‹ Critique philosophiqueChapitre 107 sur 164 · LA LIBERTÉ DES ENTERREMENTS CIVILS · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ DES ENTERREMENTS CIVILS

La question revenant à Tordre du jour, j'en dirai ici quelques mots. Toutes les mesures prises, depuis 1873, par le pouvoir exécutif, relativement aux enterrements civils, ont été inspirées par l'Église papiste. Rien ne montre nûeux que l'influence prépondérante de cette Église est incompatible avec la liberté de conscience. La liberté de conscience implique évidemment pour chacun la liberté de professer les opinions et croyances philosophiques, positives ou négatives, auxquelles l'ont conduit sa raison et ses sentiments, et, par suite, la liberté de mettre sa mort en harmonie avec le genre d'opinions et de croyances qu'il a professées pendant sa vie. On ne peut dire d'une liberté qu'elle est respectée par l'État, si l'État n'en respecte pas chez tous les citoyens les diverses manifestations sans distinguer entre les unes et les autres. Ainsi la liberté des enterrements civils est comprise dans la liberté de conscience, et l'on ne peut, sans que celle-ci reçoive l'injure et l'atteinte,

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entraver celle-là par des règlements injurieux. La liberté de conscience ne se borne pas à la liberté des cultes catholique, protestant et juif; et nous avons le droit de protester, au nom de la liberté de conscience violée, lorsque l'État pèse directement et indirectement, par le mépris qu'il marque aux enterrements civils, sur les dernières pensées et les dernières volontés des citoyens, lorsqu'il leur impose, sous peine de flétrissure, de se ranger, en mourant, dans sa classification religieuse.

La liberté de conscience doit s'étendre à toutes personnes et à toutes matières. Elle doit s'appliquer à toutes les métaphysiques comme à toutes les théologies, à cette métaphysique qui s'appelle matérialisme comme à cette autre qui s'appelle spiritualisme. Elle doit couvrir de sa protection le sceptique que l'on classe ou qui se classe lui-même au nombre des athées, aussi bien que le mystique de telle ou telle secte. Il ne suffit pas de dire qu'elle ne connaît pas de religion d'État, d'orthodoxie légale; elle n'admet pas davantage que telle espèce d'hétérodoxie puisse être mise hors l'État^ hors le droit commun, comme antireligieuse et antisociale. En d'autres termes, elle n'admet pas ce que voulait Rousseau, que l'État puisse exiger de ses membres, au nom de l'intérêt général, profession d'un certain minimum de croyances dogmatiques.

Et pourquoi ne l'admet-elle pas? Par cette raison, qui n'est pas toujours bien comprise, que la fin de la société civile, de l'État, est la défense des droits individuels, et que le contrat qui fonde la société civile, l'État, ne suppose dans les contractants qu'une mutuelle reconnaissance et un mutuel respect de leurs droits individuels. Si l'on objecte que cette reconnaissance et ce respect mutuels des droits impliquent une foi morale et juridique commune, laquelle est liée à certaines croyances métaphysiques ou théologiques, je répondrai qu'en effet, la cité, avec sa fin justicière, ne se conçoit pas sans une foi morale et juridique commune, mais qu'il appartient à chacun de déterminer, comme il l'entend, les rapports que peut soutenir cette foi morale et juridique avec d'autres croyances; que le consentement général, sur ce point, ne peut être obtenu, d'une façon morale, que du libre échange des idées et de la convergence spontanée des sentiments; qu'ainsi, dans cette foi morale et juridique, qui constitue le spirituel de l'Etat, se trouve précisément renfermée l'inviolable liberté pour chaque raison, pour chaque conscience d'en tirer telles ou telles conséquences et inductions de l'ordre spéculatif.

Mais il ne faut pas croire ni laisser dire que les agents du pouvoir exécutif, en s'appliquant, comme ils le font, à déshonorer les enterrements civils, n'offensent de liberté que celle du matérialisme et de l'athéisme. Tous les enterrements civils ne sont pas des manifestations matérialistes. Il n'est pas nécessaire d'être matérialiste pour écarter de

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ses funérailles les prières et les cérémonies des cultes officiels, ce qui revient, dans Timmcnse majorité des cas, à repousser les prières et les cérémonies du culte catholique. Il est vrai que l'Eglise papiste se montre disposée à donner tous les enterrements civils à Topinion matérialiste qui volontiers s'en fait honneur, et assez bruyamment. Mais c'est son jeu; elle y est fort intéressée^ parce qu'elle est fort intéressée à poser la question devant le pays entre le matérialisme et le Syllabus, c'est-à-dire à mettre de son parti tout ce qu'il y a, dans les cœurs français, de sentiments religieux, et, dans les esprits français, de répugnances pour des négations aussi superficielles que tranchantes. Elle y gagne, en effet, de rester, pour un grand nombre^ l'unique source connue et présente des consolations et des espérances. La vérité est qu'en réduisant la liberté des enterrements civils à une sorte de tolérance qu'elle veut faire payer au prix de l'avilissement, l'administration atteint non-seulement les matérialistes et les athées, mais encore tous les déistes et spiritualistes qui s'en tiennent aux principes de la religion naturelle^ et en général les libres penseurs de toutes les écoles philosophiques qui rejettent la rêvé* lation et le surnaturel.

On voit jusqu'où s'étend l'injure et ce que peut oser l'Église papiste, quand elle a, comme aujourd'hui, pour alliés et pour complices l'esprit (le réaction politique et sociale et l'esprit d'inertie, de conformisme et de bienséance mondaine. L'aggression est dirigée contre Tœuvre civile de la Révolution, qui a été de séparer les actes de la vie civile^ communs à tous à titre de droits ou d'obligations, des actes religieux laissés à la liberté de chacun. Les républicains doivent comprendre la nécessité de revenir à cette œuvre de laïcisation, que l'infidélité du premier 6ona> parte et des gouvernements qui ont suivi nous a laissée incomplète, et de la fortifier en la poussant à ses conséquences logiques. II s'agit de prendre l'offensive, et d'ajouter, dans le programme de la démocratie, à la laïcité de l'éducation la laïcité de l'assistance^ à la laïcité de l'assistance, la laïcité réelle du cimetière, qui est resté, aux yeux des populations et en fait, une sorte d'annexé du temple, une propriété consacrée de nos Églises établies^ disons de la grande Église systématiquement ennemie du droit. Il s'agit, avant tout, — et c'est le point où nous sommes toujours ramenés, — d'assurer la réalisation de ce programme, en agrandissant l'étendue^ les attributions, l'autorité de la Commune.

P. PttLorï.

Le rédacteur-géfani : f. PliLûii.

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5«« ANNÉE. 5 OGTOBRS 1876. ' M« 36

POLITIQUE, SCIENTIFIQUE, LITTÉRAIRE

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