‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 46 sur 144 · ii · texte numérisé non relu

ii

226 LA SÉPABATION DB l'ÉGLISE KT DB l'ÉTAT.

Le suffrage universel voudra-t-il prochainement, voudra-Ml jamais cette transformation ? De tels changements ne se produisent dans les idées et dans les faits qu'à la suite d'une rénovation religieuse, et, de celle-ci, je n'aperçois nulle part les signes précurseurs.

Quand une nation prend la religion au sérieux, elle s^indigne, se roidit, se défend de toutes ses armes contre les idées nouvelles et se rend finalement à la supériorité de l'idéal religieux des nouveaux apôtres le jour où elle en reconnaît l'évidence. Les forts seuls sont capables de devenir les vaincus de la vérité* Mais quand une religion, qui se glorifie d'être immuable comme l'absolu, est tombée au-dessous du niveau moyen de la culture générale, et obtient cependant les dévotieux hommages de ces mômes personnes qui n'en peuvent plus accepter les dogmes, le scepticisme des esprits cultivés filtre insensiblement dans la masse inculte, les pratiques remplacent la foi, l'habitude maintient les pratiques, le sens religieux se perd : par où la vérité prendrait-elle donc cette espèce de bouddhisme occidental, brillant et vide, qui est, d'après M. Padalletti, l'auteur de l'article cité plus haut, le catholicisme des Italiens, et doit être également celui de leurs frères latins, les Français? Le catholicisme meurt donc, ou mourra bientôt, ne recevant pas de sang reconstitué au foyer de rétemelle vérité 1 — Bientôt ? je ne le crois pas. Les religions ont la vie dure, car le sentiment religieux, qui se contente de peu au besoin, ne peut pas se contenter de rien. « La superstition s'en va I » disaient les Jacobins il y a près de cent ans, en parlant du catholicisme. Cependant cette superstition mourante bâtit des cathédrales en Hollande, inquiète la protestante Angleterre, ressaisit le pouvoir en Belgique, fait front au terrible chancelier de l'Empire allemand, tue l'Espagne pour l'empêcher de devenir libre, et nous envoie à la Chambre deux cents monarchistes qui sont le principal embarras du gouvernement républicain grâce au concours de leurs chers adversaires. Les Jacobins de nos jours, comme leurs devanciers, croient facilement ce qu'ils désirent et s'imaginent que la suppression du budget des cultes sera la mort du catholicisme. Quand ils seront au pouvoir, ils donneront au peuple français de tels contentements qu'il ne s'occupera plus des choses du ciel ; le péril clérical aura disparu et le suffrage universel sera à leur dévotion. Séparer TÉglise de l'État malgré l'opinion pour amener ropinion à vouloir cette séparation : cette politique autoritaire vaut-elle d'être discutée? Aujourd'hui moins que jamais, et en France moins qu'ailleurs, Topinion ne suit longtemps le fait accompli, parce qu'elle est plus libre. Les regrets s'entretiennent par la facilité qu'on a de les exprimer, se communiquent de proche en proche, surtout chez une nation à la fois généreuse et niobile, et ramènent les esprits aux convictions que le coup de vent révolutionnaire semblait avoir à tout jamais emportées. Actuellement, le clergé

LA SÉPABÀTION DK L*ÉGL1SB BT DE L*ÉTAT. 227

est entre les bras de la Carie romaine; il est trop tard pour l'en tirer: on ne comprend pas que Gambetta ait pu caresser cette illusion. La France n'aura jamais un clergé catholique national. Tant que le catholicisme sera la religion des Français, le clergé français sera romain et tiendra le suffrage universel attaché au Concordat. On repousse cette dernière affirmation. Cependant les faits du passé et les dernières élections législatives plaident pour ceux qui pensent que, sur ce point, le suffrage universel n'échappera pas de longtemps à Tinfluence cléricale. Le forum sera libre quand la conscience française, émancipée du prêtre, ne reconnaîtra d'autre autorité que celle de la vérité. Nos radicaux comptent sur le progrès continu des doctrines matérialistes, et cette perspective, qui les réjouit, alarme non pas ma foi^ mais mon patriotisme. Mais le cléricalisme s*accommode, faute de mieux, du matérialisme : que de cléricaux en France qui sont matérialistes 1 Remarquons en outre que le catholicisme, en devenant un parti catholique, s'est donné une doublure qui soutient fortement la fragilité du dessus. L'intérêt conservateur est adhérent à l'intérêt de TÉglise, solidarité naturelle, mais non pas évangélique, qui assure au prêtre un long avenir d'influence sur le suffrage universel.

La France a manqué une fois, au xvi* siècle, Toccasion d'assurer le développement régulier de la liberté dans Tordre politique, en instituant la liberté dans les flmes* Maintenant son éducation est faite, et cette éducation est catholique, même chez les fanatiques d'athéisme. Le pli est pris; ce n'est pas une mesure législative qui le fera disparaître. Le temps, sur lequel les hommes d'État comptent à bon droit , est de lui-même stérile. Il détruit et ne répare pas; il apaise les haines, il ne réconcilie pas; il emporte les préjugés, il fait place nette, il ne bâtit pas les nouvelles constructions. Qui les élèvera? la force des choses, dit-on. Philosophie creuse, fatalisme énervant, végétation funeste qui vient dans la misère des flmes.

La régénération viendra d'une rénovation religieuse dont les éléments sont au fond de l'flme humaine et de l'Evangile, a Tu n'as rien pour puiser et le puits est profond : d'où aurais- tu donc cette eau vive? » dit la Samaritaine à Jésus. En effet, Feau vive de Téternelle vérité est là ; des hommes excellents se rencontrent partout, qui seraient dignes de puiser à la source, pour eux et pour leurs contemporains ; mais deux choses leur manquent : d'abord la soif divine, ensuite la formule du Christianisme moderne, laquelle serait bientôt trouvée si U soif se faisait sentir. Peutêtre faut-il que le matérialisme épuise toute la force désorganisatrice qui est en lui, et que la France souffre encore.

En attendant, n'ont^ils rien à faire, ceux qui comprennent ces choses, qa'à gémir languissamment? Les protestants se querellent, ils ont assena faire 1 Si pourtant une Ëglise comme la nôtre, si grande dans le passé, si

228 LES PRINCIPES DE l'eSTHATIQUE DE PASCAL.

recommandable dans le présent par sa méthode (et en fait d'éducation spirituelle, comme dans la recherche de la vérité, la méthode est tout), si, disje, cette Église montrait au monde combien Tunité par la liberté est supérieure à Tunité par la servitude, je ne doute pas que, dans la crise actuelle, elle ne brisât d'elle-même le lien qui l'unit à l'État. Qui peut dire combien de sages accourraient du dehors se ranger sous la bannière d'une Égliae si visiblement possédée de la folie divine I

Et le problème qui inquiète les républicains sérieux serait... supprimé.

Revenons à la réalité. Si Quinet a laissé quelques disciples, qu'ils se cherchent donc et travaillent ensemble k préparer l'accomplissement de ses

souhaits (1). D.-N. Tarrou,

Pasteur à Vayrert.

LES PRINCIPES DE L'ESTHÉTIQUE DE PASCAL. (I>6Toir de philosophie donné à l*É€ole normale de Sèf res.)

c En ce qui concerne l'enseignement secondaire ou supérieur des jeunes filles, la France, qui s'était laissé devancer par plus d'un peuple, a fait un vigoureux effort pour rattraper le temps perdu. Aujourd'hui, ses voisins peuvent lui envier quelquesunes de ses fondations scolaires. »

C'est à peu près en ces termes que s'exprime un professeur allemand, M. Wychgram, qui a visité nos écoles et consigné dans un récent ouvrage les résultats de ses observations (â).

Deux de nos établissements scolaires, surtout, paraissent avoir excité l'intérêt et l'admiration de M. Wychgram : l'école de Fontenay-aux-Roses, destinée à fournir des professeurs femmes et des directrires aux écoles normales primaires; l'école de Sèvres, école normale supérieure de l'enseignement secondaire des jeunes filles, dirigée par M'** Jules Favre. Ce sont ces deux écoles que peuvent, selon M. Wychgram, nous envier nos voisins.

Voilà un jugement que nous avons lieu de croire impartial ; de plus, porté par un homme compétent, et fondé sur une enquête sérieuse. Il ne nous permet pas le doute sur les grands progrès qui ont été réalisés en France, depuis 1870, en ce qui se rapporte à l'instruction des femmes. |1 appelle notre attention sur les deux établissements qui témoignent de ces progrès, et dont la création fait honneur à la troisième République.

La composition de philosophie que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs leur permettra d'apprécier l'enseignement donné à TÉcole normale de Sèvres. Elle est d'une

(1) La séparation de l'ËglIse et de l'État peut être envisagée sons divers aspeets. M. le pasteur Tarroa en présente l'aspect religieux dans l'article intéressant qu'on vient de lire. Noua avons accueilli cet article dans la Critiqué philoiophiquef bien que, sur plus d'un point, noos soyons asseï lom d'être d'accord avec l'auteur. Nous ne saurions, par exemple, approuver le conseil que volontiers il donnerait à l'Ëglise réformée de briser elle-même ses liens avec l'État» ni partager son opinion sur l'effet à attendre d*une telle initiative. Nous comptons d'aillenrs revenir sur la question et la traiter avec les développements nécessaires. On peut être sûr qu'elle restera longtemps à l'ordre du jour de l'opinion. (Pioti du Bédacteur^GératU»)

(2) Un spirituel écrivain, M. Yalbert, nous a fait connaître cet ovvrage dans la Rmuê du D9U» Jfondsf (numéro du i** janvier 1886).

LBS PRINGIPBS DE L'BSTHÉTIQnS DE PASCAL. 229

élève de seconde année (i) de cette école^ M'^* Marie Bertrand, qui, au dire de ses professeurs, se recommandait par les grâces de son caractère non moins que par la distinction de son esprit, et que la mort vient de firapper à Tftge de vingt ans. C'est à titre de souvenir, et non d'œuvre modèle, que ce travail sur YEstMique de Pascal a été conservé et nous a été communiqué. F. P.

Quand on pense à Pascal, on est porté à voir, surtout en lui, le grand penseur, le moraliste austère, le chrétien fervent malgré ses doutes. Aussi ces deux mots : l'Esthétique de Pascal, présentent-ils un contraste frappant. Le janséniste dont l'idéal moral était Jésus crucifié et qui , dédaigneux des vanités mondaines, s'efforçait de se rapprocher de lui en immolant les inclinations de cette nature qu'il croyait corrompue, pouvait-il aimer et comprendre la beauté?

On peut répondre : oui. Pacal avait le sentiment vif, juste et profond, de la beauté, de l'harmonie et de la vie. Dans le Discours sur les Passions de l'amour, il reconnaît que c l'idée générale de la beauté est gravée dans le tond de nos ftmes avec des carractères ineffaçables... » Assurément, si nous nous placions au point de vue moral , son idéal esthétique ne serait pas du tout le même que celui d'un Grec amoureux du beau dans toutes ses manifestations, confondant dans une seule idée et dans un seul mot le beau et le bien. Ici, la différence du sentiment est si grande que la comparaison est presque impossible. Mais, à un point de vue plus particulier, celui de Tart d'écrire, Pascal a eu son idéal esthétique comme tous les écrivains de génie.

CSe génie si profondément original n'a pas adopté les règles, les traditions de telle ou telle école; il n'a point essayé d'imiter une beauté de convention. Non; de cœur et d'esprit il est indépendant. Il ne se préoccupe pas de ce que les autres ont pu dire; il procède de lui-même. Il conçoit dans son âme un idéal esthétique et s'efforce de le réaliser. Cet idéal lui échappe sans cesse; il le poursuit toujours sans jamais le croire atteint, sans jamais être satisfait. G^est pour nous, non pour lui, que ses œuvres sont parfaites.

L'idéal de Pascal n'était pas vague et indéterminé dans son esprit. Il dit dans ses Pensées : « Ceux qui jugent un ouvrage par règle, sont à l'égard des autres comme ceux qui ont une montre à l'égard de ceux qui n'en ont point. » Lui avait une montre, c'est-à-dire des principes très arrêtés, auxquels il se soumit toujours et d'après lesquels îl jugeait les autres.

La première condition qu'il exige d'un bel ouvrage, c'est la vérité. Volontiers il se serait écrié :

c Rien n'est beau que le vrai ; le vrai seul est aimable, ii

(1) A rËeole normale de Sèvres, comme à TÉcole de la rae d'Ulm, les études sont de trois

Page 1