‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 141 sur 144 · BAOUL ALLIER. — LA CHANSON HUGUENOTE AU XVI^ SIÂGLE · texte numérisé non relu

BAOUL ALLIER. — LA CHANSON HUGUENOTE AU XVI^ SIÂGLE

Mais cette guerre, si légitime qu'elle soit, n'est pas faite de gaieté de cœur. Les huguenots iDesurent toute la portée de leur conduite; ils prévoient, ils déplorent les maux dont elle va être la source pour leur pays. La chanson exprime cette tristesse patriotique :

Mais las! faut-il que notre guerre

Ensanglante la ehère terre

Qui en son giron nousreceus?...

Ahl faut-il être parricide ?...

Hélas I ô majesté divine,

Le cœur nous tremble en la poitrine...

Jusqu'à la nuit fatale du 24 août 1572, les protestants avaient prétendu être les plus fidèles sujets de la maison de Valois. Il était difficile que cette fidélité persistât après la Saint-Barthélémy. Alors s'ouvre une troisième période, c On ne demande plus à Dieu d'éclairer les maîtres du pays et d'éloigner ceux qui les égarent ; après d'aussi horribles excès, on ne croit plus que la royauté puisse revenir à l'équité et au bien; ce ne sont plus seulement les conseillers qu'on nomme les tyrans de la France. Les rimeurs s'acharnent plus que jamais contre Catherine de Médicis, et ib associent avec une fureur nouvelle sa mémoire aux noms les plus exécrés de l'histoire sainte ou profane. Mais ils commencent à s'en prendre au roi lui-même ; c'est une nouveauté et un signe des temps... On lui jette son crime au visage ; on le maudit au nom des victimes. On le cite devant le tribunal de Dieu ; mais, pour la plupart des poètes, le procès est fait et Charles IX est à jamais damné. L'invective au Chasseur déloyal déclare le roi félon, le met au ban des peuples civilisés, soit chrétiens, soit même mahométans, et lui ferme le purgatoire et jusqu'à l'enfer où les diables craindraient de le recevoir (p. 13). »

Les chansons huguenotes nous disent, non seulement ce que les réformés ont ressenti en face des événements, mais encore les croyances qu'ils professaient, ce qu'ils attaquaient, ce qu'ils voulaient détruire dans le catholicisme. Elles s'élèvent contre l'idolâtrie papiste, contre le pouvoir sacerdotal, contre la messe, d'où est sorti ce pouvoir. M. R. A. cite des couplets fort curieux, où le chansonnier personnifie la Messe et lui fait exprimer les craintes et les colères catholiques :

Que ne faites-vous diligence.

Mes suppôts, de me secourir?

Je suis assaillie à outrance, Je ne sais à quoi recourir ; Je crois qu'il me faudra mourir 1 Gapbars, capbars, moines tondus, Prestres, qu'ètes-vous devenus?

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Regardez ma peine et touffrance Et accoarez de tous costez, D'Espagne, Italie et France, Et cest Éyangile m'ostez.

Que ces prédicants soient jetés Par feu, on nous sommes perdus I Prestres, qu'étes-vous dcTenas?

Armez-Tons d'épée et de lance, Laissez étoles et phanons ; L'Escripture sainte s'avance Contre qui puissance n'aTons.

Là ne peuvent rien nos canons»

SophismeSy arguments cornus.

Prestres, qu'étes-vons devenus?

Je disay par mon arrogance Avoir sur Dieu authorité, Le faire venir en présence.

Quand j'avay cinq mots récité ; Mais rÊvangile on a cité Qui montre mes faicts être nuls.

Prestres, qu'étes-vous devenus?

En voici d'antres^ non moins piquants, contre l'hostie dont la déification a été si profitable au prêtre. L'hostie est désigné sous le nom de Jean le blanc f le prêtre sous celui de Jean le noir:

Jean le blanc, à la vérité.

Ne fut que pain en premier lieu ;

Depuis, par la subtilité

De Jean le noir, il devint Dieu.

Mais ce bon fils reconnaissant D'où lui venait ce grand pouvoir, Acquit un empire puissant En récompense à Jean le noir.

A la fin le monde a voulu Gognoistre ce qui en estoit Et voyant ce Dieu vermoulu»

Et que le rat s'en esbatoit.

Ne le voulut plus adorer.

Et le protesta net et franc :

C'est ce qui fait désespérer Et Jean le noir el Jean le blanc.

La poésie populaire huguenote edt plutôt satirique que lyrique. Les réformés ont fait peu de cantiques, parce qu'ils possédaient les psaumes.

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Le psautier répondait à leurs besoins, à leurs souffrances, à leurs aspiraiions. Avec leur doctrine de la théopneustie littérale, ils ne pouvaient pas admettre dans le môme recueil et chanter dans le même lieu des hymnes profanes et des hymnes inspirés de Dieu. Mais, s*iis ne nous ont point laissé, à proprement parler, d'hymnes d*église, il ne faut pas conclure qu'ils n'ont pas eu de poésie religieuse. Leurs souffrances et leurs angoisses leur en ont inspiré une ; ils ont chanté leurs martyrs, et ce sont, remarque M. R. A., ces chants de douleurs et de résignation, « qui nous font pénétrer le plus avant dans l'âme huguenote ».

Les chants de martyre sont des espèces de complaintes, récits rimes des souffrances d'un ou de plusieurs personnages. M. R. A. en mentionne quelques-uns: la Chanson lamentable wr Cabrières et Merindol^ \dL Chanson d'Anne du Bourg. Celle-ci apostrophe avec véhémence, les « gens insensés qui font la guerre à Jésus-Christ » ; elle lance l'anathème contre ceux qui défendent aux hommes de chercher une foi personnelle et vivante dans la libre méditation des Écritures et prédit aux persécuteurs le triomphe prochain de la vérité chrétienne.

Toutes les complaintes n'ont pas ce ton de superbe confiance. U en est où le chant devient un cri de détresse vers le ciel, un appel désespéré de la conscience à la justice divine :

Dieu, 6 Dieu vengeur du vice, Dieu, je te requiers justice.

Je te demande raison I Oy donques ce que j'implore Yoy les larmes que je plore Et reçois mon oraison.

Cette étude intéressante de la chanson huguenote se termine par des observations très ju«te^ sur l'origineet le véritable caractère de la Réforme du XVI* siècle en France, c D'après Louis Blanc, ditM. R. A, le calvinisme est, par essence, aristocratique, et c'est par la féodalité en armes qu'il s'est introduit dans notre pays. Les faits ne paraissent pas enseigner que le protestantisme doit aux nobles une grande reconnaissance. Les nobles se sont peu mêlés au mouvement réformé dans les débuts, beaucoup n'y ont pris part que le jour où ils y ont vu un aide pour leurs ambitions politiques; ils se sont ensuite retirés en grand nombre, — il y a eu sans doute de glorieuses exceptions,^ quand le danger est devenu trop grand et les avantages trop précaires. Si le protestantisme n'avait eu d'autres disciples, il n'aurait pas vécu longtemps. C*est dans les masses populaires, chez les cardeurs de Meaux, qu'il a trouvé ses premiers adeptes et ses premiers martyrs ; c'est chez le paysan des Cévennes, du Yivarais, et du Bas- Languedoc qu'il y a eu des hommes capables de professer leur foi malgré

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les dragons, les gouverneurs et les intendants; c'est de là qu'est parti Antoine Court pour entreprendre sa grande œuvre. Gela n'a pas été un accident. La poésie huguenote prouve qu'il n'y a pas eu une alliance fortuite entre des théologiens qui ignoraient les besoins de la foule et la foule qai ne comprenait pas les théologiens. La Réforme a été l'œuvre commune du docteuret du peuple : Tun l'a accomplie, l'autre l'a formulée. Si ellen'apàs réussi plus tôt, c'est que le peuple n'était pas prêt. Dès que l'esprit nouveau a pénétré les multitudes et qu'elles ont été travaillées du besoin de rénovation morale et de foi personnelle, elle a été possible et elle a eu iiea. Les couplets de circonstance et les pasquins montrent qu'elle n'a pas été une révolution politique, mais un mouvement religieux, une émancipation de la conscience. La « chanson spirituelle > et la complainte nous disent combien la foi nouvelle répondait aux aspirations profondes de ceux qui l'ont accueillie ; elles nous livrent enfin le secret de sa victoire : si la Réforme a pu subsister, c'est que les réformés savaient mourir pour elle. »

Excellente conclusion d'une excellente brochure. Le jugement de Louis Blanc sur le protestantisme français ne soutient pas l'examen. En France, comme en Suisse, comme en Ecosse, le calvinisme est d'origine et de caractère démocratiques. Rien de plus certain. Tous les faits, tous les documents le prouvent à qui veut bien y regarder de près; et l'on pouvait le penser à priori en considérant sur quels principes repose l'organisation de l'Église réformée. Mais on a beau réfuter certaines erreurs : je suis sûr que celle de Louis Blanc continue et continuera d'être répétée et prise au sérieux. Des systèmes de philosophie de l'histoire et du progrès, elle est descendue dans les livres classiques. Elle est devenue une idole de théâtre. Un patriotisme superficiel raccueille volontiers. Elle entre dans l'admiration que la France veut à toute force avoir pour son passé, au risque de s'y enchaîner ; et c'est par làr qu'elle résiste à la critique. L'enseignement de l'histoire de France en nos écoles, en nos lycées, serait à reviser entièrement. Il semble qu'il y ait eu, dans notre pays, au xix* siècle, une véritable conspbration des catholiques et des libres-penseurs contre la vérité historique, en tout ce qui concerne la Réforme du xvi* siècle.

F. PlLLON.

VABiÉrif MORALES iT poLiTfQVBf, pa? B, de Prenêmé. Un Tolume in-iS ; Paris,

Fischbacher.

Les études et articles, recueillis sous ce titre de Variétés morales et politiques^ ont tous été lus, ont tons été goûtés ; on ne manquera pas de les relire et on les goûtera plus encore; ainsi réunis, ils constituent une façon d*iiistoire contemporaine, et les jugements qui 8*y trouvent portés sur les hommes disparus d*hier, sur les tendances d*esprit accusées en cette dernière moitié du siècle, veulent être prisés d*autant plus que celui qui les a formulés est moins disposé à la sévérité. Même on lui pourrait reprocher, sinop sa grande tolérance, — elle ne va point, on le sait, jusqu'à rindifférence ; M. de Pressensé montre de l'inquiétude, se demandant si la Révolution française avortera ou trouvera sa consécration ; il combat pour la liberté, pour la pleine reconnaissance et assurance de tous les droits dé Tindividu ; il ne veut point que s'affaiblisse Tidée morale et divine, la haute inspiration sans laquelle la liberté ne peut vivre et qu'aucune amélioration matérielle et politique ne remplace ; — sinon, donc, sa tolérance, du moins son indulgence : pour ne pas laisser d'apercevoir ce qui manquait à Ledru-RoUin et à Louis Blanc, et pour savoir estimer les caractères de M. de Falloux, de M. Dupanloup, il n'en montre pas moins, à leur endroit, une demi-bienveillance, qui, limitée, est encore excessive,

H. de Pressensé a jugé Jules Favre, Gambetta, Dnfaure, d'Haussonville, Laboulaye, Henri Martin, Yictor Hugo, Lanfrey, Quinet, tous ces morts illustres qui ont personnifié un côté du génie de notre époque; il a parlé de Yinet, trop peu connu encore et trop peu apprécié; puis, comme il dit, abordant, à l'occasion d'oeuvres capitales, le problème moral tel qu'il est posé par la philosophie et la religion et f qui est au fond de toutes les questions sociales et politiques qui nous divisent t, il montre comme le^ermes mêmes du problème sont mal entendus; il s'en prend à M. Jules Simon, l'auteur àtlHeu^ Patrie, Liberté; il s'en prend à M. Schérer, qui a dénoncé les Périls de la démocratie. Les deux articles qu'il a consacrés à ces ouvrages sont des plus intéressants, et des plus intéressants également ceux dans lesquels il a traité des divisions du catholicisme français et donné une critique du beau livre de M. Gh. Secrétan, le Principe de la m&rale.

Il n'est pas pessimiste, au sens où l'on entend vulgairement le mot pessimisme; c l'idée morale et divine; écrit-il| ne peut périr » ; mais son optimisme, si Ton veut, ne ressemble en rien à cet optimisme un peu

naïf de ceax-là qui, au nom de la science^ proclament que le progrès se fera de lui-même. « Ce qui manque an parti conservateur, c'est d*étre vraiment conservateur, et à une trop grande fraction du parti républicain d*ètre libérale... Dans le parti républicain, qui a pour lui le pouvoir légal, et qui a bien raison de le défendre énergiquement comme le seul qui soit capable de fermer le cycle tant de fois parcouru de révolutions stériles, une fraction trop considérable, la fraction résolument radicale, ne rêve qued*une démocratie autoritaire... la liberté est vraiment en péril... Le mal est bien plus profond qu^une simple crise politique. » Il ajoute : c Si la liberté court le risque d'être mise en échec dans les institutions, c'est qu'elle n'est pas implantée dans les cœurs et dans les esprits... La liberté n'est comprise dans toute son ampleur et défendue avec une indomptable énergie, mise enfin au-dessus de tous les conflits, que quand elle est considérée comme faisant partie intégrante de l'&me humaine, comme son droit souverain, la condition de son développement intérieur, bien plus, comme le don et aussi le droit même de Dieu, qui ne permet pas qu'on traite la créature faite à son image comme un instrument passif, fdt-ce au bénéfice de la démocratie ou d'une Eglise. » M. de Pressensé réprouve l'abandon de soi-même : l'éducation politique, qui fait les citoyens, suppose l'éducation morale qui fait les hommes, et il en appelle à la conscience qui ne peut méconnaître les besoins les plus sacrés.

F. GRnmiUiK.

CAmniHS M SiBiNi, là ▼!■ R son lou DAiff l'itaub 1>U QVATOMISMB faCLB, par MargueriU-Âlbana Mignaty, Librairie Fisohbacher, i886.

L'étude est à la fois historique et psychologique.

En tant que historique, elle n'est pas sans intérêt. L'auteur n*a guère ajouté, il est vrai, à ce que l'on connaissait des dits et gestes de la jeune sœur de la Pénitence ; elle s'est contentée, très apparemment, de résumer les divers travaux consacrés à Catherine de Sienne, mais le récit est bien ordonné, il est écrit simplement ; on le lit volontiers.

Aucune des biographies de la sainte, lisons-nous dans ravant'propos, n'a expliqué les vrais ressorts de cette &me passionnée, a qui fut à la fois une grande voyante et une femme d'action ». La fille d'un teinturier c remue l'Italie et toute la chrétienté, impose sa volonté à des princes et à des papes >, et pour les apologistes de l'Église, elle est l'instrument des puissances surnaturelles, pour les physiologistes contemporains, une hystérique. L'historien, se faisant psychologue, a cherché, derrière la légende, l'histoire d'une âme.

Dans r&me de Catherine, elle reconnaît trois facultés maltresses, Vintuition, Vamour^ la volonté. « C'est de leur action simultanée que m*ont paru jaillir les phénomènes étonnants de cette vie. >

Catherine a prédit de grands événements, elle lisait de près et de loin^ dans la pensée intime des personnes qu'elle voulait pénétrer; elle a bien été une des voyantes les plus fortes et les plus lucides dont nous parlent les annales de l'histoire. Elle n'aurait été toutefois que visionnaire^ qu'elle ne se distinguerait pas sensiblement du grand nombre des extatiques qui abondent dans l'histoire de toutes les religions; < son originalité consiste dans l'union de cette faculté avec la puissance d'amour universel qui devient la charité active ; la figure incomparable de Jésus fut son idéal, non de rêve seulement, mais d'action ». Et si elle a su s'élever à une perfection morale qui vous surprend, ce fut en joignant à son pouvoir d'intuition et d'amour une volonté indomptable, c Sans cette volonté^ l'intuition des grandes vérités de l'âme reste inféconde ; et la charité est impuissante, lorsqu'elle demeure restreinte au rayon du pur sentiment. Mais toutes les trois qualités se trouvant réunies ensemble, elles créent la foi qui transporte les montagnes et étonne le monde. »

L'auteur nous dit n'avoir pas prétendu à résoudre « les questions métaphysiques qui se rattachent à l'intuition^ ni mesurer le degré de réalité objective des visions, — pour démontrer que le surnaturel apparent n'est qu'une sphère supérieure de la nature, régie par des lois aussi immuables que le monde des sens, il ne faudrait rien moins qu'échafauder ton te la philosop|iie de l'évolution selon la doctrine ésotérique, — » elle n'a voulu que donner c une idée nette » des conditions physiologiques et morales du phénomène de l'extase chez la sainte ; que c montrer l'enchainement logique de ses visions, et le développement spontané de cette seconde vue^ de cette vie intérieure qui fut sa vie véritable, depuis le premier tressaillement de la conscience, jusqu'à la lutte suprême de la mort »• Nous regrettons que l'auteur n'ait pas la prétention qu'elle a dite : un résumé de la doctrine par elle professée, une explication systématique des c phénomènes rangés dans la catégorie de l'occulte, honnis, tournés en ridicule, mais constatés par M. William Crookes et par M. Jacolliot >, — qui serait une autorité philosophique, '-— ce résumé et cette explication précédés, bien entendu, de quelques pages pour une complète initiation à la terminologie, auraient assurément mieux fait notre affaire que cette étude d'une âme de sainte qui nous est donnée. Nous ne voulons pas autrement parler de l'hystérie, dont les effets sont décrits et qui favoriserait l'exercice de la volonté; l'étude n'est quelque peu intéressante que parce qu'elle nous fait pénétrer quelque peu la mentalité de l'auteur, et, nous le répétons, à défaut d'un examen critique, un simple exposé des théo-

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ries généralement admises par les membres de la Société seienti figue constitaée k Londres pour t étude des pMnomèneê piychiquee mériterait, peatêtre, d'exciter un intérêt plus vif.

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