‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 80 sur 144 · CONTRIBUTION A LA THÉORIE DE LA VISION · texte numérisé non relu

CONTRIBUTION A LA THÉORIE DE LA VISION

La philosophie ancienne, s'inspirant de Platon, s'accorde en général à donner le premier rang parmi les sens à celui de la vue. Aristote parait lui refuser cette place mais c'est là une opinion qui lui est toute personsonnelle. Pour les Alexandrins l'œil, d'abord guide et gardien du corps, excite la pensée sans jamais la troubler par des émotions violentes; il éveille le génie des uns, qui peuvent grâce à lui contempler la beauté, et la curiosité des autres, qu'étonne le spectacle de l'univers. Cette doctrine, que Buffon dans les temps modernes a pompeusement détendue, est encore aujourd'hui admise par le vulgaire. Voir et savoir sont synonymes dans le groupe des langues indo-européennes. Mais, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, la science paraît se séparer du sens commun et ne plus accorder qu'un rang secondaire à la vue, qui par elle-même nous ferait seulement percevoir la lumière et la couleur. C'est la théorie qui règne dans les écoles et que professent à la fois physiciens, physiologistes et psychologues avec un accord malheureusement trop rare. Nous voudrions en présenter une courte histoire, puis résumer 1® les raisonnements, 2* les faits sur lesquels elle s'appuie, et enfin les examiner dans le même ordre, tout en écartant à dessein les arguments métaphysiques qui nous permettraient de rejeter a priori la thèse des phénoménistes anglais. Nous entendons aujourd'hui nous placer, pour discuter la doctrine des empiristes, sur leur propre terrain, celui de la psychologie expérimentale.

La théorie moderne de la vision remonte, comme on peut s'y attendre, à Descartes; c'est dans la Dioptrique que pour li^ première fois on déclare qae la lumière et la couleur seules appartiennent proprement au sens de la vue (1). Pourtant l'auteur, absorbé par l'exposition de ses découvertes en anatomie et en optique, traite plutôt la question en savant qu'en psychologue. Mais s'il ne la résout pas, du moins il la pose nettement et décrit avec soin les illusions visuelles auxquelles ses successeurs attribueront tant d'importance. Il est donc juste de noter que le français Descartes

(1) Discours Vl«, tome 5«, édition Cousin.

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est, du moins au point de vue psychologique, Tinitiateur, sinon l'inventeur de la doctrine actuelle^ dont on fait ordinairement honneur à la philosophie anglaise.

Vers la fin du xvii* siècle, le fondateur de la psychologie expérimentale, Locke, étudiant la perception, accepte l'hypothèse que lui soumettait le géomètre Molyneux et déclare l'œil incapable de nous révéler par luimême la forme d'aucun objet. « Je crois, écrit-ii, qu'un aveugle ne serait « point capable à la première vue de dire avec certitude quel serait le « gIo|)e et quel serait le cube, s'il se contentait de les regarder, quoique « en les touchant il pût les nommer et les distinguer sûrement. » C'est le premier point de la thèse qu'Helmholtz a depuis nommée empiriste (1). Leibniz^ il est vrai, le contredit et expose avec profondeur une théorie qu'on pourrait peut-être appeler nativiste; il soutient que la vue est indépendante du tact, qu'elle lui est supérieure , et qu'eue nous donne naturellement les perceptions de forme.

Quelque temps après (1709], un jeune homme de vingt-cinq ans, Berkeley, s'efforçait de démontrer ce que Descartes n'avait fait que pressentir et donnait dans un essai spécial un exposé systématique et approfondi de ce qu'il appelait à bon droit la Théorie nouvelle de la vision. Les perceptions visuelles se réduisent d'après lui à celles de lumière et de couleur ; l'œil ne voit ni la forme des objets, comme le supposait déjà Locke, ni leur situation dans l'espace ; c'est grâce à la liaison lentement établie entre les idées fournies par le tact et les suggestions de la vue que nous pouvons apprécier la distance qui nous sépare d'un corps et le lieu qu'il occupe. Berkeley avait perfectionné cette théorie, en avait tiré dans les Principes de la connaissance et les Dialogues d'Hylas et PhilonoiU les conséquences métaphysiques qu'elle comportait selon lui, lorsque l'expérience vint, ce semble, la confirmer définitivement. En 1728, Cheselden opérait un jeune aveugle de treize ans et constatait qu'il ne pouvait, aidé seulement du regard, ni reconnaître, ni situer les objets; depuis lors jusqu*en 1876 on a observé treize cas du même genre qui ont presque tous suggéré les mêmes observations. La contre-épreuve expérimentale semble donc faite et la théorie de Berkeley, vulgarisée par Gondillac et Voltaire, reprise par la grande majorité des écoles écossaise et anglaise, développée en Allemagne par Helmholtz et ses disciples, parait enfin acquise à la science. Il convieat d'exposer avec quelques détails les raisons et les faits sur lesquels s'appuient les nombreux partisans de cette doctrine.

(1) Voir, oaire les œutrei de Berkeley (ed Fraier), la thae de M. Peiûon sor Berkelei.

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Elle suppose d'abord, nous dit-on, comme toute thèse vraiment philosophique, un principe général :

La sensation est un signe que l'esprit interprète et qui n'a rieti de commun avec l'objet. Il faut donc d'abord, selon le conseil de Descartes, se défaire d'un préjugé qui a trop longtemps régné en philosophie, et ne pas croire que pour sentir < Tâme ait besoin de contemplet quelques images qui soient envoyées par les objets et qui soient semblables aux choses qu'elle sent (1). » On s'imagine que cette doctrine est détruite : il n'en est rien. Bile se rencontre encore partout , comme le remarque Lotze, seulement plus raffinée et plus subtile qu'autrefois. Ainsi on admet d'ordinaire que c la forme sous laquelle une quantité d'excitations simultanées du système nerveux se suivent Tune l'autre dans l'espace contient immédiatement la rdtson d'une disposition semblable des sensations dans l'esprit. » Or c^est là une illusion : il n'y a pas plus de ressemblance enire la sensation et l'objet qu'entre la piqûre et la pointe d'une aiguille. Pour être perçues, les impressions doivent être complètement transformées et les états extensifs prendre la forme d'états intensifs. Ce principe posé, Tballucination des idées-images se dissipe, et nous comprenons qu'il n'est pas nécessaire pour avoir la notion d'étendue qu'une image étendue se présente à nous; il n'y a donc à priori aucune absurdité à soutenir contre le préjugé commun et comme le veulent les empiristes que les yeux ne nous font connaître ni la forme ni la situation des objetsl

« Toutes les qualités que nous apercevons dans les objets de la vue, dît c Descartes, peuvent être réduites à six principales , qui sont la lumière, < la couleur, la situation, la distance, la grandeur et la figure. La lumière « et la couleur seules appartiennent proprement au sens de la vue. » En effet, quelle est la partie sensible de l'œil? Une membrane hérissée de fibres très fines nommées bâtonnets et cônes et qu'on appelle la rétine. Dès que les vibrations de l'étber viennent ébranler cette surface nerveuse étendue au fond du globe oculaire, nous avons la sensation de lumière; comme elles sont plus ou moins rapides, nous éprouvons en même temps la sensation de couleur qui a pour conditions la grandeur et la vitesse des ondulations lumineuses. Ainsi les sensibles propres à la vue sont les sensations rétiniennes, qui, d'autre part, sont purement subjectives. La couleur n'est ni dans l'objet, car on la perçoit souvent lorsqu'on n'a aucun objet devant les yeux, ni dans les rayons qui en partent, mais dans les centres optiques auxquels telle ondulation produit tel ébranlement « ou, pour

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