mal, risque de fermer il'air l'entrée des voies respiratoires. L'enfant, s'il lui fallait s'exercer & la déglutition, aurait le temps de s'étouffer cent fois avant d'acquérir cette habitude.
L'action dont je parle accuse donc chez le tout jeune enfant la présence d'un instinct véritable et où l'analyse réussit & distinguer trois sortes de mouvements. D'abord le mouvement de succion, puis le mouvementde déglutition, puis ceux des mnscles respiratoires. Ce sont trois mouvement' définis, se rapportant à une fin déterminée, ou, du moins, pour le cas c
372 l'AMB du NOUTIAf-NÉ.
l'on rejette les causes Bnales, aboutissant à un résultat précis. Ces trois mouvements se rapportent à des actes indispensables et sans lesquels la vie de Pétre serait immédiatement compromise : aussi les a-t-oo appelés mouvements instinctifs. En effet, ils se sup^p^ent les uns les autres. Le mouvement de pression des lèvres serait inefficace, s'il ne s'y joignait un mouvement d'aspiration. Le fonctionnement régulier des muscles qui président à Facte respiratoire est indispensable. Pour téter, il faut savoir respirer. Pour avaler le lait, il faut conduire cette nourriture dans l'estomac et ne pas se tromper de porte. On sait ce qui arrive, n'est-ce pas, chaque fois qu'une goutte de liquide pénètre dans la fausse gorge. Ainsi, trois sortes de mouvements, tous trois instinctifs, dont la combinaison et je pourrais presque dire dont la convergence se fait d'elle-même et assure Talimentation du nouveau-né.
Ces trois c mouvements instinctifs • doivent-ils être envisagés à part les uns des autres? T a-t-il là trois instincts, au sens propre du terme?
Il semble que non. Car l'acte de presser le sein, celui de respirer, celui d'avaler, sont des actes simples, à peu près indécomposables. Qs s'accomplissent automatiquement, sans doute, mais leur simplicité est ielle qu'on peut à peine en ébaucher l'analyse.
L'instinct au sens rigoureux du terme, comporte une pluralité d'actes distincts et coordonnés. Dès lors ce n'esbpas trois instincts qu'il faut reconnaître au nouveau-né, mais un seul, auquel concourent trois mouvements distincts et instinctifs. On les appelle instinctifs parce qu'ils ont leur raison d'être, toujours la même, et qu'ils servent à la réalisation d'une fin, toujours la même.
Pour coordonner les autres mouvements, l'apprentissage sera nécessaire. La marche n'est pas un instinct, ou du moins elle ne l'est pas dans Tespèce humaine. Pour marcher, il faut savoir se tenir debout, coordonner tout un ensemble assex complexe de mouvements. Pour porter à sa bouche la cuiller pu la fourchette, même nécessité; or, les nourrices, les bonnes, les mères de famille savent pendant combien de longs mois ii faut donner la becquée aux jeunes enfants. Nombre de ces actes que certains animaux accomplissent aussitôt nés, pu peu de jours après la naissance, l'homme futur, non seulement ne sait pas les faire, n'en soupçonne ni la nécessité, ni la possibilité. De là viennent les plaintes pessimistes : le roi futur de la création fait son entrée dans le monde tout autrement qu'an roi. Cette nature qu'il domptera plus tard, il en parait être la victime : le
jiiiu UQ cumpore le auuveaa-DB a, t ammai, pius ii semoie maiiraite par la fortune. Pent-6tre un joar viendra où nos arrière-neveux seront tous darwiniens et évolutionnistes, comme nos pères d'avant l'an mille étaient tous et presque sans exception, chrétiens fervents, selon l'esprit, selon la lettre, ne vivant que pour Dieu, l'aimant et le redoutant tour à tour. Quand on songe à toute la distance qui sépare le chrétien d'aujourd'hui du chrétien des premiers siècles, on se dit qu'après tout dos arrière-neveux pourront bien avoir un credo tout diCTéreatdu notre. Alors on enseignera siLDs dont«, dans les chaires de philosophie, que la condition de l'homme n'est point aussi misérable qu'elle nous le semble, & nous, que si l'enfant a moins d'instincts que l'animal même le plus voisin de lui, ce n'est qu'un temps & passer. L'espèce humain a dû paraître, sur la surface de ce globe, bien longtemps après l'espèce des singes anthropoïdes ; l'humanité n'a donc pas encore assez vécu pour atteindre à l'apogée de son évolution. Il faut compter sur les soins de l'hérédité pour ajouter petit à petit à la liste des instincts de l'homme. Qui sait si, dans plusieurs milliers de siècles, il ne naîtra pas des enfants, marchant tout seuls, ou du moins mieux disposés pour la marche? On marchera plus vite, on parlera plus promptemeut.
L'homme, chassé du paradis terrestre, éprouve l'irrésiBlible désir d'y rentrer, il s'est juré à lui-même par la bouche des évoluUonaistes, que les portes de ce paradis se rouvriraient aux hommes du trentième... ou du quarantième siècle. Peu importe, on aora de la patience.
Donc je me laisse croire que les nouveau-nés de ce temps soient bien mieux partagés que ne le sont nos enfants d'aujourd'hui, que ne te furent nos ancêtres. Mais pas plus que je ne me suis occupé de psychologie préhistorique, pas plus je ne voudrais m'aventurer du cAté de la psychologie de l'avenir. N'essayons pas de lire dans des livres qui ne sont pas encore écrits : l'avenir ne s'improvise pas. Sachons nous contenter d'une science au jour le jour et dont les matériaux ne peuvent que s'amasser lentement. Disons ce que les choses nous semblent être, négligeant de nous inquiéter de ce qu'elles seront plus tard. Si le fossé qui sépare l'animal de l'homme devient de jour eu jour un peu moins large, il Semble toujours rester aussi profond. Ausù n'inventons rien, n'imaginons rien, ne faisons point de roman psychologique, recevons des faits la leçon qu'ils nous donnent, sans nous préoccuper de savoir si les leçons de demain ne viendront point contredire les leçons d'aujourd'hui. Les leçons d'aujourd'hui nous appremient, ou peu s'en faut, ce que les leçons d'hier enseignaient & nos aïeux : de tous les animaux
374 l'ajis du ROUvBAn-nÉ.
connus l'homme est celui qni peut s'élever incomparablement pins haat que les autres. Je dis : incomparablement, car tous les rapprochements que l'on serait tenté d'établir n'empêchent cette distinction d'éclater aux yeux de tous. L'honmie est donc l'animal supérieur par excellence, si on le considère au sommet de son évolution. Mais à ses débuts dans la yie, il n'est pas d'être appartenant à la classe des mammifères dont Taptitade à vivre soit plus contestable. On lui cherche des inclinations, des penchants, des instincts, on ne lui en trouve qu'un très petit nombre. Il est capable d'exécuter par lui-môme un nombre très restreint de mouvements, ceuxlà juste qu'il serait manifestement impossible d'accomplir à sa place. L'enfant ne sait pas marcher, mais on marche pour lui. Il ne sait pas regarder, on regarde pour lui et on le préserve du contact des objets
nuisibles. Il faut écouter, il faut entendre pour lui. Même ses cris, qui
sont pour nous des avertissements, n'ont pas encore, au moment où il les fait sortir de son larynx, de vertu significative : l'enfant crie sans savoir pourquoi, il demande quelque chose, il a besoin de quelque chose, De quoi? il n'en sait rien. Il ne sait pas ce qu'il demande, il ne sait même pas qu'il demande. A cela le mal n'est guère considérable : car, je le répète, |0ut cela on le fait pour lui. Pour tous ces actes-là, nous pouvons le remplacer. Aussi la nature s'en est-elle reposée sur nous. Mais ce que nous ne pouvons pas faire à la place de l'enfant, c'est respirer, c'est avaler, etc... l'enfant se chargera de le faire et très bien du premier coup, et cela sans l'avoir appris. Les disciples de Leibniz et du docteur Pangloss pourront donc tout à leur aise, bénir la prévoyante nature qui, dans sa parcimonie envers le nouveau-né, a daigné cependant ne point pousser cette parcimonie à l'extrême. Et les pessimistes, de leur côté, lui reprocheront d'être avare. Gardons-nous d'intervenir, ne voulant empêcher personne de se laisser aller à son humeur naturelle et de voir les choses comme il lai plaît de les regarder.
LiomiL Daubiac.