LES CROYANCES SPIRITUAUSTES £T LES ENTERREMENTS CIVILS
sacriflees. Eh bien, la liberté de conscience n'a pas de sacriGce à faire» làR liberté de conscience périt, il n'en faut plus parler, si elle doit ôLre sacrifiée, dans une mesure quelconque, à la paix des consciences, à la susceptibilité des croyances générales, aux exigences de la conscience publique. Oulalibertéde conscience cesse d'ôlre un droit reconnu et respecté comme tel, ou elle appartient également à toutes personnes, à celles qui forment telle ou telle minorité, comme à celles dont la majorité se compose. Ce ne serait pas un pays de liberté de conscience qu'un pays où pour avoir accès aux fonctions il faudrait choisir entre les trois cultes catholique, protestant et Israélite. Ce n'est pas un pays de liberté de conscience qu'un pays où les honneurs funèbres ne sont accordés qu'à ceux qui demandent pour leurs funérailles des prières et des cérémonies h l'un de ces trois cultes.
Et qu'est-ce que c'est que cette paix des consciences que troublent les enterrements civils? Qu'est-ce que c'est que ces croyances générales pour lesquelles les enterrements civils sont des manifestations offensantes? Qu'est-ce que c'est que cette conscience publique qui s'émeut et s'indigne de l'exercice des droits individuels? C'est le vieil esprit d'unité intolérante et oppressive, qui a toujours nié la liberté de conscience^ qui ne peut souffrir le scandale et le bruit des libres divisions spirituelles. On n*a pas à demander de quel côlé viennent les plaintes : ce n'est pas des temples protestants qu'elles sortent, ni des synagogues. Ces croyances générales si susceptibles, cette conscience publique si exigeante, ce sont les croyances, c'est la conscience de l'Eglise papiste. C'est pour satisfaire la foi et la conscience de l'Eglise papiste que le gouvernement trahit les principes de droit public dont il est le représentant et le gardien.
Qu'on n'essaye pas de diminuer l'importance de cette question, ni d'en détourner l'attention publique en la mêlant à d'autres qui en sont parfaitement distinctes. Une s'agit ni des honneurs funèbres, considérés en eux-mêmes, ni de l'ordre de la Légion d'honneur, ni du système des rémunérations sociales. Il s'agit de la liberté de conscience et de l'égalité des citoyens devant la loi, devant la loi qui accorde les récompenses et les honneurs, comme devant la loi qui inflige les peines et l'infamie. La liberté de conscience et l'égalité devant la loi sont choses sérieuses* et veulent être clairement et dignement défendues. Les représentants du pays ne sauraient permettre au gouvernement de faire le moindre pas hors de cette grande et précieuse tradition de la France moderne. Rien n'est petit en pareille matière. Il faut spnger que le respect mutuel des consciences et la garantie réciproque de ce respect sont le fond, l'essence même du pacte social.
Si cette première atteinte portée à la liberté de conscience vous paraît légère en elle-même, prenez garde aux conséquences. C'est une voie dangereuse qui s'ouvre. Si l'Église papiste obtenait aujourd'hui de la
288 LES GROrANCES SPIRITUALTSTES ET LES ENTERREUENTS CIVILS.
complaisance du pouvoir et de la faiblesse de la Chambre que la dignité des enterrements civils, c'est-à-dire l'honneur de la philosophie, lui fût livrée, soyez sûrs qu'elle ne larderait pas à pousser plus loin ses avantages, faisant de cette première victoire le point de départ et le moyen d'une seconde. Du droit de son Dieu, qu'elle affirme absolu et sans limites, on verrait sortir, aussitôt que la situation le permettrait, de nouvelles pro tentions, menaçantes aux droits de ceuxqui n'acceptent pas son joug. L'Église papiste ne respecte pas plus la conscience du protestant que celle de l'incrédule. Elle s'offense aujourd'hui des manifestations philosophiques, du prosélytisme philosophique. Demain, si demain lui parait un jour favorable, elle s'offensera des manifestations protestantes, du prosélytisme protestant. Demain, ses journaux trouveront des injures et des calomnies pour déshonorer ces manifestations et ce prosélytisme. Demain, les passions qu'auront excitées ces injures et ces calomnies dans une partie du public, dans certains salons, d^ns Vannée (car c'est toujours ce nom collectif Formée qu'on fait servir aux desseins de cette espèce) ; demain, disons-nous, ces passions assiéueront le pouvoir, finiront par l'entraîner, par lui arracher quelque mesure de vexation et de persécution. Demain, un ministre de bonne volonté cl d'honnôtes intentions viendra demander, à la tribune, qu'on sacrifie quelque chose de la liberté protestante et de l'honneur protestant à la paix des consciences, à la susceptibilité des croyances générales, aux exigences de la conscience publique. F. Pillon,
REVUE DE THÉOLOGIE ET DE PHILOSOPHIE
Et compte rendu des principales publications scientifiques sous la direciion Je MM. Dandiran el Astié (Lausanne, Georgos Bridel).