‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 18 sur 144 · LA NOTION ABSTRAITE DE FORCE DIVINE DANS L'IUADE · texte numérisé non relu

LA NOTION ABSTRAITE DE FORCE DIVINE DANS L'IUADE

Les idées religieuses des anciens Grecs ne se présentent à nous, ni comme une série logique, ni comme un ensemble systématique. Pour leur libre génie, la nature des choses et la nature humaine étaient une matière divine, inépuisable, à laquelle ils donnaient les aspects les plus variés. Aussi les formules modernes qui définissent le théisme, le panthéisme, le monothéisme, le polythéisme, le dualisme, sont toutes trop étroites et trop rigoureuses pour s^appliquer à la religion homérique. La pensée humaine, dans son ftge poétique, a pour tous les problèmes des solutions improvisées, qui répondent aux impressions successives, sans se commander les unes les autres. Elle affirme et nie tour à tour les mêmes choses, et comme sa fécondité n*est jamais ralentie par la crainte des inconséquences, on peut dire qu'elle ne cesse de se mentir à elle-même avec une parfaite sincérité.

Parmi ces contradictions, il en est, dans l'Iliade, de tout à fait accidentelles, et qui ne méritent pas que Ton s'y arrête. Qu'Apollon, défenseur de Troie contre les Achéens, ne soit ni redouté ni respecté par Diomède, c'est simple tradition de famille ou de patrie (1). Il n'y a point à s'étonner davantage que Ménélas exalte ou maudisse Zeus suivant les vicissitudes du combat (2) : de tout temps, en effet, la fortune bonne ou mauvaise plus que la raison a inspiré aux hommes leur foi, leurs doutes, leur amour et leur haine, leurs prières et leurs imprécations. Mais il y a, dans llliade, des antinomies plus profondes, — organic[ues en quelque sorte. Nulle doctrine prépondérante ne cherche à les concilier ou à les dissimuler. U s'y a point de caste sacerdotale, point de rituel, point de critérium certain de ce qui est pie ou impie. La société ne s'est point emparée de la dévotion. Tous affirment l'existence des dieux : mais leur nature est aussi indéterminée que leur nombre. La force divine est conçue tantôt comme une et simple, tantôt comme multiple et variée. Ici le dieu est une idée pore, une notion logique; là, c'est un fantôme visible mais impalpable;

(l) JKad«,V, 434. *

(Z) IL, m, 350-354 et 364-368.

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plus loin, c'est un être tangible et agissant : et très souvent le même vocable s'applique à des conceptions qui nous paraissent diffërer profondément les unes des autres.

Les Grecs des temps homériques n'avaient certainement soumis k aucune classification la multitude de leurs opinions ou de leurs croyances religieuses. Pour classer, il faut juger, comparer, c'est-à-dire cesser d'être ému, d'aimer, de craindre, d'imaginer. Nous sommes dans cet état d'esprit en face de la religion homérique. Elle ne fait point partie intégrante de nous-mêmes ; pour nous, elle est devenue un objet. Donc, tout en reconnaissant expressément que les auditeurs des anciens aèdes ne rapportaient point les faits et les êtres divins à des catégories déterminées, qu'ils n'y songeaient même pas, nous avons le droit, nous, d'établir ces catégories auxquelles les idées échappent lorsqu'elles sont vivantes, mais doivent être soumises lorsqu'elles sont mortes. Quelques personnes se figurent être capables de ressusciter en elles-mêmes, par la force de leur imagination et de leur enthousiasme, la conception religieuse des premienr ftges. Il faudrait être à la fois, pour cela, un grand poète et un érudit de premier ordre, un Virgile ou un 6œthe. Mais il est bien clair que de tels états d'esprit, du reste peu durables, ne peuvent être ni décrits, ni transmis. La science moderne est réduite, quelque odieuse que puisse paraître la besogne, à disséquer la poésie antique.

Adorer un fieuve,*— s'entretenir avec un revenant, — invoquer Âthéné, — maudire la Discorde, voilà des actes de foi qui se rapportent à quatre catégories bien distinctes du sentiment religieux. La première comprend l'adoration des choses ou des phénomènes naturels, sous leur aspect réel et avec leurs caractères positifs. La seconde consiste dans le culte des morts, qui implique la foi dans la survivance d'un principe animique. L'apothéose de certains d'entre les morts se rattache au culte qui leur est commun à tous et annonce la troisième catégorie, l'anthropomorphisme, sans toutefois l'expliquer entièrement comme le prétendait Evhémère. Il serait désirable de substituer à cette dernière dénomination celle, plus exacte, d'anthropisme ; car ce n'est pas seulement et ce n'est pas toujours par leur forme que les dieux olympiens, marins ou infernaux de la religion grecque, sont humains : c'est par l'ensemble de leurs qualités aussi bien morales que physiques. La quatrième catégorie es t le polythéisme idéologique, sorte de réalisme primitif qui divinise, déjà consciemment et de parti pris, les noms de certains sentiments très puissants, de certaines idées très importantes, dont il explique ainsi, provisoirement, l'influence mystérieuse sur la destinée humaine.

Cette classification, uniquemeolifondée sur la nature des idées, ne suppose aucune interprétation générale; elle n'explique rien, elle constate.

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