UO HELLÉNISME £T CHRISTIAN ISVE
jugement, la venue du Messie, remplacée par le retour annoncé de Jésus et Tuniversel renouvellement ont fui devant les regards des hommes de foi. La limite que rexpérience forçait à déplacer n'a pu reculer longtemps sans que les espérances proprement célestes aient pris la place des prophéties du surnaturel terrestre. En un mot, le socialisme religieux a été transporté de la terre au ciel, et le salut d'une nation est devenu celui des personnes saintes d'une Église recrutée parmi toutes les nations.
Toutefois si le procédé diffère, par lequel le judsBo-christianisme s'est acheminé à la solution chrétienne du problème de la rétribution de justice dans le monde, le résultat ne parait pas d'abord essentiellement autre que celui que les religions helléniques aussi ont envisagé, puisqu'il se réduit à la croyance d'un paradis et d'un enfer. Mais voici qu'une conception toute nouvelle se produit sur la manière d'entendre le mal, le mérite et la condition du salut. Nous arrivons à la doctrine propre de Paul, qui a formé à la fois la plus pure essence du christianisme, posé la religion sur le fondement le plus inconnu à tout Thellénisme, et transmis jusqu'à notre âge un certain ordre de sentiments qui n'ont rien de commun avec la civilisation, son système de justice et ses lois.
Quelque profond que fût le sentiment du mal chez les Hébreux, il ne pénétrait pourtant pas plus loin que la personne ou la nation^ dans leurs rapports avec un commandement divin, et ne descendait pas jusqu'à la racine humaine du péché. Le mythe, inscrit plus tard à la tête des Uvres canoniques , et dans lequel on racontait une première tentation de l'homme, à rencontre de la loi que son créateur lui avait donnée, un premier usage de sa libre volonté pour mal faire, la perte de la félicité édéniquc, la condamnation au travail, enfin lés suites criminelles de l'infection de la race, ce mythe était oublié ou inconnu^ et l'on ne sait quan 1 il reprit possession des esprits pour la spéculation religieuse, puisque les évangiles ne le mentionnent pas, et que leurs auteurs ne semblent pas connaître d'autres péchés que ceux de l'infidélité du peuple ou des individus, incessamment réprimandés par les prophètes. Quoi qu'il en soit, la religion de la rédemption et du salut par la foi s'applique, dans le prédication de Paul, au péché originel et universel de l'humanité ; le rédempteur est, pour cet apôtre, l'homme typique second, dont la justice peut valoir pour tous, et dont la résurrection annonce leur résurrection, de même que le péché et la mort du premier furent leur péché et leur mort à tous; et nul de ces derniers ne pouvant se relever de lui-môme ou par ses œuvres, le don divin de la grâce et de la foi est le gage du salut de ceux qui seront un avec le sauveur à la consommation des siècles. 11 n'est pas question ici de faire ressortir les points moralement défectueux de cette doctrine, ou de rechercher s'ils peuvent être corrigés ; mais il s'agit de bien marquer l'esprit de ce que le christianisme a réellement de plus essentiel et de divergent des conceptions de
HELLÉNISME ET CHaiSTIÂNISME. 1 il
Tantiquité classique; car c'est cela qui est et restera la religion profonde, en se transformant comme il conviendra pour faire droit à la critique philosophique et à la critique historique.
Un mystère divin qui touche l'histoire du passé de Thumanilé en deux endroits : Tendroit de rorigine et l'endroit de la révélation; une voie de salut ouverte aux hommes en dehors de la justice et de toutes relations d'ordre civil ou politique, grftce au rapport surnaturel qui résulte de la foi; une eschatologie ou doctrine do la transformation finale des choses par une action supérieure aux forces humaines, tels sont les trois points caractéristiques de ce qu'on pourrait nommer la religion essentielle. Ils supposent une vue pessimiste du monde et de la nature, ce sentiment profond du mal dont nous avons parlé, qui n'est que trop justifié chez les personnes ou peuples sortis de l'enfance, et enfin la désespérance de l'humanité livrée à elle-même, la conviction de l'incapacité de tous les progrès humains pour atteindre à la société réellement bonne et à la vie heureuse.
Il est clair que si l'humanité parvenait à établir dans son sein le règne de la loi morale, et cela par les efforts de la simple raison se garantissant des effets deis perversions individuelles, et triomphant des maux accumulés et invétérés de la solidarité, la possibilité du salut par les voies de la simple justice se trouverait par le fait démontrer. Alors l'homme universellement parlant et l'homme collectif pourraient se dire justes et capables de bien par eux-mêmes.
Alors il est probable que le christianisme essentiel ou mystique devrait disparaître. A plus forte raison le bouddhisme n'aurait plus aucune raison d'exister; car le problème que la première de ces religions résout par la foi et la grâce, ouvrières de sanctiflication, promesses de félicité finale en communauté surnaturelle — ou de nature régénérée — avec le Sauveur; la seconde y répond par le nirvana, c'est-à-dire par l'anéantissement cherché en imitation d'un autre sauveur, qui lui-même a voulu s'anéantir : ce qui implique un désespoir plus profond et poussé jusqu'à la haine de l'existence.
Mais tant que durera, dans les sociétés qui travaillent vainement à se rationaliser et à se justifier^ la misère morale ajoutée à la misère physique, il y aura naturellement partage de croyances et d'espérances entre ceux des hommes qui attendent toujours, en dépit d'une longue et malheureuse expérience, aux péripéties variées, rétablissement d'un ordre souverain par Tœuvre de la simple raison, et ceux qui, jugeant les forces humaines trop abattues par le mal et son hérédité et solidarité profonde, demanderont le salut à l'œuvre d'un Dieu, à la descente d'un Dieu, à la rédemption mystique, à la foi, à la grâce qui supplée la justice.
Ce recours divin n'est pas plus efficace, il est vrai, en ce qui concerne le bien social et l'établissement d'une bonne société terrestre. Il l'est
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beaucoup moins, si nous consultons l'expérience, puisqu'on a vu la religion chrétienne affaiblir, et non pas augmenter les aptitudes des hommes à la vie civile, ajouter des passions nouvelles à celles qui déjà les portaient à s'égorger de peuple à peuple et de citoyens à citoyens, engager enfin les amis de la perfection, les saints^ à chercher dans la solitude une paix qu'ils n'y ont pas trouvée. Mais quoique la religion ne soit nullement, pour l'humanité, le /tien que nos sectes modernes prétendent reconnaître en elle, et qu'il ne soit pas sage de compter sur elle pour donner la paix aux nations et la justice aux États, elle ne laisse pas d'apporter pour les espérances individuelles un ordre de satisfactions que rien au monde ne remplace, et d'entretenir seule ou à peu près seule le sentiment d'un idéal de perfection surpassant la nature actuelle et que ni Texpérience n'atteint ni la raison ne peut définir*
Ainsi la civilisation et la religion sont profondément distinctes, ont des domaines qui ne devraient point se mêler. Un certain accord, une certaine unité sont possibles entre les deux classes d'esprits : rationalistes et politiques, hommes de la justice, d'un côté ; religieux et utopistes, hommes de la grftce, de la charité et de l'altruisme, de l'autre. Mais la première condition de leur accord est précisément leur séparation stricte et l'absence de tout traité et de toute tentative d'alliance entre eux. Alors, et seulement alors, ils seront vraiment libres. Mais dès qu'ils se mêlent et prétendent quelque chose l'un sur l'autre, il n'y en a qu'un qui a le droit de commander, et il n'est pas difficile de dire lequel
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