‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 27 sur 144 · UN UYRE RÉGENT SUR LE STOÏCISME · texte numérisé non relu

UN UYRE RÉGENT SUR LE STOÏCISME

ESSAI SUR LE SYSTÈME raiLOSOPHIQUE DES STOÏCIENS Par F, Ogereauy agrégé de la philosophie CPans» Félix Alcan, 1885).

Le livre que je viens annoncer aux lecteurs de la CrUiquê^ est recommandable entre tous. Il est bien renseigné, bien composé, rédigé agréablem^t : poiSy ce qui n'est pas un de ses moindres mérites, c'est un livre qui manquait à notre collection française des grands philosophes. Le moment oà paraîtra traduit en notre langue l'avant-demier volume de la Philosophie des Grées est encore lom de nous. Puis, quand ce volume devrait bientôt paraître, &udrait-il déclarer que les études de philosophie ancienne n'offriront plus à nos jeunes Français qu'un champ désormais stérile? M. Janet disait un jour à un candidat qui défendait, assez faiblement, d'ailleurs, une thèse latme trop rapidement composée : de Heraclito Ephesio. « Ce sujet-là n'est plus à prendre. Zèller a tout dit. » Personne en France ne s'attendait à une refonte prochaine de la première philosophie grecque sur des bases entièrement nouvelles. L'œuvre de TeichmuUer a pour objet Vhistoire des concepts et il prend cette histoire à ses origmes, en profitant de ce que Ton appelle, peut-être avec exagération, les dernières conquêtes de l'érudition. Teichm&ller ne croit pas à une philosophie grecque autochtone, il fait dériver en grande partie la sagesse hellénique de la sagesse égyptienne ou orientale, puis il essaie de présenter chacun des grands penseurs de la période antésocratique comme un physiologue exempt de soucis métaphysiques. Ainsi nous n'avons pas encore la traduction complète de Tœuvre d'Edouard Zeller et voici déjà qu^en Allemagne, l'exactitude de ses renseignements est contestée. L'histoire des premières doctrines se défait et se refait incessamment dans cette terre classique de la philosophie et il n'est aucun problème dont on puisse dire que la solution en est acquise.

M. Ogereau a donc bien fait de s'arroger le droit, même après Zeller, d'examiner pour son propre compte l'ensemble de la doctrine stoïcienne et d'en exposer le développement. C'est une philosophie des plus riches et

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des plus fécondes, malgré je ne sais quelle habitude déplorable, longtemps en honneur chez nous, de classer le système stoïcien au nombre des systèmes secondaires. Nous estimons, avec M. Ogereau, qae c'est une grande philosophie et qu'elle a eu ses grands philosophes.

On connaît Zenon, le fondateur de la secte, puis Ghrysippe, le plus brillant et s'il faut en croire la renommée, le plus redoutable dialectien de TEcoie, puis Gléanthe, philosophe et poète, auteur d'un hymne célèbre à Jupiter. Par eux s'est propagée la doctrine nouvelle et dont l'honneur presque entier revient au disciple de Gratès, Zenon de Gittium. Ici je n'affirme pas; j'expose d'après M. Ogereau. G'est qu'en effet le but de son livre est de prouver qu'il y a un Stoïcisme comme il y a un Épicurisme, qu'il s'agit là non d'une suite de doctrines plus ou moins ondoyantes, greffées sur un petit nombre de principes communs, mais d'un système à parties liées fortement les unes aux autres et formant, selon un terme de source stoïcienne « un tout sympathique. » Apprenons comment et par l'effet de quelles influences la doctrine du Portique naquit et se propagea.

c Suivant la doctrine cynique (1), l'homme est vraiment lui-même, il « est parfait, heureux, quand il se sent agir, quand il fait effort, quand il « peine. Si au lieu de considérer uniquement les hommes, nous porc tons nos regards sur les autres êtres, nous trouvons non seulement dans « les animaux, mais encore dans les plantes, dans le bois, dans la pierre, « dans les éléments fluides, quelque chose d'analogue à l'effort et à la peine, c car toutes ces choses opposent une résistance à la force humaine, quand « elle essaie d'arrêter leur développement, d'altérer leur forme et de moc difier leur mouvement. Si l'homme est lui-même par l'effort, il est per- « rais de conjecturer que les êtres sont aussi ce qu'ils sont par la vertu de € ce principe analogue à l'effort dont la manifestation extérieure est la ré- « sistance. Il n'y a plus qu'à trouver un nom à ce principe universel : celui « d'effort ou de peine ne pourrait pas convenir, car il suppose lesenti- « ment qui n'appartient proprement qu'aux êtres vivants, il faut une expresc sion plus étendue qui convienne à l'effort humain, comme le genre con- « vient à l'espèce, or, tel semble être le mot de tension (tcSvo^). Gesconjec- « tures sur la manière dont le Stoïcisme procède du Cynisme, sont tout au c moins plausibles; elles nous montrent en quel sens il est vrai de dire que c le Stoïcisme n'est qu'un Gynisme agrandi. »

« Un cynisme agrandi ; » la formule est ingénieuse, mais on se demande vraiment conmient on a pu « agrandir » une doctrine pour laquelle rien ne vaut qui ne soit la vertu, au sens intérieur et formel du mot. Je viens de relire à l'instant même le beau chapitre consacré par Edouard Zeller à la philo-

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Sophie dont Àntisthëne est le chef. Or, voici rimpression qae j*emporte de cette lecture. C'est qne le Cynisme n'est pas sans rapport avec le Kantisme, c'est qne pour la distinction entre la forme et la matière des actions humaines, il ne peut être et ne sera point surpassé par Técole de Zenon. Le danger d'une morale exclusivement formelle est précisément dans la facilité où se trouvent ses partisans de tenir ferme pour les principes et de pouvoir tolérer indifféremment toutes les façons d^agir. S'il n*est qu'une seule chose digne d'être proposée à l'homme, à savoir l'empire sur soi-même, la conséquence, facile à prévoir, sera le mépris des biens extérieurs et, si l'on pousse à l'extrême, de tout ce qui n'est pas la volonté droite considérée dans sa pure essence. Le propre du Cynisme a été de poursuivre l'affranchissement de la morale jusqu'à l'isoler de tous ses accessoires, la science, la pudeur, la bonne éducation. Jamais effort plus grand ne fut tenté, chez les Grecs, pour mettre l'ordre moral en dehors et au-dessus de Tordre social. Il y a là une vue profonde, et somme toute, on est sur le point de se demander si le formalisme de Eant ne devrait pas être présenté moins comme une renaissance de la morale stoïcienne que comme une restauration de la morale cynique. Je me doute bien qu'à parler ainsi je vais surprendre. J'imagine pourtant que cette vue contient une grande part de vrai et je l'offre au lecteur telle qu'elle m'est venue dans toute sa soudaine et brutale exagération. A plus tard le soin d'y revenir pour la confirmer, ou s'il y a lieu pour la restreindre.

Le Cynisme est donc une doctrine sans système, je veux dire dont l'essence consiste à n'aj^rmer que l'excellence de la vertu et à négliger tout le reste. Le Cynisme n'a qu'une dialectique négative; de métaphysique, point, de morale, peu ou prou; juste ce qu'il en faut pour mettre la recherche du plaisir au rang des vices et pour lui déclarer la guerre. Donc, point de problèmes de conduite au sens propre du terme, point de casuistique^ point de controverse sur les devoirs. Si d'aventure ces controverses se présentent, ce sera en manière de passe-temps. « La vertu présente une indivisible unité et tous les grands hommes ont les mêmes devoirs moraux (1). » Puis quand on la possède on est bien sûr de ne jamais la perdre. Donc point de conflits entre les devoirs. Point de direction de Conscience. La distance qui nous sépare des Lettres à Lucilius parait infinie. M. Ogereau s'est permis de nous la faire franchir. La gageure est audacieuse, n'est-ce pas? Et pourtant vous irez rejoindre Senèque si vous acceptez la formule et si vous consentez à voir dans le stoïcisme un « Cynisme agrandi. »

— Ne dirait-on pas que M. Ogereau a trouvé là une formule nouvelle ? 11 y a beau temps qu'on le sait : Cratès était cynique et Zenon fut son élève.

(t) ZeUer. PhUotophie det Grecs, 1. 111, p. 283 de la tradaction française.

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Donc Zenon procéda de son maître et Técole de Zenon prit sa source dans l'école d*Antistbène. Mais cela est admis, cela court les manuels! —Non, j'estime au contraire, que la thèse de M. Ogereau est neuve et je vais dire pourquoi.

Tous les historiens de la philosophie rattachent l'une à l'autre les deux morales^ celle d'Antisthène et celle de Zenon. Le Stoïcisme natt du Cynisme, c'est entendu, mais à moins de se confondre avec lui, comment vivrait-il « se développerait-il sans prendre son bien à d'autres sources? A l'origine, c'est un mince cours d'eau, mais à mesure qu'il s'éloigne de sa source il se grossit d'affluents, et d'afSuents qui roulent des eaux fertiles. C'est d'abord la physique du vieillard d'Ephèse, puis c'est la métaphysique d'Aristote. Heraclite apporte sa doctrine du feu principe, de la palingénésie, de la raréfaction et de la condensation. Aristote enseigne aux Stoïciens qu'il faut distinguer la puissance de Tacte, la matière de la forme. Que les Stoïciens aient gardé la mémoire de leur origine première et de ce qu'ils doivent aux Cyniques maîtres de Zenon, leur philosophie morale en fournit la preuve. Mais ils ont une physique, c'est-à-dire une cosmogonie, une ontologie ; mais ils ont une logique et leur théorie de VassentimerU volontaire est une innovation hardie ; mais ils ont une morale pratique où se retrouvent singulièrement mélangéees les deux dispositions d'esprit les plus contraires : celle qui a fait les jansénistes, celle qui a fait leurs fameux ennemis, les casuistes.

Pour que M. Ogereau eût raison de soutenir sa thèse il faudrait pouvoir expliquer la genèse de la philosophie stoïcienne, en partant du point de départ cynique, et sans faire intervenir d'autres éléments. Or c'est là une difficulté à peu près insurmontable. Dira-t-on que la notion du t^voc est conforme à l'esprit de l'école d' Antisthène 7 mais quand on l'aura dit, et même démontré, quoique la démonstration puisse être jugée inutile, on n'aura point démontré l'essentiel. Le Cynisme, encore une fois, n'est pas un système : c'est une pierre brute d'une solidité à toute épreuve sur laquelle on bfttira des constructions faites pour durer. Mais une pierre brute peut changer de dimensions sans changer de nature; rien ne servirait de l'élargir. On aura beau faire : de « l'élargissement» du Cynisme rien ne résultera de différent de lui.

Je tiens pour ma part cet essai d'embryogénie pour très peu vraisemblable. Le Stoïcisme me paraît s'être développé par épigénèse. Or M. Ogereau soutient la doctrine contraire, celle de l'emboîtement des germes; à l'entendre le Stoïcisme sommeillait dans le cynisme qui le contenait en puissance. — Mais tout germe provient d'un organisme, et malheureusement, s'il est une doctrine, dans toute l'histoire de la philosophie, qui ne puisse être comparée à un organisme, c'est la doctrine d' Antisthène.

« Dans cette notion de la tension, fond essentiel de tout être, Zenon avait

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t découvert ce qui devait 6tre comme la semence de son système (1], il c possédait ainsi le principe constitutif d'où sortirait tout le contenu de ses c dogmes» mais il lui restait à trouver la loi qui préside au développement c de ce premier germe, la formule qui exprime les conditions en vertu desc quelles se maintient et s'exerce l'activité des êtres, en un mot il avait c encore besoin d^un axiome régulateur, qui indiquât la direction que c doivent suivre les recherches» les limites dans lesquelles doivent se renf fermer les conclusions. •

J'arrête ici ma lecture et je remarque que « ce principe constitutif d'où < sortira tout le contenu de ses dogmes» » le t(Svoc» n'a pas eu Zenon pour parrain, mais pour père. Du Cynisme rien ne pouvait sortir, pas plus que d'un bloc inerte on ne tire rien. A la matière il faut unir la forme, il faut c actualiser la puissance d et pour cela lui donner une impulsion dont la source est autre part qu'en elle. Pour déduire de la morale cynique — elle tient en deux ou trois maximes, tout au plus — la morale stoïcienne, il faut féconder la doctrine d'Ântisthène. Or cela est un coup de génie pour ne pas dire un miracle. Ce miracle, Zenon l'accomplit avec de puissants auxiliaires, entr'aatres, nous l'avons déjà dit, Heraclite et Aristote.

Voicid'ailleurs un texted'Héraclited'une importance souveraine. M. Ogereau le connaît, car il le cite et en donne cette traduction (2) : < Le monde c étemel est comme l'harmonie d'une lyre dont les parties sont tour « à tour tendues et détendues. » Je veux bien que sur les bases de la philosophie pratique d'Antisthène on puisse élever une doctrine et que dans cette doctrine le concept du xi^oç tienne la première place. Mais n*est41 pas infiniment plus vraisemblable de chercher Foriginede ce concept dans les fragments d'Heraclite, que dans la psychologie rudimentaire d'Antisthène et de Gratès? Le roman de M. Ogereau sur la naissance du Stoïcisme pèche décidément par excès de fantaisie.

On sait l'idée maîtresse qui présidait à la composition du livre : le Stoïcisme est le nom d'un système à parties bien liées. Dès lors pour expli* quer son origine, l'auteur a voulu économiser les sources, et il a mis au compte de la philosophie des Cyniques tous les frais de la métamorphose. Cen est bien une, en effet, tellement complète, tellement inattendue, que M. Ogereau se ravise, qu'il fait, comme nous, intervenir Heraclite et Aristote. Mais on sent que c'est malgré lui et comme à regret qu'il leur entr^ouvre la porte.

J'aurais voulu analyser cet Essai, mais le mieux n*est-il pas d'inviter à le lire? On résume les gros livres; on ne peut résumer les ouvrages comme celui-ci, dont le but est précisément d'exposer une doctrine et d'en mar

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quer les grandes avenues. J'ajoute que M. Ogereau affecte de chercher la concision. Or c'est une qualité qui n'est pas essentielle. L'orateur y a recours en vue d'effets oratoires. Mais, dans le genre didactique, la clarté est la principale obligation de l'écrivain, et M. Ogereau n'est pas toujours clair. Ainsi, le chapitre où il traite de la Dialectique ne se lit point sans efforts et sans qu'on s'y reprenne à plusieurs fois. Les développements sont écourtés, les discussions sont étranglées. L'auteur craindrait-il de consacrer trop de temps à l'un des problèmes les moins étudiés de la phi* losophie ancienne? Notez d'ailleurs qu'il a devant lui tous ses textes, qu'il a par devers lui tous ses arguments. Il les indique et passe, ne voulant point sans doute rompre la trame de l'exposition. Il faut pourtant laisser souffler le lecteur et lui réserver des endroits pour y faire halte.

Le dernier chapitre n'a pas moins de quarante pages. C'est trop pour un seul chapitre et trop peu pour le sujet qu'il traite : Conservation de la doctrine primitive chez les derniers Stoïciens. M. Ogereau est convaincu de cette conservation : c'est pour la démontrer qu'il a fait son livre. La démon tre-t-il? Il avoue des changements dans la forme et que ces changements feraient souvent croirei à une modification introduite dans le c fond même » (1). Il nous présente Panétius usant d'adresse pour faire accepter son enseignement, affectant un esprit de bienveillance à l'égard des autres écoles, portant aux nues Aristote et Platon, évitant avec soin « les épines de la dialectique. » Ce stoïcien -là me fait tout l'effet d'un déserteur. — J'exagère? Accordez -moi tout au moins que de l'ancien au nouveau Stoïcisme la doctrine s'est altérée.

M. Ogereau insiste et maintient que ces altérations ne portent sur aucun des dogmes essentiels. Quelles preuves en donne-t-il? Aux pages 276, 277 et 278 il cité quinze fragments de Senèque, d'une irréprochable orthodoxie, j'en conviens. Mais qu'en conclure? Entre l'orthodoxie et l'hétérodoxie expresse, un nombre presque infini de nuances s'intercale et M. Ogereau néglige de les indiquer. Aussi, quand vient le moment de conclure, l'hésitation lui revient. « U faut avouer que pour se mainte c nir, l'opinion (celle de l'orthodoxie de Senèque) devra triompher d'ob- « jections qui ne sont pas sans gravité. » On voudrait savoir lesquelles. Continuons : « Si nous laissons de cdté Cornutus, dont Touvrage sur l'in- « terprétation philosophique des noms des dieux et des mythes qui les « concernent paratt être une reproduction textuelle des théories stoïciennes, c pour revenir à Senèque, nous ne tardons pas, en effet, à rencontrer c des assertions qui vont à rencontre de nos premières impressions. Le « philosophe romain affirme à diverses reprises son indépendance : il

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c soutient qiiHl faut avoir son avis propre, ne pas craindre de marcher c seul et de s'écarter des auteurs anciens.

« Toutefois le désir de paraître ne suivre que sa propre raison ne va c point jusqu'à inspirer à Senèque la pensée d'introduire dans les fondec ments mêmes de la doctrine stoïcienne de graves modifications (1). »

Il faut distinguer chez Senèque le fond de la croyance de ce qu'on pourrait appeler la discipline de l'esprit. A ce dernier point de vue Senèque est indépendant, mais en matière de croyance il entend rester orthodoxe. C*est bien là ce que M. Ogereau veut dire. Eh bien! quand il serait vrai que l'intention de Senèque n'est point « d'apporter « aux dogmes essentiels du stoïcisme le plus léger changement, » il resterait à se demander

si le philosophe a toujours agi conformément à ses intentions. M. Ogereau en est persuadé; il ne réussit pas à nous convaincre.

Pourquoi ne s'est-il pas arrêté devant Epictète et devant Marc Aurèle? Il les nomme et souvent, mais ces deux grands stoïciens méritaient plus qu'une ou même plusieurs mentions honorables. Et Musonius Rufus? Je cherche son nom et je le trouve. Mais j'aurais voulu savoir quelle fut sa doctrine et je comptais sur M. Ogereau pour cela. Encore une lacune, et elle n'est pas sans gravité.

L'auteur me trouvera sévère à son égard. II me dira que je lui reproche de n'avoir pas fait ce qu'il ne voulait pas faire, que son but était de montrer Tunité du Stoïcisme et que cette unité risquait d'échapper au lecteur, si s'attachant à Zenon, à Gléanthe, à Ghrysippe, à chacun des Stoïciens en UD mot, il nous les avait fait connaître séparément. Je lui répondrai à mon tour que si l'unité du Stoïcisme est telle qu'il le prétend, il n'avait rien à craindre d'une semblable méthode, tout au contraire. Enfin, démontrer une thèse, c'est apparemment réfuter la thèse contraire. Si l'on me prouve que le Stoïcisme s'est conservé intact durant toute son évolution, c'est que d'autres ont douté de cette conservation, qu'ils ont donné des raisons de ce doute. Or, M. Ogereau s'attaque presque constamment à des adversaires invisibles, dont les noms, et, ce qui est plus grave, dont les arguments restent inconnus.

Disons franchement tout notre avis , M. Ogereau en faisant son livre a bien mérité de la philosophie française, et l'Académie des Science morales, dont la générosité cdtoiesi souvent l'indulgence, aurait dû le récompenser avec plus d'éclat. D'où vient qu'elle ait mesuré la récompense ? Ce n'est ni l'érudition qui manque à cet Essai, ni l'art de grouper ses matériaux; le style, même, ajoute aux qualités du livre. Je m'étonnerais qu'en haut lieu, la remarque n'eût pas été faite. Que demandait-on à M. Ogereau?

(1) Pag« 277.

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On lai demandait l'histoire des variations des doctrines de source stoïcienne, on lui demandait une étude sur chacun de ses représentants les plus illustres, Zenon, Gléanthe, Gbrysippe, au préalable, un ou plusieurs chapitres sur les sources de cette philosophie, je veux dire sur les emprunts aux systèmes antérieurs. On lui demandait peut-être l'impossible, car l'Académie des Sciences morales et politiques, quand elle met une question au concours, donne juste le temps d'écrire le mémoire. Il lui faut des mémoires volumineux, des manuscrits de cinq à six cents pages. Mettons qu'on se donne un an pour les rédiger. Avant de rédiger, il faut rassembler ses textes, les comparer, les critiquer, faire son siège en un mot. Gela demande souvent plusieurs années. Or quand les membres de l'Académie vous accordent jusqu'à trois ans pour exécuter le travail, ils vont jusqu'à l'extrême limite de la générosité. Aussi qu'arrive-t-il? Une fois couronné, le mémoire revient sous les yeux du lauréat qui lui découvre mainte et mainte imperfection. Ici il a pensé trop vite, là, la conclusion est brusquée, presque en désaccord avec ce qui précède : ailleurs ce sont des indications inexactes, des citations incorrectes. Bref tout est à recommencer!

Je ne dirai point cela du livre de M. Ogereau. Il me semble pourtant préparé trop vite. On sent que l'auteur est pressé par l'approche du jour fixé pour la remise du mémoire. Tel qu'il est, cependant, et malgré de nombreuses imperfections, ce mémoire est à lire. Désormais, maîtres, élèves, candidats auront un livre bien renseigné sur les principes de la philosophie stoïcienne et qui leur apprendra des choses que les plus instruits d'entre nous savent fort mal.

Lionel Dàueug.

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