ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT
cela fût dit. Nous aurons peut-être bientôt nous-inéme l'occasion de le redire. ,
Le second volume de M. Yessiot traite de l'enseignement à l'école et de la valeur pédagogique des exercices scolaires. II les apprécie, non pas au point de vue des connaissances dont ils meublent la mémoire, mais des qualités dont ils meublent Tesprit de Tenfant. Un maître qui se conformerait à la méthode de M. Yessiot introduirait sans le savoir a les humani« tés » à rÉcole primaire. Est-ce là ce qu'on exige de nos instituteurs? Il se pourrait que non. Nous vivons à une époque où les humanités ne sont plus en honneur, même au collège. Au fond ce n'est ni le grec ni le latin que l'on vise, mais la culture intellectuelle générale, qui là où elle se rencontre n'exclut pas nécessairement un peu d'ignorance. Plus d'un parmi nous, qui a fait ses humanités, saurait discourir sur Platon, et ne le saurait pas sur la fabrication du pain. D'où Ton conclut qu'une réforme s'impose et qu'il la faut radicale. Entassons des faits dans les mémoires : l'esprit se formera, s'il peut, et comme il pourra. Penser juste est bon, mais il faut avoir do quoi penser. Savoir est nécessaire.
Je n'y contredis pas, ni M. Yessiot non plus. Je demande simplement s*il importe d'avoir des connaissances en grand nombre ou d'avoir du jugement, et lequel des deux importe le plus. Là-dessus M. Yessiot est d'un avis que je souhaiterais être celui de tous : si cet avis prévalait, les programmes seraient bientôt diminués, les mémoires allégées, on saurait moins de choses peut-être, ou plutôt on saurait de moins de choses. Y perdrait-on? J'imagine que la perte, si perte il y avait, serait balancée par un gain, à moins qu'on ne se plaise à confondre les qualités d'un bon esprit et celles d'une bonne mémoire. Je reconnais volontiers que les aspirantes au brevet supérieur n'ont que des demi-clartés de tout, que Molière même les souhaiterait mieux instruites. Et c'est aussi le cas des aspirants, à ce point qu'il est impossible de prendre les candidats au sérieux sans manquer de respect aux programmes. On interroge moins pour juger de ce qui est appris que de la manière dont les choses ont été apprises et retenues; on récompense les bons esprits et ceux d'entre les médiocres chez lesquels on entrevoit la préoccupation de bien faire et de remplir avec conscience leurs obligations professionnelles. Je ne dis pas que ces inductions psychologiques soient toujours infaillibles. Je prétends qu'elles s'imposent à tout examinateur intelligent. Le programme du brevet supérieur est tel que je plaindrais un candidat s'il eu avait étudié toutes les parties et s'il les « savait » toutes. Le meilleur et l'essentiel lui en échapperaient certainement.
Or le défaut qui consiste à mettre tout au même rang, à confondre le prin- 1* 30
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cipal et le secondaire^ n'est-il pas un défaut grave chez le futur instituteur? Et c'est un défaut dont presque tous les candidats au brevet supérieur ont pris le germe, non par disposition d'esprit, mais par je ne sais quelle nécessité soi-disant inéluctable. Le brevet supérieur se prépare, chez nous, presque aussi mal que le baccalauréat, et ce n'est pas peu dire. Souvent on le prépare mécaniquement, automatiquement, et l'esprit dc s*en porte guère mieux. Ce jeu-là lui coûte l'initiative, l'indépendance, la personnalité et quelquefois aussi la curiosité et le goût d'apprendre. Le bachelier de la veille porte au grenier ses livres d'étude et fait le vœu d'oublier tout ce que ces livres contiennent. L'aspirant au brevet supérieur, reçu de la veille, voudrait bien avoir le droit d'oublier ce qu'il a mal appris. Le métier est là qui le lui défend : donc il n'oubliera que le moins possible, mais il saura toujours à demi.
M. Vessiot nous reprocherait sans doute de ne nous souvenir poj^t que les imperfections de la situation présente, si on la compare à celle d'il y a douze ou quinze ans, équivalent à des demi-perfections, qu'il a fallu plus d'un jour pour fonder Paris ou Rome... Je sais cela, je sais aussi le bon vouloir, le zèle, le talent de ceux qui dirigent notre Enseignemeut primaire. Le temps, si on le laisse venir, modifiera en améliorant, j'en ai la confiance. Mais afin que l'amélioration soit plus complète et plus certaine, il faut se rendre compte et de ce qui a été fait pour le bien et des maux qu'il reste encore à détruire. Puis il faut se demander si les bonnes intentions ont partout produit de bons résultats.
Les deux livres de M. Vessiot sont autre chose qu'un rapport sur une enquête. Mais il a fait Tenquéte , il a vu , il a conclu . Et il a conclu qu'il faut, à l'Ecole primaire, donner le pas à l'éducation intellectuelle sur l'instruction; que l'instruction doit être un moyen non un but.
Nous estimons, jusqu'à preuve du contraire, qu'en diminuant les programmes, on augmenterait l'instruction. On rendrait ainsi la tAche des maîtres plus facile et plus efficace. Qu'on les exerce donc, avant tout, à bien penser et à faire bien penser leurs élèves. Et qu'on ne juge point l'entreprise au-dessus des forces du maître et de celles de l'enfant I Je parle par expérience et je déclare qu'un enfant qui n'a lu aucun traité de psychologie ou de morale en sait plus long, sur l'une et l'autre science, pour peu qu'on l'aide à réfléchir, qu'un grand nombre de candidats auxquels on a dicté des « sommaires à apprendre par cœur, b au risque de plaider en faveur d'un paradoxe, je voudrais à l'école primaire un peu moins de physique et un peu plus de métaphysique. J'entends la métaphysique 'des mœurs; celle-là, tout le monde en ignore le nom, mais tous en possèJent
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les principes. La morale de Kant est préformée dans la conscience de Tenfant. J'imagine qu'en obligeant nos élèves, même ceux des écoles pri« maires à lire en eux-mêmes, à réfléchir sur leurs actes, on leur ferait prendre insensiblement l'habitude de réfléchir sur leurs pensées, ce qui est le propre de l'homme. Des entretiens sur la morale, même prolongés, donneraient peut-être plus de résultats que des leçons de zoologie, de botanique ou de géographie physique. Il est Trai que les jours d'inspection générale, les élèves feraient moins bonne figure et que le maître serait moins bien noté. Ils seraient cependant bien préparés à ce métier cl'honnéte homme inséparable de toute profession humaine. Bref, la morale et l'enseignement civique devraient avoir le pas sur la grammaire, et les solécismes de conduite devraient tenir dans l'école plus de place que les solécismes de langage. Voilà ce qu'il faut répéter à tout venant, dussent se récrier même les Prudhommes de notre bourgeoisie qui jugent de l'intelli' gence de leurs fils à la correction de leur orthographe. Le maître d'école est éducateur avant d'être instituteur.
Les livres d'éducation morale ne lui manqueront guère. Mais le temps de les lire tous lui fera certes défaut. J'ai déjà conseillé de lire YÈducation à Vécole, de M. Yessiot. Je souhaiterais aussi qu'on lût la Morale el l'Eti" seignement civique de M. Liard. Je viens de parcourir ce livre excellent et de me fortifier dans cette conviction que « les principes métaphysiques de la morale » sont accessibles à l'enfant. Et cette conviction doit être partagée par tous, instituteurs ou pères de famille. Qui de nous n'a parlé à l'enfant de la conscience, des douleurs et des joies qu'elle procure? Qui de nous n'a prescrit à l'enfant de ne jamais commettre un acte qu'il souhaiterait n'être accompli par personne? Ce qu'a fait chacun de nous, à bâtons rompus, au hasard des circonstances, serait-il impossible de le faire avec suite, avec méthode, d'une façon systématique ? M. Liard estime que non : « Il ne s'agit pas, dit-il, dans son averiissementy « de donner à l'enfant des rec cettes et des préceptes, de frapper son imagination ou de toucher son « cœur par des récits et des exemples; il faut lui démontrer ses devoirs, « et cela d'une manière sobre^ nette et bien dépouillée. Est-ce chose possible t à l'école primaire? L'auteur de ce livre l'a pensé et il s'est eiforcé de « mettre à la portée d'enfants de onze à treize ans les principes les plus « élevés de la morale. Son livre, bien qu'entremêlé d'exemples et de c dialogues, procède de la méthode démonstrative et non de la méthode intuic tive. La morale n'est pas atl'aire d intuition, au sens où ou prend ce mot « dans la Pédagogie des écoles; elle est affaire de démonstration. Le cfe- « voir est un ordre, par suite, il se démontre, et il ne suffit pas de le mon- « trer pour le faire accepter. — L'auteur, en tentant cet essai, a-t-il trop « présumé de ses forces ou de l'intelligence des enfants auxquels ils
c s'adresse? Les maîtres le verront à l'épreuve. Nous pouvons seulement c dire ici que les chapitres les plus difficiles du livre, ceux qui paraîtront « au premier abord les plus abstraits, ont été, avant d'être publiés, mis <( en expérience dans un assez grand nombre d'écoles. Nulle part ils n'out c paru hors de la portée des enfants du cours supérieur. »
J'ajoute que, développés et présentés dans la langue de la première enfance, ils trouveraient place dans le cours élémentaire. — Mais c'est delà métaphysique que cette morale aux allures démonstratives I — Oui; convenez pourtant que cette métaphysiqne-là vous est coutumière. Attendezvous l'âge de douze ans pour faire comprendre à Tenfant qu'il a une conscience, qu'il est une règle des mœurs et que nous sommes ici-bas pour faire autre chose que ce qui nous plaît, autre chose que ce qui platt aux autres ? Racontez (1) à un enfant de sept à huit ans l'histoire d'Horace, de Rodrigue, des héros de Corneille. Doutez-vous qu'il admire? doutez-vous, s'il admire, qu'il comprenne? et s'il comprend, doutez-vous qu'il 30uhaite d'imiter ?
On a beau dire, Kant, malgré sa réputation de métaphysicien ami de l'obscur et de l'aride, Kant est plus près de nous que M. Spencer. A ceux qui hésitent à le croire, je me borne à conseiller de lire la Morale et t Enseignement civique de M. liard et l'Éducation à Vécoh de M. Vessiot. Je ne sais pas de meilleurs manuels dans le beau et bon sens que le mot comporte. LiONBL Dau&uc.
NOTICES BIBUOGRAPHIQUES.
EXPOSÉ S0HHA.mS DBS THÉORIES TBANSF0RMISTB3 DB LaMARCK, DaBWIN BT
HiBCKBLy par Arthur Vianna de Lima (Delagraye^ 1886).
Cet ouvrage justifie son titre, et au delà, en présentant au lecteur une suite de notes patiemment réunies et de faits bien choisis et clairement exposés, à l'appui des hypothèses de l'unité et de l'évolution de la vie, de la variation indéfinie des espèces, et des lois ou causes de cette variation. L'auteur y joint une réfutation animée de quelques-unes des vues philosophiques contraires à l'explication exclusivement mécanique du monde. Il énonce correctement, en écrivain compétent, des faits nombreux d'histoire naturelle, tirés du dossier j — je crois ici cette expression permise, — des naturalistes transformistes. Son livre n'est cependant point un livre de science, pour deux raisons : 1^ il y a une grande disproportion entre les notions ou les faits recueillis par M. V. et les thèses métaphysiques qu'il
(t) G'esi^à-dire : ewpou» dans un langige approprié à l^enfance les sujets de ees tragédies. Tout ou presque tout peut se raconter à Tenfant pourvu qu'on prenne la précaution de lui parler sa langue.
NOTICES BIBLIOGBAPHIQUBS. 469
soutient, entre toute la portée possible des inductions scientifiques, et un système brochant l'infini et rétemel et définissant la nature de la cause universelle; et 2®. c*est mépriser au fond la méthode scientifique, dont on prétend se recommander, que de tirer des inférences générales et à perte de vue, %n négligeant les faits que Thypothèse n'explique pas, ou se dispensant de tout examen sérieux des objections que l'expérience elle-même autorise contre ces inductions à outrance. D*un autre côté, cet ouvrage a pour sujet réel une doctrine philosophique ; on n'y trouve pas le simple exposé sommaire des théories transformistes y mais bien un plaidoyer pour le mécanisme et une attaque passionnée contre le finalisme; et cependant ce n'est pas non plus un livre de philosophie, pour deux raisons encore : 1® M. Y. ne discute pas les principes sur lesquels se fonde son idée du système du monde, principes que nulle science, que nous sachions, ne peut ou lui fournir ou le dispenser de soumettre à la critique; et 2® les doctrines contraires à son opinion, qu'il s'attache à combattre, ne sont pas prises dans leur sens élevé, telles qu'elles sont chez les philosophes profonds, mais présentées sous des formes arriérées, ou vulgaires et puériles, et tournées en ridicule. Les vraies questions de philosophie se trouvent ainsi éludées.
Qu'est-ce donc que ce livre qui n'est ni une œuvre de discussion, ni une œuvre doctrinale avec ce qui est requis pour l'établissement d'une doctrine ? C'est essentiellement une chose de but et d'intention, un travail de vulgarisation, destiné à répandre dans le public les idées d'interprétation de la nature, les plus favorables à ce monisme hylozoïste qui devient aujourd'hui la religion des esprits soi-disant scientifiques : religion parce qu'elle est pour eux une foi, et qu'elle peut réussir à les exalter et à les fanatiser. Enfin ce livre dystéléologique, ainsi qu'il se qualifie lui-même, est fort téliologique dans les vues de l'auteur, à qui la nature, qui ne se propose point de fin, a su cependant donner la propriété de s'en proposer une dans l'intérêt de la vérité.
Puisque Fauteur nomme, dans le titre de son ouvrage, trois auteurs dont il se propose d'exposer les théories transformistes, on peut lui faire remarquer que, pour deux d* entre eux, ces théories n'excluaient point la doctrine de la création, selon lui absurde. Darwin parle du souffle du créa' teur^ dans la dernière phrase de Y Origine des espèces^ et ne se prononce pas sur la question de Tunité ou de la pluralité des formes initiales de la vie. Lamarck fait plus, il déclare, sans qu'il y ait assurément rien pour l'y forcer (c'est en 1809), que c regarder la nature comme étemelle et conséquemment comme ayant existé de tout temps, c'est, pour {ut, une idée abstraite, sans base, sans limite, sans vraisemblance et dont sa raison ne saurait se contenter . Ne pouvant rien savoir de positif à cet égard, et n'ayant
aucun moyen de raisonner à ce sujet, il aime mieux penser que la wtwrê entière n*est qu'un effet ; dès lors il suppose et se plaii à admettre une cause première, en un mot une puissance suprême qui a donné reiistence à la nature et qui l'a faite en totalité ce qu'elle est » (t). Ce n'est, au surplus, ni de Darwin, ni de Lamarck, que M. Y. emprunte l'idée fondimentale dont il poursuit l'ardente propagande. Ces naturalistes ont sans doute poussé fort loin l'hypothèse, mais, en somme, ils ont considéré tous deux la nature, c'est-à-dire l'ensemble des corps et des lois qui régissent leurs changements (ce sont les expressions mêmes de Lamarck) comme une donnée, pour la science et pour Tintelligencei et non pas comme un résultat à expliquer par des termes généraux; et ce n'est point par ce dernier genre de spéculation qu'ils se sont illustrés, mais bien par l'invention d'hy« pothèses destinées à représenter les lois qui régissent les changements. Mais le système auquel s'intéresse M. Y., et pour lequel ces hypothèses ont une valeur de moyens, plutôt qu'elles n'importent par elles-mêmes, c'est le système de métaphysique réaliste, aujourd'hui connu sous le nom de « Force et Matière »• t II n'y a pas, dit-il, de force sans matière; force et matière, sont absolument inséparables : la force est une propriété de la matière, et pour ainsi dire sa manière d'être la plus générale; c'est un état, une manière de se manifester. Toutes les forces sont réductibles à des mouvements ; une force, c'est de la matière en mouvement. » Et ailleurs : c l'observation de la nature nous montre que la matière est essen* tiellement active, vivante pour ainsi dire, qu'elle porte en elle-même la faculté de s'organiser, la tendance à se métamorphoser de mille manières; tout nous prouve que cet univers n'est que de la substance en mouvement (2). » Quelle innocence philosophique, — on s'en laisserait presque désarmer, — dans ce substantialisme naïf qui, tout en se croyant expérimental et scientifique, se paye de mots tels que matière, force, substance, propriété, état, manifestation, faculté, tendance, et prétend se faire mon^ trer cette matière vivante pour ainsi dire, en observant la nature, quoique la nature ne nous montra jamais que des phénomènes et des rapports, et que nul de ces termes universaux, la matière, vivante ou non, pas plus que tout autre, ne réponde à un fait d'observation. Ce monisme n'est pas un progrès sur le système de la nature de d'Holbach qui, avec les mêmes idées générales, se défendait au moins de les personnifier, et définissait plus scientifiquement la nature comme un tout de parties, non pas un éire^ dont l'unité serait indéterminable, mais un assemblage d'êtres à proprié^tés diverses et aux effets variés.
Et maintenant, quel rapport y a-t-il entre le matérialisme monistique de
(t) Lémarck, Philosophie Moologiqw^ 1. 1, p. S49-35U édit. ChariM Mârtint. (2) XsBposé sommaire dês UUoriet trantformûtês, pp. S si 280.
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Hœckel et de M. V. (1) et les hypothèses ou de Lamarck ou de Darwin, enrisagées dans Tordre scientifique, et même poussées jusqu'à leurs plus extrêmes formules? Il n'y en a aucun de nécessaire; il y a seulement cette circonstance, que ces hypothèses s'opposent à d'autres à la ruine des* quelles est intéressé le monisme. Au demeurant, il se peut, admettons-le, que l'influence des milieux et des besoins, l'habitude, l'adaptation, Théredite des modifications organiques, soient, dès l'origine de la vie, les facteurs d'une variation indéfinie des espèces; et il se peut aussi que les propriétés des corps organisés ne soient pas séparées par un abîme de celles des corps inorganiques, et qu'elles s'y rattachent dans l'origine; et qu'il soit néanmoins faux de dire que la force n'est que du mouvement, que tout provient de la matière et du mouvement, ou que même il existe telle chose au monde qu'une substance des phénomènes objectifs dont l'esprit assemble les idées sous le nom de matière. Et il se peut, ou plutôt il est certain que les sélections naturelles, effetde la lutte pour l'existence, sont des causes actives des modifications des êtres organisés, dans les limites des variations possibles dés espèces, sans qu'on ait le droit, où que se trouvent ces limites inconnues, d'en conclure que toutes les espèces sont provenues d'une forme primitive unique ; bien plus, que cette forme est une simple cellule, ou moins encore qu'une cellule, une petite agglomération albumineuse; etque les fonctions biologiques sontdes fonctions chimiques, et qu'enfin tout n'est au fond qu'atomes et changements de place d'atomes, quoique nul ne se puisse vanter de savoir pertinemment ce que sont hs atomes ou si seulement il y en a« Un point qui parait passionner tout spécialement l'auteur, c'est de mon-
(1) L'auteur voudrait repousser pour sa doctrine monistique la qualification de matérialiste : « Le malérialiste , dit-il, qui parle d*une matière vraiment inerte, inaclive, informe, passive (beaucoup d'éminents philosophes modernes qu'on a Injustement qualifiés de < matéria-* listes n ne sont point tombés dans cette erreur grossière, ils sont en réalité monistes)^ et d'autre part le dualiste qui distingue un esprit et une matière brute, incapable de produire, d'engendrer des manifestations d*ordre supérieur (fonctions animiques) sont évidemment l'un et Tautre dans Terreor. On ne peut dépouiller un corps de ses propriétés constitutives sans obtenir ainsi une chose qui n'existe pas, une chimère, un non sens... Les métaphysiciens, les apiriiua listes sont tombés dans la même erreur lorsqu'ils ont conçu une force.sans matière: c'est là une abstraction qui n'a aucun sens » (p. 2). Mais il faut que M. V. en prenne son parti : on regarde Thylofolsme, ou système de la matière vivante, comme une branche du matérialisme, quand cette matière eat tenue pour substance et cause universelle, et rien n'eat.pluscon* forme à un juste emploi des mots. D'autre part il n'y a pas, du cdté opposé, que des « spiritualistes, » ou partisans de l'esprit et de la matière, essences différentes et associées; il y a ceiix qui n'admettent pas plus les substances identifiées que distinguées, et M. T. ne s^apercoit pas qu'il tombe lui-même dovM Terreur qu'il reprend ches les spiritaalistes et ehes les matérialistes d'une autre école que la sienne, lorsqu'à TefTet de déterminer le principe de l'anivers, il dépouille les corps de toutes leurs propriétés constitutives particulières « pour obtenir ainsi une chose qui n'existe pas, une chimère, un non sens, » la forée en générai, oniç à la matière en gènéial* « C'est li mt abstrastion qui n'a pas de sens, n
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trer que rien, dans le monde, ne se fait pour un but. Mais ^a critique du principe téléologique manque de sérieux : il confond les philosophes qui admettent des fins dans le monde, et qui se servent de la finalité d'une manière générale, comme d'une catégorie parallèle à celle de la causalité, et non moins nécessaire, pour se représenter la loi d'une évolution, avec ceux, s'il en reste encore, qui expliquent les propriétés particulières des corps par les desseins particuliers du créateur, et même avec ceux, — car il faut bien ridiculiser un peu Tadversaire, — qui remarqueraient volontiers que le cours des rivières a été dessiné de manière à passer dans le voisinage des grandes villes I Ce n'est pas là de la discussion. L'emploi que M. V. fait des autorités pour appuyer son opinion n'est pas toujours de meilleur aloi. Par exemple, il citera tel passage de Kant d'où l'on pourrait conclure que ce philosophe est, lui aussi, un « dystéléologue »• En vé« rite, cela n*est pas permis. Kant a considéré la finalité comme le caractère même de la vie. L'auteur aurait bien de la peine à penser lui-môme autrement, s'il voulait réfléchir à l'étrange aventure d'un monde à propriétés exclusivement mécaniques, et qui cependant serait parvenu dans son ensemble, et parviendrait continuellement dans les individus qui le composent, à certaines fins que le matérialiste trouve naturelles et définit en ces termes (p. 153) : « Les pauvres esprits, qui ne peuvent concevoir une lente transformation des êtres, à travers la suite des ftges, et trouvent impossible que dans des millions d'années des êtres aient pu se développer et devenir ce qu'ils sont actuellement I N'assistons-nous pas sans cesse à une évolution bien plus merveilleuse par sa rapidité, et entièrement semblable quant à la succession des formes parcourues ? En quelques heures, semaines ou mois, selon l'espèce, tout animal, l'homme comme le ver, de simple petite masse microscopique de matière albuminoïde, parvient finalement, en parcourant les phases d'une opération identique à celle des espèces dans le passé, à sa forme définitive. » Il semble qu'un esprit moins fortement prévenu tirerait une conclusion contraire; il se dirait : s'il est merveilleux, quand il y a si loin d'un imperceptible informe petit migma colloïde à un organisme bien conditionné et à un animal sentant et intelligent, que cet animal sorte de cette gelée, à moins qu'il n'y ait dans la nature un principe, ou comme on voudra l'appeler, qui explique la disposition et la propriété évolutive des éléments de ce qui existera finalement, dans une forme définitive^ il est également merveilleux (car le temps ne fait rien à l'affaire) que le monde qu^ nous voyons, les êtres, leur organisation, leur coordination, leurs lois aient été des produits spontanés du mouvement dans un agrégat infini d'atomes sans aucun antécédent impliquant tendance à une fin.
Nous ne voudrions pas finir sans un mot d'éloge pour un ouvrage après
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tout supérieur par Tétude des faits scientifiques, ou qui passent pour tels, aux élucubrations légères qu'a coutume de faire naître une doctrine à la mode. « Les pages que j'ai essayé d'écrire, dit M. Y., m'ont été constamment inspirées par l'amour du vrai. La bonne foi, une forte et sincère conviction, l'antipathie des idées préconçues, la haine des lâches transactions, voilà les sentiments qui m'ont soutenu dans la poursuite de mon but. » Nous croyons que l'auteur, en parlant ainsi, ne fait que se rendre justice. On n'en voit que mieux que ses sentiments tiennent un peu de la nature d'une religion. C'est la forme que prend aujourd'hui volontiers la lutte contre les idées religieuses, peut-être afin de rendre, si cela se pouvait, la réaction égale à l'action. G. R.
Un bobihb db ocbub. CHiiBLEB KiNGSLBY, d'après his letters and memories of his life edited by his wife. Un volume iQ-12 ; Paris, librairie Fischbacher.
Dans le livre, cette réflexion : « Le monde déteste l'enthousiasme, parce que Tenthousiasme ruine ses calculs, démolit ses forteresses, fond les glaces de son égoïsme, bouleverse le train-train de ses habitudes, culbute ses conventions. Il le hait, parce que l'enthousiasme déchaîne les générosités, crée les dévouements, enfante les sacrifices; parce que c'est troublant, gênant, ennuyeux ; parce que ces larmes, ces sourires, ces ardeurs passionnées, ces loyautés épée au poing, ces devoirs soudains apparus, soudain obéis , parce que tout ce grand bruit de vie , de bataille et de victoire semble au monde un perpétuel souvenir de ce qu'il a perdu, de ce qu*il ne veut pas reconquérir, de ce dont il prétend se passer. » Assurément, le monde déteste l'enthousiasme, mais la parole, mais l'exemple peuvent arracher au monde, et rendre à eux-mêmes, ceux que des exemples avaient entraînés à penser, à sentir, à agir, à exister ^ en un mot, comme fait le monde. M™* de Gasparin le sait bien, elle qui ayant regardé vers les horizons prochains, et par delà, a dit, pour être entendue, ce qu'elle avait vu; qui a traduit, ou adapté, tant d'ouvrages capables de faire naître, avec le désir d'être soi, celui du dévouement, et celui du sacrifice au besoin; qui, après nous avoir fait connaître Frédéric Douglass, nous apprend aujourd'hui comme vécut un homme de cœur. Il faut dire d'elle ce qu'elle a dit du recteur d'EversIey : jamais elle n'a prononcé, ni murmuré ces trois mots, à quoi bon ? Ces trois autres mots, wUh a will lui sont particulièrement applicables.
Charles Kingsley, né en 1819, recteur d'EversIey, chanoine de Chesler (1869), puis de Westminster (1873), fut chapelain de la Reine et du Prince de Galles; il mourut en 1875, laissant, outre onze volumes de sermons, un drame, des romans, des poésies. Un nom, des dates, des désignations
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de fonctions, des intitulés d'ouvrages, voilà seulement, sans doute, ce que l'histoire enregistrera.
L'important n'est pas d'appartenir à l'histoire comme quelques-uns; il est, puisque tous nous la faisons, de la faire bien. Mais il s'agit bien, pour le chrétien, des civilisations dont parlent les chroniques et annales d'un pays, d'un peuple, des civilisations considérées comme finsi
C'est le caractère de l'homme que M"* de G. veut nous permettre de pénétrer; awill^ un vouloir, voilà ce qui doit nous intéresser; les conditions d'exercice, le milieu, les faits historiques, elle y regarde peu; les moyens, le talent de l'écrivain , la science du professeur, elle n'y regarde pas.
Charles Kingsley a vingt ans, il doute. A celle qui sera sa femme, il écrit : « Il n'y a ni légèreté dans mon esprit qui conçoit ces doutes, ni blasphème dans leur expression. Le sujet est solennel, et je suis désolé... é Dans une autre lettre : « Je ne redoute rien tant qu'une conversion imaginaire. J'en rencontre à chaque pas; des chutes aussi; et la pensée que je pourrais prendre refTervescence d'un moment d'exaltation pour l'inaltérabib certitude qui décidera de mon avenir éternel, cette pensée me fait trembler. » Mais deux ans plus tard, ce sont ces lignes : c En présence de la terre assommeillée, de l'Océan qui jamais ne s'endort, des étoiles scintillant à toutes les profondeurs de l'immensité, je me suis donné à Dieu : Un vœu que, s'il m'accorde la foi qu'implore mon ftme, je ne trahirai pas. 9
Quand les fameux tracts de Newman jettent le trouble autour de lui, il écrit, — sa conscience protestant, — « Courber notre front sous le Joug de servitude, rester esclaves; expier nos transgressions par le jeûne, par l'aumône, par les pénitences, voilà le décret. -— Où est la délivrance? Ne le voyez-vous pas, si nous attribuons un pouvoir expiatoire aux bonnes œuvres, nous ruinons la moralité? >
Il condamne la subtilité qui embarrasse l'intelligence, l'analyse de soi qui empêche l'activité. Les livres gênent aussi, — il ne faut pas prendre sa déclaration à la lettre, lui-même étudiait; — et voici le bulletin de l'une de ses journées : « J'ai de neuf à dix, coupé du bois, passé une heure en supplication et en humiliation, écrit six ou sept pages, parmi les plus malaisées de mon Essai, enseigné à l'école, parcouru, visitant et médicinantt les deux tiers de ma paroisse, etc., etc. — Des journées pareilles sont des vies: belles vies, qui ne laissent aucune place au malheur.«.on n'a pas le temps I — Et en vérité, tandis que j'essaie de soulager, chet autrui, tels maux, telles douleurs qui me tueraient, moi; je rougirais d'inventer, pour mon usage particulier, une série de petits chagrins dont éclate l'insignifiance au grand soleil de la comparaison I >
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Le mariage sanctifie, il le dit à plusieurs fois, il le dit bien. Marié , il ne veut pas qu'on parle trop de la boutique , des tracas ecclésiastiques, ni qu'on s'occupe chaque jour des 'comptes de maison, ni qu'on tienne les serviteurs comme des trafiquants qui, eu échange d'une certaine somme d'argent, nous vendent une certaine somme de travail.
Il est un démolisseur d'abus, il n'entend pas démolir seulement, édifier est pareillement nécessaire. « La malédiction de notre siècle, je vais vous la dire : Personne (ou presque personne] ne croit sérieusement à quoi que. ce soit... Jésus, maintenant comme jadis, comme toujours , travaille dans les ftmes droites. Travaillons avec lui. Seulement ne bâtissons pas avec du brouillard; bfttissons avec des faits. Le fait moral de notre époque s'ap* pelle : Démocratie. Démocratie dans l'Église, démocratie dans l'État. > Les chartistes se lèvent. Il rédige des adresses aux ouvriers : « ... Une charte vous faire libres? — Vous délivrera-t-elle de l'esclavage, de la corruption? de l'esclavage du gin? de l'asservissement du premier déclamateur qui viendra caresser votre amour*propre, remuer votre fiel, déchaîner vos fureurs?... Amist vous avez besoin d'autre chose ; vous avez besoin de plus que jamais ne vous donnera un acte du Parlement..» Vous prenez une réforme législative pour une réforme sociale... Dieu ne réforme le monde social qu'à cette condition : la réforme de l'individu, la régénération personnelle. »
Il demande que les musées soient ouverts le dimanche; il provoque la fondation de cercles où le pauvre puisse lire, causer, et non boire; il préconise les associations otivrières et il y veut préparer les ouvriers. Le choléra éclate ; il se dépense, se dévoue, affronte la mort ; puis il réclame des mesures pour conjurer la mortalité, la démoralisation, dans les quartiers pauvres; il est membre actif d'une société d'hygiène. Mais il a des ennemis, on le qualifie d'apôtre du socialisme, on dit aussi de son christianisme si éloigné de celui des ritualistes, des dévots, qu'il est un Christian nismé musculaire, parce qu'il ne méprise pas, lui, son corps, qu'il l'exerce à la marche, au sport.
Il est hardi pour combattre le mal, l'abdication de soi, et il est simple, timide^ dans son commerce avec les hommes; tolérant, d'un incomparable support en vers les ennuyeux, il est gai, plein d'humour. Belle figure assurément que celle de cet homme de cœur. F. G.
476 NOTICES BlBLIOGaAPHIQUBS.
Jnusa Lbicajtbb. Les Contemporains (Deaxiôme sôrie^ Paris^ Leoône
etOadin, 1885).
LecontedeLisle, Armand Silvestre, le père Monsabré, Sarah Berohardt, puis Sarcey et enfin M. Ferdinand Fabre, voilà les principaux contemporains que M. Jules Lemaître passe en revue et qui lui doivent de la reconnaissance. La bonne humeur est Tune des qualités principales de notre critique, en sorte que, s'il excelle à mettre le doigt sur les défauts, ce n'est jamais par là qu*il commence. II trouve ses contemporains aussi dignes d'éloges que s'ils appartenaient à la catégorie des maîtres d'autrefois, et il les loue d'autant plus volontiers que personne avant lui ne s'était avisé de relever leurs mérites. Rien ne nuit auprès d'un certain public, comme Tadmiration des jeunes, surtoutquand c'est une admiration quis*exclame et ne s'analyse point. Rien n'est irritant comme d'entendre crier à tue-tête des adjectifs, quand môme il seraient à la louange de ceux qu'ainsi l'on accable. L'admiration sur commande ne valut jamais rien. Aussi M. Lemaître ne la commande point, ni même ne la recommande : il se contente de bien faire connaître l'écrivain dont il parle et d'appuyer chacun de ses dires d'analyses très convaincantes et de pièces très justificatives. Nous recauserons plus tard du livre et de l'auteur. L. D.
CONSEILB AUX TRA.VAnXBUR8, ^TUDB ÉGONOBaQUE, COMMBBCULB, INDUSTRIELLE, A6RI-
ooLK^ poLiTiQUB BT sûGiALB, par Henri Met fredy, 1 vol. in-lâ (Delagrave).
Ce livre a été fait pour les ouvriers ; il ne flatte pas leurs passions ; il leur parle le langage du bon sens; il dit les moyens pratiques et positifs par lesquels peut être améliorée leur condition, les réformes sociales auxquelles ils doivent s'attacher, et dont les détournent d'absurdes et malfaisantes chimères. Nous souhaitons vivement qu'il soit lu, compris, goûté de ceux auxquels il s'adresse. Il mérite de trouver place dans toutes les bibliothèques communales.
L'auteur y traite, en une suite de chapitres brefs et clairs, des sociétés de secours mutuels, des caisses de retraites pour la vieillesse, des assurances sur la vie, des caisses d'épargne, de la participation aux bénéfices, de l'association, des grèves, de l'enseignement manuel, industriel, agricole, commercial, de l'éducation professionnelle des jeunes filles.
M. M. montre très bien la solidarité économique essentielle des trois facteurs de la production, capital, direction et main-d'œuvre. Cette solidarité condamne le socialisme révolutionnaire, qui suppose, dans l'ordre social actuel, un antagonisme fatal et absolu de classes. Mais elle tourne les espérances et les activités vers un autre socialisme, qu'on peut appeler
NOTICES B1BL100RAPHIQURS. 477
conservateur et pacifique, et qui consiste dans les institutions de prévoyance et de mutualité et dans les diverses formes de l'association. Le premier de ces socialismes est le grand obstacle au développement du second. Le second est le meilleur et le plus sûr moyen d'écarter les périls dont la société est menacée par le premier. Rien de plus propre que l'examen et la solution progressive des questions sociales à désabuser les esprits des panacées que la question sociale a fait rêver.
Le chapitre qui nous a paru le plus intéressant du volume est celui qui est consacré à la participation. Nous tenons à en mettre ^quelques pages sous les yeux des lecteurs :
K Le système de la participation, objectif des sociétés modernes, trouve dans son application des difficultés qui tendront peu à peu à disparaître, quand l'accord entre les patrons et les ouvriers, les employeurs et les employés sera bien établi.
K Le travailleur, pénétré de l'importance du capital, connaissant le mé' canisme de ses différentes transformations, multipliera ses efforts pour augmenter la force de production de la maison qui l'emploie, s'il est associé dans les bénéfices.
« La participation n'a pas pour seul résultat de diminuer les prix de revient de l'objet fabriqué et de stimuler le zèle de l'ouvrier, elle produit, en outre, entre celui-ci et le patron des rapports de cordialité et de dévouement, de confiance et de solidarité, dont les effets moraux et matériels ont un caractère des plus rassurants au point de vue social.
« L'attribution, dans la répartition des bénéfices, d'une part proportionnelle, d'autant plus élevée que les services rendus sont plus considérables^ relèvera le travailleur à ses propres yeux, en le mettant au niveau même du patron, dont il devient le collaborateur et l'associé.
c II est des maisons dans lesquelles le personnel reçoit chaque année des médailles, des prix en argent, des livrets de caisse d'épargne. Qu'on remplace ces récompenses par des parts d'association, patrons et ouvriers ne pourront qu'y gagner.
« Les chefs et les directeurs d'entreprises commerciales et industrielles^ qui ont appliqué, dans leurs magasins ou leurs usines, le système de la participation aux bénéfices, ont généralement obtenu des résultats pratiques dont ils ont été les premiers à profiter.
« L'ouvrier intéressé dans les bénéfices sait que sa manière de travailler et les économies qu*il fera réaliser auront pour lui-même des conséquences favorables.
< Il prend son ouvrage plus à cœur, fait vite et bien, veille à ce que la matière première ne soit pas gaspillée et aide à la prospérité de la maison tout en servant ses propres intérêts.
478 NOTIGBS BIBLIOGRAPHIQUES.
« Les revendications bruyantes contre Vinfdme capital deviendront de plus en rares, si le patron réussit à s'attacher l'ouvrier.
« Leur union bien cimentée amènera la suppression des conflits et des grèves et leur accord leur permettra d'établir et de rechercher ensemble les moyens les plus propres à concilier leurs intérêts communs...
c Le principe de la participation étant admis, nous sommes d'avis qu'il est sage de capitaliser une partie des bénéfices qu'elle procure, de façon à créer au profit de chaque participant des ressources pour l'avenir,
« Si l'emploi judicieux des sommes revenant à l'ouvrier permet de lui garantir le pain de ses vieux jours, de lui servir une pension de retraite» de lui assurer un petit patrimoine, ne s'efforcera-t-il pas de maintenir et sauvegarder les intérêts du patron, heureux de trouver, dans un concours ardent, les éléments de sécurité, de tranquillité, de succès, qui contribueront à assurer sa prospérité?
c Dans un grand nombre de sociétés industrielles et commerciales, on applique avec raison la participation aux bénéfices, parce que l'élévation illimitée des salaires n'amène aucun bien-être; elle provoque au contraire le renchérissement de toutes choses , et le salarié largement payé n'économise pas plus que s'il était modestement rétribué.
c Mais si, au lieu de recevoir à la semaine ou par quinzaine une paie uti* Usée pour ses besoins journaliers, il encaisse d'un seul coup, lors du règlement des bénéfices, une somme relativement importante, il songe à devenir, lui aussi, un capitaliste.
c II fait un placement, il éprouve le besoin de l'épargne, il thésaurise.
<L Envisageant l'avenir avec un sentiment plus profond de sécurité, il devient meilleur, plus conciliant, plus travailleur, plus assidu, plus dévoué.
« Les dépôts obligatoires le stimulent, le poussent à augmenter ses économies par des épargnes volontaires, à limiter ses jouissances pour améliorer son sort.
c Rendu plus libre et plus indépendant, il se sent grandi dans son état social et se considère comme solidaire des intérêts du patron dont il est devenu l'associé.
« D'un autre cêté, celui-ci est dédommagé de l'abandon d'une part de ses bénéfices par l'augmentation du profit résultant d'une régularité plus grande dans le travail, d'économies réalisées sur l'achat des matières premières, sur la fabrication, sur la production (p. 63 et suiv.). »
M. M. fait remarquer que la participation, n'est pas restée à l'état de théorie, que c'est un principe dont la valeur peut être jugée, non seule-
ment par la^ raison, mais encore par Texpérience. Il rappelle en quelques mots les applications qui en ont été faites dans notre pays.
c C'est en France qu'ont été faits, dès 1842, par M. Leclaire, entrepreneur de peinture à Paris, les premiers essais de participation du personnel aux bénéQces de l'entreprise. L'année suivante, M. Laroche-Joubert, député de la Charente, directeur do la papeterie coopérative d'Angoulème, suivait cet exemple, et, en 1844, sur l'initiative de M. François Bartholony, la Compagnie du chemin de fer d'Orléans inscrivait, dans ses statuts» une disposition relative à ce système.
« Vers 1850, la Compagnie d'assurances générales entrait dans la même voie sous l'énergique impulsion de M. A. de Courcy, qui est, avec M. Charles Robert, Tun des plus ardents promoteurs de la participation.
« Grâce à leur active propagande, ils sont parvenus à convaincre un grand nombre de chefs d'industrie et l'on en compte aujourd'hui, en France, de 75 à 80, associant leur personnel aux bénéfices.
c Parmi ceux-ci il convient de citer particulièrement la maison Chaix, qui, de 1872 à 1883, a prélevé sur les bénéfices une somme de 719,589 fr. 90 c, distribuée aux participants, partie en espèces, partie en titres représentant des primes d'assurances sur la vie ou des versements pour leur compte à la caisse des retraites sur l'État (p. 69]. »
Ce qui donne, selon nous, une grande portée sociale à la participation, telle que l'établissent les patrons, moitié par philanthropie, moitié par intérêt, c'est qu'elle est pour les ouvriers un moyen, une condition d'éducation économique; c'est qu'elle est très propre à leur faire acquérir les qualités intellectuelles et morales qui leur manquent , avec lesquelles le salariat semble peu compatible, et sans lesquelles ils ne sauraient jamais fonder, une espérance de succès, des sociétés coopératives de production. Il nous parait qu'elle réunit deux avantages qu'on ne peut assez apprécier : d'un c6té, elle supprime la grève, et, avec la grève, l'aveugle et détestable esprit de guerre sociale (1), qui en est à la fois le principe et le résultat ; de l'autre, elle prépare le terrain k l'association ouvrière proprement dite, en modifiant l'état mental des ouvriers, en détruisant peu à peu chez eux les préjugés et les habitudes passionnelles résultant de la solidarité générale et confuse de classe qui établit le régime du salaire, en éloignant leur raison et leurs sentiments des théories antiéconomiques
(1) « Les grèm , dit 1res biea M. U., sont généralement ruineoies poor eeux qui les font; elles n'aboutissent qu'à désunir, en compromettant gravement leurs iniéréis, celui qui délient le capital et celui qui fournit le travail. Elles transforment en ennemis, souvent irréconciliables, les patrons et les ouvriers; elles entretiennent parmi ceux-ci des idées de désordre dont la conséquence peut être la ruine pour les uns et la misère pour les autres; elles portent atteinte à la prospérité du pays, en dévorant en pure perte le temps du travailleur et en frappant d'improductivité les capitaux de Tenlrepreneur (p. 82). »
480 DLVBRS.
et antijuridiques d'égalité absolue, en les rendant capables de concourir, avec conscience et réflexion, à des fins industrielles éloignées, capables d'accepter et de supporter, pour atteindre ces fins, la hiérarchie et la discipline nécessaires. F. P.
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