LES BANQUETS DES 21 ET 22 SEPTEMBRE
monarchie nationale^ ne voyaient, hors de la République, aucun gouvernement capable de relever la France^ et les républicains de raison, qui, désabusés de la monarchie constitutionnelle, ne voyaient^ hors de la République^ aucun gouvernement capable de concilier l'ordre avec la liberté, c'est-à-dire de fonder un ordre respectable. Il est à désirer que cette msgorité, aujourd'hui acquise à la République, se conserve et s'accroisse de plus en plus, car il est à désirer, non que la République triomphe héroïquement de fortes résistances, mais qu'elle rencontre le moins de résistances possible, non qu'elle terrasse des ennemis nombreux, puissants et acharnés, mais qu'elle voie peu à peu diminuer le nombre, la puissance et Tacharnement de ses ennemis; car il s'agit pour la République, non de remporter, à grand fracas, une victoire d'un jour, mais de s'assurer un règne paisible et durable. C'est ce que ne comprennent malheureusement pas ceux dont les actes et les paroles tendent à rompre l'union des forces républicaines.
Ils se trompent s'ils croient que cette union a cessé d'être nécessaire. Elle est nécessaire pour garder le terrain conquis et pour enlever aux monarchistes les positions qu'ils continuent d'occuper et qu'il ne faudrait pas perdre de vue. Elle est nécessaire surtout pour habituer et attacher au nouveau régiiQe les parties lourdes de la nation qui restent, par le suffrage universel, par le principe même de la démocratie, maîtresses des pouvoirs publics, maltresses de l'avenir. C'est précisément l'idée de l'union dans la légalité républicaine qui doit, selon nous, donner à la fête des 21 et 22 septembre son véritable sens. N'est-il pas naturel, en effet, que cet anniversaire réunisse dans un sentiment commun tous les républicains de tradition, à quelque fraction qu'ils appartiennent, puisque tous condamnent l'hérédité du pouvoir exécutif, même réduite constitutionnellement à une sorte de fiction; tous les patriotes^ partisans sincères de la souveraineté nationale^ qui reconnaissent au peuple le plein droit de tirer de son sein, pour sa défense, un nouveau pouvoir quand il se voit trahi par l'ancien; tous les libéraux^ partisans sincères du régime représentatif, qui tiennent pour l'autorité des Assemblées, qui la considèrent comme l'essentiel d'un gouverne^ ment libre, et qui se font honneur de l'opposer à tous les pouvoirs personnels, à toutes les dictatures, d'où qu'elles viennent et o& qu'elles tendent ? II est d'ailleurs parfaitement clair que la célébration de cet anniversaire s'applique uniquement à l'avènement qu'il rappelle ; elle ne demande nullement que tous les républicains de 1876 soient d'accord, en leurs jugements, sur les actes révolutionnaires qui ont amené, en 1792, la convocation d'une nouvelle Constituante, sur la Constitution de l'an II, sur la politique intérieure et extérieure de la Convention, sur les partis qui l'ont divisée, opprimée, mutilée, sur les passions furieuses qui animaient ces partis les uns contre les autres, sur
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les crimes nés de ces passions, sur l'excuse que peuvent trouver ces crimes dans le caractère exceptionnel des circonstances et dans l'exaltation du patriotisme. Le choix de la date des 21 et 22 septembre pour une fôte nationale laisse toute liberté à la critique de l'histoire révolutionnaire, et ce n'est qu'en se plaçant au point de vue des doctrines de fatalisme et d'optimisme historiques^ qu'on peut la présenter comme indissolublement associée à celles des actes qui l'ont précédée et suivie.
Nos lecteurs savent ce que nous pensons des doctrines de fatalisme et d'optimisme historiques. S*il est une histoire d'où nous voudrions les voir bannir, où il importerait de faire rentrer hautement, hardiment la conscience, c*est Thistoirc de la Révolution française. Cette histoire pèse sur tous nos efforts d'affranchissement et de fondation républicaine. Il semble pourtant facile de lui concevoir un autre cours, et un cours meilleur; il semble facile d'imaginer une uchronie de la Révolution où nos pères auraient aboli la royauté et défendu la République en évitant la Terreur, ce qui leur eût permis d'éviter l'Empire. Mais telle est chez un grand nombre de Français la faiblesse de conscience et d'imagination que leur esprit ne peut s'arrêter sur un ordre d'idées de cette espèce, et qu'ils sont conduits à étendre leur admiration du vote qui a proclamé la République aux votes qui en ont organisé la défense sur le terrible plan que l'on connaît.
Et c^tte admiration ne peut rester générale^ confusément partagée entre les hommes, entre les événements. Les divisions et les luttes qu'elle rencontre en cette histoire l'amènent à se particulariser, joint qu'elle y vient d'elle-même par le tour mythologique, nous allions dire monarchique, qu'il lui est naturel de prendre. C'est alors un nouveau culte de saints qui commence. Il y a des radicaux qui n'ont pas assez d'originalité, d'invention, d'idées pour se passer de fétiches. Ils ne peuvent porter les yeux sur les personnages de la Révolution, sans éprouver le besoin de s'enrôler dans la secte de l'un d'entre eux, sans prendre feu pour cette secte et pour la mémoire du demi-dieu qui lui a donné son nom. L'incorniptible Robespierre et le divin Marat ont encore leurs dévots. Ce n'est pas assez de compter dans notre grand parti républicain des modérés du centre gauche^ des progressistes de la gauche républicaine, des radicaux opportunistes de l'union républicaine^ des radicaux à demi intransigeants ou tout à fait intransigeants de l'extrême gauche, des socialistes de diverses écoles. Il faut qu'il se partage en girondins et en montagnards, et que nos nouveaux montagnards se subdivisent eux-mêmes en dantoniens^ en robespierristes et en hébertistes. Nos divisions naturelles, telles qu'elles peuvent résulter des buts et des moyens de la politique actuelle diversement envisagés, ne seraient sans doute pas assez profondes : il faut s'ingénier à les creuser dans l'histoire, à leur donner