‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 91 sur 144 · ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT · texte numérisé non relu

ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT

A. Veitiot. Vê VÉducation à l'ÉcoU, De VEnteifpument à VtooU. l toI. in-12. Pirâ. H. Leeène et H. Oudin, 1885 et 1886. — Loais Liard. MoraU et SmngnefMnt Citfiqv» à Tuf oye dei Écoles Frimairei. Paris, Léopold Cerf, rue de Mèdicis, 1883.

Le mérite est rare, chez les auteurs de livres pédagogiques, de savoir tenir au maître un langage approprié au sien. Le mettre d'éeole qui n*a point fait un séjour de trois ans dans les environs d'un chef-lieu de département, car c^est dans les faubourgs et non dans les villes qu'on a construit les écoles normales primaires, ce maître d'école qui est légioo, n'a guère profité ni du Cours de Pédagogie de M. Compayré, ni des deux volumesd'Henri Marion, deux chefs-d'œuvre en leur genre. On ne fera point mieux, on ne sera jamais plus clair, ni plus « exotérique* » Et pourtant nos maîtres ont peine à s'orienter dans « le Marion » (1). La psychologie, la morale théorique, tout cela qui leur est nouveau, les trouble : et ils en retiennent encore beaucoup plus qu'ils n'en comprennent. Qu'est-ce donc quand ils lisent Spencer? et on leur conseille de lire Spencer, le philosophe à la mode, le représentant de la grande doctrine en faveur. Je ne prétends certes point que les livres de M. Spencer bien lus, bien compris, bien médités, ne puissent rendre aucun service; je soutiens qu'à l'heure actuelle il est encore plus facile à beaucoup de nos maîtres d'en apprendre maint passage par cœur, que de s'en assimiler l'esprit.

M . Yessiot a écrit ses deux livres à Tusage non des Directeurs ou des Directrices d*École Normale (2), mais des simples instituteurs. Il s'adresse à eux comme quelqu'un qui les connaît, sans avoir d'illusion ni sur les lacunes de leur savoir ni sur le degré de leur culture psychologique. Il leur montre la nécessité pressante, impérieuse, d'enseigner aux enfants une sorte de catéchisme laïque qui les prépare au métier d'honnôte homme. Il leur fait sentir combien lourde est la responsabilité qui leur incombe depuis les nouvelles lois, et à ce propos il ose leur dire des vérités que nous, du moins, nous tenons pour telles, n^en déplaise à M. Hovelacque et à ses

(1) Rien ne proute rantorité de ces Unes, leur succès comme )e respect a^ee lequel tous les Instituteurs en parlent. « Le Marion » est leur oatéehiame. lis ne eomprennent pas toiqoQrs, mais ila sont eonvainens à l'avance que là est la vérité.

(2) Les livres de M. Marion sont écrits à Fnsage des directeurs et maîtres d'Ëeoles normales. Ils ne s'adressent qu'è un public restreint. Voilà ce que Ton oublie et qu'il importe de ne pas oublier*

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collègues du Conseil municipal de Paris. M. Yessiot côtoie la religion na* turelle; il demande qu'on enseigne dans Técole primaire à distinguer la vraie morale de la fausse, c'est-à-dire, le devoir, de l'intérôt ou du plaisir. Ils se tromperaient pourtant, ces cléricaux de la libre pensée orthodoxe — car il y a maintenant une libre pensée orthodoxe (I) — s'ils espéraient avec les amendes de M. Yessiot enrichir les grévistes de l'Âveyron. On voudrait le condamner, comme dans Aato^o^, à payer cinquante centimes d'amende chaque fois qu'il laisse tomber de sa plume le nom de Dieu, que Ton en serait pour ses frais d'espérance, car M. Vessiot se garde bien d'écrire le mot défendu. Gela ne l'empêche point d'enseigner une morale irréprochable et de marquer nettement les défauts des doctrines qu'il combat. Gela ne l'empêche point de plaider en faveur d'une morale très kantienne. Qu'on en juge par ce que je vais transcrire (1). « Supposons que l'enfant n'ait pas « en lui l'idée du bien, comment s'y prendrait^on pour lui donner cette « idée? Sans doute on partagerait les actions humaines en deux séries et « on lui dirait : voici les bonnes et voici les mauvaises. Mais si sa propre

< raison ne lui faisait reconnaître le caractère inhérent à ces actes, cette « distinction entre le bien et le mal serait pure affaire de mémoire... C'est c donc en lui-même que l'enfant porte sa règle de conduite, c'est en lui- « même qu'il faut lui apprendre à la chercher, et, quand le mattre cornt mande, il doit s'appliquer à comprendre que ce n'est pas en son propre c nom qu'il parle, mais au nom de la loi qui est inscrite dans le cœur de c l'enfant et dont il n'est, lui, que l'écho et l'interprète. Amener l'enfant à « se conduire en l'absence de ses maîtres et de tous ceux qui sont investis € d'une autorité ou d'une part d'autorité quelconque, qui ont le droit de « le forcer à bien faire et de le punir d'avoir mal fait, comme il se condui- € rait en leur présence, à ne voir en eux que les représentants et les porte- « voix de sa propre conscience, à comprendre qu'une action doit être « fÎEdte ou évitée, non parce qu'elle lui est commandée ou défendue, mais c qu'elle lui est interdite ou imposée parce que sa conscience la lui comc mande ou la lui défend, en un mot, qu'en obéissant à ses maîtres c'est à « /ut*méme qu'il obéit ; prendre son point d'appui en lui contre lui-même^ c lui faire voir qu'il peut arriver à se diriger sans secours étranger et c l'amener insensiblement à se passer de cette direction extérieure i voilà c la vraie méthode de l'éducation. » On le voit, la préoccupation constante de M. Vessiot est de rendre l'instituteur capable d'obéir au devoir de neutralité religieuse sans négliger d'autres obligations non moins im^ pératives : « L'enseignement moral qui était lié à l'enseignement religieux

< se trouve en quelque sorte maintenant à l'état libre ; mais ce n'est pas « assez de l'avoir dégagé des liens confessionnels, il faut le retenir à l'école

(1) De l'Éducation à TÉcole, p. 34.

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c et Ty organiser. Que deviendrait la société si la neutralité religieuse « tournait en indifférence morale? La neutralité religieuse inscrite dans la c loi ne peut avoir trait qu'aux dogmes qui sont non seulement différents c de religion à religion, mais inconciliables; elle ne doit pas s'étendre aux c préceptes de la morale, qui sont communs à toutes les religions, comme c aux pbilosophies. Et qu'on ne croie pas qu'on peut se contenter de faire c comme on dit, la morale aux enfants, et de leur conter des histoires ou « des fables et d'en tirer la conclusion. Ces moyens sont excellents, sans c doute , mais ils sont insuffisants pour tous et surtout pour ceux qui ne c recevront désormais aucun enseignement religieux, et le nombre en est c grand et ce nombre ira croissant. Je crois bon^je crois nécessaire que Venc fatà entende parler morale^ non seulement par occasion et (Tune maniire c indirecte j mais avec la suite et VautorUi que comporte renseignement S une « science et la première de toutes les sciences (1). » Et ce n'est point là créer un sacerdoce nouveau. Le prêtre a seul qualité pour enseigner une religion , le prêtre constitue une caste, il parle au nom d'une autorité extérieure, il transmet les ordres de Dieu. Rien de pareil chez l'instituteur : son rôle est de faire rentrer l'enfant en lui-même et de lui faire dégager les vérités morales préformées dans sa raison pratique.

On n'attend pas de nous un résumé de cet excellent manuel de Thonnête homme où toutes les idées justes et saines sur la droite manière de vivre semblent s'être donné rendez-vous, où rien ne manque de ce qui est essentiel à dire, où rien de ce qui est dit n'est présenté sous une forme aride. C'est de la belle et de la bonne philosophie, c'est même par endroit de la métaphysique. Mais qu'importe si cette métaphysique sait parler la langue de tous? et celle de M. Yessiot y excelle. Je n'aurai garde d'oublier en terminant les droits de M. Vessiot à notre reconnaissance pour avoir critiqué M. Spencer et jugé son système d'éducation morale avec toute la sévérité qu'il comporte. Il y avait à cet égard des illusions à dissiper, non encore une fois que les Essais sur VÉducation soient un livre à ne point lire; mais ce livre veut être lu entre les lignes; mjiis il faut, en bien des endroits, suppléer à la pensée du maître, en d'autres la corriger. « Si l'on c demande ce qui a causé une illusion assez répandue sur la valeur prac tique de ce système, je répondrai que la clarté parfaite de l'exposition, c l'appareil scientifique de la démonstration , le ton de l'auteur qui res- « pire et inspire la confiance, sa légitime réputation fondée sur d'autres c ouvrages^ me paraissent les causes principales d'une vogue, que la valeur « intrinsèque du traité est loin de justifier (2). » Bravo I c'est parler franc, plus franc que n'oseraient beaucoup de philosophes. Et il était temps que

(1) Ibid., p. 13 et 14.

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