DB « FORCE DIVINE » DANS L*ILIADE
Parmi ces quatre genres de religion, il est manifeste que le premier s*efface dans riliade, que le second et le troisième sont dans tout leur éclat, que le quatrième, plus réfléchi et plus abstrait, vient seulement de naître. Maintenant, ont-ils entre eux un lien, et quel Uen? C'est là une question plus obscure à la fois, et d'un in térét plus véritable. C'est en efiet se demander si la notion de force divine est irréductible, indécomposable, première : ou bien si elle s*est lentement élaborée, et si elle est constituée par des éléments séparables; plus brièvement, si l'idée du divin est une forme, ou si elle est un produit de la pensée humaine.
» Au préalable, avons-nous le droit d'interroger Homère sur ce point? Bomère n*est qu^un nom, un symbole. Ce corps de l'Iliade, tel qu'il nous est parvenu, c'est Tœuvre de plusieurs siècles, de plusieurs générations d'aèdes. Où il n'y a pas unité d'auteur et de composition, est-il légitime de rechercher l'unité de l'inspiration religieuse? Le premier devoir de la science n'est-il pas de dégager leS poèmes originaux, et de les classer selon l'ordre probable des temps, puisque jamais nous ne connaîtrons par leurs noms les vrais auteurs? Mieux vaudrait donc faire la chronologie des idées religieuses dans Homère, que d'en imaginer la théorie. Déjà Sénèque disait de ses contemporains : c Ils font d'Homère celui-ci un stoïcien, celui-là un épicurien, le troisième un péripaticien : il est évident qu'Homère n'est rien de tout cela, puisqu'il est tout cela à fois (1). »
Il est bien vrai que les sectaires ne peuvent comprendre les idées primitives. Par devoir de métier, les aèdes se conformaient sans doute aux opinions courantes; ils rapportaient les faits passés, ils les illustraient, bien plus qu'ils ne propageaient des doctrines nouvelles. Aussi les muses étaient pour eux filles de la mémoire, non de l'invention. Homère (que ce soit le nom du plus grand des poètes, ou un nom symbolique et collectif), Homère ne se présente ni comme un prêtre, ni comme un philosophe, ni comme un savant. Gardons-nous donc, à notre tour, de ne voir dans l'antique épopée des Hellènes que notre doctrine de prédilection ; écartons autant que possible l'idéal personnel de religion ou de philosophie auquel nous pourrions être tentés de tout comparer, et rappelons-nous qu'Homère n'a été le chef ni le disciple d'aucune école.— Toutefois, ces réserves étant admises, n'est-il pas permis de supposer dans la religion homérique une
(1) Ep., 88, 5. et. Em. Barnoof, la Science des réligUms, p. 74 : a La société ftryenne avait taaça les dieux et pratiqué ses rites sans Tintermédiaire d'aucun sacerdoce organisé . La lecture attentîTe de l'Iliade nous montre le même état de choses chez les anciens Grecs. » — Scheunann, Ojnucula academica^ t. Il, p. 3 : « Nalia unqoam de diis rebusque divinis traditio ttoa apud grscos adeo obtinuit,utnon de iisdem diis deorumque actiooibus alia apud alios, multaque proraus inter se pugnantia ferrentur. Errant igitur Imperitissime, si qui ita de grœcorum religionibus loquuntur, quasi aliquid dogmatics doctrinœ apud eos fuerit. . . )) Voir aussi, da même auteur : Antiqvkités grecques, trad. Galuski, 1. 1, p. 11.
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sorte d'unité non doctrinale, mais naturelle, non réfléchie, mais spontanée, non systématique, mais vitale? De même qu'un homme arrivé à la force de Tftge reconnatt volontiers, dans les souvenirs de sa jeunesse, les racines de son existence : ainsi la Grèce a toujours aimé à reporter sur Homère, c'est-à-dire sur elle-même, ses yeux et son esprit. Les poèmes homériques ont pu avoir un grand nombre d*auteurs individuels : mais un seul et même peuple les a chantés, célébrés, modifiés et fixés. Il leur a donné une note dominante (1). Du libre jeu des esprits a résulté une harmonie plus profonde, plus large et plus variée que n'en peuvent imposer l'autorité des lois, l'enseignement des doctrines, l'organisation des castes sacerdotales. Il ne peut pas suffire qu'il y ait une suite et un ordre dans ces récits de la Colère d'Achille et du Retour d'Ulysse, où sont dépeints les caractères et les exploits des héros. Hérodote, n'aurait pas, dans un passage célèbre (2), fait d*Homère comme un législateur du monde divin et comme le premier théologien des Grecs^'il n'avait reconnu dans la religion homérique un principe d'unité. Âristote aurait à tort vanté dans l'Iliade et dans l'Odyssée Tunité d'action, l'unité tle fable (3), s'il n'y avait vu que des idées religieuses incohérentes, et des actes divins entièrement désordonnés.
Si d'une part on accepte comme vraisemblable l'hypothèse d'une certaine unité religieuse, si d'autre part on admet comme suffisante notre classification des idées religieuses en quatre catégories, on peut tout d'abord essayer, pour vérifier l'hypothèse, de ramènera Tune de ces catégories les trois autres. De là, quatre solutions possibles :
1^ Le naturalisme religieux explique le culte des morts, l'anthropomorphisme, le polythéisme idéologique.
2^ La religion des morts, ou pour mieux dire, le vitalisme religieux, explique le naturalisme, l'anthropomorphisme, le polythéisme idéologique.
3** V anthropomorphisme explique le naturalisme, le vitalisme et le polythéisme idéologique.
4o Le polythéisme idéologique explique le naturalisme, le vitalisme, et l'anthropomorphisme (4).
(1) Wolf dit, dans ses Prolégomènes : a H»c carmins pauUo diligentias eognita adooirandam ostendunt Tim nature et ingenii, miDorem artis, nnllam reeondita doctrine et exquisite... Ystes ilie tanlum distst a siWestrium cœtuum cantoribus, quantum a poetis eruditarnm aetatom, » et, en note : « Ipsum hoc nomen poetœ, ignotum olim doiSoiç, yim habet operotioris laboris. »
(2) Hér., lî, 53.
(3) Poétique, eh. viii.
(4) Il n*est pss inutile de faire observer qu'il ne peut 6*agir ici d'une explication historique. Nous ignorons l'ordre de succession des idées transcendantes dans les civilisations primitîTes ;
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Première solution. — Beaucoup des savants, qui se sont appliqués de préFéreDce aux origines asiatiques des Hellènes et de leurs croyances, veulent qu'il n'y ait pas sur FOlympe un seul dieu, qui n'ait antérieurement désigné par son nom quelque force de la nature, quelque élément ou quelque phénomène physique (1). Soit : mais tel le dieu a pu être avant Homère, tel il ne nous apparaît pas nécessairement dans Homère. L'étymologie d'un nom divin, fût-elle certaine et indubitable, peut nous induire en erreur sur le sens homérique de ce nom (2). Un mot identique k lui-même à travers les siècles, ou, pour s'exprimer plus rigoureusement, un mot dont tous les éléments étymologiques sont parfaitement déterminés, peut désigner des choses tout à fait différentes, suivant les époques, suivant le génie des diverses nations qui l'ont accommodé à leur usage. Les mots ont le champ libre, ou, comme dit Homère :
£Tpsird) fTIâaa èaxi êpoTc5v, Ttokitç ^ Ivt (xuOot iravtoîoi, é7réa>v & TtoXu^ vofM< IvOa xai fvOa (3).
Les mômes syllabes ont donc pu dénommer des objets matériels, des dieux authropiques, des idées abstraites. Il faut surtout se défier des mots qui synthétisent les conceptions. Gar^i chaque objet matériel, par la permanence de son état et de sa forme à travers les âges, peut être mis k côté, en quelque sorte, des termes qui l'ont successivement désigné, et nous en fournir ainsi l'exacte valeur, tout au contraire les conceptions «e se distinguent et ne se détachent pas aisément de leurs enveloppes verbales. Il n'est pas toujours vrai qu'un dogme vive et meure dans un mot. Le mot peut changer, et le dogme subsister. Le mot peut aussi subsister plus longtemps que le dogme, et lui conserver toutes les apparences de la vie. Dans le cours du développement mythologique, des fables et des attributs d*origines très diverses se concentrent souvent autour d'un seul nom divin : « le mythe n'est pas un, bien que le héros soit un (4). » Qu'y a-t-il de réellement commun entre le Jupiter de la pluie et celui de l'hospitalité,
et le raiaonnement peut d'autant moins suppléer à cette ignorance, qu*une idée métaphysique non exprimée est souTent Torigine d'autres idées, qui ont déjii trouvé leur fonoe.
(1) M. Deeharme ne fait d'exception que pour Thémis, la Justice (Mythologie de la Grèce intique, p. 205).
(2) Il en est de même de la plupart des étymologies. Le mot giKenne (torture infernale), ne nous donne pas le sens actuel do verbe gêner, — M. Em. Burnouf dit fort justement : a Li philologie comparée, appliquée à la mythologie, ne saurait être prise sérieusement pour une interprétation philosophique du polythéisme; mais comme les noms des dieux expriment Tidé; qu'on se faisait de chacun d'eux quand il fut conçu pour la première fois, une science qui poursuit en quelque sorte un mot dans le passé, et en établit la signincation primordiale, peut éclairrr Tétndedes mythes et en faciliter l'interprétation ».
(3) n., XX. 248-249.
(4) Arist., Poét., chap. viii.
sauf le nom même de Japiter ? Est-ce bien la même Pallas qui se platt tour à tour aux mêlées sanglantes, et aux délicats ouvrages féiùinins? La Grâce ou les Grâces d'Homère ont-elles un rapport logique avec les cavales solaires (Haritas), lors même que le rapport étymologique serait certain (])? Quand il s'agit d'expliquer une conception homérique, il parait vraiment plus utile d*en étudier le développement ultérieur chez les Grecs eux-mêmes, que d'en poursuivre Torigine la plus reculée dans les antiquités aryennes. On connaît mieux une plante par sa tige, ses feuilles et ses fleurs, que par un germe imperceptible. Or le naturalisme pur, c'est-àdire l'adoration des choses inanimées et insensibles, est chose exceptionnelle dans riliade, où les dieux revêtus de fondes humaines, doués des facultés humaines, ne cessent de se mouvoir parmi les hommes eux-mêmes. L'Iliade ne repose pas davantage sur le panthéisme, pour qui toutes les parties de Tunivers sont animées par une seule vie et par un seul esprit (2). Aussi les quelques éléments matériels que nous rencontrons encore au nombre des dieux n'ont pas de lien entre eux : ils ne composent pas un système ordonné comme Test par exemple la société olympique : ce ne sont plus que des débris sans cohésion. Presque tous les dieux du naturalisme primitif ont pris la forme et la nature humaines. L'explication naturaliste débrouille sans doute l'origine d'un grand nombre d'idées religieuses : elle ne donnerait à la religion homérique qu'une unité factice, puisque cette unité serait en grande partie étymologique, extrinsèque, antéhomérique.
Deuxième solution. — Le culte des morts n'est pas une religion du néant. Si les mortels (à l'exception de ceux qui ont été ravis par les dieux), ne passent point de la vie terrestre k une vie supérieure, ils ne descendent pas non plus pêle-mêle dans les ténèbres d'un sépulcre commun. Ce genre de religion ne consiste pas, d'autre part, à diviniser ou à idéaliser la vie humaine en général. En effet, les morts conservent leur nom, leur voix, leur forme, en un mot leur identité objective; ils sont tels qu'ils apparaissent dans les songes, et la Mœra leur attribue leur juste part de la mort, comme auparavant, de la vie. Cette permanence des caractères individuels, soit aux enfers, soit dans l'apothéose, exclut tout principe d'unité.
Troisième solution. — L'anthropomorphisme semble au premier abord contenir, dans la souveraineté de Zeus, la synthèse que nous pousuivons.
(1) Cf. G. Gurtias, GruDdzûge der griechischen Etymologie, p. 97-98 : Denn was fangen
wir mit dem appellali?em x^P^C» ^^'^ X^P^> X^^'p^) X^P^^^f^^S X^p'^^^ ^^^ '"* ^^^ Bedeutung gelblichen Gianzes, welche naeh L. Meyer di ursprûgliche yon Uaritas itt, kôanen dièse Wôrter doch nicht entstanden sein ».
(2) Nitzsch, Erklârende Anmerkuagen za Homer*s Odyssée, t. I, p. 15 : « Der Pantheismu8..., den ich ia der GriecheDwelt fiade, setzt nicht einen Weltgeist, der in alien Gestaiten dersr'le ist, und weisanichta von ËmanatioD... »