‹ Critique philosophiqueChapitre 100 sur 164 · D'OU VIENT L'IMPUISSANCE ACTUELLE DE LA PENSÉE LAÏQUE · texte numérisé non relu

D'OU VIENT L'IMPUISSANCE ACTUELLE DE LA PENSÉE LAÏQUE

QUKUIUES MOTS DE BÊPOHSE AU lOUAHAI U Tempi.

Le journal le Temps a bien voulu appeler Tattention de ses nombreux et intelligents lecteurs sur l'étude que nous avons consacrée ici à VÉducation du clergé (1) comme à Pun des moyens les plus efficaces (et de la légitimité la plus constestable) que la société cléricale met en œuvre depuis soixante ans pour s'acheminer à la domination de la société civile. C'est toujours pour nous une cause de vive satisfaction, aussi bien qu*un honneur auquel nous sommes très-sensible^ que cet intérêt accordé au moins à une partie de nos travaux par des écrivains sages, pénétrants, dévoués au progrès, quoique sans illusions, et qui sont au premier rang des conducteurs de l'opinion publique. Quand nos indications sur les maux dont souffre le pays, sur les plus profonds de ces maux, et sur les remèdes dont il doit se préparer à faire usage, leur paraissent justes, c'est pour nous une confirmation précieuse de vues que nous désirons ardemment n'être pas toutes théoriques. Si l'avenir leur paraît encore bien éloigné, plus éloigné qu'il ne nous paraltànous-mêmes, dans lequel il sera permis de croire le malade en état de supporter le traitement et de se rappliquera lui-même, sans trop de violence, de difficultés et de dangers ; au moins voient-ils clairement qu'une condition indispensable pour que cet avenir soit possible est de l'envisager d'avance et de le faire entrer^ à titre d'idéal, dans l'examen des questions actuelles et des réformes praticables.

L'écrivain du Temps fait suivre une analyse substantielle et lucide, et des éloges qui nous touchent beaucoup (que nous ne nous permettrons pas de reproduire), de quelques fortes réflexions que nos lecteurs seront bien aises de trouver ici :

c Ce n'est pas, dit-il, le moment de la discuter;» — - de discuter Topi-

(i) Vo;. le numéro du 6 juillet de la Critique philosophique et les numéroe du Temps des 2A et 30 aoùu

CBIT. PULLOS. V — 33

98 D'OU VIENT L'iMPUISllANCX ietUELLE BE LA P£MSÉ£ LAÎQUB.

nion exprimée par l'auteur de l'article sur Y Éducation du clergé; — (( d'autant plus que lui-môme ne la croit pas susceptible, en France^ d'une application immédiate. Si nous avions à l'apprécier, peut-être nous permettridni'nous de rappete^ à M. Renouvièr tide chose qd'il sait et comprend mieux que personne, c'est que si l'ultramontanisme, avec sa despotique organisation sacerdotale et son Sy ilabus hostile à la vie moderne, — sa dévotion aveugle et matérialiste, — a fait de nos jours des progrès menaçants, la cause n'est pas à chercher seulement dans son ambition envahissante, ni dans les faiblesses des classes dirigeantes ou dirigées. Gela tient surtout à l'anarchie, à l'impuissance ou, si l'on veut) à l'insuffisance, peut-être momentanée et inévitable^ mais de plus en plus manifeste de la pensée laïque dans l'ordre des croyances et des règles morales.

» L'aveu est donc pénible, mais il est bon à faire entendre à la société libérale : ce qu'on appelle le catholicisme clérical, en occupant une place de jour en jour plus grande, occupe une place laissée eh grande partie vacante par l'esprit laïque. Ne sait-on pas que dans le inondé moral comme ailleurs, l^empire est au plus fort! C'est au plus digne de devenir fort, c'est-à-dire capable de suffire à là variété des besoins et aux difficultés du gouvernement des âmes. Est-ce une raison de nous aveugler sur les périls? Non, sans doute; mais c'en est une d*ëtre moiiis rigoureux à autrui et pluà exigeants envers nous-mêmes. Quoi qu*il en soit, et sans nous prononcer sur la justice comme sur l'efficacité des moyens proposés, nous trouvons remarquable de voir deux écrivains de préoccupations et de points de vue si divers, M. Dupont-White et i/l. Renouvier, arriver l'un et l'autre par des routes fort différentes à accentuer énergiquement cette double affirmation : d'une part, le droit inaliénable de l'État en face du droit des individus et des sociétés particulières; de l'autre, la politique pleinement rationnelle et séculière, p

Qu'on nous permette, à notre tour, une observation dont l'écrivain du Temps récusera difficilement la justesse. Il est bien vrai que la cause des progrès alarmants de la caste sacerdotale doit être cherchée surtout dans a Tanarchie, l'impuissance, ou^ si l'on veut, l'insuffisance de la pensée laïque dans Tordre des croyances et des règles morales ; » mais cette cause est-elle tellement distincte de celle que nous apercevons dans d les faiblesses des classes dirigeantes ou dirigées, » — surtout dirigeantes? Examinons :

Il y a deux manières opposées de comprendre l'éducation d'dn peuple. Elles se rattachent au dualisme de TÉglise et de l'État, dualisme que nous a légué le moyen âge. L'éducation morale, — c'est la seule dont nous voulons parler» — était jadis entièrement abandonnée à l'Église; et encore que l'État prétendît pour lui-même à une certaine autonomie

D'OU VlEST l'impuissance AGTUEiLB DE Là PBMSÉB LAÏQUfi. 99

et ft rindépendancé Tis-è«Tis de rfiglise, en se rattachant directement à DieU) shr ie fondement de quelques textes fameux de rÉcriturei il n'allait jamais jusqu^à disputer aU prêtre la prérogative absolue de la connaissance et de Tenseigtiemeilt des préceptes et des devoirs. L'État se trouvait done incompétent en matière morale* La fonction morale de rÉtat^ coKbme les anciens l'avaient comprise, n'existait plus nulle part. Qet état de choses a duré sans opposition ni vues divergentesi jusqu*à la Renaissance^ puis en faoe d'un autre idéal renaissant, jusqu'à la Révolution française, et, enfin» jusqu'à nous, avec de faibles exceptions dont on fait beaucoup trop de bruit* L'Église a usé de ce pouvoir illimité d'éducation, et de ce privilège» pour nous faire le peuple que nous avons : ignofc*adt, superstitieux, brutal, étranger à toute notion rationnelle du devoir et livré à toutes les intempérances. L'Église n'a point rempli sa fonction^ et l'œuvre dont elle était, dont elle est incapable, elle n'a pas souffeH, elle ne souffre pas que d'autres s'essayent à en prendre la charge.

L'idée de l'éducation rationnelle et laïque, avec l'idée tantôt enveloppée, tantôt plus développée de l'État enseignant, est née au xvi* siècle» et on la doit aux réformateurs, aux philosophes et moralistes, aux révolutionnaires, aux socialistes. Il est certain que l'autonomie en a toujours été le principe inspirateur et le fond tnème. Les protestants, non pas enchaînés à des croyances religieuses» mais s'y enchaînant, ce qui est singhlièrement diiTérent^ ont dû» en somme, favoriser la même méthode d'éducation de l'esprit et du cœur ^ue les Montaigne, les Rabelais et les Rousseau. Les révolutionnaires^ plus tard venus> et comme pour Tapplicatioh des vues des pédagogistes laïques, mais à qui le temps a manqué, ont parfaitement senti la nécessité de comprendre parmi les fonctions de l'État, et au premier chef» la fonction éducatrice. Les socialistes à plhs forte raison, — et que trop» parmi eux, les autoritaires, — otit voulu fonder sur l'éducation la société telle qu'ils l'entendaient. Enfin une école, qu'on n'accusera pas de donner trop à l'autorité^ la puissante école psychologique de l'expérience, de l'association et de Thabitude aperçoit le grand et essentiel moyen du perfectionnement de rhumanité' dans l'organisation d'un Vaste enseignement populaire, où s'appliqueront les principes rationnels qu'elle a découverts pour la formation du caractère, l'élévation du cœur et la direction de la volonté ; toutes choses si différentes de rinstruclion proprement dite, et en môme temps si contraires à l'idéal ecclésiastique. Le tout^ quoique à bien des points de vue divers, ou religieux, ou séculiers, descend d'un seul principe, revient à une seule inspiration antisacerdotale, et suppose une méthode unique, qui est celle de la raison et de l'autonomie dans l'éducation de l'homme individuel^ étendue et généralisée pour devenir rédncation du peuple*

100 d'où VIBNT L*IMPUISSANGE ÀGTOELLB DB là PENSÉB LAlQUB.

Si nous nous rendons bien compte de la nature et de l'opposition des deux méthodes, en morale et dans Thistoire des trois derniers siècles et du nôtre, nous reconnaîtrons aussitôt que Kesprit des classes dirigeantes a, depuis nos dernières révolutions, abandonné la seconde pour revenir à la première. Il y a de cela trois causes saillantes : la peur^ mauvaise conseillère de la bonne compagnie^ autant que la faim peut l'être des pauvres gens (malesuada famés) ; — le faux libéralisme, négateur de la fonction morale de l'État; — la théorie du progrès déterministe , qui fait croire à toute une autre et très-importante partie des hommes éclairés et bien intentionnés de ce temps, que révolution sociale s'accomplit inévitablement par tous les chemins, et qu^il suffit qu'une société ait paru s'affranchir de TÉglise pour qu'il soit devenu impossible à TÉglise de la ressaisir et de lui rendre ses chaînes.

Ne voit-on pas dès lors que l'anarchie, l'impuissance ou l'insuffisance de la pensée laïque dans l'ordre des croyances et des règles morales sont les mêmes phénomènes, envisagés sous une autre face, dont le sens est abandon de la tradition commune des Réformés^ des hommes de la Renaissance, des moralistes laïques, des philosophes du xviii* siècle et des penseurs politiques de la Révolution. Cet abandon signifie également renoncement des classes dirigeantes au principe de l'État civil et moral, ayant charge d'âmes aussi bien que toute église ou communauté, mais à titre nécessaire et plus universel. Une conséquence capitale de l'abjuration du double principe de Tautonomie personnelle et des droits et devoirs de l'État, comme représentant accrédité des personnes libres, c'est ce que nous voyons aujourd'hui dans la question de l'enseignement: c'est ridée de l'éducation nationale qui s'évanouit, ne laissant en sa place à l'État que l'organisation matérielle de l'instruction, — autant du moins qu'on ne pourra pas la lui disputer. Disons, pour traduire en termes familiers, avec l'exagération permise, ce changement de front des classes dirigeantes : la bourgeoisie qui tirait, il y à quatre-vingts ans, du sein de la nation, pour leur confier la composition d'un plan d'éducation, les Talleyrand, les Condorcet, les Lakanal^les Le Peletier, n'aspire plus aujourd'hui qu'à confier l'éducation de ses enfants aux jésuites.

Sans doute, et nous serions les derniers à en disconvenir, il reste beaucoup à faire en théorie même, en pratique bien davantage, l'expérience et les tâtonnements étant ici indispensables, pour créer l'éducation laïque, l'éducation du peuple (laïque^ de Xa6f ]. Les idées des moralistes de Técole révolutionnaire sont en partie fausses^ en partie insuffisantes pour une telle œuvre. Les croyances et règles morales, ainsi que les nomme très-justement l 'écrivain du Tem'ps^ ont besoin d'être dégagées. Mais la bourgeoisie et la plupart de nos penseurs ont cessé de s'en préoccuper^ puisque les conquêtes antérieures du laïcisme sont même si près d'être abandonnées. La jeunesse des classes dirigeantes est suspendue entre les séductions

d'où tient l'impuissance actuelle de la pensée laïque. iOl

d'un jésuitisme plein de promesses matérielles, et les froids enseignements d'un sciencisme tout négateur^ enflé d'hypothèses qu'il nous donne pour des faits. Et la jeunesse des classes dirigées est suspendue de son côté entre la parole menteuse et la morale de servitude du prêtre papiste et les suggestions les plus fortifiantes, mais trop souvent illusoires et dangereuses des prophètes de la rénovation sociale.

Un mot pour terminer, sur le rapprochement plein d'intérêt que fait le journal le Temps^ des vues de M. Dupont- White et de celles de la Crir tique philosophique^ touchant la politique rationnelle et le droit de l'État. Cet écrivain profond, plein de force et de feu plaide dans ses ouvrages la cause de la centralisation. Les avantages considérables de la centrali^ sation, les bienfaits qui lui sont dus, les maux à naître d'un affaiblissement de l'action de l'État sur des populations livrées à elles-mêmes, nul ne les a mieux reconnus ni plus fortement représentés. La Critique phi^ losophique^ au contraire, presque en toute occasion, a fait valoir la nécessité de décentraliser, tant pour faire droit à des libertés naturelles que pour établir des conditions indispensables au jeu des institutions démocratiques et à réducation politique du peuple. Et voilà pourtant que nous nous rencontrons avec M. Dupont-White sur des points d^mportance capitale et qui touchent cette question même où nous semblons avoir des vues si divergentes. Y a-t-il là quelque contradiction de notre part ? Non, pas la 'moindre, et l'occasion est bonne pour le déclarer Dussions-nous, en effet, ce que nous ne sommes pas tout à fait^ être décentralisateurs jusqu'à demander, comme certains le font, le remplacement du vieil organisme de la France par des institutions proprement fédérales, nous ne laisserions pas de rester fermement attaché au principe de l'unité morale de l'État maintenue par une législation civile et économique, une morale publique laïque, une éducation nationale et civique obligatoire. Il n'y a nul empêchement à cela, et ajoutons que la centralisation du régime actuel, que l'on croit excessive et qui l'est, est presque nulle encore à certains égards, en comparaison de celle qu^un régime fédéral même (1) n'interdirait nullement. Mais le droit inaliénable de l'État démocratique, ce droit conservé ou étendu jusqu'à des fonctions morales qu'il doit revendiquer contre l'usurpation ecclésiastique, n'exclut en aucune manière la décentralisation administrative et la remise aux populations du règlement de leurs intérêts matériels et moraux sous la réserve du respect de la loi commune.

Renouvieb.

« (1) Un régime fédéral^ disons-nous; cela est si vrai que le parti républicain, aux Étals- Unis, en vient à demander )a centralisation du système scolaire par l'État (a national System of éducation) f comme le seul moyen de s'opposer à l'envahiftsement du papisme.

103 LB HARTFBSTB DB VICTOR RUOO EN PAVKOR DE tk 8BIIBM.

LE MANIFESTE DE YIGTOB, HUGO E;n PAYEUR DB Ï<A SERBIE-

Oa a Iq 4aqs les jpu^nauz républicaiqs ('éloquent mai^ifeste piiblié par M. Victor Hugo en faveur de 1^ Serbie. {1 est jmpqssible d'exprimer avec plus d0 relief et d'éclat ies s^i^time^ts plqs pobles. Au miliei; des voix ordinaires de la presse, le aon, resté jeune^ de cette grande et généreuse parole est unique pn c^ terpps; et oeu^ h qui il est ^onné de Tentendre ne peuvent l'écouter avec trop d'admiration* Mais il ne faut pas que l'admiration soit aveugle : i| serait f&cheu:^ de laisser passer sans rien dire les idées contestables dont |e géq|e du po^te étend I4 circulation en les marquant de sa royale empr^jrite. Je depande à faire quelques réserves sur certains points : sur )jpt comparaison des gouvernements et des nations» sur les obligatipns (\\{Q crée la soli(|arité européenne, sur la foi au progrès nécessaipe, sur Pari§ chef-lieu des États-Unis d'Europe.

« Les nations ont au-dessus d'elles quelque chose qui est au-dessous d'elles, les gouvernements. A de certains moments, ce contre-sens éclate : la civilisation est dans les peuples, la barbarie est dans les gouvernants. Cette barbarie est-elle voulue? non. Elle est simplement professionnelle. Ce que le genre humain sait^ les gouvernements l'ignorent. Cela tient à ce que les gouvernements ne voient rien qu'à travers cette myopie, la raison d'État ; le genre humain regarde avec un autre œil| la conscience. »

En cette antithèse frappante et littérairement fortbelle,M. Victor Hugo contredit l'aphorisme connu : Les peuples ont ks gouvernements quUh mé^ ritent. Je tiens pour l'aphorisme; j^y trouve plus de vérité philosophique et historique que dans Tantithèse. Est-ce que les peuples n'ont pas d'action sur leurs gouvernements 9 Est-ce que la nature et la conduite des gouvernements ne dépendent pas de l'état intellectuel, passionnel et moral des nations 1 D'où vient la vie des gouvernements si ce n'est des nations qui les choisissent, ou les acceptent, ou consentent à les supporter? Qui ne parle que de la responsabilité du gouvernement s^arréte à la surface; il faut descendre à la responsabilité de la nation, Il peut arriver sans doute qu'un mauvais gouvernement s'impose à un peuple par un coup réussi de violence et de perfidie. Mais prenez garde que le succès de ce coup de violence et de perfidie est peut-être moins accidentel qu'il n'en a l'air; prenez garde qu'on trouverait certainement les causes qui l'ont rendu possible dans les erreurs, les passions et les vices de ce peuple; prenez garde surtout que, si ce gouvernement dure sans s'améliorer, sans se transformer, c'est qu'au fond ce peuple n'éprouve pas le besuin et se sent incapable et indigne d'en produire et

£B UANIPE8TK Dl TI<»OR HUGO EK fAVTOR OB U SSftPlif \^^

d'en fiiire vivre un meilleur, c'est qn*au fond la moralité de ce pi^uplq n'est pas Supérieure à la poralité de ce gouveroement. Analyses cette individualité collective qui s'appelle une nation : les éléments qui U Pon** stiiuent sont des classes et des partis politiques, puis une masse d'hommes dont les idées, les sentiments, les intérêts, la conscience lie fv^U" chissent pas le cercle de la vie pfivée. Ne peut->on pas soutenir, en un sens très-légitime, qu'une nation a le gouvernement que méritent, d'une part, les divisions de ses olasses et de ses partis, de l'autre, Tindiffé?* rence de cette masse de citoyens passifs, qui restent sujets d- esprit soqs tous les régimes, ne faisant rien de ce qu'ils pourraient et devraient pouo s'élever à la conscience politique? N'est-il pas, au moins, rigoureusement vrai de dire que si tel peuple, malgvé les efforts qu'il a pu faire en oertains jours, n'a pas encore réussi à conquérir ou à garder le gouvernement de liberté que rêvent pour lui les sages, c'est qu'il lui a manqué jusqu'iel quelque chose pour le mériter, quelque obose en solidité de raison et de caractère, en esprit de justice et de paix civile 9 M. Victor Hugo nous montre la barbarie dans les gouvernements ! comment ne Papeeçoit-il pas dans les classes, dans les partis, dans les peuples) N'y a-t^il que les gouvernements qui voient tout o à travers cette myopie, ia raison d'État »? Ah! si la civilisation était réellement dans les peuples, soyez sûr que la barbarie ne resterait pas longtemps dans les gouvernements} soyez sûr que, si les gouvernements ne voient jusqu'à ce jour les événe*' ments politiques « qu'à travers cette myopie, la raison d'État», c'est précisément parce que les peuples sont malheureusement encore loin, très-loin de les regarder «avec cet autre œil, la conscience ».

a Nous allons étonner les gouvernements européens en leur apprenant une chose, c'est que les crimes sont des crimes, c'est qu'il n'est pas plus permis à un gouvernement qu'à un individu d'être un assassin...

» Nommons les choses par leur nom. Tuer un homme au coin d'un bois qu-on appelle la forêt de Bondy ou la Forêt Noire, est un crime ; tuer un peuple au coin de cet autre bois qu'on appelle la diplomatie est un crime aussi.

» Plus grand, voilà tout. »

Le grand poète a raison. Oui, certainement, c^est chose nouvelle et étonnante que de juger les actes des États sur les mêmes principes que les actes des particuliers. C'est chose nouvelle et étonnante que d'étendre aux rapports politiques, intérieurs et extérieurs, la morale des relations privées, la morale qui commande le respect de la vie, le respect de la propriété, le respect de la parole, la morale qui interdit le mensonge, le vol et le meurtre. G'est chose nouvelle et étonnante que devoir et de condamner dans la diplomatie le mensonge^ dans la guerre le

iOk LE lUElIFBSTE DB TIGTOR HUCK) EN FATEUR DE Ll 8BBBIE.

meurtre, et dans la conquôte le vol. Mais ce n'est pas seulement pour les gouvernements, c'est aussi pour les peuples que cette chose-là est nouvelle et étonnante.

« Est-ce que le crime diminue en raison de son énormité? Hélas I c'est en effet une vieille loi de l'histoire. Tuez six hommes, vous êtes Tropmann ; tuez-en six cent mille, vous êtes César. Être monstrueux, c'est être acceptable. Preuves: la Saint-Barthélémy, bénie par Rome; les dragonnades, glorifiées par Bossuet; le Deux-Décembre, salué par l'Europe. »

11 est en effet conforme à une vieille loi de l'histoire de distinguer deux morales, la morale des gouvernements, des États, et la morale des particuliers, ou plutôt d'admettre pour les gouvernements, pour les États des règles de conduite absolument opposées aux lois de Tunique et éternelle morale. C'est à l'ensemble de ces règles qu'on a donné le nom de raison dÉtat, Machiavel les a exposées, suivies logiquement en leurs conséquences, réduites en système, illustrées d'exemples, mises dans tout leur jour. C'est la raison d'État qui rend le « monstrueux acceptable 0 et qui fait que a le crime diminue en raison de son énormité » . Mais pour que l'opposition de la politique et de la morale soit une vieille loi de l'histoire, pour que le monstrueux ait toujours paru acceptable lorsqu'il était couvert de la raison d'État, il faut bien que la conscience des gouvernés ait toujours répondu à la conscience des gouvernants. N'est-ce pas des peuples que vient la gloire? Et ne sait-on pas qu'ils l'ont toujours libéralement accordée aux grands représentants de la violence et de la fraude ?

« Mais il est temps qu'à la vieille loi succède la loi nouvelle; si noire que soit la nuit^ il faut bien que l'horizon finisse par blanchir.

» Oui, la nuit est noire; on en est à la résurrection des spectres. Après le Syllabus voici le Koran ; d'une bible à l'autre on fraternise : jungamus dextras; derrière le Saint-Siège se dresse la Sublime-Porte; on nous donne le choix des ténèbres ; et voyant que Rome nous offrait son moyen âge, la Turquie a cru pouvoir nous offrir le sien...

B n est temps qu'il sorte de la civilisation une majestueuse défense d'aller plus loin.»

Oui, sans doute, il est temps qu'à l'antagonisme de la morale et de la politique succède la transformation de la politique par le développement et l'application universelle de la morale. Pourquoi ? Le poète le sent admirablement. Contre les spectres qui ressuscitent, il n'y a de force que dans une foi morale consistante, sans exceptions, sans con-

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