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LA SÉPARATION DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT

Les voiler sont désormais déchirés, il n'y a plus rien à taire> les espérances et les craintes peuvent librement se découvrir. Il fut un temps où Parrière-pensée du plus grand nombre des démocrates, qui demandaient la séparation de l'Église et de l'État pouvait paraître en contradiction avec le principe de la liberté religieuse. La sincérité républicaine laissait mal se dissimuler, dans ce projet^ une intention hostile k « l'Église », ainsi qu'on l'appelle, comme s'il n'y en avait et ne pouvait y en avoir qu'une ; et cependant on professait de bonne foi le respect des croyances et des cultes, et il n'était pas aussi avéré qu'il l'est devenu depuis que « l'Église n est quelque chose d'autre qu'un simple établissement religieux, et qu'on peut ne lui vouloir point de bien sans faire tort à quoi que ce soit au monde qui porte à bon droit le nom de religion, et même en n'étant que plus attaché à la liberté de conscience et respectueux de ses manifestations propres et réelles.

Au reste, qu'elle fût ou non légitime, cette hostilité maintenant justifiée par une formelle et définitive répudiation que l'Église ose faire des principes de la société civile, l'argument que les démocrates mettaient en avant pour réclamer la séparation de l'Église et de l'État était un argument juste, irréprochable et pleinement suffisant quant au côté logique de la question. Ils s'appuyaient simplement sur le droit que les citoyens, comme tels, ont de rester étrangers aux religions, et sur Tinjustice palpable dont ils peuvent se plaindre quand la loi les oblige à contribuer de leurs deniers aux frais de cultes dont la constitution de rÉtat les déclare indépendants. De \k vient que la mesure à laquelle ils pensaient, mesure nette et positive, se réduisait à la suppression du budget des cultes. Si la formule convenue de la « séparation » portait (( de rÉglise » et non n des Églises d, ainsi qu'on l'entendait bien d'ailleurs^ c'est qu'outre l'effet d'une vieille habitude, plus forte que la logique, on se préoccupait de celle des Églises qui a la plus grande part au budget. Mais le point de vue tout particulier^ presque négatif et trop facile auquel on se plaçait empêchait^ comme il empêche encore au-

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jourd*hui, beaucoup de démocrates de se poser la question très-grave et pleine d'embûches : Qitels seront les rapports de VEglise séparée avec l'Etat ?

A ne coDsidérer, dans l'acte de séparatioui que la suppression du budget des cultes, c'est-à-dire, pour TÉglise, la perte d'une partie de ses revenus, mais de Id moindre^ on ne s'est pas assez inquiété de savoir si cet événement ne serait pas de nature à augmenter Tautorité et même les privilèges d'une corporation capable de balancer l'État. Cependant il y avait matière à réfléchir, en se souvenant qu'un certain parti d'ultramontains résolus avait été le premier à demander aux prêtres de briser de leurs propres mains la chaîne du salaire, afin d'être plus libres et plus forts contre la société née de la Révolution. Plus tard, le catholicisme libéral et les revendications incessantes des libertés du clergé^ telles que le clergé les entend, ont clairement fait connaître ce que pourrait être après la séparation accomplie, et selon la pensée de l'Église, « l'Église libre dans l'État libre ». C'est, en deux nu)ts, Taffranchissement du prêtre de tous devoirs envers l'État, hormis ceux que lui permet sa subordination hiérarchique à l'autorité infaillible, et c'est la licence de tout faire, en ce que cette même autorité lui prescrit pour ranger le monde à la foi et à Tobéissance*

On ne s'est donc pas mis en peine de chercher quelles garanties légales exigerait le régime de la séparation, afin de pourvoir à la défense de l'État contre les effets à prévoir d'une liberté d'association religieuse plus absolue qu'il n'y en eut jamais, et plus absolue qu'aucune autre liberté existante, et parvenue à s'organiser, à s'enchaîner elle* même sous une autorité qui ne se reconnaît moralement point de limites. Loin de s'effrayer, on a cru et beaucoup pensent encore que l'Église papiste ne pourrait manquer de s'affaiblir, ou même de perdre, par la marche naturelle des choses et l'indiscipline des esprits, l'unité qui fait sa force, de cela seul qu'elle cesserait de s'appuyer sur un gouvernement, de prélever sa dlme sur le trésor public, et d'enchatner par le salaire le prêtre, que le schisme pourrait tenter, si vivre de l'autel n'était pas émarger au budget.

Cette espérance, en elle-même, est assurément permise à ceux qui ne partagent pas la foi catholique, qui sont hostiles au papisme^ au point de vue religieux, et qui croient que la division des Églises» avec la liberté réelle et la sincérité de la foi^ est nioralement et religieusement préférable à la fausse unité qui ne procède que de l'oppressicro, de l'Ignorance et de la coutume. Cette espérance, il est vrai, de la part de l'homme d'État, qui doit s'interdire l'appréciation des religiocs propre* ment dites et leur assurer une protection égale, n'était qu'à demi avouable, tant qu'on pouvait croire ie papisme à demi engagé seulement dans son hostilité vis-à-vis de l'ordra civil et des libertés communes, et

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capable encore de s'amender, de se guérir de id maladie de TintolérancCy sous Un régime de droit commun religieux. Aujourd'hui que cette Église attaque à la fois l'individu et TÉtat par son absolutisme, et veut ériger son chef en arbitre unique de toute vérité et de tout droite if est politiquement légitime, il est de ta compétence et du devoir de Tbomme politique, d'envisager les moyens^ s'il en existe, et qui soient justes en eux-mêmes, de la placer sur sa pente de décomposition et de ruine. Une religion politique appelle des mesures de la même nature^ et la plus simple ainsi que la moins contestable de ces mesures serait évidemment la rupture de ses liens avec TËtat, s*il était vrâl qu'elle dàt être efficace. Mais serait-elle efficace, et ne se fait-on pas illusion en imaginant qu'un mal aussi profond que celui doht souffrent dés États à demi possédés par le papisme, et empêchés par lui de se constituer dans la liberté, pourrait céder, sans qu'on y prit plus de peine, à ce remède facile et naïf qui s'appellerait un trait de plume sur un chapitre du budget?

Pour asseoir des prévisions sérieuses sur les effets que la suppression du budget des cultes pourrait produire en France, il faut examiner plusieurs hypothèses. Parmi les circonstances dont la mesure serait accompagnée, il en est sans doute qui dépendraient d^événements imprévoyâbles, mais d'autres appartiennent au législateur, ou du moins à l'esprit public dont il s'inspirerait et sur lequel il pourrait compter pour le soutenir jusqu'au bout dans son entreprise. Celles-là, on peut les supputer. Or elles consistent essentiellement : 1'' dans les rapports qu'on voudrait et qu'on pourrait établir entre l'Église et l'État aprfts leur séparation, rapports inévitables et que' ne supprime eh aucune façon l'abolition du salaire des cultes, encore qu'on veniMe lui donner le nom de séparation; 2^ daris la politique générale à laquelle on aurait recours dans le môme temps et pour laquelle on se promettrait force et durée.

Les associations de toute nature, politiques, 'écohomiqties^ scientifiques, littéraires, charitables, etc., peuvent se dire séparées de l'État, du moment qu'il n'entre en rien dans leur organisation et ne leur fournit aucune subvention. C'est là leur condition commune, et il est clair' que les associations religieuses, en d'autres termes les cultes, se trouvent dans le môme cas et la môme catégorie aussitôt que TÉtat cesse de les Subventionner. Mais ces associations séparées sont-elles pour cela sans rapports avec la société civile et avec son gouvernemedt ? Assurément hon. II en est donc de môme des associations religieuses. Aucune liberté ne pouvant être illimitée quand son exercice intéresse la tociété, puisque la limitation réciproque des libertés des agents est impliquée dans la définition de toute société possible, toutes les associations particulières sont nécessairement, sujettes à conditions vis-à-vis de Tâs-

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sociation générale et nécessaire qui est l'État. Si l'État les laisse libres» et serait-ce môme absolument libres, c'est qu'il les juge inofFensives, ce qui est une manière de les juger et, en principe, de se les subordonner, et ce qui d'ailleurs n'engage pas Taveuir. S'il leur impose des conditions^ en d'autres termes des devoirs, il eu a le droit. Ces vérités sont élémentaires; nul ne peut les nier s'il les comprend bien et se fait une idée juste d'un État libre. En fait, on ne les nie point s'il s'agit des associations politiques» et nul non plus ne les nie s'il s'agit d'une association religieuse autre que celle à laquelle il appartient lui-môme. II est vrai qu'en se plaçant au point de vue absolu de la personne et de la liberté de conscience» on revendique une entière indépendance ; mais c'est alors en supposant que l'exercice de cette liberté n'aura point des effets politiques, sans quoi les devoirs envers la société se trouvant engagés, les droits de l'État paraissent à Tinstant Une religion et un culte peuvent-ils ne point intéresser la société civile, c'est peut-être une question. Ce qui n'en est pas une, c'est qu'ils peuvent l'intéresser de la manière la plus grave et la menacer. Chacun en citera des exemples, hors de sa propre religion, et l'exemple du papisme est l'un des plus frappants pour quiconque assiste à l'évolution de cette société religieuse sans en être le complice.

Faisons une première hypothèse sur les rapports de l'Église et de l'État, après la séparation, et sur les circonstances politiques de l'abolition des salaires des cultes. Supposons que la séparation soit entendue comme l'Église elle-même veut l'entendre pour le cas oix elle s'y verrait forcée. Elle conserve donc et môme elle augmente, à titre de compensation, les (( libertés i> dont elle jouit, mais qui sont à parler exactement des privilèges, et qui restent tels. Elle possède le droit sans rival de réunion et d'association; elle en use dans les églises et hors des églises, et en toutes matières qu'il lui plaît; elle étend son activité associante et organisatrice à toutes les sphères de la vie ; elle reçoit pour ses établissements la qualité de personne civile, et travaille sans relâche à l'accumulation des biens de mainmorte ; elle a la liberté réelle d'enseigner» sous une surveillance nominale, les doctrines qui lui conviennent à l'enfance et à la jeunesse ; elle vise» non sans espérance, au monopole de l'enseignement, et, en attendant qu'elle l'ait conquis, elle fournit aux diverses professions sociales et aux classes dirigeantes un personnel de son esprit et de sa main, qui lui est dévoué, dont elle soigne les intérêts; elle prend enfin la direction supérieure du grand parti oligarchique» auquel elle fait accepter l'autel comme le palladium de tout ce qu'il prétend conserver de mensonges et de privilèges, et réunit sous son autorité tant de sortes de personnes, que les mouvements d'une société d'ailleurs progressive en doivent être nécessairement paralysés.

Ce sont les femmes, tant que l'éducation publique et laïque leur fait

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défaut, et que le prêtre s'introduit, grâce à elles, dans la famille et la gouverne. Ce sont les instituteurs et les institutrices, et le plus grand nombre de professeurs de tous degrés, sur lesquels s'exerce directement ou indirectement, pour rendre leur enseignement catholique, une pression presque toujours efficace. C'est la masse d'une population enchaînée par ses habitudes à un culte mort et au respect de ce qui a cessé d'être respectable, et non moins souvent encore à l'obéissance et aux superstitions. C'est le nombre si considérable des esprits qui manquent d'initiative et d'autonomie, élevés comme ils l'ont été, et que leurs bons sentiments mêmes et une pensée sérieusement morale et religieuse poussent à chercher des directeurs de conscience et à remettre leur foi et leurs résolutions au prêtre pour qu'il en dispose. Et c'est la piété sincère d'une certaine partie du clergé et d'une classe de fidèles, adorateurs de Jésus et de Marie^ Invocateurs des saints, pour lesquels la religion n'a point cessé d'être la religion et la consolatrice des affligés. La classe des personnes pieuses est évidemment indispensable au papisme pour couvrir et colorer son organisation politique et les manœuvres qui doivent le conduire à la domination temporelle. Mais aussi ne lui manque-t-elle point.

Et qu'on ajoute maintenant à ces instruments naturellement acquis à l'Église dans notre personnel social, d'autres instruments moins dignes, et du genre tout politique : une noblesse irritée de sa décadence et qui tâche de regagner par les fonctions publiques ou dans les affaires un droit perdu de vivre du travail d'autrui; une certaine bourgeoisie, imitatrice de la noblesse et prenant pour idéal social le dualisme du grand nombre qui sert et du petit nombre qui se fait servir; une jeunesse corrompue de ces deux classes, prête à tout pour consommer et jouir; une foule née dans la servilité et entretenue dans la crainte des innovations qui pourraient troubler momentanément l'offre et la demande, et une nombreuse catégorie d'habiles gens ambitieux, voués au service de la caste la plus rémunératrice, ouverte pour les recevoir ; on comprendra de quelle puissance dispose une association religieuse dont tant de causes réunies favorisent les progrès et l'envahissement.

Demandons-nous maintenant lequel de ces éléments de force, dont rénumération n'est point chargée, manquerait au papisme après une a séparation » bornée à la suppression de son salaire officiel, sans diminution de ses « libertés », sans augmentation des libertés adverses? Aucun ; il en est même qui devraient s'accroître par l'effet d'un semblant de persécution et par le redoublement des efforts de tous les serviteurs intéressés ou désintéressés de TÉglise. L'Église se verrait donc simplement mise en demeure de suppléer par quelque nouvelle ressource à une recelte perdue, dans un budget total dont celle-ci forme peut-être la dixième partie, si même ce n'est pas l'estimer trop haut Certes, on ne

saurait jugef pette tftche au-dessus des foroes d'une association qui a accompli en trois quarts de siècle des merveilles d'envahissement^ et dont la prospérité matérielle croit avec une telle rapidité.

Il faut envisager une autre hypothèse. C'est celle qu'on a générale^ ment en vue, dans les espérances fondées sur l'abolition du budget des cultes ; mais la réalisation n'en est pas si simple qu'on l'imagine. On admet que les libertés de TÉglise» telles à peu près qu'elle les réclame, ^ et aussi étendues, seraient balancées parles droits universels de réunion, d'association, d'enseignement et de propagation de toutes doctrines par tous moyens, au gré de chacun. Ces droits, accordés dans leur plénitude à tous les citoyens^ db compte sup l'usage qu'ils ne manqqeraient pas d'en faire. Il est bien vrai que l'Église, si l'on consulte sa vraie pensée, maintes fois exprimée, conçoit ses libertés propres encore d'une autre façon, et les étend jusqu'à l'annihilation — par voie autoritaire — de toutes libertés autres c|ont l'o^ercice viendrait contrarier ses croyances et borner son action. Suivant elle, l'erreur n'a point de droits, et la vérité qui les a tous, elle-même s'en dit l'unique dépositaire. On ne pousserait pas les concessions à faire h TÉglise jusqu'à ce point où elle pourrait enfîn avouer qu'elle n'est point persécutée. Au contraire, on donnerait toute l'énergie possible à celui des modes de persécution dont elle se plaint, qui consiste à répandre dans le monde des vérités qu'elle nie, des lois et des coutumes qu'elle réprouve, et à fonder des institutions capables de se substituer aux siennes. Et la simple liberté, la liberté disséminée des citoyens aurait cette œuvre à accomplir. Mais y sufBrait-elle jamais?

£t d'abord, dans une société profondément divisée comme la nôtre, où tant de mauvaises passions qui s'intitulent conservatrices sont intéressées à rétouifement de la liberté et de ses œuvres possibles, où d'autres passions tant bonnes que mauvaises, mais en tout cas peu marquées au coin de la prudence, sont excitées par l'hostilité môme des premières, imagine-t-on sans peine, et pour un temps assez prochain, un gouvernement libre, fort et bien inspiré, sûr de lui-môme au point de permettre un déploiement complet de toutes les libertés des citoyens ? Il faut bien savoir ce qu'on demande. Un tel gouvernement devrait réformer, transformer l'armée et la magistrature qui sont des obstacles à l'expansion libérale du peuple^ et par là se priver lui-môme de certains moyens de répression et de défense qu'on doit alors supposer ne lui être plus indispensables. Et ce n'est pas tout : les libertés appelées à lutter légitimement contre l'Église, et pouvant y suflire, ne sauraient se con« tenter d'agir dans les sphères individuelles. Si l'ou n'arrive pas à des fondations de Tordre économique, moral, et disons môme religieux — religieux dans le sens des besoins réels d'élévation et d'édification des hornmes dans une sociélé démocratique — on n'obtiendra pas de résullats

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définitifs ou seulement sérieux, on ne combattra pas efficacement l'autorité ecclésiastique, parce qu'on no la remplacera pas dans celles de ses fonctions dont le succès en tout temps et aujourd'hui autant que jamais démontre Timportance. Or il est constant que les lois issues de la Révolution, ety d'autre part, les habitudes autoritaires des gouvernements et des citoyens sont défavorables à toute initiative de longue portée émanant des simples individus.

Mais, dira-t-on, ce que vous demandez, c'est précisément ce que nous nous promettons pour l'avenir de la démocratie et comme le résultat de son évolution. Sans doute, c'est cela même, et toutefois nous ne voyons pas qu'on se préoccupe des fondations morales et sociales à attendre de la liberté, dans Tordre démocratique, au même degré que de la liberté en elle-même ou des entraves dont il reste à la délivrer. Mais quoi qu'il en soit, l'avenir de la démocratie dans lequel on met son espérance ne saurait être l'œuvre d'un jour, ni d'une génération, tandis que les questions posées par }e projet de séparation de l'Église et de l'État et par la nécessité de résister à l'envahissement de l'association papiste sont des questions éminemment actuelles.

Dans l'hypothèse libérale que nous examinons, on fait fonds sur l'initiative individuelle ; on n'a point recours à l'État pour fonder des institutions de défense qui soient en même [temps des institutions d'éducation, de moralisation populaire; ou du moins on n'y a recours que dans la mesure étroite et de faible qualité de l'enseignement dont la coutume veut que l'État se fasse le dispensateur; et il ne manque pas de libéraux qui trouvent que c'est encore trop. On se crée ainsi des illusions dont l'effet certain est d'empêcher tout effort sérieux pour arracher le peuple à la servitude ecclésiastique. Il n'est pas vrai, dans l'état actuel des choses, il ne le serait pas même sous le régime politique américain, quoique l'habitude et les lois ouvrissent alors un champ tout autrement vaste aux entreprises de la liberté, que des fondations dues à l'initiative individuelle puissent lutter avec avantage contre une société religieuse occupant une positiou aussi forte que fait l'Église, et capable de la défendre avec le même génie et les mêmes armes spirituelles qui lui ont valu la conquête et le gouvernement de tant de nations et de tant^de siècles.

Le peuple est toujours le même, et la nature des passions n'est pas changée. La science et la «culture moderne», dont on se prévaut» sont des phénomènes superficiels. Les positivistes intelligents savent bien que ni les ignorants, qui sont la oiajorité, ni les efforts dispersés dçs citoyens de toutes sortes d'opinions et de cultures ne sont ce qui peut changer le monde. Aussi toute leur espérance est-elle dans l'avénement des savants positifs au gouvernement.

Que de fois ne l'a-t-on pas répété 1 La société papiste est un État dans l'Élat. Notre Élat est double : il y a TÉlat laïque, eljl y a l'État ecclé-

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siastique, et c^est la raison même pour laquelle TËglise s'appelle <t l'Église » et non pas une Eglise, et qu'elle est depuis quinze ou dix-huit siècles en paix ou en guerre avec les chefs des nations, signe avec eux des traités, des concordats, a ses propres chefs, sa propre milice, et se comporte enfin, avec des moyens spéciaux seulement, comme l'un de ces autres États qui ont affecté tour à tour la domination universelle. Mais s'il en est ainsi, la prétention de simples particuliers voulant essayer, avec des tendances diverses et par des mouvements incohérents, sans direction supérieure et sans discipline, d'affranchir et puis de réorganiser moralement la société civile, en forçant le papisme à rentrer et à se tenir dans les bornes d'une religion, cette prétention n'est-elle pas semblable à celle qu'auraient des corps francs, dans une guerre engagée entre de grandes armées bien pourvues et bien commandées, s'ils croyaient pouvoir gagner les batailles décisives et dicter les conditions de paix? Afais ces corps francs^ nous ne les avons même pas, nous les attendons, et les a libéraux id montrent peu d'empressement à s'y engager. Non, la seule puissance en mesure de lutter contre une association ayant l'organisation et l'autorité d'un État, c'est une association disposant de moyens équivalents. La simple logique des situations devrait suffire à le démontrer.

En effet qu'opposent les citoyens indépendants à la société papiste qui vit en parasite dans l'État? Ils lui opposent la société civile, de l'organisation de laquelle procède l'État même. C'est donc comme membres de cette société civile, membres de TÉlat et du souverain, qu'ils ont à créer et ordonner leurs institutions pour faire face à la société intruse, religieuse sans doute et en cela hors de leur ressort, mais morale et politique, et en ceci leur rivale ou leur ennemie. C'est leur droit, c'est leur devoir, et aucune association moindre en étendue et en autorité ne leur permettra d'atteindre le but.

A quel moment la société française, l'État, le gouvernement serontils vraiment préparés à réaliser les conditions de la séparation de l'Eglise et de l'État en avisant aux fondations morales indispensables? Quand comprendra-t-on la nécessité de créer l'éducation civile — nous ne disons pas l'instruction, — et d'élever pour l'État des citoyens, et d'appeler tous les enfants de la patrie à être en effet des citoyens, et de leur enseignera tous les éléments de l'ordre rationnel moral, de l'ordre domestique et économique, de l'ordre constitutionnel et légal? Quand croira-t-on pouvoir transporter la moitié du budget de la guerre au budget de l'instruction publique; et quand la paix civile et l'horreur de la guerre étrangère auront-elles fait assez de progrès dans les âmes pour qu*on prenne la franche et forte résolution de donner au pays une organisation militaire exclusivement défensive? Il faudrait sans doute un mouvement d'opinion pareil à celui qui sortit de la philosophie du

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xvm* siècle et de la Révolution, et qui se précipita, mais qui s'éteignit si vite. Il faudrait qu'on pût assurera de nouvelles écoles normales primaires, instituées sur une grande échelle, à Paris et dans tous les chefslieux, des subventions considérables, des professeurs animés de l'esprit nouveau, et une tout autre durée que ne l'ont eue les écoles de 1795. Les instituteurs en sortiraient pour se répandre comme autant de missionnaires de la raison dans toutes les communes. On pourrait alors être certain que l'abolition du budget des cultes, excellente mesure économique, sans doute» mais accessoire dans l'ensemble d'une telle politique, aurait, vis-à-vis de l'association cléricale, une signification différente de celle d'un simple acte d'hostilité, — d'hostilité inefficace.

Les hypothèses libérales, dans lesquelles on vient de se placer, conduisent à cette conclusion : la séparation de l'Église et de l'Etat ne saurait mettre fin à l'envahissement de la société cléricale, ni par conséquent dispenser la société civile de mesures destinées à arrêter cet envatxissement; et les mesures propres à obtenir un tel effet ne sauraient cousister simplement dans une législation qui ferait partager aux citoyens età leurs associations facultatives les libertés qui sont aujourd'hui des privilèges du clergé. Alors même que les conditions politiques du pays permettraient un essor immense et sans aucun empêchement des facultés individuelles et associées, dans tous les genres d'activité, et pour toutes sortes d'établissements, ce ne serait point encore assez, à moins que cette association de tous qui s'appelle un État libre ne procédât elle-même à la fondation destinée à rivaliser avec l'établissement ecclésiastique, et à le remplacer en son œuvre morale. Or ce qu'il s'agit de fonder, c'est avant tout ce que nulle société n'a vu en dehors du christianisme, depuis l'entrée du christianisme dans le monde: une éducation, et, par une éducation, un peuple.

Les hypothèses de répression sont les plus faciles de toutes, dans la question que nous examinons. Elles ne demandent, pour être mises à l'épreuve, que des politiques empiriques, si l'audace ou l'appui temporaire de l'opinion ne manquent pas à ceux-ci. Mais la répression offre peu de garanties de sa propre durée, est inefficace si elle ne dure pas, donne lieu à des réactions dès qu'elle dépasse ce que le tempérament du public peut porter, crée enfin des dangers par les résistances qu'elle suscite. (1 est clair que la société papiste, dont les chefs osent dire la Vérité persécutée, de cela seul que des vérités selon les libres consciences de tous ont le droit de se faire entendre eu face de leurs chaires, se plaindra de la persécution, à plus forte raison, quand on entreprendra de la soumettre aux conditions communes de toutes les œuvres étrangères à l'État, et de lui imposer l'égalité. Et pourtant, non-seûlement il n'y a pas persécution, mais il y a stricte justice à contenir toutes les associations dans le

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droit commun, ou à les y ramener quand elles &'en sont écartées, là où nous supposons que la saine politique et l'état de la moralité populaire ne •permettent pas qu'on les laisse toutes absolument libres. Mais il en est des usurpations séculaires de toute nature, dont un peuple veut s'affransMr, comme de ces princes détrônés qui ne peuvent plus être ni rois ni citoyens, et restent forcément des prétendants.

De môme qu'il est impossible de faire accepter de bonne foi des constitutions aux princes absolus dont on entreprend de limiter le pouvoir, ainsi Texpérience a montré, en France du moins, et dans les circonstances de la Révolution de 1789, ce qu'il y a d'illusoire à penser qu'un clergé tel que le nôtre recevra des mains de l'Étatune constitution civile et s'y soumettra. L'empôcbemcnt n'est pas en ceci qu'une constitution civile intervienne en aucune façon dans la foi ou dans le culte, car il n'en est rien ; mais il est contre l'essence politique du sacerdoce papiste de se reconnaître des devoirs positifs envers la société civile, et de consentir que ce& devoirs soient sanctionnés par des serments et par de certaines conditions d'élection ou de discipline intérieure, là où la société civile est elle-même constituée sur des principes de liberté pour tous et de pleine tolérance religieuse.

Réussira-t-on mieux en s'adressant, non plus à un clergé devenu plus réfractaire qu'il n'était il y a quatre-vingts ans^ et qui s'est définitivement enchaîné dans la théocratie, mais aux populations de foi catholique elies-mômes, et en les appelant à la liberté de leur propre organisation et de leur discipline ? Dans ce cas, on cesserait de parler de séparation de l'Église et de l'État, dans le sens d'une suppression de tout budget du culte catholique. On conserverait au contraire le salaire ecclésiastique, à titre de subvention au clergé libéral et électif, et de convention, au moins temporaire, avec le u vieux catholicisme o, ou, plus exactement, avec les communes dont les citoyens catholiques ne refuseraient pas d'entrer daus la nouvelle organisation et de prendre part aux élections (1). Le salaire prendrait fin pour les ultramontains seuls. La séparation pour eux serait absolue. A l'égard des autres, elle porterait sur la foi et sur le culte, où elle serait entière; et, de fait, il n'y a pas d'autres points qui ne soient de la stricte compétence de l'État Ce plan est <ictuellement à l'épreuve dans un pays plus avancé que le nôtre en habi*tudes libérales, et dans lequel une expérience de cette nature entraîne de moindres dangers et une perturbation infiniment moins considérable. Elle ne laisse pas d'y donner lieu à des difficultés et à des plaintes^ à

(i) Dans l'hjpolhèse où Ton se place ici, la raison qui motiverait la conservation du salaire d'un clergé constitutionnel, cl acceptant la souveraineté civile, voudrait aussi que la même subvention fût accordée aux ministres des autres cultes auxquels la République reconnaîtrait des principes irréprochables et une mission moralement utile. C'est assez nommer les cultes pro estants et israélile.

cause de la feiblesse numérique d'un parti libéral de foi sérieiiseinent catholique* Nous ne nous permettrons pas d'en préjuger Tissue. Nous pouvons affirmer seulement qu'un essai analogue en France inspirerait à tout homme politique des craintes bien plus vives, pour la triple raison de la position singulièrement forte usurpée par le clerjfé papiste, de Tindifférencc religieuse de la majorité du peuple, et du fanatisme de quelques cantons. Il est visible qu'on ne pourrait songer sérieusement à l'entre* prise que si les circonstances amenaient une crise violente dont il est fort à désirer qu'on se préserve, £n tout autre état de cause, c'est du progrès spontané du peuple des communes, sous un régime de grande expansion libérale, qu'il vaudrait mieux attendre la transformation disciplinaire du culte catholique.

La condition des libertés publiques est encore si triste et si abaissée en France, qu'il est difficile d'espérer pour un temps prochain un régime autre que celui de la répression plus ou moins étendue. Dans cette hypothèse trop vraisemblable, la liberté possible se réduirait h, l'égalité rigoureusement établie entre les libertés concédées aux diverses personnes ou associations. Mais c'en est encore une très-réelle, car il est certain que les privilèges des uns se traduisent toujours en quelque forme d'oppression pour les autres, et non pas en de simples privations.

Ainsi, ce qui est à demander à une législation limitative ou répressive des droits de réunion et d'association, c'est qu'elle atteigne au mêmq titre et de la même manière tout ezercicade ces droits ayant une portée politique, économique, morale, au regard des principes de l'État et de la morale publique. Il existe des associations cléricales qui sont restées spus le coup d'anciennes lois non abrogées : il faut que ces lois s'exécutent. D'autres associations sont reconnues comme d'utilité publique et jouissent de la personnalité civile, privilège dont la loi est avare : si on cesse de les croire utiles, si on les estime nuisibles, le privilège doit leur être retiré, D'autres encore, simplement autorisées ou tolérées, éludent les lois qui leur interdisent la propriété collective et de mainmorte : les fraudes avérées doivent être réprimées. Des réunions cléricales ont lieu, qui tendent formellement à se constituer en associations dont le but politique est certain, et môme avoué : qu'on leur applique les lois, taat qu'elles existent. Les réunions pour le culte servent de prétexte & des prédications politiques, jusque dans les Églises : on peut exiger que les commissaires de police dressent des procès-verbaux quand il y a lieu, et que les délinquants soient poursuivis sans acception de leurs qualités. La surveillance à laquelle tout enseignement est assujetti par la loi est purement nominale en ce qui concerne les institutions d'éducation ecclésiastiques: il convient de la rendre réelle, et d'organiser à cet eifct un système d'inspections sérieuses et confiées à un personnel sûr. Enfin l'institution des petits séminaires pouvant se qualifier légitimenicnt d'à-

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bas de renfance, et tendant à former dans la nation une classe de personnes dont l*esprit et le cœur sont plies par l'habitude à des pensées contraires à celles des autres citoyens^ et indissolublement liés à d'autres intérêts, les candidats au sacerdoce doivent partager la condition commune de l'éducation, jusqu'à ce qu'ils aient âge d'homme (1).

Cette réduction de l'Eglise au droit commun doit légitimement accompagner toute « séparation de l'Église et de l'État, » sous un régime politique d'extrême limitation des libertés publiques et d'habitudes autoritaires encore très-vivaces et profondes. Dans ce cas, les libertés de l'Église, ou pour parler plus exactement et selon les principes de l'État laïque, les libertés des citoyens^ en tant que formant des associations religieuses à tendances politiques, auraient à se développer et à progresser du môme pas que les libertés des autres citoyens, ou en d'autres associations, sans aucun privilège; et ce ne serait que justice. Si c'est ainsi qu'on l'entend, on peut parler de séparation, et par conséquent de suppression des salaires du clergé. Si on l'entend autrement, la séparation sera toujours interprétée dans le sens d'un affranchissement définitif de l'Église, et d'une augmentation de sa libre initiative en toutes sortes de fondations et d'œuvres. L'affranchissement corrélatif de l'État, borné à une simple économie budgétaire, sera illusoire, une erreur de compte d'un statisticien qui ne suppute point les valeurs morales. L'État ne sera pas en position de lutter, et les simples citoyens sont sans force.

Mais les mesures répressives recevront de l'Église le nom de persécution, quelque justes qu'elles soient à nos yeux, à nous qui ne connaissons point de droits hors du droit commun. Voilà une objection. On ne peut malheureusement y répondre qu'en demandant quelle serait la mesure, non pas même répressive, mais simplement limitative à son endroit, et la moindre possible, que l'Église voudrait bien aujourd'hui ne pas appeler une persécution ? Quoi qu'on en pense, il est certain que la séparation, telle qu'on la comprend d'ordinaire, et prise uniquement du côté du budget, permettrait à l'instant même à l'Église de se déclarer persécutée, autant qu'elle a pu l'être par Galerius ou par la Commune de 1793. Il n'est pas douteux que tous ses affidés ne fissent aussitôt les plus grands efforts pour détruire un gouvernement qui aurait ainsi coupé le câble qui la lie à l'État, et lui transmet une partie de la puissance publique. <!e serait donc une duperie que de ne pas accompagner cette mesure toute négative de celles qui sont nécessaires pour contenir dans les bornes communes la puissance du papisme une fois séparé.

Nous nous sommes proposé d'éclaircirle sens d'une formule qui prête à plusieurs interprétations, et dont on aperçoit rarement les conséquences. Nous avons dû négliger la question d'opportunité. Le régime

1) Voyez le n« 23 de la Critique philosophique, 5« année, p. 366.

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