L*ANAT0M1E ET LA PHYSIOLOGIE D\RIST0TE
Au-dessous des narines, se trouvent les lèyres chez tous les animaux qui ont du sang et des dents. L'homme a des lèvres molles et charnues qai protègent sa denture et qui servent en outre à la parole presque autant qae la langue. Celle-ci, de même que les lèvres, a, chez l'homme, deux usages : la nature Ta faite pour percevoir les saveurs et pour parler. Elle est molle et humide pour remplir le premier de ces offices; douée d'une grande mobilité pour s'acquitter du second. Quand elle n'est pas suffisamment mobile, il en résulte des défauts de prononciation qu'on appelle bégaiement ou bredouillement. Il paraît que pour servir aux articulations du langage, la langue doit avoir aussi une certaine largeur; car ceux des oiseaux à qui l'on apprend à répéter certains mots, les prononcent d'autant mieux que leur langue est plus large.
Chez les ovipares terrestres, la langue ne sert pas à la voix, parce qu'elle n'est pas assez libre et qu'elle est trop dure. Les serpents et les lézards ont une langue fort longue et bifurquée, et Ton remarque qu'ils sont très friands, ce qui s'explique par une double sensation des saveurs. La langue des poissons est très imparfaite, à peine détachée, et l'on a de la difficulté à la reconnaître. Ils perçoivent cependant les saveurs, mais instantanément, car les aliments traversent rapidement la bouche pour que l'eau n'y entre pas du même coup. Les crocodiles ont la langue collée à la mftchoire inférieure, contrairement à ce qu'elle est chez le reste des animaux, où c'est la mâchoire supérieure qui ne se meut pas. Il y a des animaux de divers ordres qui ont la langue tellement forte qu'elle peut percer les corps les plus durs. Chez quelques insectes, elle joue le rdle d'aiguillon.
Le troisième livre traite des dents, des cornes, du pharynx et de l'œsophage, du cœur, du poumon, du foie et de la rate, des reins, du diaphragme, de l'estomac et des intestins.
Chez un grand nombre d'animaux, les dents ont un double usage : elles
sont des armes de défense aussi bien que des instruments d'alimentation.
Les crocs sortant de la bouche et les cornes placées sur la tête ne servent
qu'à la lutte; les mâles les ont toujours plus solides que les femelles, qui
souvent même en sont tout à fait privées. Beaucoup de poissons ont des
dents nombreuses, répandues sur la langue et sur le palais : elles leur sont
nécessaires pour diviser au passage des aliments qui ne font que traverser
la bouche et qu'ils n'auraient pas le temps de broyer. Quand la bouche
doit servir au combat et à la défense, elle est beaucoup plus ouverte que
quand elle n'a d'autres fins que la respiration, l'alimentation ou la parole ;
trop étroite, elle ne pourrait mordre. Le bec, qui est la bouche des oiseaux,
leur tient lieu de lèvres et de dents. Il est toujours adapté an genre de vie : I. 5
66 l'aNAT0M1£ et la PHYSIOLOOIK D*AB1ST0TE.
recourbé, chez les oiseaux de proie; très dur et tout droit chez les oiseaux qui frappent les arbres ; mince, chez les petits oiseaux qui vivent de graines et de fruits ; long, large et dentelé chez ceux qui mangent de Therbe ou qui sont ordinairement dans l'eau.
Les dentSy les crocs sont dans la tète; les cornes sont au-dessus. Les cornes sont pour les animaux des moyens de conservation qui manquent quand il y en a d'autres. Les animaux polydactyles n'ont pas de cornes; ils n'en avaient pas besoin ; ils ont des armes d'une autre espèce, ceux-ci des griffes, ceux-là des dents meurtrières. Au cheval la nature a donné, à défaut de cornes, la rapidité de la course; au chameau, la grandeur du corps, supériorité suffisante, remarque Âristote, pour empêcher qu'il ne soit détruit par les autres animaux. D'après le principe des conditions d'existence, il est naturel que l'organe manque là où la fonction n'a pas de raison d'être. Voici l'explication que donne le philosophe de la formation des cornes.
a La partie osseuse dans le corps des animaux est terreuse; aussi la plus grande quantité de matière osseuse se rencontre-t-elle dans les plus grands animaux, si l'on regarde à la généralité. Comme il y a un excès de cette excrétion spéciale dans les plus grands animaux, la nature la détourne pour en faire une ressource et une utilité; et comme cette matière se dirige et afflue nécessairement en haut, la nature la répartit chez certains animaux en dents et en crocs; et chez d'autres elle la répartit en cornes. De là vient que pas un animal à cornes n'a la double rangée de dents ; car les dents de devant leur manquent à la mâchoire supérieure. En les leur enlevant, la nature en a fait profiter les cornes, et la nourriture qu'elle eût données à ces dentslà, est employée a faire croître les cornes (tome II, p. 20).
Ce passage suggère plusieurs réflexions. On peut remarquer, d'abord, qu'une explication physique y est jointe à l'explication finaliste, ce qui prouve qu'Âristote ne se bornait pas toujours aux causes finales. On est ensuite frappé du contraste que présentent, dans sa physiologie, les deux genres d'explications. Les explications par la cause matérielle ont perdu toute valeur, comme la physico-chimie dont elles procédaient; tandis que les explications du genre téléologique, le^ explications par la forme et la fin, subsistent, avec un léger changement dans les termes, dans la science des êtres vivants, même après que le principe des conditions d*existence y a été entièrement séparé de toute idée de finalité. Enfin, nous avons dans la dernière phrase une nouvelle illustration du principe de compensation des parties. « Jamais, dit Goethe après Âristote, un animal dont la mâchoire d'en haut est hérissée de dents ne portera de cornes sur le front... Il est impossible à la mère étemelle de former un lion à cornes, quelque effort qu'elle puisse tenter. »
l'ânàtobiie bt la physiologie d'àristoti. 67
De la région de la tête, on descend naturellement à celle du cou, puis à celle de la poitrine et enfin à celle du ventre. C'est la marche que suit Aristote dans ses études anatomiques et physiologiques.
Au cou se trouvent le pharynx et l'œsophage : le pharynx qui, avec la trachée-artère, sert à la respiration, l'œsophage qui conduit les aliments de la bouche à l'estomac. — Aristote emploie les mots pharynx et larynx comme synonymes ; pour lui ces organes se confondent avec la trachée doat il désigne seulement la partie supérieure par les mots pharynx et ioryfu;. —La trachée sert non seulement à la respiration, mais encore à la phonation ; pour qu'elle eût de la résonnance, il fallait qu'elle f&t à la fois lisse et solide. Placée au-devant de l'œsophage, elle peut être un obstacle à la déglutition. Qu'une parcelle d'aliment ou une goutte de liquide y pénètre, et il se produit de la suffocatioi^ et une toux pénible. On ne saurait donc prendre au sérieux l'opinion de ceux qui la prennent pour le canal des boissons (1). D'ailleurs, il n'y a pas de communications entre le poumon et l'estomac, et dans les vomissements et les nausées, nous voyons très hm d'où proviennent les liquides. Pour empêcher que les aliments ne fassent fausse route, la nature a imaginé l'épiglotte, destinée à recouvrir, en se repliant, l'ouverture de la trachée dans la bouche. L'épiglotte ne se trouve que chez les vivipares qui ont un poumon, et qui n'ont ni écailles ni plqmes. Il était nécessaire que la trachée passât au-devantde l'œsophage ; car le cœur est situé à la partie antérieure et médiane, et le poumon occupe la même place que le cœur, qu'il embrasse ; il fallait donc que le conduit qui se dirige vers le poumon et le cœur passât au-devant de celui qui se dirige vers l'estomac. Mais pourquoi le cœur et le poumon devaient être placés en avant? Aristote répond que la situation des organes dépend de leur importance. Selon lui, la place qui convient à ce qui est le plus importanty c'est le devant, ou le haut, ou la droite.
Le cœur est, pour Aristote, le premier des organes. Tous les animaux qui ont du sang ont aussi, et nécessairement, un cœur. Le sang, en effet, est liquide; il faut donc qu'il soit contenu dans quelque vaisseau, et c'est ce rôle de vaisseau que remplissent les veines. Mais elles doivent avoir un seul principe, un seul point de départ ; ce principe unique de veines ne peut être qufs le cœur. Nous voyons que toutes les veines naissent de lui et ne le traversent pas. Il est lui-même de nature veineuse (2). Il occupe, comme il convenait à Torgane le plus noble, à Torgane-principe, la place
(1) « Cette opinion qu'une partie des liquides passe dans les poumons est dans Platon; elle ippanenaii aussi I Dioxippe lliippoeratique et remontait à une haute antiquité. » (Jutes Geof'^ froy, VAnatomie et la physiolcgie d*ArisU>te^ page 68.)
^ M. Georges Poudiet fait remarquer, stcc raison, que a cette doctrine est conforme aux données de la science nMderne, qui ne voit dans le tissu du cœur qu'une modification locale dn biw des parois irasculaires. » {La Biologie aristotélique, p. 46.)
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la plus noble, étant situé vers le milieu du-corps, plutôt en haut qu'en bas, plus rapproché de la partie antérieure que de la partie postérieure. Deux erreurs ont été commises sur l'origine des veines : les uns les font descendre de la tête (1)» les autres les font venir du foie (2). Mais le principe des veines ne saurait être ni dans la tête, qui est un lieu froid, ni dans le foie, qui n'a pas la position d'un organe central. Il est facile de voir que la rate est le pendant du foie ; que le foie ne sert pas de réservoir au sang qu'il contient; que ce sang est dans une veine qui traverse le foie; que le foie n'est le point de départ d'aucune veine. Il est certain, d'autre part, que le cœur est le seul organe où le sang ne soit pas contenu dans des veines; que le sang passe du cœur dans les vaisseaux, mais ne vient de nulle part dans le cœur. Donc le cœur est le premier réservoir du sang ; donc il en est le principe et la source. C'est ce que démontre l'observation du fœtus : le cœur dès qu'il existe , contient du sang , et il est le premier formé des organes.
Ce n'est pas tout : le cœur est le premier organe qui soit doué de mouvement ; c'est comme un animal dans un autre animal. Les nerfs qu'il contient en grande quantité (3) montrent qu'il est le principe des mouvements, puisque les mouvements s'accomplissent tous par tension et reiftchement. Enfin, le plaisir et la douleur, les sensations et les émotions viennent du cœur et aboutissent au cœur. C'est la sensibilité qui constitue et détermine l'animal: le cœur, qui est le principe du sang et le principe des mouvements, doit-étre en même temps le centre de la sensibilité (4).
(1) il Les plus aneieot phyuologaes paraissent s'être généralement accordés & Aire descendre tontes le» Yeines de la tête. L'observation des vaisseaux des tempes et dn coa ehea l'homme el chez les animaux, tel que le cheval, ont pu conduire à cette opinion, surtout en voyant le sang s'accumuler dans ces vaisseaux quond on comprime le cou, et en un temps où l'on n'avait aucune notion d'une force quelconque pouvant pousser le sang de bas en haut. » (Georges Pouehet, La Biologie arittotélique, p. 46.)
(2) C'est à cette opinion que se rattache Galien.
(3) Les nerfs dont il est ici question sont des cordes tendineuses, analogues d'aspect anx ten* dons qui sont attachés aux os et qui font mouvoir les membres. « On ne doit pas perdre de vue, dit M. Georges Ponchet, que l'aorte, les veines nerveuses qu'elle donne (artères intercostales), les nerfs, les tendons, les ligaments, tout cela se confondait dans les esprits d'alors et ne constituait qu'une seule catégorie d'organes. » (£a Biologie aristotélique, p. 51.)
(4) C'est à la physiologie d'Aristote qu'est due l'institution catholique du Sacré-Cœur de Jésus. Les jésuites qui demandèrent à Rome cette institution tenaient pour vérité acquise la doctrine aristotélique que le eœur e^ l'organe physiologique des sentiments et des passions. La congrégation des rites s'opposa d'abord à l'innovation demandée, sur cette considération que les philosophes modernes plaçaient le siège de la sensibilité dans le cerveau, et non dans le cœur, et que l'Eglise ne s'était pas prononcée et ne devait se prononcer d'aucune manière sur ce point de science, objet de libres controverses. — Les Jésuites pouvaient répondre, et c'est sans doute ce qu'ils firent, que le vrai principe des sentiments n'étant, au point de vue spiritualiste commun à tous les catholiques, pas plus le cerveau qne le cœur, mais l'âme immatérielle, on pouvait aussi bien prendre pour objet de culte l'organe où ils retentissent que celui qui parait concourir
l'ânatomib bt la phtsiologib d*âbistotb. 69
Cette idée de rapporter la sensibilité au cœur n'a rien qui doive étonner. C'est au cœur que se manifestent les sentiments par des effets dus à Faction réflexe : il était naturel d'en mettre le siège là où leur action physique se produit, alors que l'on ne savait rien des fonctions du cerveau. On peut aujourd'hui encore parler en un sens physiologiquement très légitime du r61e sentimental du cœur (1).
Le cœur des animaux varie en grosseur et en consistance. Ces variétés
k leor production dans la Tie terrestre. Et puia n*aTait-oa pas l'atantage de le conformer aux habitades du langage populaire et du langage poétique? Jamaia le culte du Sacré-Cerreau n'aulait pa se répandre.
(1) Écoutons Claude Bernard :
a A mesore que l'organisation animale s'élète, le cœur détient un réactif de plus en plus délicat pour trahir les impressions sensitiTCs qui se passent dans le corps. . . Ghes l'homme, le esor n'est plus seulement l'organe central de la circulation du sang, mais il est devenu en outre on centre où viennent retentir toutes les actions nerveuses sensitives. . .
« Les sentiments que nous éprouvons sont toujours accompagnés par des actions réflexes du emor; c'est du cœur que viennent les conditions de manifestation des sentiments, quoique le cerveau en soit le siège actif. Dans les organismes élevés» la vie n'est qu'on échange continuel entre le système sanguin et le système nerveux. L'expression de nos sentiments se fiit par un échange entre le cœur et le cerveau, les deux rouages les plus parfaits de la machine vivante. Gai échange se réalise par des relations anatomiques très connues, par les nerfs pneumo- gastriques qui portent les influences nerveuses au cœur, et par les artères carotides et vertébrales qui apportent le sang au cerveau. »
Claude Bernard explique comment se produisent, par la double influence du cerveau sur le cœur el du cœur sur le cerveau, ces deux états principaux entre lesquels on peut supposer heaneonp d'intermédiaires : la syncope et V émotion,
a La syncope qui enlève le sang au cerveau, donne une expression négative, en prouvant seulement qu'une impression nerveuse violente est allée se réfléchir sur le cœur pour revenir frspper le cerveau. L'émotion, au contraire, qui envoie au cerveau une circulation plus active, donne une expression positive, en ce sens que Torgane cérébral reçoit une surexcitation fonctienaelle en harmonie avec la nature de l'influence nerveuse qui l'a déterminée. Dans l'émotion, il y a toujours une impression initiale qui surprend en quelque sorte et arrête très légèrement le cœur, et par suite une faible secousse cérébrale qui amène une pâleur fugace; aussitôt le cœur, comme un animal piqué par un aiguillon, réagit, accélère ses mouvements et envoie le sang h plein calibre par l'aorte et par toutes les artères. Le cerveau éprouve immédialement st avant tous les autres organes les effets de cette modification circulatoire. Le cerveau a été sans doute le point de départ de l'impression nerveuse sensitive ; mais par l'action réflexe sur les nerfs moteurs du cœur, rinfluence sensitive a provoqué dans le cerveau les conditions qui viennent se lier h la manifestation du sentiment. »
Ces rapports du cerveau et du cœur justifient physiologiquement l'association établie dans le langage dn poète, du romancier, de l'homme du monde, entre l'idée de ccsur et celle de serttitnent. Les sentiments viennent du cerveau; mais le cerveau les exprime au moyen du cœur.
« Quand on dit que le coeur cet brisé par la douleur ^ il y a des phénomènes réels dans le cœur. Le cœur a été arrêté, si l'impression douloureuse a été trop soudaine; le sang n'arrivant plus au cerveau, la syncope, des crises nerveuses en sont la conséquence. ..
a Quand on dit qu'on a U cobwt gros, après avoir longtemps été dans l'angoisse et avoir éprouvé des émotions pénibles, cela répond encore à des conditions physiologiques particulières du cœur. Les impressions douloureuses prolojigées, devenues incapables d'arrêter le cœur, le fatiguent et le lassent, retardent ses battements, prolongent la diastole, et font éprouver dans la région précordiale un sentiment de plénitude ou de rcaserrement. » (Claude Bernad, La Science expérimentale, p. 316 et suiv.)
70 l'anatomib bt la physiologie d*aristote.
sont accompagnées de différences dans leurs caractères. Les animaux à coeur dur et épais ont la sensibilité émoussée ; ceux qui sentent mieux l'ont plus mou. Ceux chez qui il est gros sont timides; ceux qui l'ont pins petit ont plus de hardiesse ; les affections qui résultent de la crainte dominent chez les premiers, parce qu'ils n'ont pas une chaleur proportionnée à la grosseur de leur cœur ; et leur sang est plus froid , étant contenu dans un plus grand réservoir. Tels sont le lièvre, le cerf, le rat, l'hyène, Tftne, le léopard, le chat.
Le cœur présente trois cavités chez les grands animaux; les petits n'en ont que deux et les très petits une seule. Des trois cavités du cœur, l'une, la plus grande est à droite et en haut; la seconde est placée a gauche relativement à la précédente, et la troisième entre les deux autres. Il convenait que le cœur fût divisé, à cause des deux veines principales qui, contenant chacune un sang de nature particulière , devaient avoir chacune un principe particulier. Il fallait en outre qu'une troisième cavité établit l'unité du tout (1) . La cavité droite contient la plus grande quantité de sang et le sang le plus chaud (2) ; aussi la partie droite du corps est-elle la plus chaude ; la cavité gauche contient la plus faible quantité de sang et le sang le plus froid. La cavité du milieu contient du sang en quantité moyenne et avec une température moyenne; mais c'est le sang le plus pur, c'est lui qui est véritablement le principal (3).
Il fallait que du cœur partissent deux veines principales , parce que le corps est formé de deux parties dans les animaux qui ont du sang et qui se meuvent. Ce sont la grande veine et l'aorte (4), qui se placent, la pre-
(1) Aristote n*avait vu que trois cavités dans le cœur; et il expliquait, comme c'était son habitude pour tous les faits anatomiques, le résultat de son observation par des raisons théoriques de convenif^ce. — Trois cavités au lieu de quatre I Comment a-t-il pu faire cette erreur? — H. Georges Pouchet remarque à ce sujet que, « quand on détache le cœur des vaisseaux auxquels il est suspendu, la flaccidité des parois des oreillettes, en l'absence de toute préparation spéciale et de toute injection, ne permet guère d'en apprécier l'étendue et les rapports. » Il rappelle que, a dans une dissection officielle faite au Japon en 1795, on ne trouva que trois.cavîtes an cœur, bien qu'on s'attendit à en découvrir quatre d'après les anatomistes occidentaux. )) (la Biologie aristotélique, p. 46.)
Quelle est, des quatre cavités du cœur, celle qui a échappé à l'observation d'Aristote? Milne Edvrards pense que c'était l'oreillette gauche probablement confondue par le philosophe avec l'oreillette droite. Selon M. Jules Geoffroy, c'est l'oreillette droite qu'Aristote a réunie au ventricule droit pour en former sa grande cavité, ou cavité droite. La cavité gauche est Toreillette gauche; la cavité moyenne, le ventricule gauche. D'après cette interprétationf la seule erreur anatomlque commise par l'auteur do Traité des parties est d'avoir méconnu la valvule tricuspide, en tant que valvule, a On conçoit mieux celte erreur chez Aristote, dit M. Geoffroy, que celle que Milne Edwards suppose et qui consisterait à avoir méconnu la cloison interauriculaire. » {L^Ànatomie et la physiologie d'Aristote, p. 52.)
(2) Les expériences de Claude Bernard ont vérlOé le fait.
(3) C'est en effet le sang artériel.
(4) C'est Aristote qui, d'après Galien, a le premier donné à l'aorte son nom.
l'anatomie et la physiologie d'aristotb. 71
miëre & la partie antérieare du corps, la seconde, à la partie postérieure. Comme la partie antérieure est plus importante que la partie postérieure qu'elle dirige, la grande veine est, comme il convenait, plus importante que Taorte. Elles se ramifient dans le corps entier, portant partout le sang et la vie, avec la chaleur et la sensibilité. On pourrait comparer les veines chargées de cette distribution du sang à Tappareil d'irrigation d'un jardin où l'eau passe de canaux plus grands dans de plus petits et finalement poursuit son cours par les conduits invisibles du sol, d'oii on la voit sourdre quand on creuse celui-ci, et où la puisent les racines des plantes (1). De même le sang se répand dans le corps et coule quand on entame la chair. A la peau, les pores trop petits, ne laissent transsuder que la sueur, encore faut-il pour cela que le sang s^échauffe, que les conduits où il est renfermé et les pores se dilatent (2). Quant aux hémorrhagies spontanées, qui se produisent au nez, aux gencives, etc. , elles résultent d'une coction incomplète du sang, lorsque par défaut de chaleur propre, il est resté trop fluide; il s'écoule alors par des pores, que, dans son état ordinaire, il ne pourrait traverser, étant de sa nature composé d'eau et de terre.
La chaleur, dont le cœur est la source, pourrait, si elle était exagérée, amener le dépérissement. Il faut qu'elle soit maintenue au degré nécessaire, mais sans le dépasser. Le refroidissement est donc nécessaire à la conservation de la vie. La nature devrait donc opposer à la fonction de calbrification, remplie par le cœur, une fonction de réfrigération. Le cerveau et le poumon sont chargés de cet office de contre-poids. Le cerveau n*7 suffit pas: il faut que les animaux sanguins, qui sont les plus chauds, cherchent au dehors ce refroidissement nécessaire. Les animaux terrestres le trouvent dans Tair au moyen du poumon : ils respirent. Les poissons , qui ne respirent pas, le trouvent dans l'eau (3).
Les deux poumons, pour Aristote, ne forment qu'un seul organe, divisé en deux parties. L'erreur est d'une anatomie primitive et qui n'y regarde pas de bien près. Il parait qu'elle est assez naturelle, puisqu'on la fait encore aujourd'hui dans l'extrême Orient. «Une petite encyclopédie japonaise, que nous avons sous les yeux, dit M. Pouchet, figure les deux
(1) Aristote admettait, comme on le voit, le mouvement du sang dans les veines; mais il ne croyait pas que le sang, pistrti du cœur et conduit dans toutes les parties du corps pour les nourrir, revint ensuite au cœur. Sa physiologie du cœur était incompatible avec l'idée de la circulation.
(2) Aristote ne connaissait pas les glandes sudoripares.
(3) Aristote se trompait complètement sur la fin réelle de la respiration, que la chimie seule pouvait faire connaître. Il n'est pas étonnant qu'il ait fait fausse route. Sa théorie des deux fonctions opposées de caloriflcation et de réfrigération devait lui faire tourner le dos à la vérité. En même temps elle devait Tempécher de soupçonner quelque chose comme une respiration chez les poissons et chez les insectes. Il avait cependant vu que les insectes meurent quand on U s frotte d'hnile, mais sans en comprendre la raison.
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poumons comme un organe unique à six lobes, à l'extrémité d'une trachée qui va en s*élargissant vers le bas, mais ne se divise point. L'échancrure médiane qui sépare les trois lobes de gauche des trois lobes de droite est seulement un peu plus profonde que les autres (1). » Aristofe remarque cependant que, chez les quadrupèdes ovipares et les serpents, le poumon semble double.
Sans m'arréter aux observations qui suivent sur le foie, la rate, les reins, le diaphragme, Testomac, les intestins, je passe au quatrième et dernier livre du Traité des parties, et j'y note des vues intéressantes et fécondes de philosophie biologique.
D'abord, l'idée de transition insensible entre les règnes de la nature, ce qu'on appelle depuis Leibniz le principe de continuité (2). « La nature des téthyes (ascidies) diffère très peu de la nature des plantes, bien qu'elles soient plus animales que les éponges, qui sont tout à fait dans la condition de la plante. C'est que la nature passe sans discontinuité des êtres sans vie aux animaux, qui en sont doués, par l'intermédiaire d'êtres qui ont la vie, sans être cependant des animaux; et ces êtres sont tellement rapprochés les uns des autres qu'ils ne semblent offrir qu'une différence excessivement légère. Pour Téponge, qui ne peut vivre que quand elle est attachée à quelque chose et qui ne vit plus quand on la détache, elle ressemble absolument à un végétal. Les holothuries^ les poumons marins et d'autres animaux analogues qui habitent la mer ne diffèrent que très peu de ceux-là, en ce qu'ils peuvent se détacher. Ces êtres n'ont aucun des sens, et ils vivent comme des plantes qui seraient détachées du sol... Les téthyes et les autres animaux de cet ordre, s'il en est, se rapprochent
(1) la Biologie aristotélique, p. 68.
(2) Aristote induit la loi de continoité des données de robservation. Leibniz la pose comme un principe apriorique, ou plutôt comme une conséquence logiquement déduite du principe apriorique de la raison suffisante, et confirmée par un grand nombre de faits, notamment par les faits mêmes dont parle Aristote, c'est-à-dire par la nature des zoophytes. Locke, qui Tadmet également, la tire, comme Aristote, de Tobservation. 11 écrit que, « en commençant depuis nous jusqu'aux choses les plus basses, c'est une descente qui se fait par de fort petits degrés et par une suite continuée de choses qui diflfèrent fort peu Tune de l'autre »; que «jusqu'à ce qu'on arrive aux plus basses et moins organisées parties de matière, on trouve partout que les espèces sont liées et ne diffèrentque par des degrés presque insensibles )>. Ce qui mérite l'attention, c'est qu'il paraît y appuyer le nominalisme et alléguer le passage insensible d'une espèce à l'autre pour soutenir que nos distinctions d'espèces n'ont de réalité que dans l'esprit. Il est certain que la négation des saUus, des hiatus dans la nature, si on la prend en un sens rigoureux, supprime Ids espèces et les genres naturels et les réduit à des fictions. Si on la prend en un sens large, elle peut, parles hypothèses qu'elle suggère, conduire à la découverte d'espèces intermédiaires, qui diminuent les grands saltus que notre ignorance seule nous faisait voir, mais qui en laissent toujours et nécessairement subsister de petits.
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de la plante en ce qu'elles ne peuvent vivre comme elle qu'en étant attachées à quelque chose. On pourrait croire qu'elles ont quelque sensibilité, parce qu'elles ont une partie charnue, mais on ne sait comment on doit les classer (p. 155 et suiv.]* *
Un peu plus loin , Aristote distingue les êtres vivants qui n'ont qu'un centre de vie de ceux qui en ont plusieurs, ce qui le conduit à rapprocher les insectes des plantes.
c L'essence des insectes est d'avoir plusieurs centres de vie ; en quoi ils se rapprochent des plantes, ils peuvent vivre encore après qu'on les a divisés , si ce n'est que chez les insectes ceci ne va que jusqu'à un certain point, tandis que les plantes peuvent devenir naturellement complètes en se divisant, et que d'une seule plante il peut en sortir deux et même davantage (p. 168). »
Aristote avait très bien vu que la centralisation vitale, presque parfaite chez l'homme et chez les animaux supérieurs , n'existe pas chez les insectes et que la décentralisation est complète chez les plantes. La pluralité des centres de vie chez les insectes a été, il y a un demi-siècle, mise en lumière par Dugès. Ce physiologiste a été amené par ses expériences à envisager lecorpsde l'insecte, au point de vue fonctionnel, comme formé de plusieurs segments, doués chacun d'un degré d'individualité et auxquels il a donné le nom de zoonites. La même idée a été depuis longtemps appliquée aux plantes, où la vie propre et indépendante des parties est plus marquée et frappe tout d'abord l'observateur (1).
Le perfectionnement organique et vital dépend de deux conditions : de la solidarité et de la centralisation fonctionnelles d'une part, et, d'autre part, de la division du travail physiologique. Ces deux conditions sont, d'ailleurs, liées l'une à l'autre. Le passage suivant prouve que la seconde n'a pas plus échappé à Aristote que la première.
c II vaut mieux, quand cela est possible, que le même organe ne serve
pas à des usages dissemblables Toutes les fois que la nature peut se
servir de deux organes pour deux fonctions distinctes et ne pas gêner l'un par l'autre, elle ne fait ordinairement rien de ce que font les fabricants, qui, par économie, mettent une lampe au bout d'une broche. C'est seulement en cas d'impossibilité que la nature se sert d'un même moyen pour plusieurs usages (p. 170). »
(I) Baffon écrit « que les arbres sont eomposés de petits êtres organisés semblables, et que riodivida total est formé par l'assemblage d'une multitude de petits individus. » {Discours sur ta rej^oductian en généraL)
Dupont de Nemours demande, dans un de ses Mémoires, « si une plante n'est pas une famille, une république, une espèce de ruche vivante, dont les habitants, les citoyens ont en commun la nutrition et mangent an réfectoire ». 11 ajoute plus bas : (( On est forcé de convenir qu'une plante est une confédération d'animaux tous parents, tous intimement unis, s'entr'aidant les uns les autres, travaillant tous au bien de la société, n (Mémoires sur différenU sujeu,)
74 l'anatomie et la physiologte d'aristote.
Il est clair qu'en ces quelques mots se trouve formulée la loi de la division du travail physiologique que Mil ne Edv^ards a cru énoncer le premier en 1827, qu*il n'a fait en réalité que développer, en montrant, par de nombreux exemples, comment elle s'applique aux diverses fonctions, à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des organismes. Que l'on veuille bien rapprocher le texte de Milne Edwards de celui d'Aristote.
« Le corps de tout être vivant, que ce soit un animal ou une plante, ressemble à un atelier plus ou moins vaste où les organes, comparables à des ouvriers, travaillent sans cesse à produire les phénomènes dont l'ensemble constitue la vie de l'individu. Or, le résultat ainsi obtenu est tantôt grossier et de peu de valeur, d'autres fois, au contraire, d'une perfection exquise; et lorsqu'on cherche à se rendre compte de ces différences dans le mode de manifestation de la puissance vitale, on voit que dans les créations de la nature, de même que dans l'industrie des hommes, c'est surtout par la division du travail que le perfectionnement s'obtient...
« Chez les animaux dont les facultés sont les plus bornées et dont la vie est la plus obscure, toutes les parties du corps possèdent les mêmes propriétés physiologiques; chacune peut se suffire à elle-même et exécuter tous les actes dont l'ensemble nous offre le spectacle. L'individu est une agrégation plutôt qu^une association d'agents producteurs, et rorganisme est comme un de ces ateliers mal dirigés où chaque ouvrier est chargé de la série entière des opérations nécessaires h la confection de l'objet à fabriquer et où le nombre des mains employées toutes à l'exécutiop de travaux semblables influe par conséquent sur la quantité, mais non sur la qualité des produits. Il en résulte que chez ces animaux la destruction d'une partie quelconque du corps n'entratne la perte complète d'aucune faculté; chaque fragment de l'organisme, s'il vient à être isolé, peut continuer à fonctionner comme avant sa séparation et agir comme agissait la masse tout entière. Là il n'existe donc aucune division du travail vital, et chaque partie de l'individu est à la fois un instrument de sensibilité, de mouvement, de nutrition et de reproduction...
c II en est autrement dès qu'on s'élève dans chacune des séries d'êtres plus ou moins parfaits dont l'ensemble constitue le règne animal. On voit alors la division du travail s'introduire de plus en plus complètement dans l'organisme; les facultés diverses s'isolent et se localisent; chaque acte vital tend à s'effectuer au moyen d'un instrument particulier, et c'est par le concours d'agents dissemblables que le résultat général s'obtient. Or, les facultés de l'animal deviennent d'autant plus exquises que cette division du travail est portée plus loin; quand un même organe exerce à la fois plusieurs fonctions, les effets produits sont tous imparfaits et chaque
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instrument physiologique remplit d'autant mieux son rôle que ce rôle est plus spécial (1)- »
Mais il paraît qu'Aristote ne tient pas toujours le même langage sur les tendances de la nature. Dans le livre II, « la nature emploie^ selon son ha^ biiude^ le même organe à plusieurs fonctions »; dans le livre IV, « elle no ÏB\i ordinairement rien de ce que font les fabricants qui, par économie, mettent une lampe au bout d'une broche ». M. B. S.-H. relève cette contradiction, qui rétonne (2). Cependant elle ne porte nullement sur le rapport du progrès organique et vital avec la division du travail physiologique, et elle s'explique très simplement parle fait que la nature présente, dans ses créations, deux tendances opposées : la tendance à Téconomie et la tendance au perfectionnement par la division du travail. Aristote constate, il est bien obligé de constater ces deux tendances, ces deux habitudes de la nature, comme l'a fait Milne Ëdv^ards en notre temps. Il peut même les admirer tour à tour en leurs effets. Au vrai, c'est la nature qui se contredit, ce n'est pas lui. Mais la nature se contredit-elle? Oui, si la nature n'est pas bornée dans ses ressources et dans sa puissance; oui, si elle peut toujours atteindre ses fins sans rencontrer d'obstacles. Non, si la perfection à laquelle elle va est relative aux matériaux et aux moyens dont elle dispose. Or, c'est précisément cette dernière supposition que fait toujours le philosophe. La nature, dit-il, fait, dans chaque cas, le mieux possible : elle crée, quand elle le peut, deux organes différents, pour deux fonctions différentes ; quand elle ne le peut pas, elle se sert du même instrument pour plusieurs usages ; elle est admirable dans les deux tendances, car la cause finale apparaît aussi bien dans l'une que dans l'autre.
F. PiLLON.
NOTICES BIBUOGRAPHIQUES.
NouvsAUX BSSAis DB PSTCHOLOGIB coNTBMPORAiNB, par Paul Bourget. (Paris,
Lemerre, 1885.)
Noas espérons examiner bientôt, ici même, l'attitude pessimiste d'un jeune écrivain déjà célèbre, M. Paul Bourget. Nous attendons pour cela d*avoir lu ses Poésies : Crime d'amour, dont la Nouvelle Revue vient de publier la deuxième partie; puis, nous voudrions relire Cruelle Énigme^ un roman par le titre, une étude de psychologie, par la méthode de conception, de composition, d'exécution. Donc, à plus tard cette nouvelle étude qui, selon toute vraisemblance, paraîtra ici même cette année.
(1) Milne Edwards, Introduction à la zoologie générale^ chap. m, p. 35 et suiv.
(%) a Ce défaut est bien rare chez lui, n dit-il pour Texcuser. (Tome I, p. 182, note.) >- M.B. S.-H., qui admire son auteur h tort et à travers, et qui multiplie les notes apologétiques, tombe assez mat, pour une Tois* qu'il se croit obligé à la critique.
Il convient pourtant de ne point attendre pour signaler à nos lecteurs les Nouveaux essais de Psychologie contemporaine. Voici les personnages étudiés : Dumas fils, Leconte de Lisle, les frères de Goncourt, Tourgueneff, ÂmieL Qu'ont-ils de commun entre eux, le grand écrivain dramatique, le puissant coloriste et sonoriste des Poèmes Barbares, les frères de Concourt, amateurs de curiosités historiques et psychologiques ; puis, cet écrivain illustre en qui s'est révélée Tftme du peuple russe, et enfin le philosophe incompris de Genève, Henri Amiel, impuissant à comprendre les antres, merveilleusement habile à saisir et à fixer les attitudes les plus fugitives d'une ftme extraordinairement disparate et profondément impersonnelle? Quand chacun de ces cinq personnages vient, à son tour, chanter sa chanson favorite, nous Técoutons avec ravissement ou enthousiasme, et nous goûtons surtout les variations que M. Bourget ajoute au thème : elles ont peut-être le défaut de bien des variations, qui plaisent par elles-mêmes et détournent l'attention du motif sur lequel on les a greffées. Qu'importe? Ceux qui veulent entendre l'air c au naturel » n'ont-ils pas les textes à leur disposition? Tous ces écrivains sont connus, très connus, au moins de tous ceux de notre ftge : M. Bourget nous les montre tels qu'il les voit à travers son prisme; on sait lequel. Qu'il s'agisse de Dumas, de Leconte de Lisle ou des frères de Concourt, toujours la même question se pose : c Cherchez le pessimiste, d — Y est-il? — Supposez qu'il y soit, persuadez-vous bien qu'il y est. Maintenant cherchez-le. N'est-ce pas que si la plaie est quelque part, ou béante, ou cicatrisée, ou même à l'état de symptôme, sa place est bien là où M. Paul Bourget croit la sentir, là et pas ailleurs? Il est certain que Dumas fils ne voit pas la vie en rose, que Leconte de Lisle ne vous réconcilie pas avec Dieu, que Tourgueneff nous promène dans un sentier bordé de réflexions tristes sur les hommes et les choses; certain aussi que la Renée Mauperin des frères de Concourt méritait mieux que de mourir au seuil de la jeunesse, et que si Henri-Frédéric Amiel avait montré dans ses œuvres le beau talent d'écrivain qui s'épanouit dans son Journal intime, M. Ferdinand Brunetière le malmènerait moins rudement qu'il ne le faisait il y a quinze jours dans la Revue des Deux Mondes ; on sortirait de cette lecture tout aussi charmé, mais plus fortifié contre les accidents du sort, mieux armé pour la vie. Oui, les héros littéraires des Essais de Psychologie contemporaine « engendrent la mélancolie », comme dirait Joseph Prudhomme; ils mènent droit au seuil du pessimisme. M. Bourget assure qu'ils mènent au delà, et ses arguments donnent à penser. Inutile de venir, après tant d'autres, vanter en lui la personnalité de l'écrivain, de r« analyseur », — le mot est de M. Bourget — et principalement ce tour et cette richesse d'imagination psychologique par où il l'emporte très certainement sur nos jeunes écrivains.
En remontant un peu haut dans nos souvenirs, nous revoyons un jeune élève de Sainte-Barbe dont la physionomie intelligente et inquiète retient aisément le regard : on le dit le premier d'une grande classe de rhétorique, on lui destine le premier rang à l'École Normale. L'avenir s'ouvre à lui plein de promesses... Il les a tenues toutes et bien au delà. Tous les talents lui sont venus, au jeune rhétoricien de Tannée scolaire de 1869-70. M. Paul Bourget parmi nos critiques figure au premier rang ; parmi nos romanciers, il le disputera bientôt à ceux qui maintenant le tiennent ; parmi nos jeunes poètes, il a depuis longtemps marqué sa place. Que lui manque-t-il donc? Rien, ni la croix d'honneur, ni les couronnes de l'Académie française, ni les bravos de ses amis, ni les félicitations silencieuses de ses lecteurs, et qui comptent, celles-là aussi. Chacun estime qu'il a bien*gagné cette croix et ces couronnes. Décidément, Edouard de Hartmann parlait d'or quand il disait : « Voulez-vous voir des gens heureux? Venez chez nous, les pessimistes. » Lionel Dauriac.
Alpbbd Dbhodbnoq. ^ HiSTonui d'un oolobistb, par Gabriel Séailles
(Paris, OUendorff, 1885).
Voici un livre comme il nous en faudrait beaucoup pour hftter le moment d'une esthétique expérimentale, fondée, non sur des afrioris^ mais sur des faits historiques et psychologiques. M. Séailles a vécu dans l'intimité d'Alfred Dehodencq et il nous raconte son vieil ami, un peintre de grande race, qui a eu son heure de succès, mais n'a jamais connu l'art de réussir, c Au moment où il découvrait l'Espagne, où son Combat de Taureaux, ses « Bohémiens^ sa peinture inattendue, le désignaient à l'admiration des Mérit mée, des Th. Gautier, des Paul de Saint-Victor, ouvraient aux jeunes les c horizons d'un art nouveau, tout de vie et de vérité, sorte de génie anoc nyme, il était loin, il ne se montrait pas. » Son talent lui semblait devoir grandir encore et il attendait. Avant son retour il envoyait au Salon une grande toile, la Blage, composée à Tanger. En voici la description (1): c C'est, nous dit M. Séailles, un effet de soir au bord de la mer à Tanger. « La grande ligne des vagues qui se déroulent, coupe la toile dans presque « toute sa longueur, puis, sans se briser, se recourbe en suivant le mou- « vement de la baie : à droite, une falaise basse ; au delà une ondulation c légère de montagnes bleues, sur le ciel qui enveloppe toute la scène de < ses transparences d'opale irisée. C'est l'heure où le soleil tombe, s'éteint c dans l'Océan; sa lumière presque horizontale s'apaise, s'adoucit en tra- « versant les vapeurs du soir, et ses derniers rayons, caressant la crête des
78 MOTIGBS BlBUOGaAPHlQUKS.
« vagues soulevées, y allument une flamme rose, dont la longue traînée « se joue dans leurs ondulations. Un nègre, un enfant sur les épaules, re- « garde. Trois enfants arabes, se tenant par la main, tournent le dos au « flot qui les poursuit et courent sur le spectateur avec des cris et des rires, c Puis, c'est une famille arabe, puis des cavaliers, leur long fusil au poing, « qui poussent leurs chevaux contre la mer : le rayon rose met un éclair « sur le turban du nègre, fait éclater un fez, un burnous. Tout à fait dans « la pénombre, une famille juive s'éloigne; un jeune homme plein de no- € blesse, une jeune femme aux grands yeux noirs, sur un petit àoe, en avant « un vieillard à tête de patriarche. Certes l'effet est hardi de ces. grandes « lignes de flamme rose qui coupent et exaltent le vert profond des vagues; c mais on ne sent là rien d'inventé ni d'artificiel , c'est la nature arrêtée « dans un de ses aspects étranges et charmants par un audacieux. »
Oui certes Dehodencq était un audacieux : toute sa vie le prouve. Il le fut, le jour où il se découvrit un incurable amour pour M"* Galderon. Cette jeune fille, qui portait un des plus beajux noms de l'Espagne (1), c c'était encore pour Dehodencq, l'Espagne et déjà TOrient, tout son rêve « d'artiste réalisé dans une forme vivante. » Cette passion romanesque emplit l'âme du peintre et deux ans se passèrent avant qu'elle se déclarât. « Mais l'amour est contagieux, le vertige est contagieux, le vertige se gagne « comme la peur , comme tous les sentiments que suggèrent de vives c images (2). » M^* Galderon épousa Dehodencq et dès lors tout ce que le peintre rêva de faire cessa de lui sembler impossible. Il y eut de poignantes luttes, de cruelles angoises, que traversaient « des joies brèves et vives >. Mais tout ne vient-il pas à point si l'on sait attendre? Non, si l'on ne sait qu'attendre. La patience ne fait réussir qu'à la condition de savoir se lasser : l'art d'attendre n'aboutit jamais, s'il ne s'y joint pas l'art de se faire désirer. Tout grand artiste qui arrive est doublé d'un demi-diplomate. Je parle pour notre siècle et pour notre époque. Cette diplomatie-là manquait à Dehodencq et c'est pourquoi il connut « la saveur amère de la bêtise hu- « maine ». Sa Plage présentée au Jury du Salon, subit un échec. Uidéal de Dehodencq n'était point celui de la foule, pas même celui de Léon Gogniet son ancien maître. « Les pieds ne ;5ont pas assez faits, disait c Gogniet, tel groupe manque d'air, il se perd, qu'il revienne. » Léon Gogniet se sentait dépaysé, il voyait avec d'autres yeux que Dehodencq. Revenu à Paris, Dehodencq ne put se résigner à voir avec les yeux des autres : il mourut en 1881 épuisé parla lutte, mais impatient de lutter encore. Théodore de Banville prononça sur sa tombe ehtr' ouverte les dernières paroles, et le salua du^nom d'homme de génie*
(1) Cf. p. 131.
(2) Cf. p. 134.
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Théodore de Banville est un critique dont l'admiration consacre. M. Gabriel Séailles est un amateur délicat et réfléchi» dont l'enthousiasme n'a pu se fourvoyer. Le jour de la réparation viendra-t-il pour Alfred Dehodencq? « De plus en plus admiré par les plus clairvoyants penseurs en qui commence lia postérité déjà vivante (1) », le sera-t-il par cette minorité du public qui impose ses goûts à la majorité, faisant et défaisant les réputations, au gré de ses impressions toujours changeantes et presque toujours irréfléchies? L'étude de M. Séailles hàtera-t-elle cette revanche posthume? A coup sûr M. Séailles n'a rien épargné pour cela, ni sa conscience de biographe, ni son talent bien connu d'écrivain et de psychologue. Nous avons extrait de son livre la description de la Plage; elle a tout l'air d'être exacte. C'est une analyse où aucun détail n'est omis, mais c'est une analyse vivante et qui parle aux yeux, c'est par dessus tout l'analyse d'un admirateur sous le coup de l'émotion. Les lecteurs de V Essai sur le Génie dans tArt savent la doctrine esthétique de M. Gabriel Séailles : c'est Témotion qui fait le grand artiste. Il ajouterait sans doute que c'est l'émotion qui fait aussi le critique d'expérience, qu'un bon critique est avant toute chose un admirateur passionné. M. Séailles a joint le précepte à l'exemple. Son livre sur Alfred Dehodencq vient fort à propos après sa thèse, lui servir de commencement de preuve. Nous souhaitons que M. Séailles ne s'en tienne pas à cet heureux commencement. L.' D.
(1) Discours prononcé sur la tombe d* Alfred Dehodencq par M. Théodore de Banville, p. 237 du livre.
LA PHILOSOPHIE DE L'AVEiNIR.
Principaux articles contenus dans cette revue, du numéro de juillet 1885 au numéro de décembre inclusivement :
JuuxET. — Victor Hugo^ par Frédéric Borde ; — Les sociétés protectrices des animaux, pas AgoAhon de Potter,
AooT. — LeUre de Colins à Victor Hugo, manuscrit inédit de Colins; — La société d'éducation et d'instruction des Basses-Pyrénées, par Frédéric Borde '^ •— Examen d'un (ravail de M. Jules Lechevaliery manuscrit inédit de Colins \ ^ Un discours à TAcadémiei par Frédéric Borde.
Septembre. — L'individu et TËtat et le darwinisme social, par Âgathon de Potter.
Octobre. — Libre échange et protection » par ii^o^Aon de Potter.
NovEM^RS. — Examen de deux discours électoraux de M. Jules Ferry, par Frédéric Borde; — La propriété à l'Académie des sciences morales et politiquesi ^or Frédéric Borde; — Correspondance et discussion contradictoire. Les sociétés protectrices des animaux, par Agathon de Potter.
Décembre. — Le magnétisme expliqué, par A. Eugentobler; — Le remède social, par A. Hugentobler.