UN DISCOURS DE M. MAX MULLER
n'y en a pas pour une nation de si élevé et de si sacré qae celai de Tédacation na ' tionale.
Gela nous apparaît aujourd'hui comme une vérité évidente, mais il n'en était pas de même il y a ceat ans. L'idée qu'une nation en général et que chaque boomie et chaque femme en particulier sont responsables de Téducation de chaque enfant est très-moderne; elle n'est pas beaucoup plus ancienne, en réalité, que les chemins de fer et les télégraphes. De grands hommes, comme Alfred et Gharlemagne, rentreyirent confusément; mais les temps étaient encore trop obscurs et trop durs pour qu'elle prévalût. Pendant presque tout le moyen âge nous ne voyons autre chose que des écoles monastiques et épîscopales principalement organisées pour l'éducation du clergé, en quelques endroits seulement ouvertes aux laïques; mais des écoles pour la nation en général et soutenues par la nation en général, il n'y en avait pas. Puis, vint la Piéforme, qui fut la véritable origine de la lecture de la Bible par les laïques ; il n'y eut qu'une yoix parmi les Réfor«> mateurs pour demander des écoles, mais ce fut comme un cri dans le désert. Os firent sans doute beaucoup ; la plupart étaient d'excellents maîtres et savaient parCaitement que le christianisme pouvait se dégrader et même se détruire en des pays où l'éducation populaire était négligée. Tout pasteur protestant se trouva ipso facto maître d'école. Il lui fallait veiller à ce que les enfants de sa paroisse fassent au moins capables de lire la Bible et de réciter le Catéchisme...
Lorsqu'au xvni* siècle (après la guerre de trente ans) le peuple commença à respirer, l'état des classes inférieures et moyennes de l'Allemagne était déplorable sous le rapport de l'éducation. Il y avait des écoles ecclésiastiques, civiles, privées, répandues ça et là, quelques-unes bonnes, quelques-unes insigniûantes, la plupart mauvaises; mais nulle part on ne pensait à un système qui assurât l'é* dncaiion de tous les enfants du pays.
Ce fut mon aïeul, ce fut le vieux Basedow qui poussa le premier cri de guerre pour l'éducation nationale en Allemagne. .. Il proclama ce grand principe, qui est depuis lors resté ûxé dans l'esprit allemand, que Téducation nationale est un devoir sacré et que la livrer au hasard, à l'Église ou à la charité est un péché national. Cette conviction est restée empreinte dans la pensée allemande, même aux temps de la plus grande dégradation politique ; et c'est à cette conviction et à l'activité déployée par la nation pour s'y conforma" r que l'Allemagne doit ce qu'elle est, son existence même parmi les nations de l'Europe.
Ce premier principe accepté, il en sortait naturellement un autre, qui est ce« loi-ci : dans les écoles nationales, dans les écoles soutenues par la nation, on ne peut enseigner que ce qui est admis par tous, d'où il suit que la théologie ne peut être enseignée quand les enfants appartiennent à différentes sectes. Si irréfutable que fût cet argument, il souleva une protestation terrible. Basedow pensa quelque temps à former une espèce de religion large qui ne s'aUaquât à aucune secte chrétienne, ni même aux Juifs ou aux Mahométans. Mais il se brisa naturellement dans cette tentative. Son intelligence était profondément religieuse ; mais Téduca- (ion était devenue pour lui une passion si absorbante que tout, à son jugement, devait céder le pas i cet intérêt.
Je confesie qoe je suis complètement. d'accord sur ce point avec Basedow. S'il
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était pOMibb d'imagûler une religion ou ane secte qui s'appliquât à entraver ou à retarder Téducation populaire, je dirais qu'une telle religion ne pourrait pas être vraie, et que plus tôt on pourrait la faire disparaître, mieux cela vaudrait. Je dis la même chose pour Téducation nationale. S'il y avait^ s'il pouvait y avoir un système d'éducation nationale excluant Féducation religieuse, ce système ne pourrait être vrai, et plus vite il di^rattrait, mieux cela vaudrait.
Beaucoup des théories de Bosedow durent être abandonnées, mais les deux principes fondamentaux de l'éducation nationale restèrent établis et ne furent jamais ébranlés. Ils se sont répandus dans toute l'Allemagne, ont été adoptés en Danemark, en Suède, en Russie, et se sont frayé un chemin dernièrement jusqu'en Italie, une nation qui, en de moment, fait les plus grands efforts pour se donner une éducation nationale, sachant bien que de là dépend son existence même.
Deux pays seulement^ la France et l'Angleterre, se tiennent encore à l'écart» Et cependant quand nous entendons 'd'un ministre de rinstruction puUique en France (Jules Simon) ces paroles t « Oui, il y a des écoles, beaucoup d'écoles, mais il y a une ohose qui nous manque toujours, c'est pour cela que je ne veux pas moiuir encore ; nous n'avons pas encore obtenu l'instruction gratuite et oblige^ toire ; i quand nous voyons en Angleterre que les vues sur l'éducation acquièrent une importance extrême pour les partis ; que M» Forster aimé mieux rompre avec ses amis que d'abandonner ses profondes et généreuses convictions à cet égard ; que M* Tross se montre plus libéral et plus hardi que M. Forster lui-même en faveur de l'éducation nationale obligatoire; quand on considère que l'un des prédi-^ oateurs les plus distingués de l'Église d'Angleterre, dont le pays déplore aijgourd'hui la perte, a insisté toute sa vie sur la séparation de l'Église et de l'enseigne-ment scolaire comme sur l'unique solution du problême de l'éducation ; enfin, quand on se rappelle les paroles prononcées il n'y a pas longtemps par notre excellent évêque, suivant lequel il vaudrait mieux pour l'Église livrer toutes ses écoles que de consentir à l'existence d'une seule école incapable de remplir sa tâche, vous pouvei être bien assurés que le temps est venu où l'Angleterre reconnaîtra également ces deux principes fondamentaux : l'éducation par la nation et pour la nation, et la complète séparation de l'enseignement de l'école et de l'enseignement de l'Église. Et, croyei-moi, ces deux principes une fois reconnus, la plupart des difficultés, soit théologiques, soit économiques, qui compliquent actuellement le problème de l'éducation, auront disparu.
Le clergé se trouvera aSi^anchi de sa fausse et envieuse position actuelle. Prêtres et pasteurs, protsatants, non^conformistes ou catholiques romains, pourront enseigner à certaines heures, en un jour quelconque de la semaine, ou dans des écoles du dimanche, la religion qu'ils ont le droit et le devoir d'enseigner...
La part qui revient aux autorités locales dans le régime des écoles, les matières qui doivent être enseignées, les livres, les heures, la rétribution scolaire, sont dea questions de détails qui comportent une grande diversité, une fois admis le grand principe que l'école appartient à l'État, et que l'État est responsable de son efficacité, comme il est responsable des conditions de l'armée, de la flotte et même du service des postes. Il n'est pas permis d'envoyer une lettre autrement que par la poste. La vente du poison est un délit. Le Parlement pousseraffc-il ee {Hriaoipe à
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fettgéntiftn, s^il fnterditiit d'otivrlf uiM écéle ]^riyée Jusqu'à ee que le Q^uver- Bement sd fOA assuré de la salubrité de Talinient intellectuel et moral offert dans cette éexÀe aux enftints sans défense? Je sais que le mot gouvememeot paternel ne sQUie pas agréablefflent à des oreiHes anglaises ; mais si quelqu'un a droit à un («nremement paternel, ce sont < ces petits qu'on ne doit pas laisser périr. »
Ce ne sonl pas là des questions politiques, ce sont des questions qui regardent tous les hommes, sans distinction de nationalité. Ge sont des questions religieuses ans le sens le plus vrai de Texpression. ....
n y auffldt sans doute d*abord à faire une grande dépense. Seulement je demande qa'on lui donne son véritable nom : ce n'est pas une dépense, c'est un placement, le meilleur et le plus lucratif du monde. C'est ce que je répète toujours aux pères qui trouyent excessivement coûteuse l'éducation de leurs fils. Je ne dis pas que réducation ne soit pas très-coûteuse; mais je soutiens qu'il vaut beaucoup mieux dépenser son argent è procurer à ses enfants la meilleure éducation possible qne de leur laisser à chacun mille livres de plus. C'est ce qu'on devrait prêcher à la nation entière, — qui, après tout, n*est qu'une réunion de beaucoup de pères de familles, -^ de manière à lui faire entendre que Tintèrét de l'argent consacré à l'éducation anglaise dépasserait de beaucoup Tintérèt du capital placé dans les Conds anglais ou même dans lesftmds turcs. De même que les pères imprévoyants ont à payer les dettes de leurs fils, les nations imprévoyantes sont obligées d'employer en prisons et maisons de corrections ce qvd aurait pu être dépensé pour rédncatfon nationale.
Ce n'est pas tout. Toutes les nations, en ce moment^ s'appliquent à améliorer lemr conditâon par le moyen de l'éducation nationale ; et dans le conflit des inté» rits conamerciaux, conflit qui^ pour être pacifique, n'en est pas moins âpre, dans la Intte internationale permanente pour la vie, c'est le pays le moins discipliné, le moins instruit qui doit succomber. Un homme qui, de nos jours, ne sait pas 'ire, ressemble à un aveugle ; un homme qui ne sait pas écrire ressemble i un sourd-muet. Sont-ce là les hommes qu'il faut en Angleterre?
Que l'on montre une fois au public anglais ce qui est bien et il le fera. L'Angle<^ terre est-eUe un pays plus pauvre que l'Allemagne, que le Danemark, que la Saède, que la Russie ou l'Italie? Si tous ces pays s'imposent les plus pénibles charges pour l'éducation obligatoire et gratuite, l'Angleterre pourrait-elle dire qa'elle n'en peut faire autant? Quand il s'agit d'abolir l'esclavage, l'Angleterre olcula-t-elle la dépense ? Quand, plus récemment, elle eut à affranchir son armée de la tache de l'achat des grades, le Parlement hésita-t-il à payer la note? En temps de guerre, l'Angleterre est capable de supporter les impûts les plus extraordinaires ; les devoirs de la paix sont aussi sacrés que ceux qu'impose la guerre ; et à les Anglais acquièrent, à la fin, la conviction, que l'éducation nationale est un devoir national, ils ne penseront pas plus à se soustraire à ce devoir qu'à répudier la dette nationale.
n se passera peut-être quelques années avant que tout cela ne se réalise; mais ^ votre idéal de Téducatioo nationale s'élèvera, mieux cela vaudra. Un homme sans idéal est une misérable créature; ime nation sans idéal national est plus mvsénMe encore»
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J'entends dire ordinairement que FAngleterre devrait faire pour Tédacation nationale ce qu'a fait l'Allemagne, ce que l'Italie s'efforce de faire. Non : cela ne
suffit pas Vous avez l'argent, tous avez la paix; tous avez l'esprit public, et
TOUS avez, ce qui vaut mieux que tout le reste, la religion pratique ; je veux dire que vous feriez même ce qui vous serait très-désagréable le jour où vous croiriez que telle est la volonté de Dieu. Eh bien ! placez votre argent, mettez è profit la paix dont vous jouissez, élevez votre esprit de manière k persuader à tous les peuples que la moitié, les trois quarts, les neuf dixièmes d'une religion vraiment pratique c'est l'éducation, l'éducation nationale obligatoire et, dans la mesure du possible, gratuite.
BlBlilOCÎRAPHIfi