L'ANATOMIE ET LA PHYSIOLOGIE D'ARISTOTE
{SuiU.)
Traités des Partiev des animaux et de la Marche des animaux, d'Aristote, traduits en français, pour la première fois et accompagnées de notes perpétuelles, par J. BarthiUmy Saim- Bilaire (2 vol., grand in 8% Hachette).
L'Anatomie et la physiologie d'Aristote, exposées d*après les traités qui nous restent de ce philosophe, par le docteur Jukt Gêofftoy (brochure in-8*, Mulot).
La Biologie aristotélique, par G. P<mehet (brochure ln-8% Alcan).
On a vu quelles sont les erreurs d'Aristote sur la respiration, la circulation, l'innervation. Il ne connaît guère mieux la digestion, bien qu'il en décrive assez exactement les organes. Cette description occupe la fin du troisième livre et le commencement du quatrième livre du Traité des par-
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HeSs Je reviens sur mes pas ponr en signaler quelques points intéres* sants.
Entre la région de l'abdomen, qui contient les organes digestifs, et celle de la poitrine se trouve le diaphragme. Il existe chez tous les animaui qui ont du sang, au même titre que le foie et le cœur. Son office est de séparer l'estomac du cœur, afin que le principe derftme sentante ne ressente aucun dommage et ne soit envahi que difficilement par les exhalûsons parties des aliments et par l'excès de la chaleur provenant de la nutrition. Cette clôture était nécessaire pour séparer les parties nobles, qui sont en haut et pour lesquelles tout le reste est fait, des parties non nobles qui sont en bas et qoi servent à nourrir les premières. Le diaphragme est charnu aux bords, mince et membraneux au centre : il est ainsi plus propre à supporter l'effort et la tension , et en même temps à modérer l'assension de la vapeur chaude et excrémentitielle qu'il attirerait s'il était entièrement charnu. Lorsqu'il laisse passer cette vapeur, il s'ensuit aussitôt un trouble dans la pensée et dans la sensibilité ; d'où vient le nom de phénique qu'on lui donne, comme s'il participait aux opérations de l'entendement. Cependant il n'y a en réalité aucune part; il ne fait que manifester les changements qui s'y produisent, ce qui s'explique par le voisinage des parties où réside le principe de la pensée. C'est du diaphragme que provient le rire. Le chatouillement provoque le riroi parce qu'il met en mouvement le diaphragme (1). L'homme est le seul animal qui rie, le seul aussi qui, en raison de la finesse de sa peau, soit sensible au chatouillement. Âristote^ on le voit, ignorait complètement, la véritable fonction du diaphragme, qui est de concourir aux phénomènes mécaniques de la respiration.
Au-dessous du diaphragme est situé l'estomac, dans lequel se termine l'œsophage; l'intestin fait suite à l'estomac. Le philosophe parait admettre une sorte d'antagonisme entre la partie supérieure du tube digestif, destinée à contenir l'aliment, et l'extrémité inférieure, qui reçoit le résidu de la digestion. « Tout le monde peut comprendre pourquoi ces parties diverses sont ainsi disposées dans les animaux. C'est évidemment parce qu'il faut que les animaux reçoivent la nourriture ingérée et qu'ils expulsent ensuite le résidu de la nourriture après l'avoir épuisée ; or il est bien impossible que ce soit dans un seul et même lieu du corps que se trouve la nourriture non encore digérée et l'excrément qui doit être rejeté. Il faut absolument un lieu où la transformation puisse s'opérer. Ainsi, telle partie recevra la nourriture qui entre, et telle autre partie recevra l'excrément qui ne peut plus être utilisé. Mais, de même que le temps où s'acomplit
(1) M. G. Poochet remarque que c'est là a une appréeiaUon fort juste sur un point de physiologie peu étudié et demeuré très obscur ». (la Biologie aristotélique, p. 53).
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chacune de ces fonctions est différent, de même il faut aussi qu'elles soient séparées pour les lieux mêmes où elles se passent (tome II, p. 100]. i Le jéjunum est le point intermédiaire qui sépare les deux parties, a Ce point des entrailles est situé, d'une part, entre l'estomac d'en haut, où est Taliment non encore digéré, et, d'autre part, l'estomac d'en bas, dans lequel se trouve déjà l'excrément qui ne peut plus être utilisé (1). Cette disposition est de toute évidence dans les animaux qui sont plus gros, quand ils sont à jeun (p. 113).»
Les observations d'anatomie comparée faites par Aristote sur les organes digestifs sont d'une portée générale , en ce qu'elles mettent en lumière le principe des corrélations organiques. C'est là surtout qu'on trouve des applications frappantes de ce principe (2). Aristote constate que les
(1) 11 y a dans le texte : « La caTîté d'en haat, la cavité d'en bas; » M. B. S.-H. recoonatt, en note, que ces expressions traduisent plus exactement le texte. l\ paraît qu^Aristote désignait par la cavité d^en haut (àvo» xotX(a}, où s'opèrent la digestion et l'absorption, l'estomac et le duodénum, et, par la cavité d'en b<u [xéxtù xotXCot), chargée de l'expultion progressive des résidus, l'iléon, le cœcum et le colon.
(2) C'est surtout dans cette comparaison anatomique des organes digestifs des divers animaux qu' Aristote se montre le précurseur de Guvier. Celui-ci n'a fait que développer le principe des corrélations organiques, déjà très nettement posé par celui-là. Mais le développement qu'il en a donné est vraiment admirable. Je demande la permission de citer ici quelques pages du grand naturaliste. On y verra comment il distinguait les corrélations rationnelles, qui se ramèDent clairementau principe des conditions d'existence, et les corrélations «mptngiMf, simple données de l'observation, dont on ne s'explique pas la constance, mais auxquelles on est porté à supposer des raisons secrètes; comment l'étude des corrélations rationnelles et empiriques l'a conduit à fonder la paléontologie.
(( Si les intestins d'un animal sont organisés de manière à ne digérer que de la chair et de la chair récente, il faut aussi que ses mâchoires soient construites pour dévorer une proie ; ses griffes pour la saisir et la déchirer; ses dents pour la couper et la diviser; le système entier de ses organes du mouvement pour la poursuivre et pour l'atteindre, ses organes des sens pour l'apercevoir de loin; il faut même que la nature ait placé dans son cerveau l'instinct nécessaire pour savoir se cacher et tendre des pièges. Telles seront les conditions générales du régime
Carnivore Sons ces conditions générales il en existe de particulières, relatives à la grandeur,
à Tespèce, au séjour de la proie pour laquelle l'animal est disposé; et de chacune de ces conditions particulières résultent des modifications de détail dans les formes qui dérivent des conditions générales : ainsi,, non seulement la durée, mais l'ordre, mais le genre et jusqu'à l'espèce, se trouvent exprimés dans la forme de chaque partie.
a En effet, pour que la mâchoire puisse saisir il lui faut une certaine forme de condyle, un certain rapport entre la position de la résistance et celle de la puissance avec le point d'appui, un certain volume dans le muscle crotaphite qui exige une certaine étendue dans la fosse qui le, reçoit, et une certaine convexité de l'arcade zygomatique sous laquelle il passe; cette arcade zygomatique doit aussi avoir une certaine force pour donner appui au muscle masséter.
({ Pour que l'animal puisse emporter sa proie, il loi faut une certaine vigueur dans les muscles qui soulèvent sa tète, d'où résulte une fqrme déterminée dans les vertèbres où ces muscles ont leurs attaches, et dans l'occiput, où ils s'insèrent.
(( Pour que les dents puissent couper la chair, il faut qu'elles soient tranchantes, et qu'elles le soient plus ou moins selon qu'elles auront plus on moins exclusivement de la chair à couper. Leur base devra être d'autant plus solide qu'elles auront plus d'os et de plus gros à briser. Toutes ces circonstances influeront ainsi sur le développement de toutes les parties qui servent à mouvoir la mâchoire.
l'anatohie bt la physiologie d abistote. 141
animaux vivipares à sang rouge qui ont la dentition complète, c'est-à-dire des incisives aux deux macboires ont Testomac simple : tels sont Thomme» le chien , le lion. Il en est de même des solipèdes comme le cheval , le mulet, r&ne. Il en est de même des animaux à pied fourchu pourvu qu'ils aient la dentition complète; ce qui permet de comprendre le porc dans cette énumération d'une parfaite exactitude.
Au contraire, tous les animaux à dentition incomplète, y compris le chameau, bien qu'il n'ait pas de cornes, ont plusieurs estomacs et ruminent. Le défaut de dents à la mftchoire supérieure ne permet pas une mastication suffisante ; il faut donc, pour suppléer à l'office que la bouche remplit mal , que plusieurs estomacs reçoivent la nourriture , l'un après l'aatre, de façon qu'elle passe du premier au second et au troisième, selon qa'elle est plus ou moins triturée, et enfin arrive au quatrième à l'état de bouillie. Pour la même raison, les oiseaux, qui ont un bec au lieu de dents, ont trois estomacs : le jabot, le gésier et le ventricule succenturié. Ainsi, il y a corrélation entre la dentition complète et l'unité d'estomac , entre riosuffisance ou l'absence des dents et la pluralité d'estomacs. Autre
0 Poar que les griffes puissent saisir cette proie, il faudra une certaine mobilité dans les doigts, une certaine force dans les ongles, d'où résulteront des formes déterminées dans toutes les phalanges et des distributions nécessaires de muscles et de tendons; il faudra que Tavantbrss ait une certaine facilité à se tourner, à*oii résulteront encore des formes déterminées dans les os qui le composent. Mais les os de Favant-bras, s*articnlant sur l'humérus, ne peuvent changer de formes sans entraîner des changements dans celui-ci : les os de l'épaule devront avoir an certain degré de fermeté dans les animaux qui emploient leurs bras pour saisir; et il en résultera encore pour eux des formes particulières. Le jeu de toutes ces parties exigera dans tous leurs muscles de certaines proportions, et les impressions de ces muscles ainsi proportionnés détermineront encore plus particulièrement les formes des os.
a 11 est aisé de voir que l'on peut tirer des conclusions semblables pour les extrémités pos» térieures, qui contribuent à la rapidité des mouvements généraux; pour la composition du tronc et les formes des vertèbres, qui influent sur la facilité, la flexibilité de ces mouvements; pour les formes des os du nex, de l*orbite, de Toreille, dont les rapports avec la perfection des sens de Todorat, de la vue, de l'ouïe sont évidents. En un mot la forme de la dent entraîne la forme du eondyle, celle de l'omoplate, celle des ongles, tout comme l'équation d'une courbe entraîne toutes ses propriétés; et de même qu'en prenant chaque propriété séparément pour base d'une équation particulière, on retrouverait et l'équation ordinaire et toutes les autres propriétés quelconques, de même l'ongle, l'omoplate, lecondyle, le fémur, et tous les autres os pris chacun séparément, donnent la dent ou se donnent réciproquement ; et en commençant par chacun d'eux, celui qui posséderait rationnellement les lois de l'économie organique pourrait refaire tout ranimai.
« Ce principe est asseï évident en lui-même, dans cette acception générale, pour n'avoir pas besoin d*nneplus ample démonstration ; mais quand il s'agit de l'appliquer, il est un grand nombre de cas où notre connaissance théorique dea rapports des formes ne suffirait point, si elle n'était appuyée sur l'observation.
« Nous voyons bien, par exemple, que les animaux à sabots doivent être herbivores, puisqu'ils n*ont aucun moyen de saisir une proie; nous voyons bien encore que, n'ayant d'autre usage à faire de leurs pieds de devant que de soutenir leur corps, ils n'ont pas besoin d'une épaule aussi vigoureusement organisée, d'où résulte l'absence de clavicule et d'acromion, l'étroitesse de Vomopltte; n'ayant pas non plus besoin de tourner les avant-bru, leur radius sera soudé au
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corrélation : ft» Yioteatàn est larga et droit , plus est grande la quantité de nourriture qu'il rend nécessairei el aussi par là même l'avidité des animaux. Ceux qui ont restomac vaste et simple et l'intestin droit» sont voraces, soit pour la quantité qii*ila prennent d'aliments, soit pour la rapidité avec laquelle ils les digèrent»
Aristote ne connaît ni le suc gastrique» ni le suc pancréatique, ni par conséquent Faction spéciale de chacun de ces liquides digestift , ni les glandules qui sécrètent le premier, ni le pancréas qui secrète le second. Il fait de la digestion une espèce de coetùm des aUmmts, — e*est le mot même par lequel il la désigne, — sans dire en quoi précisément elle consiste. Pour opérer cette coction, il faut de la chaleur. 9e là le rôle de l'épiploon. G^est une membrane graisseuse qui part du milieu de ITestomac auquel elle est suspendue et qui passe devant la partie inférieure d^ cet organe, ainsi que devant l'intestin. L'épiploon sert à entretenir la chaleur et à rendre ainsi la digestion plus par&ite. De là aussi, et surtout, les fonctions du foie et de la rate. Ces deux viscères sont chauds, parce quUls sont riches de sang; ils concourent à la coction, parce qu'ils sont chauds.
cnbitQB, OQ da mollis artieoli par ginglyme et son par arthrodie avec rhumém; leur régime
herbîTore exigera des dents à eonronne plate pour broyer les semences et les berbages
C( Si Ton descend ensuite aux ordres ou subdiTÎsions de la classe des animaux à sabol^, et que l'on examine quelles modifications subissent les conditions générales, ou plutôt qudles conditions particulières il s*y joint d*après le caractère propre à cbacun de ces ordres, les raisons des conditions subordonnées commencent à paraître moins claires. On conçoit bien encore en gros la nécessité d'un système digestif plus compliqué dans les espèces où le système dentaire est plus imparfait; ainsi l'on peut se dire que ceux-là devaient être plotdt des animaux ruminants où il manque tel ou tel ordre de dents Mais je doute qu'on eût deviné, si l'obserration
ne l'avait appris, que les ruminants auraient tous le pied fourcbo, et qu'ils seraient les seuls qui l'auraient; je doute qu'on eût deviné qu'il n'y aurait de cornes au firent que dans cette seule classe; que ceux d'entre eux qui auraient des canines aiguës manqueraient pour la plupart de cornes, etc.
« Cependant, puisque ces rapports sont constants, tl faut bien qu'ils aient une cause suffisante; mais conune nous ne ne la connaissons pas, nous detons suppléer au défaut de la théorie par le moyen de l'observation ; elle nous sert à établir des lois empiriques, qui devienent presque aussi certaines que les lois rationnelles, quand elles reposent sur des observations asses répétées : en sorte qu'aujourd'hui quelqu'un qui toit seulement la piste d'un pied fourchu peut en conclure que l'animal qui a laissé cette empreinte ruminait; et cette conclusion est tout aussi certaine qu'aucune autre en physique ou en morale
« Qu'il y ait cependant des raisons secrètes de tous ces rapports, c'est ce que l'observation même fait entrevoir indépendamment de la philosophie générale.
a En effet, quand on forme un tableau de ces rapports, on y remarque non seulement une constance spécifique, si l'on peut s'exprimer ainsi, entre telle forme de tel organe et telle antre forme d'un organe différent; mais l'on aperçoit aussitôt une consistance classique et une gradation correspondante dans le développement de ces deux organes, qui montrent, presque aussi bien qu'un raisonnement effectif, leur influence mutuelle.
« Par exemple, le système dentaire des animaux )i sabots non ruminants est en général plus parfiût que celui des animaux à pieds fourchus ou ruminants, parce que les premiers ont des IncisîTet ou des canines, et presque toi^ours des nnei et des autres aux deux mâchoires ; et la structure de leur pied est en général plus compliquée, parce qu'ils ont plus de doigts, ou des
l'anatomik bt la phtsiologiv d'aristotb. 143
De lenr correspondance de situation, Aristote inférait que ieor natnreet leur destination devaient fitre à peu près semblables. Il n'était pas éloigné de les considérer comme des organes pairs.
€ Dans les animaux qui ont néoesssairement une rate, elle parait être one sorte de foie manqué (i); et dans ceux où elle n'est pas indispensable, et où elle est excessiTement petite et à l'état de simple indice» le foie est évidemment formé de deux parties, dont l'une tend à étre^ à droite, et dont Tantre, plus petite, tend à se placer à gauche. «. Gomme le foie est placé plutôt à droite, la rate est dcTenue nécessaire en quelque mesure, sans être néanmoins absolument nécessaire dans tous les animaux. Ce qui fiût que la nature a fait des Tiscères doubles, c'est qu'il y a deux côtés dans l'animal, la droite et la gaucbe. Chacun de ces côtés exige et cherche son semblable; ils tendent à avoir une nature qui se rapproche, sans cesser néanmoins d'être double ; et de même que les animaux sont doubles, bien que ne formant qu'un seul et même tout, de même se forme aussi chacun des yiscères... Le foie et la rate aident puissamment à la coction et à la digestion des aliments (2); car étant plehis de sang, leur nature est très chaude... Le cœur et le foie sont indispensables à tous les animaux. D'une part, le cœur est nécessaire comme le principe de la chaleur ; car il fiiat une sorte de foyer où soit déposée la flamme vitale de la nature, et ce foyer doit être bien gardé, comme si c'était la citadelle du corps ; d'autre
Mglas q^ enieloppent moini les phaltogei, oa plut d'ot diitineti an métacarpe et aa meta* tiiifl^ midet Ci de tane plos nombreux, oa an péroné plot distinct du tibia, oa bien enfin parce qalls renaissent sentent tontes ces cireonslanees. U est impossible de donner des itisons de ces rapports ; mais ce q«i pronve qu'ils ne sont point l'effet du basard, c'est que toutes les fois qu'un noimal à pied fourchu montre dans l'arrangement de ses dents quelque tendance à se rapprocher des animaux dont nous parlons, il montre aussi une tendance semblable dans l'arrangement de ses pieds. • •
a Or, en adoptant ainsi la métbode de l'obserration comme un moyen supplémentaire quand la tbéorie nous abandonne, on arrive à des détails faits pour étonner. La moindre facette d'os, b mmndre apophyse ont un caractère déterminé, relatif à la daise, à l'ordre, au genre et à respèee auxquels elles appartiennent au point que toutes les fois que l'on a seulement une extréifaité d'os bien conserrée, on peut, ayec de l'application et en s'aidant avec un peu d'adresse de l'analogie et de la comparaison effectives, déterminer toutes ces choses aussi sûrement que si l'on possédait ranimai entier. J'ai fait bien des fois l'expérience de cette méthode sur des parties d'animaux connus, avant d'y mettre entièrement ma confiance pour les fossiles; mais elle a toojonrs eu des succès si infaillibles, que je n'ai plus aucun doute sur la certitude des résultats qu'elle m'a donnés. » (Dûeours swr les rétfciutiam du globe.)
La distinction des corrélations rationnelles et des corrélations empiriques est fort importante. L'anatomie comparée a besoin des unes et des autres; mais il faut prendre garde de les confondre. Les erreurs de la physiologie d'Âristote viennent souvent- de l'effort malheureux qu'il Cait pour donner une explication rationnelle, téléologique ou physique, de corrélations qu'il aurait dû se borner à constater.
(1) n y a dans le texte : a foie bâtard (voOov^ap). »
(2) U n'y a dans le texte que le mot eoOùm. Ce mot suffisait, parce qu' Aristote faisait cmniater la digastioa dans la ceetion.
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part, le foie est destioé à aider la digestion. Tous les animaux qui ont da sang ont besoin de l'un et de l'autre de ces viscères... Quant à la rate, ce n'est qu'indirectement qu'elle est nécessaire aux animaux qui en ont une. Aussi est-elle de très petite dimension dans quelques animaux, par exemple dans quelques volatiles, qui ont le ventre très chaud, comme le pigeon, l'épervier, le milan... La rate tire de l'estomac les humeurs surabondantes ; et comme elle est pleine de sang, elle peut leur donner une coctiôn complète (p. 67 et suiv.)- »
Le foie a un autre office encore que celui de concourir par sa chaleur à la coction des aliments. Il sert à éliminer la bile. La bile était, pour Âristote, une matière purement excrémentitielle. Le foie était nécessaire pour en débarrasser l'économie (1), comme la partie inférieure de Fintestin pour expulser les résidus de la digestion.
(1) L'histoire de la physiologie da foie ne manque pas d'intérêt. Âristote en avait faitnn organe purgatenr en même temps que digestif. Mais il n*aYait pas bien yu ses rapports avec la veine porte ; il ignorait que cette veine se perd dans le tissu hépatique. Vivement frappé de ce fait anatomiqoe, Galien en induisit que la véritable fonction du foie est d'élaborer le sang au moyen du chyle puisé par la veine porte dans Testomae et dans Tintestin.Le foie garda cette fonction de haute Importance tant que régna la physiologie galénique.
Mais après la découverte physiologique de la circulation do sang» après les découvertes anatomiques des vaisseaux cbylifères et des lymphatiques généraux, il ne fut plus qu'une glande annexée au tube digestif et chargée de lui fournir la bile. Un anatomiste suédois, Ba^ tbolin, alla jusqu'à soutenir que le foie était un organe sans importance, qu'il ne servait à rien, que la bile même, ainsi que l'avait dit Aristote, était de nulle utilité. Il écrivit sous ce titre : Ltt FwtéraiUet du /bte, une petite pièce qui se répandit beaucoup parmi les médecins et fit un certain bruit. 11 y igouta une épitaphe plaisante du foie, qu'il enterrait en oes termes:
Siste viator.
Glauditur hoc tumulo qui tumulavit
Plnrimos;
Princeps corporis tui cocus et
Arbîter,
Hepar notum seculis
Sed
Ignotum naturte ;
Quod
Hominis majestatem et dignitatem
Fama firmavit
Opinione conservavit.
Tamdiu coxit
Donec cum eruento imperio seipsum
Decozerit.
Abi sine jecore, viator.
Bilemque hepati concède
Ut sine bile bene Tibi Goquu illi preceris.
Toutefois plus d'un physiologiste avait peine I croire que le rôle du foie fftt borné à la seetétion biliaire, Bicbat développa, dans son inalomie uMmU^ les raiaona Urts fortes qui de-
L*ÂMATOMI£ ET LA PHTSIOLOGIE d'aBISTOTB. 145
c  notre avis, de même que la bile qui peut se trouver dans le reste du corps n'est qu'une excrétion et une pourriture d'une certaine espèce, de même celle qui est dans le foie n'est également qu'une excrétion d'un certain genre, et n'a pas de but ultérieur, non plus que le dépôt qui se
Taient faire supposer une autre fonction à cet organe Tolumineux et ramener l'attention sur l'induction de Galien.
« Le foie, dit-il, est l'aboutissant du sang noir abdominal, comme le poumon est celui du nng noir de tout le reste du eorps ; ce qui lui donne évidemment une importance à laquelle tous les autres organes sécréteurs sont étrangers. Quelques auteurs, en voyant que le volume de ce viscère est énorme en comparaison du fluide qui s*en échappe, ont soupçonné qu'il avait oa autre usage que la séparation de ce fluide. Ce soupçon me paraît presque une certitade. Comparez en efl'et les conduits excréteurs et le réservoir hépatique aux mêmes organes considérés dans les reins, les salivaires, les pancréas même, vous verres qu'ils ne les surpassent guère, qu'ils sont même inférieurs à ceux des premiers. Après cela, comparez la masse du foie i celle des reins, des glandes salivaires, etc., vous verrez quelle est la diff'érence. D'un autre eété, si on examine la bile rendue avec les selles pour les colorer, si on ouvre les intestins aux différentes époques de la digestion, comme je l'ai fait, pour voir la quantité de ce fluide qui est venée; si on fait jeûner un animal pour le laisser se ramasser isolément dans les intestins; si on lie le conduit cholédoque pour retenir la bile, etc., il est impossible de ne pas se convaincre que la quantité de ce fluide est moindre que celle de Turine, et surtout qu'elle est disproportionnée au volume du foie. Ce viscère à lui seul égale au moins en masse toutes les autres glandes réunies : or, mettez d'un cdté la bile, de l'autre tous les fluides sécrétés, l'urine, la salive, le soc pancréatique, etc., vous verrez que la différence est énorme.
a Puis donc que la sécrétion de la bile n'est pas uniquement le but auquel le foie est destiné, il faut qa*il remplisse encore un antre usage dans l'économie. Or, nous ignorons complètement cet usage; seulement il est hors de doute qu'il doit être lié avec l'existence du système i sang noir auquel le foie sert d'aboutissant, qu'il est même spécialement relatif à ce système. Les coosidérations suivantes paraissent prouver que cet usage est des plus importants :
a 1* Le foie existe dans tontes les classes d'animaux. Dans ceux mêmes où la plupart des autres viscères essentiels sont très imparfaits, il est extrêmement prononcé. 2* La plupart des passions l'affectent spécialement; plusieurs d'entre elles ont sur lui un effet exclusif, tandis que le grand nombre des autres glandes ne s'en ressent presque pas. 3^ Il joue dans les maladies un rôle aussi msrqué que les premiers viscères de l'économie. Dans une foule d'affections nerveuses, dans l'hypocondrie, la mélancolie, etc., il a une influence extrême, en la comparant à celle des autres glandes. . . 4* Parlerai-je des affections organiques? Comparez, dans les ouvertures de cadavres, celles du foie à celles de tous les organes de même classe que lui, vous verrez qu'il n'en est aucun qui l'égale sous ce rapport. . . ô«Qui ne connaît l'influence du foie sur les tempéraments? Qui ne sait que sa prédominance répand sur l'habitude extérieure, sur les fonctions, sur les passions, sur le caractère même, une teinte particulière que tous les anciens avaient remarquée, et dont les observations modernes ont conflrmé la réalité? Or, voyez si les autres glandes ont rien de semblable par rapport à leur influence dans l'économie? 6** Le foie est, avec le cœur et le cerveau, l'organe le premier formé ; il précède tous les autres organes par son développement ; il est incomparablement supérieur, sous ce rapport, à toutes les glandes.
« De toutes ces considérations et de beaucoup d'autres que je pourrais ajouter, on peut condare, je crois, que le rêle inconnu que le foie joue dans l'économie animale, outre la sécrétion biliaire, est des plus importants. L'étude de ce rôle est un des points les plus dignes de fixer l'attention des physiologistes. » (Anatomie générale, tome II, p. 451 et suiv.)
Plus tard, Hageodie montra, par des expériences concluantes, que le rôle des lymphatiques, comme absorbanU des produits de la digestion, avait été fort exagéré; que la veine porte restait la grande et véritable voie de Tabsorption ; que, par conséquent, les rapporU de la veine porte avee le foie n'avaient rien perdu, par la découverte des lymphatiques, de l'importance que l'ancienne physiologie leur avait attribuée.
C'était sur ces rapports que Bichat avait fondé ses conjectures, si remarquables, si fortement 1. 10
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forme dans le ventre et dans les intestins (1). Il est vrai que parfois la nature utilise les excrétions mêmes; mais ce n'est pas à dire qu'il faille chercher toujours à découvrir dans quel but la chose est faite, et il faut se borner à constater que, telles conditions étant données, il y a beaucoup d'autres phénomènes qui, de toute nécessité, suivent ces premières conditions. ..
«... Les foies des animaux qui n'ont pas de bile sont d'un» belle couleur et d*un goût agréable (2), du moins le plus ordinairement; et dans ceux qui ont de la bile, la partie du foie la plus douce au goût est précisément celle qui est sous la bile (3). Quand la constitution des parties est d'un sang moins pur, l'excrétion qui en est fonnée devient de la bile ; car l'excrétion est, on peut le dire, le contraire de la nutrition, comme la saveur amère est le contraire de la saveur douce; et le aang qui est doas est celui qui fait la santé (4).
« On doit donc bien voir que la bile n'a pas un but spécial pour oause (5);
motivéeB. Elles ont été vériflées de nos jours par les recherches de Claude Bernard. L'idée générale et TSgue de Gatien est devenue une vérité scientifique précise. 11 est acquis maintenant que le foie est bien un organe élahorateur du sang, non sans doute de tout ce qui entre dans la composition de ce liquide, mais d'une matière qui en fait partie, du sucre. Claude Bernard a en effet démontré que le foie produit et verse sans cesse du sucre dans le sang. Cette démonstration se résume dans les faits suivants :
Premier fait, 11 y a du sucre dans le foie de l'homme et de tous les animaux en état de santé.
Deuxième fait Le sucre existe dans le foie des carnassiers comme dans celui des herbivores, à jeun ou en digestion.
Corollaire, La présence du sucre dans le foie est donc indépendante de la nature de Talimentation.
Troisième fait. Chez un camivore, on ne trouve point de sucre dans le sang de la veine porte qui apporte le sang au foie. On en trouve toujours, au contraire, des quantités considérables dans le sang des veines hépatiques qui emportent le sang du foie pour le verser dans la veine cave inférieure.
Corollaire» Le sucre se forme dans le foie.
Quatrième fait. Le sucre versé dans le sang se détruit successivemeat à mesure qa'il s'éloigne du foie.
Cinquième fait. Le sang qui sort du foie, en même temps qn* il contient davantogiB de sucre» ne renferme plus du tout de fibrine et beaucoup moins d'albumine que le sang ^ui y entre^
CoroUaire* Le sucre semble se produire dans le foie aux dépens des matières albuminoldes du sang.
(1) 11 eût mieux valu traduire le mot grec (rSvTV)^iç par liqueur de décomposition que par pourriture.
(2) Aristote parle d'une saveur spéciale, de la saveur douce; « les foies sans bile sent doux (YXuxcpa), » dit-il. C'est ce que ne traduisent nullement des mots généraux et vignes coaune goût agréable.
(3) Le même mot ^oXt) signifie à la fois hile et vésicule Miaire. Il s'agit ici saas doute de la vésicule biliaire.
(4) Il y a dans le texte : < rexcrément est le contraire de Taliment, et l'amer est le contraire du doux; et le sang doux est celui qui est sain. »
(5) 11 y a dans le texte : « Il est donc évident que la bile n'existe pas |>ottr une chose quel^ conque (en vue d'une chose quelconque). »
h*i»kiom% ST Li PHTSiOLOGiB d'aiii$totk. 147
mais qu'aile «tt une purgatioji. A-ussi donoons-nous pleine raison aux anfijena Mtordistos qni diseat que ce qui contribue à faine vivf e eertains étras pins loBgleaipe» e'est de n'avoir pas de bile, et qui rapportent eette observation auf solipèdes et aux cerfs ; ces animaux, en effet, n*ont pas de biie^ el fle viveut t«às vieux. Mais d'autres animaux dont ces observateuie n'ont pas dit qu'ils soient sans bile, comme le dauphin et le chaaseas^ ont aussi uoe existeuce très longue. La raison reconnaît donc que oeile fenefion du foie, qui est si utile et si nécessaire, se trouve dans tous les aBimauE qei ont du aaag, et que, selon ee qu'elle est, elle devient la cause d'une vie plus eu moins longqe. Il n'est pas moins conforme k la raison qu'une seevétioa de ce genne appartienne à ee visefere et n'appar* tienne à anean autre. Car il n'est pas possible qu'aucun fluide du même genre approche du eoMur, qui ne pourrait supporter aucune affsction violente. Les antess viscères tte sont jamais absolument indispensables aux animaux ; et il n'y a que la foie qui soit dans eette condition^ On aurait certainement tort de croire qu'il n'y a pas d'exerélîeo partout où l'on voit du phlegme ou im dépôt du ventre; mais U n'est pas moins elair que la bile est une excrétion (1), et que la différence des lieux n'a en ceci aucune importance (p. 124 e|t suiv.). »
Le pesaage que Fon vient de lire mérite l'atiention par la lumière qu'il jette eitf la biologie d'Aristote. Combattant ici l'opinion de ceux qui, d'après les |Hrii|eipes d'une téléologie mai comprise et mal appliquée, vaudraient à toute force trouver une utilité à la bile, le philosophe est amené à dune que la recherdie des causes finales doit être bornée, et à expliquer pourquoi elle doit l'être. Il ne faut pas croire , dit-il , que tout ce que l'on observe dans un être ^vant y soit pour quelque usage. On y doit distinguer ieschoses qui ont des fins et celles qui dérivent naturellement des premières, en d'autees termes, ce qui est destiné à entretenir la vie et ce qui n'est qu'une suite nécessaire des conditions de la vie. La bile, comme l'urîae, est un fwoduit de décomposition. La bile, non plus que l'urine, ne sert àrieo. C'est précisément ee qui caractérise les phénomènes d'excrétion ; c'est en quoi ils sont opposés aux phénomènes de nutrition dont ils sont la conséquence et comme l'env^^rs, i^uj^quels ils sont liés, non par h finalité, mais par la nécessité.
Voilà qui prouve qu'Âristote avart une idée générale très exacte des deux faces contraires de la vie organique, et que M. G. Pouchet se trompe qjuand il dit qjse Ifi philosophe, qui iraAS .un tableeu si net de ^e que nous appelons aujourd'hui YaÊmfiilcdionj ne soupçonne m6me par la dé- Massifniiation », qu' « il joe pouvait pas la cpniiiai.tre », qiji* « U ne.sî^t, ^ojgQuie
ft) li 7 1 dans le texte : « il est absurde de ne pas admettre qu^ y a excrétion là où Ton Toit du phlegme on on dépôt de ventre; pareillement il est clair que la bile esi une excrétion. »
148 LANATOMIE fiT LA PHYSIOLOGIB d'aBISTOTB*
toute, que la moitié de la nutrition » (i). Il est vrai qu'Âristote^ ignorant la proportion d'e^u qui entre dans nos aliments même solides, et celle qui est excrétée d'une manière insensible par les poumons et par la peau, était frappé de la faible masse de Texcrétion solide ou liquide, comparée à celle de l'aliment. Il se demande , dans son Traité de la Genèse des ani' maux y ce que devient l'excédant de nourriture; il remarque que si cet excédant s'ajoutait chaque jour, si faible qu'on le suppose, an corps des animaux ou des plantes, l'être deviendrait*énorme. Mais cet étonnement, cette remarque, ce problème qu'il posait, montrent précisément qu'il avait très bien conçu la nécessité du rapport de la désassimilation avec l'assimilation. M. Pouchet ne s'aperçoit pas qu'ils vont contre l'assertion à l'appui de laquelle il croit devoir les rappeler. Aristote a mal connu les phénomènes d'excrétion : qui en doute? A-t-il mieux connu les phénomènes d'assimilation? La connaissance précise des deux espèces de phénomènes n'était pas possible sans la chimie. Ce qui parait incontestable, c'est qu'il en a parfaitement compris la corrélation.
Revenons à la bile. La raison qu'allègue Aristote pour y voir une matière inutile et purement excrémentitielle est qu'elle est amère. L'amer est contraire au doux, comme l'excrément au nutriment. La saveur douce est celle du sang pur et sain ; la saveur amère, celle des impuretés qu'il contient et qui doivent être séparées et éliminées. Aristote constate la saveur douce qui distingue le foie et il explique très simplement, par la purification qu'opère la sécrétion de la bile, ce que nous expliquons, nous , par le sucre et la matière glycogénique que le foie contient (2).
De la bile on passe naturellement, dans la physiologie d' Aristote, à l'urine, autre liquide excrémentitiel, et à l'organe qui la sépare. Aristote ne localise pas expressément dans les reins la formation de l'urine qui semble partagée entre ces organes et la vessie. Ce qui le prouve, c'est qu'il ne connaît pas les reins des oiseaux, des poissons, des reptiles. Aucun ovipare, dit-il, n'a de reins(3). Il s'applique à distingueur les uretères des veines; ce sont, dit-il, des conduits où l'on ne trouve pas de sang; mais il ne dit
(1) La Biologie arittotélique, p. 34.
(2) (( A propos de la douceur du foie, dit M. B. S.-H. en note, quelques eoromentateors ont cru qu* Aristote avait eu comme un pressentiment de la découverle faite de nos jours par Claude Bernard sur l'élaboration du sucre par le foie. Cette conjecture, trop favorable au naturalisie grec, n*a rien de fondé, et Aristote ne parle ici que de la saveur et du goût qa^oCTre le foie quand on le mange (p. 125). » — C'est bien sans doute la saveur douce du foie qu'avait remarquée Aristote ; mais entre cette saveur douce et la fonction glycogénique du foie, le rapiiort semble assez naturel. Ce qui prouve que la conjecture dont parle M. B. S.-H. est mal fondée, c'est que le naturaliste grec explique le fait à sa manière.
(3) Si Aristote a cru que les oiseaux, les poissons, les reptiles n'ont pas de reins, c'est que les reins, chez ces animaux, ne présentent ni la même forme, ni les mêmes rapports auatomiqu'js \[ue chez les quadrupèdes vivipares.
l'anatomik et la. physiologie d'abistotb. 149
pas clairement qu'ils transportent l'urine à la vessie. Pour lui, Turine est l'excrément liquide, qui devait avoir un réservoir spécial chez les animaux pourvus d'un poumon sanguin, en raison de leur soif fréquente et de Tabondance de nourriture liquide qu'ils prennent. Si les oiseaux, les poissons, les reptiles, n'ont ni reins ni vessie, c'est qu'il n'était pas besoin chez ces animaux, d'une fonction distincte d'excrétion liquide. « Gomme ils ne boivent presque pas , l'humidité tourne chez eux en écailles et en plumes (p. 118). »
J'ai parlé plus haut des corrélations organiques et fonctionnelles. Aristote signale, dans le 4" livre, celles que présente l'organisation humaine. C'est d'abord le rapport de la station droite avec le don de la pensée, c Entre tous les êtres, l'homme est le seul qui ait une station droite^ parce que sa nature et son essence sont divines. Or, le privilège du plus divin des êtres est de penser et de réfléchir. Mais ce n'eût pas été chose facile de penser, si la partie supérieure du corps avait été trop lourde et trop considérable (1). Le poids rend le mouvement bien difficile pour l'esprit et pour l'action générale des sens. Quand la pesanteur et le matériel viennent à l'emporter, il est inévitable que le corps s'abaisse vers la terre ; et voilà comment la nature a donné aux quadrupèdes, au lieu de bras et de mains, leurs pieds de devant placés sous leur corps, pour qu'ils puissent se soutenir (p. 194). »
La station droite résulte des corrélations qui existent entre certaines parties. « Chez l'homme, la disposition des parties postérieures et celle des jambes est très spéciale comparativement aux quadrupèdes. Presque tous les quadrupèdes ont une queue, non seulement les vivipares, mais aussi les ovipares... Mais l'homme est sans queue, et il a des fesses, tandis qu'aucun quadrupède n*en a. De plus, l'homme a des membres inférieurs charnus; dans tous les autres animaux, ces parties sont dépourvues de chair... La cause unique, peut-on dire, de toutes ces particularités, c'est que l'homme est le seul de tous les animaux qui se tienne droit. En vue
(1) La corrélation de la station droite avec le don de la pensée paraît se ramener surtout à celle de la station droite avec l'usage et la portée de la Tue, qui est le plus important des sens intelleetuels. « Les yeux, dit Giceron, ainsi que des sentinelles, occupent la plaCe la plus élevée, d*oà ils peuvent, en découvrant les objets, faire leur charge, n On connaît ces vers d'Ovide, SI souvent répétés :
Pronaque quum spectent animalia cetera terrum Os bomini sublime dédit, cœlnm que tueri Jussit, et erectos ad sidéra tollere vultus.
Sur quoi Bernardin de Sain^Pierre fait observer que « les yeux de l'bomme ne sont pas tournés vers le ciel, comme le disent les poètes, et même des philosophes, mais à Thorizon ; en sorte qu'il voit à la fois le ciel qui réclaire, et la terre qui le porte ».
150 L'ANATOlItlMt* LA PHirstOfaecrB li*AAT9T0Tl[.
de lai fAire porter aisément lés partieé stipéiieiireB randoes légèrai» U mture a diminué le matériel deÈ parties d'en haat ponr ajouter du poids à celles d'en bas« Voilà Comment dans rbomme elle a fliit le siège ehatm, ainsi tpie les caisses et les mollets. In même temps elle a disposé Torganisatiôn des feteds de manière à ce qu'elles poêlent servir anssi an repos i Les quadrnpèdéa se tiennent sans peine debout, et ils ne soulfrent pas d*y rester contintiellement, car atec leurs quatre supports, Ils sont^ on peut dire, toujours coucbés. Mais chez Thomme, ce n'est pas choie fîloile que de rester longtemps debout; et son tdrps a besoin de repos et d'assiette (p. 214).»
Les pieds de l'homme sont comme ses jambes, en rapport avec la station; c'est pourquoi ils présentent une conformation différente de celle des mains. « L'homme a des pieds plus grands que ceux d'aucun animal comparativement à la dimension de son corps; et on le comprend bien. Gomme il est le seul être qui se tienne droit, les deux pieds devant à eux seuls supporter tout le poids du corps doivent avoir aussi longueur et largeur. La dimension des doigts est avec toute raison contraire dans les doigts et dans les mains. La fonction des mains est de saisir et de serrer les objets, il faut que les doigts soient longs , puisque la main enveloppe les objets saisis par sa partie fléchissante; mais la fonction des pieds est de rendre la marche aussi sûre que possible ; et Ton doit croire que c'est à cela que sert la partie du pied qui n'est pas fendue comme les doigts (p. 220). »
Mais de toutes les corrélations que Ton peut remarquer chez l'homme il n'en est pas de plus importante que celle de l'intelUgence et de la main. Aristote exprime à ce sujet une vue très juste et qui a été souvent rappelée. Ânaxagore avait prétendu que l'intelligence de l'homme et sa supériorité sur les animaux viennent de ce qu'il a des mains. Non, répond Aristote , ce n'est pas parce qu'il a des mains que l'homme est le plus intelligent des animaux. C'est, au contraire, en raison de son intelligence supérieure qu'il a des mains. Je cite en entier le passage où U établit cette proposition en décrivant le service de la main :
« Les mains sont un instrument; et la nature sait toujours, comme le ferait un homme sage, attribuer les choses à qui est capable de s^en aetvir. N'eet41 pas convenable de donner une flûte à qui sait jouer de cet instrument, plutôt que d'imposer h celui qui a un instrument de ce genre d'apprendre à en jouer. La nature a accordé le plus petit àu pluâ gratid et au plus fort, et non point du tout, le plus grand et. le plus précieux au plus petit (1). Si donc cette disposition des choses est meilleure, et si la
(1) Cette phrase da traducteur est obscure et laisse à l*état d*2nigine eé qu*a ironîu dire Taateur. Il eût au moins fallu l'expliquer dans une note. Voici le sens : a La nature p^lit donner un moyen d'action inférieur i l'être supérieur et plus élevé, nullement Un môyeA dUcItOtt su*
l'anitoiiib bt la phtsiologib d'abistote. 151
nature ?Û6 toiqoiin à réaliser oe qui eet le mieux possible dans des conditâona doaniea, îi £i«t en conelure que ce n'est pas parce que l'homme a des maiaa qu'il a une intelligence supérieure, mais que c'est au contraire parce qu'il est éminemment intelligent qu'il a des mains. Cest en effet le plus intelligent des êtres qui pouyait se bien servir du plus grand nombre d'instruments; or la main n'est pas un instrument unique; elle est plusieurs instmmwits k la fois. Elle est^ on peut dire, un instrument qui remplace tous les instruments.
< C'est donc k l'être qui était en état de pratiquer le plus grand nombre d'arts et d'industries que la nature a concédé la main, qui de tous les instruments, est applicable au plus grand nombre d'emplois. On a bien tort de croire que l'homme est mal partagé et que sa constitution est inférieure à celle de tous les animaux, parce que, dit-on, l'homme n'est pas aussi bien chaussé qu'eux, parce qu'il est nu^ et qu'il est sans armes pour sa défense. Mais tous les animaux autres que l'homme n'ont jamais qu'une seule et unique ressource pour se défendre ; il ne leur est pas permis d'en changer pour en prendre une autre. Mais il faut nécessairement que, de même que toujours l'animal dort tout chaussé, il fasse aussi tout le reste dans les mêmes conditions ; il ne peut jamais modifier le mode de protection donné à son corps, ni l'arme qu'il peut avoir, quelle qu'elle soit. Tout au contraire, l'homme a pour lui une foule de ressources et de défenses ; il peut toujours en changer k son gré, et avoir k sa disposition l'arme qu'il veut et toutes les fois qu'il le veut. La main devient tour k tour griffe, pince, corne, lance, épée, ou toute autre arme et tout autre instrument (1). Si aile peut être tout cela, c'est qu'elle peut tout saisir et tout retenir. La conformation même de la main a été parfaitement adaptée à sa destination tttttnreUe. Bile est k la fois capable de s'écarter et de se diviser en plusieurs segm^its... Les flexions des doigts permettent aisément de tout snîsûr Atde tout presser. De côté, il n'y a qu'un seul doigt; et celui-lk est
périeor et plus précieux à un être inférieur, » ce qui se comprend très bien, d'après le prin« eipe dee eerrélatlODt : Il est clair qu'un moyen d*aetion supérieur n'a pas de raison d*être chex un être inférieur.
(1) Eugène Pelletan a déTOloppé avec talent ee beau passage. Il montre comment, par le fait du progrès, l'homme a su ajouter à l'armature musculaire de sa main ces appendices, ces membres, ces organes de supplément qu'il peut à volonté prendre, quitter, reprendre : la bacbe, U scie, |i frilie, 4e marteau, le ciseau, le pinceau, la tenaille. « Si la nature avait donné la hicbe à l'homme comme elle a donné la nageoire an requin, la hache aurait fait, dès lors» partie intégrante du corps, et, rivée à demeure au poignet, elle lui aurait servi assurément | exéenter telle action déterminée. Hais elle l'aurait prodigieusement embarrassé, l'action une foie aoeomplls. Pour «ne «nvre qu'elle lui aurait facilitée, elle lui en aurait interdit je ne sais combien et milliers, le progrès fait mieui^ que n'aurait pi faire la natire. Lorsqu'il donne un organe, il le donne seulement pour un acte et pour un moment. L'homme rentre pleinement après cela dans st liberté de mouvement et d'actipn. » (L^ Monde'marehe, 2« partie, p. 141.)
152 l'anatomib et la pbtsiologik d'aristotb.
court et épais, il n'est pas long. De même que sans la main, on ne pourrait absolument rien prendre, de même on ne le pourrait pas davantage si ce doigt n'était pas ainsi placé de cêté ; il presse alors de bas en haut ce que les autres pressent de haut en bas. Cette disposition était indispensable pour qu'il pût fortement serrer ce qu'il prend, comme fait un lien puissant, et que, dans son isolement il pût égaler l'action de tous les autres. S'il est court, c'est pour qu'il ait la force indispensable, et aussi parce qu'il n'aurait pas été du tout utile s'il eût été long. Il convient aussi que le dernier doigt soit petit, et que celui du milieu soit allongé, comme la rame au milieu du navire ; car il faut de toute nécessité que l'objet saisi soit saisi surtout circulairement par son milieu, pour qu'on puisse l'utiliser à ce qu'on veut faire. C'est pour cela qu'on appelle le pouce le grand doigt, bien qu'il soit très petit; car on peut dire que, sans lui, les autres doigts ne serviraient presque à rien (p. 199 et suiv.). > '
Cette question des rapports de l'intelligence et de la main est de celles qui ont été discutées à diverses époques. Elle a son histoire, qui mérite d'être connue :
Nous voyons d'abord Galien l'examiner, à son tour, et la résoudre dans le même sens qu'Âristote. « La nature, dit-il, a donné au lion ses dents et ses griffes, au taureau ses cornes, au sanglier de longues dents saillantes... Quant à Thomme, comme il est sage, la nature, au lieu d'armes et de défenses, lui a donné des mains qui lui suffisent pour toute espèce d'industrie;... avec lesquelles il se forge des lances, des javelots, des flèches;... avec lesquelles il écrit les lois du gouvernement, dresse des autels aux dieux et leur érige des statues;... avec lesquelles il rassemble ses réflexions et ses observations, et les perpétue en les écrivant : bienfait auquel la génération d'aujourd'hui doit de pouvoir s'entretenir avec Platon, Aristote, Hippocrate et les autres anciens... Mais ce n'est pas parce que l'homme a des mains qu'il est l'animal le plus sage, comme le disait Anaxagore ; c'est au contraire, parce qu'il est le plus sage des animaux que la nature lui a donné des mains, comme Aristote le soutient plus justement (1). »
Pourquoi faut-il adopter l'opinion d' Aristote? C'est parce que les différentes parties du corps n'ont, selon Galien, aucune influence sur l'âme : comment transmettraient-elles des qualités qu'elles ne possèdent pas, la crainte, la valeur, la sagesse ? « Ce ne sont pas les mains qui ont Inventé les arts, c'est la raison : la raison se sert des mains, comme le musicien de la lyre, comme le maréchal des tenailles... Et comme ce n'est ni la lyre qui instruit le musicien, ni les tenailles le maréchal, lesquels n'en sont
(1) D$ VVsagê d$t parUa, liv. I.
L*ANATOMIE ET LA PHYSIOLOGIE d'aRISTOTE. 153
pas moins artisans par leur seule raison, quoiqu'ils ne puissent rien faire sans ces instruments, de même Tftme n'en tire pas moins de son essence propre toutes ses facultés, quoique ces facultés ne puissent rien exécuter sans les organes du corps (1). »
Âa XYin* siècle, Helvétius reprend pour son compte la thèse d'Anaxagore. < Si la nature , dit-il , au lieu de mains et de doigts flexibles , eût terminé nos poignets par un pied de cheval, qui doute que les hommes, sans arty sans habitations, sans défense contre les animaux, tout occupés du soin de pourvoir à leur nourriture, et d'éviter les bêtes féroces, ne fassent encore errants dans les forêts comme des troupeaux fugitifs... On a beaucoup écrit sur Tftme des bêtes; on leur a tour à tour dté et rendu la faculté de penser; et peut-être n'a-t-on pas assez scrupuleusement cherché dans la différence du physique de Thomme et de l'animal la cause de Tinfériorité de ce qu'on appelle i'âme des animaux. Toutes les pattes des animaux sont terminées ou par de la corne, comme dans le bœuf ou le cerf, ou par des ongles, comme dans le chien et le loup, ou par de^ griffes, comme dans le lion et le chat. Or cette différence d'organisation entre nos mains et les pattes des animaux, les prive, non seulement, comme le dit M. de Buffon, presque en entier du sens du tact, mais encore de l'adresse Décessaire pour manier aucun outil, et pour faire aucune des découvertes qui sopposent des mains (2). >
Bernardin de Saint-Pierre répond à Helvétius. « Uhomme doit, dit-on, son intelligence à ses mains : mais le singe, l'ennemi né de toute industrie, à des mains. Le slugard ou paresseux en a pareillement, et elles auraient dû lui inspirer Vidée de se fortifier, de se creuser au moins des retraites dans la terre pour lui et sa postérité , exposée h. mille accidents par la lenteur de sa démarche. Il y a quantité d'animaux qui ont des outils* bien plus ingénieux que des mains, et qui n'en sont pas plus intelligents. Le cousin a une trompe, qui est à la fois un pieu propre à enfoncer dans la chair des animaux, et une pompe par où il aspire leur sang. Cette trompe renferme encore une longue scie, dont il découpe les petits vaisseaux sanguins au fond de la plaie qu'il a ouverte. Il a de plus des ailes pour se transporter où il veut, un corselet d'yeux autour de sa petite tête pour apercevoir tous les objets qui sont autour de lui, des griffes si aiguës quMl se promène sur le verre poli et à^plomb, des pieds garnis de brosses pour se nettoyer, un panache sur son front, et l'équivalent d'une trompette dont il 8<»ine ses victoires. Il habite l'air, la terre et l'eau où il naît en forme de ver, et où il dépose ses œufs avant de mourir. Avec tous ces avantages, il est souvent la proie d'insectes plus petits et plus mal organisés que lui.
(1) lUd,
(2) Dt VEiprit, discoars I, ebap. i.
154 l'anatomib et la physiologie d*aristote.
La fourmi , qui rampe , et qui n'a pour tout outil que des pinces , lui est non seulement redoutable, mais elle Test à de bien plus gros animaux, et même à des quadrupèdes.... Bien loin que rintelUgance d'aucun animal dépende de ses membres, leur perfection est souvent, au contraire, en sens inverse de sa sagacité, et paraît être une compensation de la nature envers lui. Attribuer Tintelligence de Thomme k ses mains, c'est faire dériver la cause des moyens , et les talents de ToutiL C'est comme si Too disait que Le Sueur a dû l'heureuse naïveté de ses tableaux à un pinceau de poil de martre zibeline ; et Virgile, l'harmonie de ses vers à une plume de cygne de Mantoue (1). »
Flourens suit Bernardin de Saint-Pierre en cette réfutation d'Helvétius. « A suivre le système d'Helvétius , le singe devrait être fort supérieur h rhomme , car il a quatre mains , et l'homme n'en a que deui» Dans les animaux, ce n'est pas des sens extérieurs, mais d'un organe beaucoup plus profond, beaucoup plus interne , mais du cerveau , que dépend le développement de l'intelligence. Le phoque n'a que des sens très imparfaits, (la vue, le goût, l'odorat, l'ouïe) { il n'a que des nageoires aulieu de mains ; et cependant il a, relativement aux autres mammifères, une intelligence très étendue. C'est aussi Tun des mammifères dont le cerveau est le plus développé (2). p
On doit remarquer qu'Helvétius avait prévu l'objection tirée des mains des singes et essayé de défendre son paradoxe contre cette objection. « Mais, dira-t-on, pourquoi les singes dont les pattes sont k peu près aussi adroites que nos mains, ne font-ils pas des progrès égaux à ceux de l'homme ? C'est parce que les hommes sont plus multipliés sur la terre; c'est que, parmi les différentes espèces de singes, il en est peu dont la force soit comparable à celle de l'homme; c'est que les singes sont frugivores, qu'ils ont moins de besoins, et par conséquent moins d'inventions que les hommes ; c'est que d'ailleurs leur vie est plus courte, qu'ils ne forment qu'une société fugitive devant les hommes et les animaux, tels que les tigres, les lions, etc.; c'est qu'enfin la disposition organique de leurs corps les tenant comme les enfants dans un mouvement perpétuel, mime «près que leurs besoins sont satisfaits, les singes sont susceptibles de Teiuiui, qu'on doit regarder comme un des principes de la perfectibilité de Tesprit humaine (3). »
L'auteur de l'Esprit ne faisait pas attention que, parmi les raisons qu'il alléguait pour expliquer la supériorité de l'homme sur le singe, les seuls qui eussent quelque force supposaient préciséimnt une différenoe de eons«-
(1) Etudes de la Nature. Etude septième.
(2) De Vlnstinct et de VinteUigenee des animaux, III. Rôle des sens, p. 75. (a) De i^Espritf discours I, chap. i.
l'anatomib et la physiologie d'aristote. 155
titstioii laeDtald , ou » si Ton veat d^organùation cérébrale entre le Bînge et rbomme» et par conséquent inirmaient sa thèse au lieu de la fortifier. N'est-ee pas à la nature mentale que se rapportent ces caractères auxquels il faudrait, selon HeWétius, attribuer la Supériorité et le progrès de l'homme : l'euiai, la sociabilité, les besoins ou désirs plus nombreux?
Ce qu'on peut retenir de la lettre d'Anaxagore et d'Helvétins, c'est que, Il la main n'a pas mis en l'homme le principe, le germe de ses facultés mentaleSi -^ ee qui est bien évident^ — elle lui a donné le temps et le moyen de développer oe germe ; en termes aristotéliques, que, si l'esprit, comme puiêsanee, ne doit rien à la main, il lui doit quelque chose, et beaucoup, comme acte. On ne voit pas comment L'homme, avec c des poignets terminés par un pied de cheval, » eût été capable de progrès et de civilisation ; on ne voit pas comment il eût pu se défendre contre les bétes féroces, comment il eût pu échapper aux causes diverses de destruction ; on ne voit même pas comment il eût pu se nourrir. Si Aristote eût ana** lysé la corrélation de l'intelligence et de la main, il eût remarqué qu'elle en comprend plusieurs autres : celle de la main avec des dents qui ne doiveat plus servir à la préhension, et qui n'ont plus, dit Ocathe^ « d'autre fonction que de ronger ; » par cela même avec la station droite, la bouche et la mftchoire se trouvant dispensées par la main de s'abaisser et de se porter elles-mêmes vers la nourriture ; par cela même aussi avec une vue qoi, comme on Ta dit, c embrasse à peu près la moitié de l'émisphère céleste et de la plaine où nos marchons, et dont la portée s'étend depuis le grain de sable que nous foulcms aux pieds, jusqu'à l'étoile qui brille sur notre tête, h une distance qu'on ne peut assigner » .
D'un autre côté, on peut admettre chez l'homme, non seulement la corrélatioB harmonique de la constitution mentale et de la main, mais encore rioSnence réelle et directe de la première sur la seconde. Cest un fait que les organes se développent par l'exercice. Rien n'empêche de croire qœ, par la direelion et le mode de l'exercice, ils puissent se perfectionner, e^eet^^ire qu'il puisse s'opérer un changement favorable dans la disposltloii et les proportions des parties dont ils sont composés. Or, c'est le désir qui meut les organes, qui en dirige le mouvement, qui en détermine le mode d'exercice; et qu'est-ce que le désir, si ce n'est le fond même de la mentalité. A cette action du désir, joignez celle de la sélection naturelle; ajoutez-y l'hérédité qui transmet de génération en génération, en les fixant, les résultats successivement acquis et progressivement accrus de ces deui actions constantes, l'hérédité, grftce à laquelle la variabilité orgamque, maltresse du temps, peut atteindre une puissance presque indéfinie ; tet Vous verrez, de pièces d'abord rudimentaires, peu à peu dé*veloppées et diversifiées, se former la main, suscitée par le besoin auquel
156 COBRBSPONDANGB.
répond, et, pour ainsi dire, créée et façonnée par Tàme. Ainsi, la réponse d' Aristote à Anaxagore garde sa valeur et sa force même dans le système transformiste de Lamarck et de Darwin. Il suffît d'en modifier les termes de manière à lui dter ce qu'elle présehte de trop étroitement finaliste. Il paraît difficile d'écarter toute vue téléologique, quand on cherche à se rendre compte des corrélations organiques et fonctionnelles. Mais elles peuvent sans doute s'interpréter par une téléologie plus flexible et moins simple que celle d'Aristote. La corrélation de l'intelligence et de la main est, pour Aristote, un fait premier ou, comme on dit, de création spéciale, un fait résultant de la nature immuable de l'homme. Pour les évolutionnistes, c'est un fait qui dérive de la transformation lente et progressive des organes et des fonctions par leur action mutuelle. C'est parce que la nature, dit Aristote, adonné à l'homme une intelligence supérieure à celle des animaux, qu'elle lui a donné en même temps l'instrument approprié à cette intelligence, la main. C'est parce qu'en l'homme, peuvent dire les disciples de Lamarck et de Darwin, se sont touvées à l'origine, — quelle qu'en soit la cause,— des conditions particulières et supérieures de progrès mental, qu'il a pu, avec le temps, se faire une main. «F. Pillon.
CORRESPONDANCE
La lettre suivante nous est parvenue trop tard pour trouver place dans notre numéro de janvier :
Monsieur le directeur de la Critique Philosophique.
« Monsieur,
« La Critique Philosophique m'a fait Thonnenr de consacrer trois articles à mon livre Les grands traits de V Histoire religieuse de F Humanité. Tout en y demeurant très sensible, je viens vous demander la permission de vous soumettre un seul mot sur le dernier de 003 articles, où vous avez bien voulu revenir vous-même sur l'exposé des principes qui .m'ont guidé.
« Sans m'arrêter à quelques réclamations de détail, je me bornerai à une remarque qui me semble importante.
« Dans le chapitre qui fait l'objet de votre critique, je n'ai pour but, en montrant dans la foi chrétienne l'expression suprême de l'obéissance au sentiment du devoir, — que de mettre cette foi sous la sainte égide du fait moral lui-même.
c Vous me paraissez avoir cru que, prenant le fait moral pour l'objet direct de mon analyse, j'aurais été jusqu'à méconnaître le caractère dn toute morale dont le développement n'aurait pas abouti à la foi chrétienne.
CORRESPONDANCE . 1 57
< G*était si peu là ma pensée, que plus de la moitié démon ouvragées! consacrée à faire voir, dans la morale en dehors du christianisme, ce que j'appelle la recherche de Dieu par l'homme.
« Espérant qu'il vous sera possible de mettre ces lignes sous les yeux des lecteurs de la Crttiqtiey — et médisant votre obligé pour les quelques mots si honorables que vous avez ajoutés à vos remarques, je vous prie d'agréer, Monsieur, l'assurance de ma considération respectueuse.
< Genève, Contamines, 4. 22 janvier 1886.
« C. Malan. b
La réclamation de M. G. Malan me proove qu'il ne sent pas bien la portée de la thèse criticiste sur le rapport de la religion et de la morale, et qu'il ne se rend pas compte des conséquences philosophiques de sa propre thèse sur la source et rautorité de la loi du devoir, conséquences diamétralement contraires à la théorie de Kant, que j'ai rappelée et soutenue.
M. Malan n'a pas seulement voulu montrer, « dans la foi chrétienne, l'expression suprême de l'obéissance au sentiment du devoir» — formule tncore inacceptable à mon avis, et qui confond Tordre moral pur avec Tordre religieux; — il a,' par sa doctrine de la nature du dictamen de conscience, fait dépendre la réalité de la loi morale, de laréalité de Tobjet de la foi chrétienne; en sorte que, s'il avait raison, on ne pourrait pas sans être chrétien avoir une juste idée de la nature de la notion du devoir, ce que tout philosophe niera.
Et comment M. Malan aurait-il pu atteindre ainsi le but qu'il dit avoir visé : a mettre cette foi sous la sainte égide du fait moral lui-même? » C'est tout le contraire, puisqu'on supposant sa théorie vraie, la foi théologique ébranlée devrait entraîner l'autorité du fait moral dans sa chute. Gela ne peut servir d'égide qui, dans le fond, aurait pour condition d'existence la chose à protéger.
Enfin, M. Malan se défend d'avoir « été jusqu'à méconni^ître le caractère de toute morale dont le développement n'aurait pas abouti à la foi chrétienne. » Il nous fait observer que « dans la morale en dehors du christianisme « son ouvrage a fait voir ce qu'il ^pelle « la recherche de Dieu par l'homme. » Mais qu'importe, s'il doit se trouver que « la morale en dehors du christianisme, » une fois mieux étudiée ou dégagée, impliquée la fin une proposition théologique, implique même la doctrine chrétienne! La religion présuppose la morale : voilà la thèse criticiste; la vérité morale a pour condition ia vérité théologique : voilà ce que j'ai lu chez M. Malan, et je ne crois pus que la conclusion de son ouvrage admette une autre interprétation. G. R.
158 DIYSRS.
ERRATA
Dans le n* 1 , page 7, ligne 36^ au lieu de : une de fois, lise% ; une fois de plus; — Page 70, lignes 11 de la note 1, au lieu de : pense, lisez : pensait.
RASSEGNA GRITIGA DI OPERE FILOSOFICHE, SGIENTIFIGHE
E LETTBRARIB.
Principaux articles contenus dans cette revue, du numéro de juin 4S85 au numéro de novembre inclusivement :
Juin. — Le nouveau spiritualisme^ par G. Cesca; ^ L'hygiène du travail intellectuel, par B. Térez,
IciLLET. -* Études de critique biblique, pjir Jtf . Kerhfjiker\ — L'hygiène du travail intellectueTy par B. Pérez.
Août, — Le Kantisme en Italie^ par L» Credaro\ -^ L'idée de respofittdiUité, de M. Lévy-Bruhl, par O. Fioretti.
Septembre. •— Le Kantisme en Italie^ par L. Credaro ; — Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction^ de M. Guyau^ par L. Arréat.
Octobre. — Observations sur les instructions et programmes pour les écoles normales, par A. AngiulU;^ De la polémique entre Laveleye et Spencer dans la Cmitemporary Revievo, par A* Zor/i. •
Novembre. — Observations sur les instructions et programmes pour les écplea Uéffmaies, par A. AngiulU.