DE LA DÉFINITION DU PLAISIR DANS LA MORALE D'ARISTOTE
Noos citions le passage suivant de M. Bain à propos de l'examen de la théorie de la sensibilité de M. Léon Dumont et de la théorie 4u plaisir de M. Francisque Bouillier (Cntique philosophique^ n"* 3, 5' année) :
« Le plaisir est la forme réfléchie {tJie reflex) de l'exercice spontané et non em« péché d'un pouvoir dont l'énergie nous est consciente. La peine est la forme réfléchie de l'exercice ou surmené ou empêché d'un tel pouvoir. Cette théorie d'Aristote, adoptée par Hamiiton, qui fait du plaisir une concomitance de l'énergie non empêchée d*un pouvoir naturel, d'une faculté, d'une habitude acquise, en excluant les plaisirs passifs (un bain chaud, par exemple) n'a égard qu'à ua côté des choses. Et son cas ne devient pas meilleur, si l'on donne à l'énergie une signification assez lage pour comprendre les phénomènes passifs de la sensibilité, car alors la définition se trouve si vague qu'elle ne conserve plus aucune valeur. » {The Sensés and the Intellecty 2* édtd., p. 628.)
Les vues que nous avons indiquées nous-même sur les rapports généraux du plaisir et de la peine avec la passion, et par suite avec l'acte réfléchi que quelque passion stimule toujours, ont une telle affinité avec la théorie d'Aristote dont Hamiiton a essayé de produire une formule condensée, qu'il y a de l'intérêt pour nous à donner ici la traduction la plus précise et la plus littérale possible des passages principaux de V Éthique à Nicomaque (Livre X^ chap. W" et suivants) auxquels se rapportent les citations de nos auteurs. Les thèses d'Aristote, quelque brèves et imparfaitement éclaircies que soient ordinairement les plus importantes de celles qu'il avance, sont remarquables par ces traits profonds dont il a le génie et qui laissent grande matière à méditer. Nous les rapprocherons de la formule de Hamiiton et du jugement de M. Bain.
«Le plaisir accomplit l'acte {(acte ou énergie ^ rvc^ycca)... Il ne raccomplit pas à la manière d'un état qui y soit inhérent, mais à la manière d'une fin qui y survient, comme la fleur de la beauté se joint à l'épanouissement de la jeunesse.
Tant que le sensible ou l'intelfigible sont ce qu'ils doivent être, et qae cela qui peiçmt oa qui contemi^e est aussi ce qu'il doit être (ocoç jcT), le plaisir est dans l'acte. Car ce qui agit et ce qui est passif étant alors les méoies, et dans les nèines rapports, le même effet naturellement se produit ..a
ff On peat croire que si tous les hommes aiment le plaisir, c'est que tous aineat la vie, car la vie est une sorte d'acte, et chacun emploie son acte et le di* lige aux choses qu'il aime le plus... Le plaisir accomplit les actes et par suite la nty que tons les êtres désirent... Sans acte, point de plaisir, et le plaisir accomplit tout acte. .. Gomme les actes diffèrent les uns des autres, et qu'il y en a de con- Tmables et de mépnsables, les uns qui sont à rechercher, d'autres à fuir, et d'autres qui sont indifférents, il en est de même des plaisirs. Chaque acte a son plaisir propre^ convenable si l'acte est recommandable, et misérable s'il est honteux; car les passions pour les belles choses sont louables, et pour les choses bonteoses elles sont blâmables. Les plaisirs qui entrent dans les actes leur sont plus istimes que les désirs, car ceux-ci diffèrent selon les temps et par leur nature, m lieu que ceux-là leur sont synergiques, et tellement liés et comme indistincts ^*on se demande si ce n'est pas même chose que l'acte et le plaisir.
9 n ne faut pourtant pas dire que le plaisir soit la pensée ni la sensation. Ce ne serait point juste ; mais parce qu'ils sont inséparables, ils semblent à plusieurs être la même chose. Gomme les actes différent, aussi diffèrent les plaisirs. La vue diffère du toucher,... et les plaisirs de ces sens diffèrent entre eux et de ceux de la pensée, qui diffèrent aussi les uns des autres... Les animaux d'espèces diflerentes ont des plaisirs différents... et entre les hommes les diversités sont considérables. Ge qui charme Tun attriste l'autre, ce qui est doux et agréable à rmi déplaît à l'autre et lui est odieux*. . . Il est à croire que ce qu'il en est réellement de toutes ees choses, c'est ce qui parait à l'homme de moralité (t6 «potcvoft»99 T&> airou^i^). Si cela est bien dit^ comme il le semble, et si la yertu de l'homme bon comme tel, est la mesure de chaque chose, les plaisirs sont ceux fà paraissent plaisirs à cet homme, et l'agréable est ce dont il se délecte. Qn'au surplus ce qui est pénible pour celui-là soit agréable à un autre, ce n'est pas étonnant. Beaucoup de corruptions et de fléaux s'engendrent chez les homlaes... i>
c Si le plaisir n*étàit que la satisfaction'de ce qui est selon la nature, c'est ce qui reçoit la satisfaction qui aurait le plaisir : ce serait donc le corps ; mais il ne le semble pas. Le plaisir n'est donc pas la satisfaction ; mais la satisfaction ayant lieu, on peut avoirdu plaisir, — comme de la peine quand on se coupe. » Suit la défflOBstratîon de ce fait que tous les plaisirs ne suivent pas des besoins, et n'ont pas des peines pour conditions antécédentes, n Sont exempts de peines les plaisirs des sciences, ceux des sensations, tels que des odeurs, des choses qu'on entend et qo'ott Toit; et enfin ceux de beaucoup de souvenirs et d'espérances. . . »
« La sdence, la sagesse, la vie intellectuelle (aof (ot) semble réunir des plaisirs admirables par la pureté et la stabilité.. . Seule elle est aimée pour elle-même ; il ne sort d'elle que la contemplation, au lieu qu'en toutes les autres choses où il faut agir on atteint quelque chose de plus ou de moins que l'action même... Les autres actions sont al&drèes, visent à quelque fin et ne sont pas cherchées pour elles «
6a BlBUOORÀraiB.
mêmes. Mai^Taet^i de la pensée «emble remporter en grarilé aivr toutes» car 3 est coBtemplaiif (8M»f«Tm •(»<») et ne poursuit aoeune autre fin, et possède son plaisir propre qui Taugmeote eocore... Si la pensée est chose divine par rapport à Thommei la vie selon la peasée est une vie divine par ra{)|Mrt à la vie de Thomme. 11 faut^ non pas conaie on nous le conseille» étant hommes, ne songer et ^uloir que oe qui est humain, mortels» que ee qui est mortel ; mais autant que possible s*immortaliser» et tout faire pour vivre en eoofor* mité de ce qu'il y a de meilleur en nous. Cette partie de nous» qui tient le moins de place» remporte de beaucoup sur toutes les autres en force et en honneur ; elle semble constituer chacun de nous ee qu'il est» s'il est vrai que ce qui domine est aussi le meilleur. 11 serait absurde que la vie qu'on recherche ne fut pas celle qui vous est propre» mais plutét hi vie de quelque autre. Ce qui est le plus propre à chaque être suivant sa nature est aussi pour lui le meilleur et le plus agréable ; c'est donc pour l'homme la vie de la pensée («arà t^ vsûv &o()» puisque c'est surtout cela qui est l'homme. Et cette vie est par conséquent la plus heu» reuse. »
A ces passages^nous en ajouteroqs encore un très-intéressant emprunté à ua autre litre du même ouvrage d*Anstote (liv. Vli» ch. xii). Il est vrai qu'on a eon* testé l'authenlicité de ce dernier, sur ce motif qu'il ne serait peint d'accord aree celui du livre X dam lequel la qualité de souverain bien est refusée au plaisir et accordée à la vie conteaplative. Mais nous croyons qu'il n'y a là aucune contradiction. Le tout est de savoir quel est Tacte suprême auquel on attache le plaisir par exeellenoe, dans celte théorie qui déclare l'acte et le plaisir inséparables ; et il est bon aussi de distinguer entre l'idéal absolu et Tidéai d'un bien humain et réalisable.
c De ce qu'il y a des plaisirs mauvais» ce n'est pas une raison peur que oertaùa plaisirue soit pas le bien suprême... Peut-être même faut-il que» silea actes correspondants à nos modes d'être ne rencontrent pas d'empêchement, l'acte de tous ces merles réunis soit le bonheur» ou que l'acte de l'un d'entre eux» s'il n'est point empêché, soit le plus désirable de tous. Et cela c'est le plaisir. Un certain plaisir serait ainsi le bien suprême» en xure que beaucoup de plaisirs se trouvent mau^ vais. Voilà pourquoi tous les hommes pensent que la vie heureuse est la vie d# plaisir et font entrer le plaisir dans le bonheur. Ua ont raison. Nid acte n'est complet, s'il lui est fait obstacle. Mais le bonheur est quelque chose de ccNOsplet (lùJttifAovMi, rw TiXcM»v). 11 faut donc à Thomme heureux les biens du corps, lee biens extérieurs et, de plus, le sort favorable» afin que ne survienne aucun emp^ chôment à tous ces biena^^..
» Comme ni la même nature ni la même manière d'être n'est la mmlleure pour tous ^»« ne l'est ni ne le parait,-»* tous aussi ne pourauiTent pas le même plakir ; mais tous cependant poursuivait le plaisir. Peut-être ne poursuivent-ils pas le plaisir qu'ils croient, ou qu'ils nommeraient, mais le même ; car toutes choses ont, de leur nature, quelque chose de dim en elles. Mais les plaisirs du corps ont obtenu l'héritage de ce nom commun de (Saisir» parce que le plus souvent ce sont ceux qui goûtent les hommes, et que tous en ont leur part. Quand ce sont les seuls que l'on connaisse, en pense que ce sont les seuls qui existent. >
BIBUOGlUkPHnB. 6S
Les différents points de eette théorie peuveat le disposer dans l'ordre snhrtnt, qui sera propre à les éclairer, selon les exigences de la composition didactique moderne, car les libres aristotéliques ne sont assurément pas bien composés, quelfoe apinion qu'on puoso avoir sur la nature de leur rédaction originaire.
I. Le plaisir est lié àTacta: il en est VaocomplUsemenê naturel. 11 appartient fc l'esprit
t. Une condition pour que le plaisirnaocomplisse Taote, c'est que le sujet et Tobjet desquels cet acte est un rapport soient tous deux ce qu'ils doivent Urt* [Cette eondition, dont Téquivalent est indispensable en toute tbéorie, suppose un ordre ou état normal des choses, notamment dans les fonctions physiologiques).
S. Chaque acte accompagné de plaisir doit procéder du sujet sans rencontrer 4'empèchement. A défaut de cette oondition extérieure, il y aurait peme et non plaisir.
k, La vie, l^ete et le plaisir sont inséparables et comme identiques.
LAladifférence des actes répond la différenoe des plaisirs. Ils dépendent les IBS et les autres des passions, tant bonnes que mauvaises.
4. Le bonheur que chacun recherche est la somme des plaisirs qu^ poursuit tolsTie.
7. Le yrai bonheur et les vrais plaisirs sont ceux que Thomme de moralité estinetels.
8. Les plaisirs les plus propres i l'homme sont ceux de rinteUigence. La fin h pfca eonfbrme à sa nature est le bonheur de Taction qui se repose en elle-i ffléme et dans la contemplation intellectuelle, sans se proposer aucun but étran^ ger, G*est l'état divfai.
9. Gequi de ces plaisirs 'et de eejbonheurjest compatible avec la condition humsine, est soumis à la condition de pouvoir durer, et d'être accompagné des biens ih corps, àen biens externes et de la rencontre des accidents heureux.
Le résumé de ce résumé, si nous l'essayons, nous présentera l'acte et le plaisir, la vie et le bonheur associés dans une espèce d*identité, commençant aux sensations élémentaires, pourvu qu'elles soient confbrmes à F ordre de la nature, se continuant sous la direction de l'être sensible, intelligent, qui cherche à réaliser a nature propre au milieu des accidents de ht vie, et se terminant, quant à l'iilèsl, dans IHdentification d'un état de repos avec ]*acte de la contemplation pure.
11 est facile de voir quels éléments Hamilton a jugé bon de conserver de cette tkésne du plaisir, dont Texplication ou les développements n'iraient pas à moins fa*àfbrmer tout T ensemble d'une éthique ; et lesquels il a laissés de côté. Hamilton a d'abord exclu de la rédaction de sa formule le cêté moral, qu'Aristote mêle presque partout aux siennes. On ne doit pas lui reprocher d'avoir cherché à déloger ridée formeHe du plmsir d'avec d'autres idées, quelque unies qu'elles soient ils première au point de vue de la vie humaine.
Gela fait Hamilton n'avait plus à tenir compte de ce qui est normal et dans Tordre, ou de ce qui ne Test point, et de ce qui est conforme ou non à la nature oa à la moralité, dans l'espèce d'un plaisir ou dans [ses conditions. Il lui restait seulement cette condition, indiquée aussi par Aristote, que l'acte auquel se joint le plaisir émane apaatanément de l'agent qui en a oonscieaoe, et se produise sans
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empêchement et sans obstacle. Dans le cas ou Tacte est arrêté ou troublé* c'est une peine que nous avons.
Hais un point est négligé, dans la formule de Uamilton, un point qui semble cependant indispensable pour réclaircir ; il faudrait y marquer le fait capital de la dépendance des plaisirs envers les passions et des diversités et contrariétés des plaisirs selon que les passions varient d'un sujet à l'autre et chez un même sujet. La théorie du plaisir est inséparable de la définilion et de la classification des passions. En voulant séparer des questions tellement liées, comme si Ton ignorait que les impressions agi*éables ou pénibles des hommes changent du tout au tout, dans les mêmes circonstances, selon que par nature, éducation, habitude ou réflexion ils placent leurs satisfactions dans telles ou telles fins variées et opposées, sous la représentation desquelles ils dirigent leur activité, on se met dans le cas de ne pouvoir traiter que de ceux des plaisirs qlii sont originairement passifs, et le mêmes à peu prés pour tous les hommes. Or de ces plaisirs il n'y a guère de théorie à faire, puisqu'ils consistent en de certaines données des sens, données spé* cifiques ainsi que le sont elles-mêmes les sensations de diverses natures, et qu'on ne peut définir que par les circonstances dans lesquelles elles se produisent, moyennant la supposition que nous recevons tous les mêmes impressions dans les mêmes circonstances.
M. Bain, ainsi qu'on a pu le voir ci-dessus, adresse à la formule de Hamilton, inspirée par Aristote,ce reproche qu'en excluant les plaisirs passifs (un bain chaud, par exemple), elle n'a égard qu'à un côté des choses. Nous pouvons répondre, premièrement, que ces sortes de plaisirs^ en eux-mêmes et en tant que passifs, ne sont pas exclus^ mais laissés, avec les sensations pures,.au nombre des données de nature que la théorie suppose, et dont elle n'a pas à rendre compte ; secondement^ que ces mêmes plaisirs et toutes les sensations agréables quelconques, en tant que l'activité de l'homme se prête à les goûter, deviennent des sortes d'actes pour lui, se lient à ses passions et subissent par là des modifications diverses, sont recherchés, sont évités, deviennent enfin des objets moraux. En cela ils rentrent dans la théorie, et il n'est pas vrai de dire qu'elle n'a égard qu'à un côté des choses.
M. Bain ajoute que c si l'on donne à l'énergie (ou acte] une signification assez large pour comprendre les phénomènes passifs de la sensibilité, la définition devient si vague qu'elle ne conserve plus aucune valeur.» A ceci nous répondrons qu'il ne s'agit pas de donner de Taclivité une définition assez large pour comprendre la passivité pure, car une pareille définition serait plus justement qualifiée à*absurde que de vague ; mais il s'agit de se rendre compte des phénomènes, au moment ou la conscience qui les aborde se les rend propres et leur donne l'empreinte de son activité : activité passionnelle, activité morale; et l'on a pu juger, par les citations que nous avons faites de l'éthique d'Aristote, s'il est vrai que la théorie de ridentité du plabhr et de l'acte n'ait c aucune valeur. »
Le rédacteur^gérant : F. Pillon.
tAtklÈ, — « ZIIPRIHKEIB HZ B. II4RTIHIT, &» HIAII»!, S
5««Alf!ltt. 2 MARS 1876. No 5
POLITIQUE, SCIENTIFIQUE, LITTÉRAIRE