‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 55 sur 144 · II.,VIU · texte numérisé non relu

II.,VIU

(6) 11., XIII, 215-216. Xm, 678. Cf. le discours d'Ajax, XV, 561 sq.

DE « FOBGB DIVINK » DANS L*1L1ADE. 271

résolu le malheur ou la perte d'un mortel, ils le trompent, tout éyeillé, par leurs ruses (1) ou bien ils lui envoient pendant son sommeil des songes décevants, impénétrables^ auxquels il accorde une aveugle confiance.

Dohc, le numen moral des dieux, par son action directe, inyincible sur Tâme humaine, la fortifie, Téclaire et la divinise en quelque sorte, ou bien l^affaiblit, t*égare, la chasse de son poste, et gouverne en sa place (2).

Posons comme un principe cette adoration du numen moral^ et. voyonsen les développements possibles. Il y en a trois : 1^ admettre Tunité du numen moral et lui subordonner tous les actes et tous les sentiments humains; ,2? admettre autant de forces de cette espèce qu'il y a d'individus; 3^ admettre la pluralité de ces forces, mais non pas leur nombre indéfini, et dès lors, faire un choix, une classification entre elles. Le génie grec n'exclut aucune de ces trois solutions. La première est représentée parla souveraineté de Ze us et, plus abstraitement, par lé Destin; la seconde correspond à la doctrihe démoniaque ; la troisième constitue le polythéisme anthropique; Cette dernière tient certainement plus de place dans l'épopée prinaitive, quoique, pour la critique, elle soit mixte et bâtarde. D'où vient donc t^ette prépondérance ? .

Une première raison est tirée de la nature même de l'imagination, faculté dominante aux époques primitives. L'imagination a horreur de l'indéterminé, et par conséquent de TUn infini, comme du Nombre indéfini; elle s'attache aux types arrêtés et nombrables. C'est pourquoi les saints ODt hérité de la popularité des dieux détrônés.

Mais une seconde raison plus importante a dû présider à la création des dieux-types du polythéisme grec. Que faire de ces forces naturelles si longtemps adorées pour elles-mêmes? On savait leurs noms, leurs effets, elles étaient classées et définies, non pas scientifiquement, mais subjectivement, c'est-à-dire suivant les impressions de crainte, de stupeur, d'affection, etc., qu'elles inspiraient à l'humanité. Le naturalisme primitif, comme Fimagination elle-même répugnait autant à l'unité qu'à l'indétermination. G^est lui qui, dès le début, a fixé le nombre des dieux, non d'une façon immuable, mais d'une façon certaine. Le polythéisme primitif est donc déjà un syncrétisme, ingénu et involontaire il est vrai, de la religion naturaliste et de la doctrine démoniaque* L'homme ne pouvait songer à donner une explication physique de sa propre nature : tout au contraire, il invente une explication morale de la nature des choses (3). Les dieux physiques, tantôt sous leur nom ancien, tantôt avec quelques

(1) Od., V, 35^357.

P) n., XVI, 463.

(3) Cette remarqae l'applique à l'Olympe lai-méme. Comme montaglie,il est couTert de oeigei et aasombri de naagei ; comme séjour des dieux, il participe à leur sérénité (Od., VI, 42 sq.).

changements d*appellation^ sont donc accommodés aux habitudes, aux sentiments, aux caractères des hommes (1). Si la doctrine démoniaque Tevait emporté dans cet alliage, les Olympiens auraient été distribués en dieux bons et dieux malins (2), car s'il se renferme en lui-même, l'individu

ne peut éprouver quelque sentiment, religieux ou non, que pour ce qu^ le sert, où pour ce qui lui est nuisible. Les Grecs n'ont pas cédé au penchant égoïste qui est le principe du dualisme religieux. Ils n'ont pas voulu qu'un dieu fût, par lui-même, essentiellement bon ou essentiellement mauvais. Us ont gardé en pareille matière la pleine indépendance de leur pensée. Ils ont cru que les forces morales, comme les forces physiques, sont tantôt bonnes, tantôt mauvaises. Le feu n'est-il pas également cause de vie et de mort? Faut-il repousser les « dons de Vénus » parce qu'ils font des lâches et des débauchés? L'honneur lui-même, qui enflamme le soldat, ne lui est-il pas funeste quand il est mal entendu (3)f

Mais, pourra-t-on objecter, chacune des deux armées, dans TUiade, a ses dieux. Le vingtième chant les distribue expressément : Hèra, Pallas, Posidon, Hermès, Hèphœstos, tiennent pour les Grecs; Apollon, Artémis» Aphrodite, Ares, Xanthos, Lètd, tiennent pour les Troyens (4). La théO' machie n'est-elle pas l'équivalent, ou tout au moins l'indice du dualisme religieux? Point du tout : car les dieux hésitent beaucoup plus que les héros à en venir aux mains. Apollon décline le combat avec son oncle Posidon, Hermès avec Lètê, épouse de Zeus (5). Hèra ne soutient les Grecs que par haine des Troyens : Si Zeus voulait livrer Ilion à sa vengeance, elle abandonnerait volontiers à leur ruine les trois villes qu'elle chérit le plus, Ârgos, Sparte et Mycène (6), Athènè, la protectrice de Diomède, d'Achille et d'Ulysse, a cependaj^t son temple dans la citadelle de Pergame, sa statue dévotement habillée par les matrones troyennes (7). Posidon s'irrite contre son propre parti, lorsque les Grecs construisent un retranchement le long du rivage; il garde pendant quelque temps la neutralité : cet ami des Achéens soustrait Enée à la poursuite d'Achille (8] . Hèphaestos a un prêtre troyen, dont il défend le fils, Idaeos, contre les coups de Diomède (9). Enfin

(1) Gf, Hérodote, II, 53.

(2) Voir la deiuùème partie du présent travail, et se rappeler le double sens du mot

SaifA^vioc.

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