LES PRINCIPES DE L'ESTHETIQUE DE PASCAL
Cet esprit droit, ce cœur ennemi de tout mensonge, ne pouvait concevoir la beauté hors de la vérité. « Il faut de l'agréable et du réel, dit-Il, mais il faut que cet agréable soit lui-même pris du vrai. 9 Dans l'ordre moral, c'est toujours l'amour de la vérité qui Ta inspiré. Dans les Provinciales il a voulu la défendre, et dans les Pensées il l'a cherchée avec autant d'ardeur que « le cerf altéré qui soupire après les sources d'eaux vives. »
Ainsi épris de la vérité, on comprend que Pascal ait dédaigné toutes les fausses beautés, fût-ce môme celles de Gicéron. Il méprise les écrivains qui sacrifient le fond à la forme, la pensée à l'expression. Quand les mots disent bien ce qu'ils doivent dire, il veut qu'on les répète plutôt que de chercher des synonymes qui affaiblissent la conception première. Il est bien au-dessus des scrupules qui tourmentent les auteurs médiocres. Quelle différence avec certains écrivains de son temps, Balzac par exemple, dont l'unique préoccupation était de cadencer harmonieusement des paroles souvent vides de sens. Pascal veut que les mots répondent parfaitement à la pensée, la rendent sensible sans 7 ajouter de vains ornements, mais aussi sans rien lui faire perdre de sa beauté et de sa force. « L'éloquence, dit-il, est une peinture de la pensée; et, ainsi, ceux qui après avoir peint ajoutent encore, font un tableau au lieu d'un portrait. 9 Son œuvre est le vrai portrait de sa pensée. Lui aussi considérait les mots comme des vêtements qui doivent « voiler la pensée sans la couvrir. » Ce qui frappe dans ses ouvrages, c'est la convenance parfaite des mots avec le sujet, la correspondance étroite qui existe entre la pensée et l'expression.
A ce point de vue, on pourrait comparer l'œuvre de Pascal à une belle statife aux formes parfaites et dont l'expression admirablement rendue frappe et pénètre l'âme. Cet artiste de génie a su éviter à la fois deux excès contraires : celui de certains artistes anciens qui donnaient tous leurs soins à la beauté plastique et négligeaient la partie immatérielle de leur œuvre ; celui des artistes du moyen âge qui sacrifiaient tout à l'expression. Chez Pascal, la forme sort du fond et lui est intimement unie. On ne pourrait rien ajouter ni retrancher à ses écrits sans les dénaturer ; ils forment un tout parfait.
Une conséquence directe de cette manière de comprendre la beauté dans l'art d'écrire, c'est l'amour de la simplicité. Pascal joint l'exemple au précepte. Nulle part dans ses œuvres on ne trouve ces faux brillants semblables aux miroirs et aux chaînes dont se parent les femmes qui ont le goût mauvais, c II faut se renfermer, dit-il, dans le simple naturel. « Gomme il se moque de ceux qui ne savent que c dire de petites chosesavec de grands motsl > Il déteste l'emphase. « Je hais les mots d'enflure. » Il ne perd aucune occasion de montrer les ridicules de l'exagération. Ni les uiiiitbèses forcées qui ressemblent à « de fausses fenêtres pour la symé-
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trie, » ni les sonnets en vogue à cette époque, « véritables reines de villages >y ne trouvent grâce devant lui. A ce propos on lui a reproché de ne pas être sensible aux beautés poétiques. Mais (^u'on songe à ce qu'on appelait ainsi de son temps, à ces sonnets alambiqués, à ces madrigaux doucereux, à ces plates épigrammes qui exprimaient des sentiments peu naturels dans un langage moins naturel encore. Qu'on songe seulement à cette ode d'un père jésuite (citée dans la xi^ Provinciale), dans laquelle il compare la fraîcheur du teint d^une Delphine quelconque à la rougeur des Chérubins. Est-il possible que Pascal ne se soit point révolté contre ces modes absurdes, contre ce mauvais goût excessif? Cependant on pourrait regretter que le grand moraliste ne fasse pas la moindre allusion à Corneille. Ne connaissait-il pas ses œuvres? N'avait-il jamais entendu de ces accents
a Qai foDt bondir le cœur et fléchir les genoux? »
qui donc mieux que Pascal pouvait comprendre Corneille? Mais, quand il se moque du jargon poétique, il est évident que Pascal pense aux poètes à la mode, aux poètes de salon. C'est justement parce qu'il avait un sentiment très élevé de la beauté poétique qu'il dédaignait ces fades compositions. N'est-il pas poète lui-même? Il est dans ses Pensées telles pages sublimes qui plongent l'âme dans une sorte d'extase, celle des deux infinis par exemple. Quelles images magnifiques, quelles antithèses saisissantes on trouve chez luil « L'homme n'est qu'un roseau le plus faible de la nature; mais c'est un roseau pensant. 9 II a de simples phrases qui frappent autant que les plus beaux vers : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraye. »
Si Pascal est sévère pour les fausses beautés^ pour le manque de simplicité, en revanche il donne les plus grands éloges au style natur^^ «Quand on voit le style naturel, dit-il, on est^tout étonné et ravi; car on s'attendait à trouver un auteur et on trouve un homme. » C'est l'homme qui l'attirait dans Montaigne, malgré les défauts qui le choquaient. C'est l'homme qu'on trouve dans ses ouvrages, et c'est ce qui fait leur intérêt puissant. Dans les Provinciales nous voyons l'adversaire intrépide et spirituel des jésuites ou plutôt de la fausseté; dans les Pensées, nous assistons aux recherches pénibles du grand penseur, aux luttes du philosophe qui veut soumettre la raison à la foi. Dans l'un et l'autre ouvrage, c'est l'homme qui parle ; c'est l'homme que nous aimons. On ne sent point l'auteur.
Mais l'amour de Pascal pour le naturel ne le fait pas tomber dans la négligence. Nous savons quels efforts il faisait pour bien écrire. Les nombreuses ratures de ses manuscrits nous l'attestent, autant que les conseils qu'il donne à ce sujet. Ici encore il a prêché d'exemple. Sa 18* Provinciale
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a été refaite 13 fois. Dans la 16* il explique à ses adversaires qu'il a fait sa lettre plus longue parce qu'il n'a pas eu le loisir de la faire plus courte. Il travaillait ses ouvrages, il les jugeait sévèrement, celui qui disait: c La dernière chose qu'on trouve en faisant un ouvrage est de savoir celle qui faut mettre la première, » et encore : « Je ne puis juger de mon ouvrage en le faisant, il faut que je fasse comme les peintres et que je m'en éloigne, mais pas trop. »
Là où Pascal a eu le temps de travailler son style , on voit qu*il s*est efTorcé d'y mettre le plus de tariiié possible, c L'éloquence continue ennuie» dit-il. Les Provinciales, loin d*être des exposés dogmatiques sur les matières sérieuses et même ennuyeuses, sont, on Ta dit bien des fois^ de véritables comédies. Quelle vivacité, quel entrain dans les dialogues I Quelle véhémence dans les interpellations directes à la Compagnie de Jésus I A deux siècles de distance, on croirait encore entendre ce bon père, si naïf dans sa corruption inconsciente, exposant avec complaisance les théories de la société, et ce malin janséniste qui sait si bien faire ressortir par d'innocentes réflexions les erreurs de ces doctrines. On croirait entendre Louis de Montalte démasquant la. mauvaise foi, et flagellant les coupables avec autant d'indignation que Jésus chassant les vendeurs du temple de Jérusalem.
Si Pascal avait eu le temps d'achever et de revoir ses Pensées, de grands critiques croient qu'il aurait mis beaucoup plus de variété dans la forme. Mais qu'importe? Tout le monde est d'accord pour reconnaître que ce monument inachevé n'en est pas moins sublime.
Si Pascal recherchait et exigeait même dans le style la vérité, la simplicité, le naturel, la variété, il aimait aussi la clarté. Il l'a bien prouvé dans ses Provinciales, surtout dans les premières où il a mis les questions tbéologiques les plus ardues à la portée de tous, même des gens du monde qui n'avaient sans doute que bien rarement réfléchi sur ces matières. Pascal possède au plus haut degré cet esprit géométrique dont il a parlé si éloquemment. On est frappé en le lisant de la clarté de l'exposition , de la netteté des démonstrations, de l'enchatnement logique et rigoureux des idées.
Cependant, l'amour de Pascal pour la clarté présente un caractère particulier. Il est géomètre , mais il est aussi chrétien et philosophe. Il reconnaît qu'il y a des mystères au-dessus de Tintelligence humaine et n'entreprend point de les expliquer, mais du moins il nous donne une vive impression de la grandeur de ces mystères. Il sait rendre sensible ce qu'on a appelé « la beauté de l'inintelligible. » Par exemple il dira : « L'univers est une sphère infinie dont le centre est partout; la circonférence nulle part. » Cette image est sublime, elle n'est pas claire au sens littéral du mot.
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Elle ne nous donne pas une idée précise des dimensions de l'univers , ce qui est impossible, mais elle nous fait sentir son immensité. Les paroles de Pascal nous font entrevoir Tinfini.
Pascal ne perd jamais de vue les principes de son esthétique, moins souvent il les suit pour ainsi dire inconsciemment. Il se laisse emporter par la force de sa pensée, et c'est ce qui fait son éloquence. Les meilleurs pré ceptes suivis avec application ne peuvent donner une grande œuvre, si le génie ne domine pas tout. Boileau avait d'excellents principes sur Fart d'écrire, et cependant qui donc a jamais été ému par la lecture de TÂrt poétique? Pascal trouve dans son ftme ces accents douloureux, ces accents sublimes qui nous bouleversent. Combien éloquente chez lui est
« Cette voix dn eœor qoi aeule an cœnr arrivai »
Nul mieux que Pascal ne sait émouvoir ceux qui l'écoutent.
c II faut, dit-il, se mettre à la place de ceux qui doivent nous entendre et faire essai sur son propre cœur du tour qu'on donne à son discours. » C'est là le meilleur conseil qu'on puisse donner k un écrivain. En effet, si celui-ci ne connaît pas le cœur humain , s*il n'en sait pas toucher les endroits sensibles, il pourra exposer les choses avec clarté, avec élégance» il pourra se faire comprendre, mais il ne réussira pas à émouvoir. Pascal donne le même conseil à l'orateur. « L'éloquence, dit-il, consiste dans une correspondance qu'on tftche d'établir entre l'esprit et le cœur de ceux à qui Ton parle, d'un cdté, et de l'autre les pensées et les expressions dont on se sert. » Quand on lit Pascal, une entière correspondance s'établit entre les pensées et les expressions de l'auteur et l'esprit et le cœur de celui qui lit. Aussi cette lecture émeut, ébranle les plus plus indifférents.
Les principes de l'esthétique de Pascal sont universels, ils ont été suivis, avec quelques différences,, par tous les grands artistes. Ces amants de l'idéal ne recherchent-ils pas avant toute chose la vérité, la simplicité, le naturel, la clarté? Tous n'essaient-ils pas de s'adresser au cœur de ceux qui les écoutent ou contemplent leurs œuvres ? Ce qu'on appelle le feu sacré est-ce autre chose que cet élan passionné vers la perfection , que Pascal ressentait si puissamment?
Ces principes sont universels, et cependant ils appartiennent bien à Pascal. Ils portent l'empreinte de son génie. Ils résultent de son genre d'esprit, de sa manière de comprendre et de sentir. Ils sont une preuve de plus de l'élévation de ses sentiments, de la noblesse de ses inspirations, de la sincérité de son ftme. Ils ont d'autant plus de force et d'autorité qu'ils ont toujours été suivis par lui. Il ne recommande rien qu'il n'ait fait d'abord.
Il est bien vrai que plus on connaît Pascal plus il étonne, plus il attire.
On admire ce grand esprit s'élevant sans effort aux plus hautes conceptions, agitant sans relâche les plus profondes, les plus obscures questions qui puissent inquiéter l'intelligence humaine. On admire ce grand cœur si généreux, si passionné pour la vérité et la vertu,
(( naïf comme l'enfance
(( Bon comme la pitié, grand comme Tespérance. »
On aime surtout cet homme qui a tant souffert. Et plus on le pratique, plus on reconnaît en lui un admirable artiste qui savait merveilleusement aimer et comprendre la beauté. L'ftme de Pascal était ouverte à toutes les nobles aspirations, à toutes les nobles idées. On peut dire que rien d'humain, de grand, de beau ne lui fut étranger.
Marie Bertrand.
Les CoNTBBfPORAiNB. Études et portraits littéraires (Première série), par Jules LemaUre. Un volume in-1 ; Paris, H. Lecône et Oudin.
M. Lemaltre jouit d'une grande autorité ; ceux des numéros de la Rwue bleue qui contiennent de ses articles ont, dans l'université, et au dehors, un plus grand nombre de lecteurs; et, de ses articles, l'on en parle, quelques jours durant, comme on parle des chroniques de M. Sarcey dans le Temps du dimanche. Gela ne nous fâche pas assurément; nous nous réjouissons plutôt de voir priser les études littéraires de l'un des deux critiques, les études théâtrales de l'autre, la qualité maîtresse de tous deux étant un rare bon sens. Simple question de mesure : il est des qualités; secondaires si Ton veut, mais encore précieuses, que Ton devrait exiger de qui prétend au rôle de juge ; de ces qualités-là^ M. Lemaître nous semble bien en manquer; nous regretterions que M. Lemaître fût tenu pour le grand critique de notre époque.
Dans un de ses articles qu'il a recueillis, et le seul qui soit vraiment déplaisant de la première à la dernière ligne, celui qui est consacré à M. Renan, M. Lemaître s'essaye, pour en rire, à traduire, dans sa langue, à lui, quelques phrases empruntées à l'illustre écrivain; les pensées, ainsi exprimées, lui paraissant, à lui-même, assez banales, sinon vulgaires, il s'écrie : « Pourquoi est-il des finesses qui ne tiennent qu'à l'arrangement des mots?» Le critique ne veut pas dire, ajoutons-le bien vite, que M.Renan n^ait que de ces sortes de « finesses »; il soupçonne, puisqu'on en parle, qu'il en puisse être d'autre sorte chez quelques auteurs, et chez M. Renan, en particulier, puisqu'on le dit; mais combien de choses déclarées exquises, qui, pour lui, ne sont telles que grâce à la forme I Revenons au reproche que nous entendions formuler, et, à notre critique, qui ne devine pas que sa tra-
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daction est trahison tout untment, déclarons que si donner à réprouver ce qui n*est qu'arrangement de mots, c'est sagement légiférer, c'est mal juger que trouver des arrangements de mots là où il n'y en a pas.
En ce même article, il veut railler M. Renan, qui demande qu'on soit gai; il rappelle le discours de Tréguier : « Sa galté paraissait bien (dans ce discours) celle d'un croquemort très distingué et très instruit; » et, poursuivant: c M. Sarcey, qui voit gros, et qui n'y va pas par quatre chemins, 86 tire d'affaire en traitant M. Renan de « fumiste, » de fumiste transcendant et supérieur (J/P Siècle^ article du mois d'octobre 1884). Eh ! oui, M. Renan se moque de nous. » Qu'il se moque, cela n'est pas si sûr. Ce qui est hors de doute, du moins pour nous, c'est que M. Lemattre voit gros, lui aussi, — moins gros peut-être que M. Sarcey, — c'est que les deux OQ trois chemins, par lesquels il va, valent, ou à peu près, Tunique chemin du conférencier du boulevard des Capucines ; mauvais juge parfois, et cette fois-ci notamment, parce qu'il n'a guère que du bon sens, il énonce ses jugements, justes ou faux, à l'aide de mots qui ne sauraient satisfaire les délicats. Quand il use des mots mêmes qu'emploient les esprits les plus distingués, il y a son tour de phrase qui n'a pas la distinction qu'on voudrait. Le style, c'est l'homme; parole toujours vraie : M. Lemattre ne sent pas ce qui est c fin » ; point de « finesses » dans ses façons d'écrire. Si encore, danl'ses façons, il ne laissait pas paraître une certaine complaisance I mais il est heureux d'être sans gêne, comme on dit, et il plaisante, et ses plaisanteries l'amusent tout le premier; non, lui seul, car le lecteur est gêné pour lui, et il Test deux fois, et parce qu'il ne peut que les juger inopportunes le plus souvent, — comme dans le cas présent; M. Renan converse familièrement avec ses auditeurs du Collège de France, et n'a pas tout à fait tort; — et parce qu'elles sont lourdes, très lourdes, — nous nous défendons de nous servir d'un autre qualificatif.
En un autre article, remarquable à beaucoup d'égards, l'article sur M. Ferdinand Brunetière, il prend à partie le critique de la Revue des , Deux Mondes à propos d'un jugement porté sur Flaubert. Il écrit : « On peut être de son avis quand il trouve puériles certaines manifestations de la haine de Flaubert contre les bourgeois ; mais, quand il ajoute que rien précisément n'est plus bourgeois que cette haine des bourgeois, et cela pour se donner le plaisir de traiter Flaubert de bourgeois, je ne puis voir là qu'un jeu d'esprit indigne d'un esprit sérieux. Et remarquez que M. Brunetière ne fait qu'user, sous une forme savante, d'un argument essentiellement enfantin : « Banal, le vieux fonds de l'homme? Pas tant que vous! — Vous méprisez les bourgeois? Bourgeois vous-même. » M. Lemattre n'a pas compris. Non, assurément, ce n'est pas pour se donner le plaisir de traiter Flaubert de bourgeois que M. Brunetière a signalé cette haine du
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bourgeois, et qu'il en a dit que rien n'est plus bourgeois. Puériles, pour lui, M. Lemattre, les manifestations de cette haine; elles ont une autre signification que celle de puérilité pour M. Brunetière, et sa remarque est fort juste. Elle est aussi, ce peut être, un peu trop c fine ».
Avec ces deux articles, le volume en enferme une dizaine d'autres : l'article sur M«* Adam, l'article sur M»* Daudet ; le premier était malaisé à faire : louer Grecque^ louer Laide, c'était appeler le sourire, et ne pas louer ces deux ouvrages, c'était paraître manquer à la bienséance ; l'auteur s'est tiré habilement de la difficulté. Il était plus facile de vanter les Impressions de M"« Daudet, il n'y fallait que de la mesure ; M. Lemattre en
a eu. Contentons-nous d'indiquer les autres articles, qui senties articles sur M. Emile Zola, sur M. Guy de Maupassant, sur M. J.-K. Huysmans, — ils enferment des parties excellentes, — les articles sur Edouard Grenier, sur Théodore de Banville, sur George Ohnet, qui sont bons, eux aussi, toujours la question du tour de phrase écartée. Encore l'article sur M. Sully Prudhomme et l'article sur M. Coppée; M. Lemattre goûte, comme il peut, Tœuvre du poète de la Justice ^ qui est un autre Musset, un autre Lamartine, — cela est écrit, — mais son poète préféré, c'est M. Coppée, et les Humbles le ravissent.
Que s'il était capable d'éprouver de certaines émotions, que s'il ne jugeait pas avec sa seule intelligence, et que si, son intelligence, il ne la tenait pas fermée à quelques conceptions plus ou moins philosophiques, les justes arrêts qu'il pourrait rendre I F. Gehïdellb.
Études sooulbs, philosophiques et hora^les, par B, Gendre (Af^« Nikitine), areo une notice biographique par le D' Ch. Letourneau. Un volume in-ii; Paris, librairie de la Nouvelle Revue,
Dans. sa notice, M. Letourneau vante fort < un mot révélateur » de M'^' Nikitine, alors toute petite fille : voyant son père, qui, occupé à rédiger une dépêche, biffait une phrase mal venue, « décidément, il manque d'esprit ! » s'écria-t-elle, pleine de dédain et haussant les épaules. « Pour qui a connu, dit le biographe, B. Gendre, ainsi que l'allure primesautière def sa pensée et de sa plume, le mot est caractéristique. » Mieux eût valu, suivant nous, ne pas le citer. M. Letourneau veut tenir à mérite, pour un écrivain, la promptitude du jugement, la facilité d'expression : soit; mais combien écrivent, qui doivent se garder bien de s'abandonner à l'allure primesautière de leur plume,— et nous ne parlons pas de celle de leur pensée I Faute d'y prendre garde, en effet, on risque de laisser passer en ses écrits des membres de phrase tels que celui-ci : c il (M. Gendre, le père de M*"' Nikitine) épancha ses chagrins dans le sein d'un ami qui était en même temps ministre... » Mais il servirait de peu de formuler des cri-
t'qaes de détail ; M. Letourneau est un sectaire , à qui la vérité a été révélée, qui ne connaît que de sa foi» qui méprise, s'il soupçonne qu'il en puisse être, les pensées délicates, qui dédaigne, si jamais il a su en apercevoir, ce qu'on appelle les finesses du style; sa notice est toute déplaisante.
Elle ne fait pas tort pourtant an recueil des principaux articles que donna M"^* Nikitine à la Revue internationale des sciences^ à la Nouvelle Revue, au joamal la Justice; bien au contraire peut-être. C'est un pur effet de con* traste, mais, à qui vient de lire les pages sur lesquelles s'ouvre le volume, les Uudes qui suivent ne peuvent manquer de paraître avoir quelque valeur; elles ne laissent pas, ce doit sembler, de révéler un auteur doué d'une certaine largeur, d'une certaine distinction d'esprit.
Plusieurs, -«- les huit dernières du volume, — ont été rassemblées sous cette dénomination : Étudks PHiLOsormouis et korales. L'éditeur eût mieux fait de les classer sous le titre de Variétés; elles sont sans intérêt pour le philosophe et pour le moraliste. Critiquer, méditer. M*"* Nikitine ne le pouvait, et cette apparente distinction d'esprit, dont nous avons parlé, n'est, à vrai dire, que la distinction d'un cœur généreux, ardent, enthousiaste, avide de dévouement, capable en même temps des plus nobles émotions.
Qu*esHe que Futile f tel est le titre de la première. L'auteur converse ETec un utilitaire. Celui-ci n'entend pas, certes, que ce soit en vertu de la grande loi de l'utile que la matière cosmique se condense, que les minéraux se cristallisent, que les gaz et les acides se combinent; il est matérialiste, il n'admet point les causes finales, pas plus que les intentions inconscientes de l'univers, ou la volonté attribuée par Schopenhauer à la matière : < L'utile naît, dit-il, avec l'être organisé, avec l'instinct de la vie individuelle, qui n'est, rigoureusement parlant, que sa manifestation la plus élémentaire. Tout à fait inconscient dans la plante qui tire de la terre les sucs indispensables à la vie, cet instinct devient conscient, se complique à mesure que le mécanisme nerveux se différencie et s'afBrme. Enfin la gloire de l'homme, c'est... » M*"' N... de l'interrompre, de protester par avance ; < la gloire de l'homme, c'est de pouvoir s'en affranchir, de n'être pas, comme les animaux, l'esclave de cet instinct égoïste et étroit, d'avoir la faculté de lui préférer des mobiles plus élevés..., la gloire de l'homme consiste à faire ou pouvoir faire des choses inutiles; à avoir compris le charme de l'accessoire, de l'agrément en toutes choses. Il n'y a dans la vie de vraiment beau et bon que l'inutile. » Le dialogue se poursuivant, l'interlocutrice objecte que la belle action, — elle ne dit pas la bonne ac« tion, ^ ne saurait jamais être confondue avec l'action utile; et lasse enfin d'écouter les argumentations de son compagnon, — - c'est la nuit, et ils cheioinent sur les hauteurs dominant le golfe de la Spezzia, — elle s'a-
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bandonne à rémotion, pour elle, la raison première et la raison dernière de l'activité, elle chante un hymne à la nature si douce et qui émeut si profondément.
Autre article, ou autre élude: La poésie de combat. M.^* N», consolée puisqu'elle trouve encore c un Sully Prudhomme contre centRollinats, » parle avec goût, avec mesure, des poésies de M"^* Ackermann, de MM. André Lefèvre, Gazalis et Chevé; elle loue celles de Nekrassof, de Stecchetti et de Garducci.
L'article sur Ivan Tourguéneff et le réalisme rmse, et celui qui est intitulé : Lignes isothermes en morale ne sont pas davantage suggestifs, ils commandent seulement, comme les précédents, la sympathie pour qui les a écrits. Incidemment, dans le premier, elle parle des femmes et des jeunes filles russes qui s'en vont préchant la révolution, et, dans le second, elle parle de l'amour, delà femme. L'expression de lignes isothermes est assez maladroitement détournée de son sens, c Si Ton dressait, écrit M"^* N., une carte du monde moral, dont les lignes isothermes surgiraient, nettement visibles aux yeux de tous, à combien de surprises ne faudrait-il pas s'attendre ! Des peuples habitant sous une haute latitude morale se trouveraient rattachés, dans un rapport quelconque, par une ligne isotherme
traîtresse, à des races fort attardées dans révolution C'est que notre
évolution morale et sociale ne marche pas en ligne droite; très raffinés sous certains rapports, nous sommes barbares sous d'autres... Parmi ces lignes isothermes morales, il en est unequi^ par soncaractère d^universaliU^ par Vaction puissante qu'elle exerce^ parfois à son insu, sur toute notre évo^ lutionj a une importance essentielle: c'est — où peut entraîner l'allure d'une plume dont on ne reste pas maître I — la manière dont on considère, dans une société, l'amour et la femme. » L'auteur signale ce mépris qu'ont» pour la femme, les littérateurs, les poètes aussi, M. Ghevé entre autres; elle regrette que ni George Sand, ni Michelet, n'aient su comprendre la femme et célébrer le véritable amour; or, c implanter dans le cerveau des jeunes générations l'idéal de cet autre amour, dans lequel l'élément moral jouerait le rôle prépondérant, serait faire œuvre de véritable moralisation. Et cet amour, il existe. Tel fut l'amour de M™* Roland et de Buzot, celui d'Alfieri pour M^^'d'Albany, celui de Diderot etdeM"'Voland, celui de Stuart Mill et de M"' Taylor, de Sophie Pérowskaïa et de Géliabow, de Sophie Lœchern von Hertzfeld et de Yalérien Ossinsky. » L'amour de Sophie von Hertzfeld et d'Ossinsky, voilà, ajoute-t-elle « l'idéalisation » de rinstinct. « Nos sentiments les plus délicats, nos conceptions morales les plus élevées, sont ils autre chose que des produits artificiels de l'évolution, lentement greCTés sur un fond qui nous est commun avec les animaux?.... G'est uniquement dans la culture de nos instincts que consiste
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le progrès moral. • Permettons-nous une remarque : Il y a ridéalisation religieuse et mystique, Tidéalisation politique et sociale, Tidéalisation simplement poétique, et il y a aussi, par contre, le devoir au foyer, le devoir auquel on manque quand on vent suivre son instinct — qu'on idéalisera. » Et faisons nne autre remarque : on nous dit que la femme russe quitte sa famille parce qu'elle méprise les grands, qui, loin d'y compatir, jugent méritée la misère des foules,composées, suivant eux, de paresseux et d'ivrognes; on nous dit qu'elle renonce aux richesses, parce que les richesses ne sont que le produit de la spoliation ; on nous la vante puisqu'elle redevient vraiment la sœur de ses « frères » ; mais les grands, les riches, ne sont-ils pas des frères, des frères aveugles, si Ton veut, et ne serait-ce pas un beau rôle à remplir que le rôle de l'ange guérissant Tobie ?
L'article sur les fêles (ï Adonis ou le mythe de la résurrection ne vaut pas qu'on le parcoure seulement.
Suivent trois articles consacrés à Pierre Lavroff , Tun des deux directeurs du Messager de la volonté du peuple^ à Garibaldi et à Diderot. Les deux derniers ne se distinguent en rien de tant d'autres qui ont été écrits dans nombre de journaux plus ou moins révolutionnaires, à l'occasion d'un anniversaire, de l'érection d'une statue.
Si nous exceptons les trois articles, d'ailleurs fort courts, qui portent pour titre : Nouvelles théories agraires, la journée de travail ^ les heures de travail, et ces trois arjicles encore : la psychopathie dans l'histoire et la sociologie. La sociologie diaprés l'ethnographie, Pot^Bouille et la bourgeoisie française^ les études sociales ne sont pas sans présenter quelque intérêt. En ces études-là, point de jugements personnels; l'auteur a su nous exposer, sans témoigner de son parti pris, la condition de l'ouvrier, les efforts des socialistes, les forces de la Révolution, en Italie, en Allemagne, en Irlande, en Russie. F. G.
ERRATA
Dans le n' 2, page 121, ligne 23, au lieu de : telle que cette, lise% : telle que celle; — Page 122, lignes 28 et 29, au lieu de : contradictions, lisez : contradictoires; — Page 139, ligne 13, au lieu de : l'assension, lisez '.l'ascension ; — Page 139, ligne 16, au lieu de : phénique, lisez : phrénique; — Page 140, ligne 6 de la note 2, au Heu de : simple, lisez : simples; — Page 148, ligne 30, au lieu de : distingueur, lisez : distinguer; — Page 149, ligne 6 de la note, au lieu de : terrum, lisez : terram; — Page 154, ligne 33, au lieu de : sont susceptibles, lisez : ne sont pas susceptibles; — Page 154, ligne 35, au lieu de : humaine, lisez : humain ; — Page 154, ligne 37, au lieu de : seuls, lisez : seules; — Page 155, ligne 4, au lieu de : le progrès, lisez : les progrès; — Page 155, ligne 6, au lieu de : la lettre, lisez : là thèse; — Page 155, ligne 22, au lieu de : l'émisphère, lisez : l'hémisphère; -^ Page 156, ligne 16, au lieu de : touvées, lisez : trouvées.
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