‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 13 sur 144 · L*AMAT0M1£ ST LA PHYSIOLOGIE D ABISTOTB · texte numérisé non relu

L*AMAT0M1£ ST LA PHYSIOLOGIE D ABISTOTB

finale. Les philosophes antesocratiques ne s'étaient occupés que des deux premières. Âristote rejette leur méthode; sans exclure les causes matérielle et efficiente, il les subordonne aux causes formelle et finale. Ces deux dernières, dans sa pensée, sont liées Tune à l'autre. Qu'est-ce que la terme? C'est le principe de groupement, de coordination des parties, le principe d'organisation qui fait l'individualité de l'être. Mais le mode de groupement des parties, le mode d'organisation, en chaque être, n'est pas sans raison, sans pourquoi. La forme suppose la fin. La forme et la fin sont les causes les plus importantes, les causes essentielles, parce que c'est par la forme et la fin que tel objet fabriqué par l'industrie, tel être vivant, tel organe se distingue, se caractérise, se définit. C'est par la forme et la fin qu'un lit est un lit, de quelque matière et par quelque agent qu'il soit formé, et aussi, qu'une main est une main. La forme, inséparable de la fin , est vraiment la cause première, elle précède la causé efficiente, car, dit Aristote, la production d'une chose dépend de sa forme, et non sa forme de sa production : c'est parce que la forme de la maison est telle chose qu'elle doit être construite dans telles conditions. C'est par la forme, inséparable de la fin, que se transmettent, d'une génération à l'autre, les caractères spécifiques. La forme, en un mot, est l'idée qui préside à la constitution de l'être. A vrai dire, forme et idée, forme et espèce, sont termes synonymes. On voit que la physiologie d' Aristote est à la fois, et parla même raison, vitaliste et finaliste. Et il en est de même de sa physique, qui est dominée par sa psychologie et sa physiologie. On voit aussi pourquoi sa physiologie et, par suite, sa physique ne sont, ne peuvent être que des sciences d'observation et de description des espèces naturelles et de leurs rapports, Aqs histoires naiu^ relies.

On comprend sans peine que la considération dominante, sinon exclusive, de la cause formelle et de la cause finale devait conduire Aristote à admettre la fixité des espèces et l'éloigner de toute explication purement physique de l'organisation. D'autre part, la fixité des espèces, qu'il pouvait tenir pour un fait d'observation, devait évidemment le confirmer dans ses vues sur l'importance souveraine de la cause formelle et de la cause finale. 11 est certain que la doctrine de la fixité des espèces et la théorie aristotélique de la cause formelle et de la cause finale sont naturellement liées Tune à l'autre et se fortifient mutuellement. C'est ce qui ressort du passage suivant sur une assertion d'Empédocle :

c Empédocle s'est bien trompé quand il a prétendu qu'une foule de choses dans les animaux sont par cette seule raison qu'elles ont été comme elles sont dès leur origine (1) : par exemple, que les animaux ont la co-

(1) Je cite d'après U traduction française de M. B. S.-H.; mais je dois faire remarquer

L*ANATÛMIS BT LA PHYSIOLOGIE d'abISTOTB. 49

lonne vertébrale faite telle que nous la voyons en eux, parce qu'en se tournant sur elle-même il lui est arrivé de se briser. En ceci, Empédocle a oublié et méconnu deux choses : d*abord qu'il faut que le germe constitutif existe avec une puissance relative à son objet, et en second lieu, il a oublié que l'agent qui a fait la chose devait exister antérieurement au produit, non pas seulement au point de vue de la pure raison, mais aussi dans le temps. Car c'est Thomme qui engendre l'homme, et c'est parce que Fhomme est constitué de telle manière qu'il en résulte que l'être qu'il produit est constitué également de telle manière déterminée (1). On peut penser que pour les choses qui semblent se produire d'une façon toute spontanée, il en est identiquement de même que pour les productions de l'art, puis qu'il y a certaines choses qui se produisent spontanément, toutes pareilles à celles que l'art* produit, la santé par exemple; mais pour les productions naturelles, il y a préalablement un producteur semblable à l'être produit , comme il y en a un dans la sculpture ; car il n'y a dans la sculpture rien de spontané (2). L'art y est la raison de l'œuvre sans la matière, et il en est de même pour les choses que le hasard produit, puisque tel est l'art, telle est l'œuvre produite. Il faut donc affirmer, à plus forte raison , que, l'essence de l'homme devant être ce qu'elle est, c'est là ce qui fait que les choses sont ce qu'elles sont , puisqu'il n'est pas possible

qu'elle est loin d'être irréprochable. Il y t un eontre-sene dans cette phrase : ce Empédocle a prétendu qu'une fonle de choses dans les animaux sont par cette seule raison qu'elles ont été comme elles sont dès leur origine. » Elle fait penser que, selon Empédocle, les choses se sont coniervées telles qu'elles ont été formées à l'origine, quelle que soit la manière dentelles ont M formées. Il y a dans le texte : a Empédocle a prétendu que plusieurs choses dans les animaux iODl telles, parce qu'il leur ett arrivé d*être telles à l'origine, parce que cela t^est trouvé ainri quand elles ont pris naissance (icoXiJLà toîç (cootç 8iit, z6 oufAêYJvat o&tox Iv ttj fhBasi), s c'esl-A-dire que leur état actuel résulte uniquement d'une modification originelle qui s'est produite accidentellement.

(t) Selon Aristote, Empédocle a méconnu deux choses : d'abord, que le germe doit avoir en loi une force évolutive capable de produire l'être avec toutes ses parties, c'est-à-dire possède CD puissance ces parties et leur disposition; ensuite, que cette force évolutive, il doit l'avoir reçue d'un être semblable à Tétre produit et préexistant, non seulement logiquement, mais encore chronologiquement, à l'être produit. Car, dit-il, e*eit Vhomme qui ingendre i*homme; autai l'engendré ressemble-t-il au générateur. S'il en est ainsi, une modification accidentelle, n'étant pas reçue d'un générateur, ne saurait être transmise, comme puissance an germe, comme acte à l'engendré. — C'est la négation radicale de l'hérédité des caractères accidentellement acquis.

(2) Aristote remarque que pour les produits de l'art, et même pour ce qui est produit spontantaent ou accidentellement, il est besoin d'une cause efficiente semblable et antérieure à ce qui est produit. U généralise les propositions suivantes : Vceuvre a sa raison dans fart, non dang ta matière; Vart précède I^OBuvre; Tel art, telle œuvre. Si elles s'appliquent à ce qui est produit par le travail humain, et même à ce qui est produit spontanément (a&rofAàxo)c],ou

^accidentellement (^ic&tux>î<)> ^1^^ doivent s'appliquer, à bien plus forte' raison,* à ce qui est produit par génération, notamment à l'homme.

50 l'anatomib et la phtsiologik d'abistotb.

que Phomme existe sans ces organes et ces conditions (1). Si toutes ces conditions ne sont pas remplies, c'est du moins celles qui s*en rapprochent le plus qui doivent l'être ; elles sont ou absolues, parce qu'il est impossible qu'il en soit autrement, ou tout au moins elles sont ce qu'elles sont, parce qu'il est bien qu*il en soit comme il en est (2). Ce sont là des conséquences inévitables. Du moment qu'un être quelconque est ce qu'il est, il y a nécessité que sa production ait lieu de telle ou telle manière, et qu'elle soit ce qu'elle est. Même c'est là ce qui explique que telle partie de Tanimal se produit la première de toutes, et que telle autre ne peut venir qu'à la suite (3). »

' (i) Cela revient à dire, en réponse à Empédocle, qae les organes sont dans l'honnie ce qu'il soDt en vertu de Texistence de l'homme. 11 ne pourrait exister sans ces parties (àvso (Aopbov TOUTcov) ; elles sont ses conditions d'existence.

(2) Aristote distingue les conditions d*existence qui sont absolues, c'est-à-dire sans lesquellea Téire dont il s'agit serait impossible, et celles qui, sans être indispensables, sont ntOes pour réaliser une organisation plus parfaite.

(3) Ce passage du TraiUdet Partieg des animaux (t. T, p. 12 etsuiv. de la traduction française) en rappelle un autre également intéressant, également caractérisque, de la Physique d* Aristote. Il s'agit encore d'Empédocle. Aristote expose l'objection faite par ce philosophe au principe que la nature agit en vue d'une fin. « Ici l'on élève un doute. Qui empêche, dit-on, que la nature agisse sans avoir de but et sans chercher le mieux des choses? Jupiter, par exemple, ne fait pas pleuvoir pour développer et nourrir le grain; mais il pleut par une loi nécessaire; car, en s'élevant, la vapeur doit se refroidir; et la vapeur refroidie, donnant de l'eau, doit nécessairement retomber. Que si ce phénomène ayant lieu, le frotaaent ea profite pour germer et croître, c'est un simple accident. Et de même encore, si le gratn que quelqu'un a mu en grange vient à s'y perdre par suite de la pluie, il ne pleut pas apparemment pour que le grain pourrisse; et c'est un simple accident, s'il se perd. Qui empêche de dire également qne dans la nature les organes corporels eux-mêmes sont soumis à la même loi, et que les dents, par exemple, poussent nécessairement, celles de devant, incisives et capables de déchirer les aliments, et les molaires, larges et propres à les broyer, bien que ce ne aoit pas en vue de cette fonction ^'elles aient été faites, et que ce soit une simple coïncidence? Qui empêche de faire ta même reburqne pour tous les organes oii il semble qu'il y ait une fin et une destination spéciales? Ainsi donc toutes les fois que les choses se produisent ckuidenUUemerU comme elles se seraient produites en ayant un but, elles subsistent et se conserf>ent, parce qu*elles orU pris spontanément la condition convenable, mais ceUes où il en est autrement périssent ou ont péri, » (Aristote, Physique f liv. ll,ch.viii.)

Le système antitéléologique formulé dans la dernière phrase n'est autre que celui de la wrvivance des aptes et de V extinction des mal adaptés que Darwin et M. Spencer ont de nos jours mis à la mode. On voit qu'il n'est pas nouveau. Ëmpédocle, qui le soutenait, disait qu'il avait pu exister des animaux ayant les parties antérieures d'un homme, et les parties postérieures d'un bœuf, mais que ces créatures bovines à proue humaine (c'était son expression) n'avaient pu se conserver. Ce système d'Empédocle fut plus tard adopté par Épicure et par Lucrèce.

Aristote répond à l'objection en montrant des fins même dans les êtres où il est impossible de supposer l'ombre de réflexion et d'art, par exemple dans les plantes. Cela prouve que la nature a des fins comme l'art. « On voit, dit-il, que dans les plantes elles-mêmes se produisent les conditions qui concourent à leur fin ; et que, par exemple, les feuilles sont faites pour garantir le fruit. Si donc, c'est par une loi de la nature, si c'est en vue d'une fin précise, que les plantes portent leurs feuilles, et qu'elles poussent leurs racines eij bas et non en haut pour se

LANATOlfflB BT LA PHT8IOUM31B D ABI8T0TB. 51

Plci6 loin, ArUtofe revient sur la même idée et Texprime avec toute la préeisioii possible, comme pour l'opposer dans toute sa force aux anciens philosophes grecs et clore la discussion. < Quant à nous, dit-il, nous affirmons qa'ane chose a lieu en vue d'une autre chose partout et toutes les fois que se montre nnefin vers laquelle se dirige et s'accomplit lé mouvement, si aucun obstacle ne vient l'arrêter. Il est de toute évidence que c'est bien quelque chose de ce genre que nous appelons la nature. Certes, ce n'est pas un être quelconque que le hasard fait sortir de chacun des germes, mais toujours de telle chose, c'est précisément telle autre chose qni sort ; pas plus que ce n'est au hasard que de tel corps il sort tel germe indifféremment. Sans doute, le germe est un prindpe, et c'est bien lui qui fait l'être qui vient de lui (1). Tout cela est dans la nature, puisque c'est du germe que cela sort (2). Pourtant, il n'en faut pas moins avouer que ce dont vient le germe est encore antérieur au germe même (3) ; le germe est un produit qui se développe, et c'est l'être substantiel qui est le but et la fin (4). Ken plus, ce dont vient le germe lui-même existe antérieure-

BMrrir, il est clair qa*il y a une came du même ordre pour toutes les choies qui existent, on qui te produisent dans la nature entière. » S'il y a des monstres, c'est que Terreur peut se glisser dans les opérations de la nature comme dans celles de l'art. Les mon stres ne sont que des aviations do bot vainement cherché)). Ils sont, dans Tordre de la nature, ce que sont, dans le domaine de Tart, les ouTrages non réussis.

a Soutenir le système d'EmpédocIe, conclut Aristote, c'est nier toutes les choses naturelles; e'est nier absolument la nature; car on entend par choses nsturelles toutes celles qui, mues cealinûment par un principe qui leur est iniime, arrivent k une certaine fin. De chacun de ces principes ne sort pas pour chaque espèce de choses un résultat identique, de viéme qu'il n'en sort pas un résultat arbitraire; mais toujours le principe tend au même résultat, à moins d*obstacle qui Tarréte. Mais, dit-on, le pourquoi des choses et le moyen employé en vue de ce pearquoi peuvent venir aussi du hasard. Un hOte, pour citer œt exemple, est voau par hasard chex vous; et il y a pris un bain absoloment comme s'il était venu tout exprès pour se baigner ainsi. Cependant ce n'est pas dans cette intention qu'il est venu, et ce n'a été qu'un hasard

ci SB pur accident; car le hapard doit être rangé parmi les causes accidentelles. Mais quand

e'ol toujours on du moins le plus ordinairement qu'une chose arrive, ee n'est plus ni par acci-

deat ai par hasard ; or, dans la nature» les choses se produisent éternellement de la même fa- ^a, li rien ne s'y oppose. D'ailleurs, il serait absurde de croire que les choses se produisent sans but, parce qu'on ne verrait pas le moteur délibérer son action. L'art non plus ne délibère pas dans tout ce qu'il fait; et si Tart des constructions navales était dans l'intérieur do beii, l'art agirait tout comme la nature. Par conséquent, si Tart se propose un but, la nature s'ea propoae un aussi; et c'est ce qu'on peut voir manifestement, lorsque quelqu'un se sert k Mî-oéme de tnédecia, image assez exacte des opérations de la nature. » Ladistioetton qu'établit ici Aristote entre la finalité de la nature et celle de Tart a été déve-

Isfpie et préeisée par Gournot. Il appelle la première insUnetive et la seconde rationnelk. (1) Il y a dans le texte: a Car le germe est le principe et l'efficient do la chose engendrée. » 9) Il y a dani le texte : « Gela appartient à la nature, puisque c'est du germe que cela

Mtt.i Aristote appb'que le mot nolvra aux choses qui naùtmt (le mot cpuoiç aux choses

qoiçgQvrai).

(3) ici le traduetenr ajante an texte où Ton ne trouve que cas mots : (c Mais ce dont vient le

P*m est aiiédear ao germe. »

(^) Oy I daos le texte : « Le germe est la génération dont Télre (développé) est le but, u

52 l'amatomib et la physiologie d'aristotb.

germe produit; car le germe peut être considéré en deux sens : en prement aux deux, c'est-k-dire d'abord au germe et ensuite k i*étre que le mier lieu, dans l'être d'où il vient lui-même, et en second lieu, dans l'être dont il est le germe . . • Aj outons que le germe n^est qu'en si mple puissance (1 ] , et nous savons quel est le rapport de la puissance à la réalité complète, à l'entéléchie(p. 27).»

Ici Âristote distingue de la nécessité physique, qui est sans rapport avec la finalité, la nécessité qu'il appelle hypothétique et qui seule peut, selon lui, être admise en histoire naturelle, c II y a, dit-il, une espèce de nécessité qui se trouve dans les choses sujettea à nattre et à devenir.* En ce sens nous disons de la nourriture qu'elle est nécessaire, uniquement parce que, sans elle, il ne serait pas possible de vivre. Cette nécessité-là est donc comme une nécessité hypothétique; carde même que pour couper quelque chose avec une hache, il faut que la matière de la hache soit dure, et qu'en tant que dure, elle peut-être en airain ou en fer; de même aussi le corps n'étant qu'un instrument, attendu que chacune de ses parties, comme le corps entier lui-même, a un certain but, il y a nécessité que le corps soit fait de telle façon, et qu'il soit composé de tels éléments, pour que cet instrument puisse remplir son office (p. 29). »

La nécessité hypothétique d' Aristote, liée à la finalité, n'est pas autre chose que le principe des conditions d'existence , tel que l'a posé Guvier. Ainsi qu' Aristote, Guvier voit dans le principe des conditions d'existence le grand principe de l'histoire naturelle. «L'histoire naturelle, dit-il, a un principe rationnel qui lui est particulier et qu'elle emploie avec avantage en beaucoup d'occasions : c'est celui des conditions d'existence, vulgairement nommé des causes finales. Gomme rien ne peut exister s'il ne réunit les conditions qui rendent soa existence possible , les ditTérentes parties de chaque être doivent être coordonnées de manière k rendre possible l'être total, non seulement en lui-même, mais dans ses rapports avec ceux qui l'entourent et l'analyse de ces conditions conduit souvent à des lois générales tout aussi démontrées que celles qui dérivent du calcul et de l'expépérience (2). » G'est au moyen du principe des conditions d'existence^ de la

(1) Selon toate apparence, c'est Tobiervation da développement viul 1 partir da germe, dé- Teloppement dont le principe est latent dans le germci qui a eondait Aristote k la théorie qui domine toute sa philosophie, je veux dire à la distinction de la puissance et de l'aete.

(2) Le règne atùmalt, 1. 1, p. 5. — Guvier dit ailleurs : « 11 ne suffit pas que les parties de chaque être soient entre elles dans cette harmonie, condition nécessaire de l'existence; il faut encore que les êtres eux-mêmes soient entre eux dans une harmonie semblable pour le maintien de Tordre du monde. Les espèces sont mutuellement nécessaires, les unes comme proie, les autres conmie destructeur et modérateur de propagation. On ne peut pas se représenter raisonnablement un état de chose oik il y aurait des mouches ans hirondelles et réeiproqveaient. n

On peut dire que Tesprit de la biologie aristotélique revit en Guvier. Gomme Arislote, Guvier met dans la (orme, non dans la matière, l'essence de l'être vivant. « La vie, dit-il, est un tQur-

l'anatqmib kt la physiologie d'abistotï. 53

loi des corrélations organiques, conséquence du principe des conditions d'existence » que GuYier a pu reconstituer les espèces fossiles et créer la paléontologie.

Le premier livre du Traité des Parties se termine par une fort belle page sur l'objet des études biologiques.

c Même dans les détails qui peuvent ne pas flatter nos sens, la nature a si bien organisé les êtres qu'elle nous procure, & les contempler, d'inexprimables jouissances» pour peu qu'on sache remonter aux causes et qu'on MMt réellement philosophe. Quelle contradiction et quelle folie ne seraitce donc pas de se complaire à regarder de simples copies de ces êtres, en admirant l'art ingénieux qui les produit, en peinture ou eu sculpture, et de ne point se passionner encore plus vivement pour la réalité de ces êtres que crée la nature et dont il nous est donné de pouvoir comprendre le bati

« Ainsi y ce serait une vraie puérilité que de reculer devant l'étude des êtres les plus infimes. Car, dans toutes les œuvres de la nature, il y a toujours place pour l'admiration (1], et l'on peut leur appliquer à toutes sans exception le mot qu'on prête à Heraclite, répondant aux étrangers qui étaient venus pour le voir et s'entretenir avec lui. Gomme en l'abordant ils le trouvèrent qui se chauffait au feu de la cuisine : « Entrez sans crainte, entrez toujours, > leur dit le philosophe, < les dieux sont ici comme partout. » De même , dans l'étude des animaux quels qu'ils soient, nous ne devons jamais détourner nos regards dédaigneux, parce que, dans tous indistinctement, il y a quelque chose de la puissance de la nature et de sa beauté (2). Il n'y a jamais de hasard dans les œuvres qu'elle nous présente (3). Toujours ces œuvres ont en vue une fin ; et il n'y a rien au monde où le caractère de cause finale n'éclate plus évidemment qu'en elles. Or, la fin en vue de laquelle une chose subsiste ou se produit, est précisément œqui constitue pour cette chose sa beauté et sa perfection.

c Que si quelqu'un était porté à mépriser comme au-dessous de lui

bilIoB pins on moins rapide, plus ou moins compliqué, dont la direction est constante, et qui eatraioe toojoiirs des molécules de mêmes sortes, mais oh les molécules individuelles entrent et dTaA «Uea sortent eontinuellement, de manière que la forme du corps vivant lui est plus essentieUa qne sa matière. » Pour Guvier, comme pour Aristote, le principe des conditions d'existewe se confond avec le principe de finalité. Comme Aristote, Guvier soutient la permanence des espèces; il repousse les hypothèses et les explications de de Maillet, de Robinet et de Lamarck avee lo même dédain qu' Aristote celles d*Empédocle et de Démocrite.

(1) n 7 a dans le texte ; « Il y a dans toutes les choses de la nature quelque chose d*ad.n;-

(2) Le texte ne parle que de la beauté des choses de la nature.

(3) Cette phrase du traducteur me parait trop générale ; le texte dit que cette beauté qui est difis las cmm de la nature consiste en ceci, que les choses y sont, non par hasard, mais en vnedeflas, et que c*est précisément des rapports de finalité que la beauté résulte.

54 L*ANATOMIB ET LA PHTSIOLOHIB d'ARISTOTB.

l'étude des autres aoimaox, qu'il sache que ce serait aussi se mépriser soimême; car ce n'est pas sans la plus grande répugnance qu*on parvient à connaître l'organisation de Thomme, sang, chair, os, veines et tant d'au* très parties du genre de cçlles-là (p. 59 et suiv.). »

Après l'exposé de la méthode et avec le second livre , commence l'étude de Tanatomie et de la physiologie comparées qui doit remplir le reste de l'ouvrage.

Il débute par des généralités sur les combinaisons matérielles qui constituent les êtres vivants. Aristote y disti|[igue des combinaisons de trois genres différents : celle que nous appellerions physico- chimiques; celles que nous appellerions histologiques-, enfin, celles qui forment les organes proprement dits. « On pourrait admettre que la première combinaison est celle des matières que certains philosophes ont appelées les éléments, c'est-à-dire la terre, l'air, l'eau et le feu. Peut-être même serait-il préférable d'étudier les propriétés et les forces de chacun de ces éléments, non pas cependant toutes les propriétés, mais en bornant notre élude, comme nous l'avons fait ailleurs et antérieurement; en effet le liquide et le sec, le chaud et le froid (1 ) sont la matière de tous les corps composés. Les autres différences que les corps présentent ne sont que les conséquences de celle-là : par exemple, la pesanteur et la légèreté, l'épaisseur et la minceur, le rude et le poli, et tous les autres phénomènes du même genre qu'eu peut remarquer dans les corps. La seconde combinaison de ces premiers éléments est, dans les animaux, celle des parties similaires, telles que l'os, la chair et les parties semblables à celles-là. Enfin la troisième et dernière combinaison est celle des parties non-similaires, par exemple, le visage ou la main et les parties qui y ressemblent (p. 68). »

En cette distinction des trois espèces de combinaisons matérielles, Aristote montre, comme le remarque M. 6. Pouchet, un juste sentiment de la hériarchie des sciences. Il appuie la biologie sur la doctrine des quatre éléments et de leurs propriétés, qui était la physico-chimie de son temps. Il subordonne V anatomie comparée , l'anatomie des organes ou parties non-similaires à l'anatomie générale ou des parties similaires. Mais d'après l'esprit téléologique de sa philosophie naturelle, il considère la preinière combinaison comme matière et moyen relativement à la seconde; la seconde comme forme et fin relativement à la première, et

(1) Dans U physique d'Arislote, les qvatre propriétés générales, ehaud, froid, liquide, see ne correspondent pas cbaeune à chaeun des quatre éléments, eomme on le dît souvent ; mais chacun des quatre éléments possède deux des quatre propriétés. Ainsi le feu est chaud eiaec; Vair tii ebaud et humide; Veau est froide et humide; la terre est froide et sèche.

l'anatomib et la physiologie d'àristote. 55

comme matière et moyen relativement à la troisième; celle-ci comme forme et fin des deux premières. « La maison, dit-il, n'est pas faite pour les poutres et les pierres; mais ce sont au contraire les pierres et les poutres qui sont faites pour la maison ; cette observation s'appliquerait éga* lement à toute autre espèce de chose.... Il en résulte que la matière des éléments est faite nécessairement en vue des parties similaires, parce que les parties similaires ne se produisent que postérieurement aux éléments de même que les parties non-similaires sont postérieures à elles. A leur tour, celles-ci sont la limite (1) et la fin de tout le reste, n'atteignant leur composition définitive qu'en troisième lieu (p. 71 etsuiv.). »

Il tient, en conséquence, que la première combinaison doit s'expliquer par la seconde, et la seconde par la troisième, en un mot que l'inférieur et l'antérieur ont leur raison dans le supérieur et le postérieur, prennent un sens, deviennent intelligibles par le supérieur et le postérieur. Remarquons, en passant, que dans la seconde période de sa philosophie, Auguste Gomte s'est approprié cette formule finaliste d' Aristote, et Va introduite dans un système opposé aux causes finales et, par l'ensemble de ses caractères, matérialiste, — dans un système où elle ne paratt guère à sa place. On sait qu'elle distingue le positivismedu matérialisme, — le positivisme, qui interdit toute usurpation d'une science inrérieure sur une science supérieure (2), du matérialisme, qui, selon Gomte, consiste uniquement dans l'explication du supérieur par l'inférieur.

Par la distinction des parties similaires ou tissus et des parties non-similaires ou organes, Aristote a créé l'anatomie générale, c II est, de ce côté, dit avec raison M. G. Pouchet, le véritable précurseur de Bordeu et de Bichat, comme il est, en anatomie comparée, le précurseur de Belon, de yicq-d'Âzyr, et de Guvier (3). « La distinction consiste en ceci, que les parties non -similaires ont des fonctions, et les parties similaires des propriétés; qu'une partie non-similaire est composée d'une réunion de parties similaires, la fonction ne pouvant s'accomplir qu'au moyen d'un concours de propriétés; qu'une partie similaire ne peut être composée que de parties toutes semblables à elle-même; par exemple, qu'un tronçon de veine est une veine, tandis qu'une partie de main n'est pas une main. « Si les parties similaires sont faites en vue des non-similaires, c'est que ce sont ces dernières qui accomplissent les fonctions et les actes; par exemple, les fonctions de l'œil, du nez, du visage entier, du doigt, de la main, du bras

(l) Le mot icJpoc< qui est dans le texte serait beaucoup mieux rendu par terme que par Haute,

()) « La pb3nii<iae, dit Auguste Comte, doit se défendre de l'usurpation des mathématiques; 1 1 chimie de celle de ta physique; enfin, la sociologie de celle de la biologie. »

(3) La Biologie aristotélique, p. 35.

56 L*ANATOMIS XT LA PHTSIOLOOIX D*AH1ST0TB.

pris dans sa totalité, etc. Gomme les actes et les mouvements des animaux sont excessivement variés, soit pour le corps entier, soit pour les parties dont on vient de parier, il est de toute nécessité que les éléments qui les constituent aient aussi des forces non moins dissemblables (1). Pour certaines parties, c'est de la mollesse qu'il faut; pour d'autres, c'est de la dureté; les unes doivent pouvoir se tendre ; d'autres,pouvoir se fléchir. Aussi, les parties similaires ont-elles été douées partiellement de puissance et de prapriités de ce genre (2). L'une est molle; l'autre est sèche; celle-ci est visqueuse; celle-là est cassante. Les parties non-similaires ont aussi des fonctions et des forces trèsdiverses, combinées entre elles de cent façons(3). En effet, telle de ces forces permet à la main de serrer les choses; telle autre lui permet de les saisir. Les parties qui forment les organes sont composées d'os, de nerfs, de chairs et d'autres matières analogues, tandis que ces dernières parties ne sont pas composées de parties organiques

Les parties similaires sont ou liquides et molles (sang, lymphe, graisse, moelle, etc.), ou solides et dures (os, nerf, veine^ etc.). La qualité des parties liquides varie beaucoup ; ainsi le sang est plus ou moins pur, plus ou moins léger, plus ou moins chaud, d'un animal à un autre, et aussi dans un même être, selon qu'on le prend dans des conditions diverses, par exemple, dans les parties supérieures du corps ou dans les parties inférieures. Plus' épais et plus chaud, le sang donne à l'animal plus de vigueur ; plus léger et plus froid, il lui donne plus d'intelligence ; ceci, selon Âristote, peut être observé chez l'homme, et jusque chez les insectes, tels que les abeilles, qui n'ont pas de sang, mais qui ont un fluide analogue. L'auteur attache une telle importance au sang et à sa température, qu'il institue toute une discussion sur le chaud et le froid, sur le sec et l'humide. Cette discussion montre sur quelle physique la physiologie d'Âristote était obligée de s'appuyer ; elle fait comprendre la longue immobilité de la science de la vie après Âristote : le moindre progrès y était évidemment impossible aussi longtemps que se prolongeait cette période d'enfance de la physique, et la physique ne pouvait sortir de cet état tant que la méthode d'expérience ne viendrait pas contrôler et infirmer les généralités induites de la simple observation.

(1) Le mot ^vdcfiietc du texte signifle ici vertus, propriéiés. Le mot français forces ne le rend pas exactement.

(1) Le mot pariielkmefU de la phrase française ne rend pas le sens du texte grec. Voici ce sens : «Aussi les parties similaires ont-elles été douées, chacune à part, de propriétés de ce genre, n II n'y a dans le texte que le mot SuvafAciç; le mot puissance que le traducteur a ajouté est inutile.

(3) Il y a simplement dans le texte : € Quant aux pariies non-similaires, elles ont plusieurs propriétés combinées entre elles. »

l'ANATOMIE et la PHTSIOLOGIB D*AE1ST0TB. 57

Tons les êtres vivants se nourrissent de liquides ou de matières solides qa'ils rendent liquides par la digestion. Les végétaux tirent directement de la terre leur nourriture qu'ils y trouvent toute préparée. L'animal doit élaborer la sienne par le travail successif de la bouche, des dents, de l'œsophage et de l'estomac. Ge qui sert d'estomac aux végétaux, c'est là terre avec sa chaleur. L'estomac est pour les animaux une sorte de terre où ils puisent par les veines , comme par des racines, Taliment liquéfié (1). < De même que la bouche est le conduit de la nourriture non encore élaborée, et que cette partie attenante à la bouche qu'on appelle l'œsophage va jusqu'à l'estomac dans les animaux qui ont cet organe, de même il faut encore que d'autres principes agissent pour que le corps entier puisse prendre la nourriture, comme dans une crèche, en la recevant de l'estomac et des autres viscères, selon leur nature. Les végétaux, par leurs racines, puisent leur nourriture tout élaborée dans la terre, d'où ils la tirent; et c'est là ce qui fait que les végétaux n'ont pas d'excrétions (2), parce que la terre et la chaleur qui est en elle leur tiennent lieu d'estomac .'Mais tous les animaux presque sans exception, et bien manifestement ceux qui marchent, ont en eux-mêmes la cavité de l'estomac, qui est pour eux une sorte de terre; c'est de Testomac que, comme les végétaux par leurs racines, ces animaux doivent, au moyen de quelque organe , tirer leur nourriture jusqu'à ce que la digestion qui en est la suite soit achevée et complète (3). Le travail de la bouche transmet les aliments à l'estomac, et c'est de l'estomac qu'un autre organe doit nécessairement les prendre. Du reste , c'est bien ainsi que les choses se passent, et les veines se dirigent partout à travers le mésentère, en commençant d'en bas pour aller jusqu'au ventre (4). On peut voir cette disposition des veines d'après les dessins anatomiques (p. 102 et suiv.) ».

Puisque tous les aliments doivent être ainsi recueillis, puisque les veines qui les recueillent sont comme des vases clos qui contiennent le sang, il est clair que le sang est, en fin de compte, l'aliment de l'animal, — le sang pour les animaux qui ont du sang, un liquide qui tient lieu de sang pour ceux qui n'en ont pas. c De là vient que le sang diminue dans les animaux qui ne prennent pas de nourriture, et qu*il augmente au contraire

(1) La eomparaison de restomac des animaux aTec la terre où les Tégétaax pwaent leur aonrrilure, et dei raeines des Tégétauxatec les taisseaux absorbants des animaux a été reproduite par Boerhaa?e et par Guvier. Boerhaate disait que l'animal porte ses racines dans son ▼entre.

(2) Le mot exerémenti eouTenait mieux que le mot excrétions.

(3) Le sens me parait être : ce lusqu^ ce que soit atteinte la fin de la digestion, » c'est-k-dire jusqu'à ce que le produit en soii utilisé et épuisé.

(4) Aristote ne connaissait de Taisseaux absorbants que les veines. On sait que les vaisseaux ehjlilères n'ont été découveru qu'en 1622 par Aselli de Crémone.

58 l'anatomib bt la PHYSIOLOGIB D*AR1ST0TB.

chez ceux qui en prennent. Si la nourriture est saine, le sang l'est aussi ; si elle est mauvaise, le sang ne vaut pas mieux. De ces considérations et de celles qu'on y pourrait joindre, on doit coDclure que le sang, dans les animaux qui en ont, n'a pour objet que de les nourrir (p. 104). »

Si le sang est le liquide nourricier, il importe d'en savoir la composition. Aristote y distingue deux parties : une partie aqueuse et une partie fibrineuse ou des fibres. La partie aqueuse ne se coagule pas; la partie fibrineuse se coagule à mesure que l'eau s'évapore, car les fibres sont une partie solide. Si l'on enlève la fibrine, le sang ne se coagule plus : c'est comme si de la boue on enlevait la partie terreuse, il ne resterait plus que du liquide. Les animaux dont le sang est plus aqueux sont plus craintifs, parce que la partie aqueuse est plus froide, et l'on sait que la crainte refroidit. Ceux dont le sang est chargé de fibres nombreuses et épaisses ont une nature terreuse et un caractère plus irascible. De môme que la crainte refroidit, la colère échauffe; or, les choses solides sont susceptibles de s'échauffer plus que les liquides, et les fibres sont choses solides : de là la fureur du taureau, du sanglier, animaux dont le sang est très chargé de fibres.

M. B.-S. H. voit dans cette étude du sang « un début remarquable, quoique imparfait, de la chimie organique, i» une analyse c minutieuse poussée aussi loin que le permettaient des connaissances chimiques encore bien vagues ». Voilà des expressions un peu fortes. Les connaissances chimiques d' Aristote ou de son temps n'étaient pas vagues, elles étaient nulles. Il eût suffi et il eût été plus exact de dire qu'on n'en pouvait savoir plus long sur le sujet sans chimie et sans microscope.

De l'étude du sang, Aristote passe à celle de la graisse. La graisse et le suif sont la partie du sang préparée par la nutrition et qui n'est pas passée dans la substance de l'animal. En quantité modérée, la graisse n'empêche pas la sensibilité, et elle peut contribuer à la santé et à la force. En quantité exagérée, elle devient nuisible. Si tout le corps se changeait en graisse, il périrait. La qualité distinctive de ranimai est la sensibilité qui réside dans la chair : le sang n'est pas sensible, et la graisse, qui n'est que du sang, sous une autre forme, ne peut l'être non plus; si donc tout le corps devenait graisse, il perdrait la sensibilité. Aussi la vieillesse vientelle vite chez les animaux très gras. A mesure que la quantité de graisse augmente, celle du sang diminue, et la diminution du sang prédispose à ^ la mort. Par la même raison, les animaux gras sont peu féconds, parce que la portion du sang qui devrait se convertir en liqueur séminale a tourné à la graisse.

Après la graisse, vient la moelle. Une analogie apparente fait ici tomber le philosophe dans une grave erreur physiologique. Il confond la moelle

l'aNATOSIIE et LK PUTSIOLOGIB D*A&ISTOT£. 59

épinière avec la moelle des os. Toutefois, il remarque que celle«ci ressemble à la graisse, celle-là dod. 11 explique cette différence d'aspect et de consistance en disant que la moelle du rachis doit servir d'union entre les vertèbres ; si elle ress€\mblait à la graisse ou au suif, elle ne serait pas aussi tenace, aussi flexible qu'elle doit Tétre pour supporter la tension. Dans les animaux qui au lieu d'os ont une arête, il n'y a de moelle que dans le rachis : c'est qu'il n'y a de place que là pour ce produit du sang, et qu'il n'en est besoin que là.

A cette erreur sur les fonctions de la moelle épinière, Aristote en joint d'antres, plus énormes encore, sur la physiologie du cerveau. Pour lui, le cerveau a une fonction opposée à celle du cœur. Le cœur est l'organe calorifique par excellence. Le cerveau est un organe réfrigérant.

t Bien des naturalistes s'imaginent que le cerveau est de la moelle, parce qu'ils croient que la moelle de l'épine dorsale est le prolongement du cerveau. Mais on pourrait dire sans exagération que le cerveau est tout le contraire de la moelle. De toutes les parties du corps, le cerveau est certainement la plus froide, tandis que la moelle est naturellement chaude. Si la moelle du rachis est le prolongement du cerveau , c'est que toujours la nature dispose, contre l'excès d'un objet quelconque, le secours et le voisinage de Tobjet contraire au premier, afin que l'un puisse compenser l'excès de l'autre. Une foule de faits démontrent bien que la moelle est chaude, tandis que la froideur du cerveau est manifeste, rien qu'à y toucher. Déplus le cerveau est de toutes les parties liquides du corps celle qui a le moins de sang, puisqu'il n'en a pas du tout par lui-même... Il suffit du plus simple coup d'œil pour voir qu'il n'a pas la moindre connexité avec les parties qui servent à sentir; et il n'est pas moins évident qu'il ne sent rien, quand on le touche , non plus que ne sentent ni le sang ni les excrétions quelconques des animaux... Que la chaleur soit absolument nécessaire aux animaux, ce qui le prouve, c'est que toutes les choses ont besoin d'un contre-poids contraire pour arriver à la juste mesure et au milieu, qui seuls donnent l'essence et le rapport vrai des choses, tandis qu'aucun des deux extrêmes pris à part ne les peut donner. De là vient que, vers la région du cœur et pour compenser la chaleur qui s'y trouve, la nature a organisé le cerveau; c'est pour atteindre ce résultat que cette partie existe dans les animaux et qu'elle y présente la double et commune nature de l'eau et de la terre. C'est là aussi ce qui fait que tous les animaux qui ont du sang ont un cerveau, tandis qu'aucun autre animal, pour ainsi dire, n'en a un, à moins que ce ne soit une simple analogie. Le cerveau tempère et domine la chaleur et le bouillonnement qui sont dans le cœur. Pour qu'il n'eût qu'une chaleur moyenne , les veines secondaires se terminent à la méninge qui l'enveloppe ; et de peur que la chaleur ne vint à

60 l'ànatomis et la phtsiolooib d*aristotk.

nuire, au lieu de grosses veines en petit nombre, ce sont des yeines nombreuses et très fines qui l'entourent ; au lieu d'un sang abondant et épais, c'est un sang léger et pur (p. 122 et suiv.). »

M. B.-S.H. est obligé de reconnaître, malgré son admiration pieuse pour le philosophe, que cette physiologie cérébrale n'est pas tout à fait exacte. « Aristote, dit il naïvement, apprécie les fonctions du cerveau, sans les bien discerner. »

Aristote fait d'ailleurs des observations très justes sur le volume du cerveau. Il a bien vu que^ de tous les animaux, c'est l'homme qui a le cer* veau le plus gros proportionnellement à sa grandeur, et en outre que chez riiomme, le cerveau est plus volumineux que chez la femme. Il explique cette différence par sa théorie de la réfrigération : il fallait une réfrigération plus énergique chez l'homme en qui la région du cœur renferme le plus de sang et de chaleur. A un excès de chaleur il fallait opposer plus d'humidité et de froideur, par conséquent un plus fort cerveau.

L'étude des parties similaires se termine par celle de la chair, des os, des veines, des tendons, cartilages et nerfs . La chair est la partie la plus importante, la plus essentielle du corps des animaux (1), celle pour laquelle existent les autres parties, os, nerfs, peau, veines, etc. Ce qui caractérise l'animal, c'est la sensibilité, et la chair est le siège du toucher, qui est le plus général des sens et le seul indispensable. La nature peut ne pas faire les autres sens; mais elle devait nécessairement faire celui-là. On le retrouve dans tous les animaux sans exception, et dans ceux qui ont la chair à l'intérieur comme les huîtres, et dans ceux qui ont la chair au dehors, comme l'homme, les quadrupèdes, les oiseaux, les reptiles, les poissons, etc.

Entre les os et les veines, qui viennent après la chair, il y a ceci de commun que pas un os n'est isolé dans le corps, pas plus qu'il n'y a de veine isolée. Tout os tient à un autre os; toute veine tient à une autre veine. Un seul os n'aurait pas permis de flexion ni de mouvement; un seul os blesserait les organes voisins comme une épine placée dans les parties molles. Le principe des os, c'est le rachis, comme le principe des veines c'est le cœur. C'est grftce au rachis que le corps garde sa longueur et sa rectitude. Gomme le corps a besoin de se fléchir pour la production des mouvemenls, si la colonne vertébrale, étendue de la tète aux hanches, est une, par sa continuité, elle est divisée en plusieurs parties, par sa décomposition en vertèbres . Les os sont reliés entre eux par des tendons et des nerfs (2) .

(1) Dans son excellente thèse sur i'Ànatomieetlaphytioiogiefï Aristote, M. le D* Jules Geoffroy remarque que le mot muscle^ employé par Hippocra te comme synonyme de chair, ne se trouve pas dans Aristote.

(2) Aristote confond les nerfs, les tendons et les ligaments. Toutes ces parties blanches sont, pour lui, de même nature ; et il leur attribue la même fonction.

l'anatomib kt la physiologie d'aristotb. 61

Des cartilages viennent» comme des coussins, s*interposer entré les surfaces osseuses, pour les empteber de s*user paf le frottement. Au dedans du corps» lesos soutiennent les chairs» de même que dans les préparations de la sculpture des étais intérieurs soutiennent la terre glaise que modèle Tartiste. Il y a des os faits pour la protection des organes : c'est ainsi que les cAtes enveloppent et recouvrent tous les viscères groupés autour du cœur. Cependant la partie antérieure de l'abdomen est absolument dépourvue d'os : c'est quUls seraient un obstacle au changement de volume de cette région» changement qui se produit après l'ingestion des aliments et chez les femelles pendant la gestation.

Les os sont plus durs chez les mâles que chez les femelles, chez les carnassiers que dans les autres espèces. Parmi les animaux aquatiques, le dauphin» qui est vivipare» a des os et non pas des arêtes. Les poissons ovipares n'ont que des arêtes et non des os. Les os des serpents se rapprochent assez de Taréte des poissons; mais, dans les grandes espèces de reptiles, ce sont de véritables os, parce que des étais puissants leur sont nécessaires à rintérieur, comme pour les grands quadrupèdes, Chez les sélaciens» la nature des os du rachis tient le milieu entre l'arête et le cartilage. Même chez les vivipares ordinaires, bien des os sont cartilagineux» là où il faut que la partie solide soit assez molle pour ménager les chairs» par exemple les oreilles et le bout du nez. Le cartilage et l'os sont des substances de même nature; la différence n'est que du plus au moins. Les cartilages n'ont pas de canal médullaire, parce que la moelle est répartie dans toute la substance cartilagineuse qui lui doit sa mollesse. Pourtant l'épine dorsale» quoique cartilagineuse, présente chez les sélaciens un canal médullaire : c'est qu'ici le cartilage tient la place de l'os.

Aristote commence l'étude des parties non-similaires par quelques observations sur la différence qui existe entre les animaux et les plantes sous le rapport de ces parties. Les plantes» empruntant à la terre leur nourriture toute digérée, n'ont besoin d'organes ni pour l'élaborer ni pour en rejeter les résidus devenus inutiles. Privées de sensibilité» elles n'ont pas besoin d'organes des sens. Immobiles» elles n'ont pas besoin d'organes de locomotion. Aussi ne sauraient-elles présenter beaucoup de combinaisons organiques. Les plantes, dirions-nous aujourd'hui, présentent des tissus et des propriétés plutôt que des organes et des fonctions. C'est donc dans les animaux, et surtout dans l'homme» qu'il faut étudier les parties nonsimilaires. Surtout dans l'homme» parce que c'est dans l'homme que la vie et la sensibilité sont portées au plus haut point de perfection. Ainsi» c'est Thomme qu'il faut prendre pour type» c'est par l'homme que doivent

6? l'anatomib et la pbtsiolog» d'aristoub.

débuter ranatomie et la physiologie comparées; d'abord parce que, seal, il participe du divin, ou du moins parce qu'il en participe plus que tous les autres êtres; ensuite, parce qu'il nous est connu plus que tout autre dans la forme de ses parties extérieures; enfin, parce qu'il est le seul être dont les parties sont dans l'ordre naturel , le haut, chez lui, étant dirigé yers le haut de Tunivers.

Parmi les parties non-similaires, ce sont les organes des sens qui s'offrent d'abord à l'attention. Aristote ne veut pas qu'ils soient placés dans la iéte à cause de leurs rapports avec le cerveau ; ce qui est une suite de son erreur fondamentale sur les fonctions de ce dernier organe. C'est dans la région du cœur que réside, selon lui, le principe des sensations. Si la vue et l'ouïe sontdans la tête, c'est uniquement parce qu'ils devaient avoir leur siège dans une partie plus froide, plus humide et oti le sang fftt plus pur.

Les sens sont placés dans un ordre admirable. L'ouïe est à la circonférence de la tête et la vue est avant, parce qu'on entend de toutes parts et qu'il faut voir par devant soi pour diriger son mouvement. Chaque sens, sauf le toucher, est double, parce que le corps a deux moitiés, la droite et la gatiche. Cela est évident pour l'ouïe, pour la vue, pour l'odorat; ce l'est moins pour le goût, qui est une espèce de toucher; mais la langue ellemême se partage en deux moitiés accolées.

Le second livre se termine par une ébauche d'anatomie comparée des organes des sens. Les oreilles des quadrupèdes sont dressées et mobiles. En se tournant en tous sens, elles peuvent recueillir tous les bruits qui surviennent. Les oiseaux n'ont pas à proprement parler d'oreilles; mais ils ont les conduits auditifs. Il en est de même des quadrupèdes ovipares à écailles. Il en est de même du phoque, qui est pourtant vivipare, mais que L'on peut considérer comme un quadrupède imparfait.

L'homme, les oiseaux, les quadrupèdes viviparesetoviparessontpourvus d'appareils protecteurs pour la vue. II y a deux paupières chez l'homme et les quadrupèdes vivipares. Il y en a trois chez les oiseaux et les quadrupèdes ovipares. Cette troisième paupière joue, non pas d'en bas ou d'en haut , mais du coin interne de l'œil. Les paupières sont animées d'un mouvement qui dépend, non de la volonté, mais de la nature, et dont la fin est d'éviter l'introduction de corps étrangers dans l'œil . Les oiseaux de proip ont la vue extrêmement perçante, parce que cette faculté de découvrir les choses de très loin leur est nécessaire pour leur subsistance. Les oiseaux de terre qui volent mal, comme le coq et les espèces semblables, ont une vue bien moins longue, parce qu'ils n'en ont pas un besoin absolu pour se procurer leurs aliments. Les poissons n'ont pas de paupières , parce que l'eau , où ils vivent, ne présente pas comme l'air, une foule d'objets qui peuvent

L*ANAT0MIB. ET LA^ PBTSIOLOGIB d'aRISTOTB. 63

blesser les yeux. Âristote répète à ce sujet, une fois de plus, son grand aphorisme téléologique : La nature ne fait rien en vain.

Après les paupières, les sourcils et les cils, qui ont également pour but de protéger les yeux.Les sourcils leur fontcorome une toiture quilesdéfend contre les sueurs venant de la tète; les cils forment une sorte de haie qui arrête les poussières. Les cils font partie du système pileux ; d'où vient que les animaux à poils ont des cils aux paupières , et que les animaux à plumes et à écailles n'en ont pas. Les cils mènent à parler des poils en général, c Les quadrupèdes, dit Âristote, n'ont en général pas de poils dans les parties inférieures qui forment le dessous du corps; ils en ont bien plutôt dans les parties supérieures et lé dessus. Les hommes, tout au contraire en ont plus dans le dessous du corps que dans les parties supérieures. Les poils servent comme de rempart et de couverture aux animaux qui en sont pourvus, et, dans les quadrupèdes, ce sont surtout les parties de dessus qui ont besoin d'être protégées et couvertes, plus que le dessous du corps. Les parties du devant sont les plus importantes; et elles sont dégarnies en vue de la courbure et de la flexion. Mais dans l'homme, comme le devant du corps est en cela parfaitement semblable au derrière, àcause de sastation droite, la nature s*est surtout occupée de prêter secours aux plus nobles parties ; car toujours elle produit ce qu'il y a de mieux, avec les matériaux dont elle dispose (p. 174). »

Un peu plus loin, le philosophe explique à sa manière et conséquemment à ses théories, Tabondance des cheveux chez l'homme. < L'homme est, de tous les animaux, celui dont la tête est la plus velue. C'était nécessaire par suite de l'humidité du crâne, et aussi à cause de ses sutures ; car là où il 7 a beaucoup de liquide et de chaleur , il faut nécessairement que là aussi il y ait beaucoup de végétation (1) ; et les cheveux sont destinés à protéger et à conserver l'animal , en le couvrant et en le garantissani des excès da froid et de la chaleur. L'encéphale de l'homme était le plus gros et aussi le plus humide de tous; et il a par suite plus besoin de protection que toat le reste (p. 176). »

Aristote fait au sujet des poils une remarque d'une application et d'une portée.biologiques générales. « Dans les espèces qui ont des queues de quelque longueur^ la nature a orné ces queues de crins, qui sont longs, quand la queue a peu de portée, comme dans les chevaux, et qui sont très courts quand au contraire la portée est étendue, le tout s'accordant d'ailleurs avec le reste du corps. Car toujours la naiure\ lorsqu'elle veut favoriser un

(1) Ce passage montre que, pour Aristote, rexplication par la cause finale (les cheveux sont faits poar protéger l'animal) n'était pas incompatible avec l'explication par la cause physique (les dieveux poussent sur la tête à cause de l'humidité du crâne). On a tu plus haut que Bacon, httwio'il slUète contn cette încompatitriHté, cite précisément un exemple semblable à celui dont as'agii

64 l'anatomib xt la PHTSIOLOGIB D*AR1ST0TK.

cdU, prend une compensation sur l'autre côté. Là où elle a fait un corps très velu, elle diminue l'ampleur de la queue, qui se réduit comme on le voit sur les ours (p. 175). i»

Ainsi, c'est Âristote,— il vaut la peine de le noter, — qui a, le premier, posé ce principe de compensation ou de balancement des organes, d'après lequel une augmentation sur un point suppose une diminution sur un autre, et qui tient une si grande place dans la philosophie anatomique d'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire. « Un organe normal ou pathologique, disait ce naturaliste, n'acquiert jamais une propriété extraordinaire, qu'un autre de son système ou de ses relations n'en souffre dans une même raison (1). »

Nous passons au sens de Todorat et à l'organisation du nez. Tous les animaux ont l'organe de l'odorat; mais les formes en sont variées. Le philosophe est particulièrement frappé de celle que présente le nez de l'éléphant et de la double fonction qu'il remplit. « C'est par son nez, dont il se sert comme d'une main, que l'éléphant saisit sa nourriture et la porte à sa bouche, que cette nourriture soit sèche ou liquide ; c'est avec sa trompe qu'il entoure les arbres et qu'il les arrache, comme sa main, s'il en avait une, pourrait le faire... De même que les plongeurs savent parfois se faire des instruments pour respirer et rester longtemps au fond de la mer, et tirer par ce moyen l'air qui est en dehors de l'eau, de même la nature a donné une aussi grande dimension au nez de l'éléphant pour qu'il en fit un usage analogue. Quand les éléphants ont à faire route dans l'eau, ils élèvent leur nez au-dessus de l'eau, et ils respirent aiosi. Or, il était bien impossible qu'un nez de cette forme ne fût pas mou et qu'il ne pût pas être flexible. Sa longueur aurait empêché que l'animal pût prendre sa nourriture qui est au dehors... La trompe de l'éléphant étant ce qu'elle est, la nature, selon son habitude , emploie ici les mêmes organes à plusieurs fonctions et la trompe supplée au service des pieds de devant. Les quadrupèdes polydactyles ont les pieds de devant à la place des mains , et ils ne les ont pas seulement pour supporter le poids de leur corps. Les éléphants sont polydactyles et n'ont ni pieds fendus en deux , ni pieds à sole unique. Mais comme l'animal est très grand et que le poids de son corps est énorme, les pieds ne sont faits absolument que pour le soutenir; ils ne pourraient servir à quoique ce soit, si ce n'est à cela, à cause de la lenteur de leur marche, et à cause de leur inaptitude naturelle à fléchir. •• L'usage des pieds lui ayant été refusé , la nature emploie, en compensation, cet organe pour suppléer aux secours que les pieds auraient pu donner (p. 180 etsuiv.). »

(l) Cestoe que Goethe exprimait spîritaellement en ces termes : « La prévoyante nature 8*est fixé un budget, un état de dépenses bien arrêté : dans les chapitres particuliers, elle agit arbitrairement, mais la somme générale reste toujours la même; de lorte que si elle dépense trop d*un côtéi elle retranche de l'autre. »

Page 1