A8 LES BANQUETS DES 21 £T 22 SEPTEMBRE
une tradition, des aïeux, une sorte de noblesse. Les passions qui nous empêchent si souvent d'être équitables les uns pour les autres, ne seraient sans doute pas assez ardentes : il faut qu'elles s'échauffent au sou venir soigneusement avivé et comme au contact des passions d'un autre temps : il faut, en un mot, que nos passions politiques prennent un triple caractère et une triple force, qu'elles soient non-seulement des passions ordinaires de partis, comme il y en a partout, mais des passions de sectes animées d'une espèce de foi religieuse, ftpre, idolâtrique, et des passions d'écoles suscitées et soutenues par l'esprit traditionaliste, historique, archéologique !
Rien ne serait plus utile à la fondation définitive de la République que la critique morale de Thistoire de la Révolution. Quinet Ta essayée avec vigueur et talent. Mais il faudrait la faire large et complète, précise aussi, et cohérente en ses parties, et solidement appuyée de principes et de faits. Il faudrait l'opposer, dégagée des lieux communs bourgeois, à l'apologétique révolu tibnnaire. Il faudrait montrer que les radicaux qui cultivent ce genre littéraire ne sont au fond qu'une variété de Tespèce conservatrice : ils ont reçu du passé et conservent précieusement pour les transmettre à l'avenir des sentiments et des préjugés incompatibles avec l'œuvre républicaine.
On commencerait, dans cette critique, par faire remarquer l'équivoque du mot révolution. Au général, ce mot renferme Tidée du changement des institutions, quel que soit ce changement. Au propre, c'est une série déterminée d'une certaine histoire qui a commencé en 1789. Voilà déjà deux sens. £n voici deux autres qui nous offrent plus d'intérêt. H sert à désigner un ensemble de principes moraux et juridiques entièrement opposés à ceux de l'ancien régime monarchique, aristocratique et théocratique. il s'applique en outre à la méthode de violence employée à une certaine époque pour faire triompher ces principes. Révoluiionnairt est synonyme ici de violent^ là de nouveau et de rationnel. Tandis qu'on appelle révolutionnaires les principes de morale sociale contenus dans la Déclaration des droits, on appelle aussi révolutionnaire la politique qui se caractérise par des journées d'insurrection, des tribunaux d'exception, des lois de proscription. Il est facile de voir que ces deux sens sont en contradiction l'un avec l'autre. Les principes révolutionnaires étaient nouveaux en 1789 : ils le sont encore, car ils ne sont encore nulle part appliqués sérieusement, ni même sérieusement compris. La politique révolutionnaire n'était pas nouvelle; c'était une politique déraison d'État, une politique d'ancien régime. Les principes révolutionnaires sont rationnels; la politique révolutionnaire était toute empirique; elle n'avait pour la diriger qu'une vue étroite et fausse de l'intérêt public, étroite et fausse, c'est-à-dire rétrécie et faussée par l'aveugle passion du moment
-^ Mais, dit-on, la politique révolutionnaire était nécessaire pour faire
triompher les principes juridiques de la Révolution. — Nécessaire! Le peut-on dire quand il est trop manifeste que ces principes n'ont pas triomphé? Et n'est-il pas plaisant, s'il n'était encore plus triste, de voir justifier par le succès un système de politique immorale qui n'a pas réussi? Nécessaire! Ecoutez ce que dit M. Louis Blanc, dans son éloquent discours de Saint-Mandé, de ce mot de Barère qui résume la politique de fer et de sang de la Terreur et de toutes les Terreurs : // n'y a que les morts qui ne reviennent pas :
. « Après l'exécution de Charles !•', les Stuarts revinrent dans la personne de son fils : revinrent-ils après le bannissement de Jacques II? Et les Bourbons revinrent-ils après le bannissement de Charles X, eux qui, après l'exécution de Louis XVI, étaient revenus dans la personne de Louis XVIII? Barère se trompait donc lorsqu'il disait : « Il n'y a que » les morts qui ne reviennent pas. » Il eût été plus vrai de dire : « Il n'y B a que les morts qui reviennent. >
// n'y a que les morts qui reviennent t Voilà une parole que feraient bien de méditer les politiciens avancés qui ne voient rien de mieux à faire aujourd'hui dans l'intérêt de la République que de réhabiliter la mémoire de Marat. On sait que Marat ne cessait de demander un dictateur, mais un dictateur qui eût un boulet au pied et dont le pouvoir s'appliquât uniquement à abattre des têtes d'aristocrates, mi dictateur d'exécutions sommaires^ ce qui s'appelait dans les anciennes républiques grecques un tyran. Le peuple finit par trouver le dictateur qui avait été demandé à si grands cris par l'ami du peuple. Mais ce dictateur-là n'avait pas de boulet au pied et, différent de Robespierre, savait monter à cheval ; et c'est précisément en coupant des tètes qu'on lui avait fait un chemin tout droit et tout uni vers la dictature. La guillotine intelligente avait si bien travaillé, si bien dévoré les enfants de la Révolution, qu'il n'était resté aucun obstacle pour arrêter l'essor de cette gloire qui put, à son aise, épuiser les veines de la France docile et silencieuse. Et le peuple ne tarda pas à s'apercevoir que les morts revenaient. Il vit repousser les têtes des aristocrates et même sentit renaître en son âme naïve les sentiments de respect, d'admiration et de soumission qu'elles lui avaient autrefois inspirés. F, Pillon.
BIBLIOGHAPHIB