CIVILS
Le gouvernement vient de présenter un projet de loi relatif aux honneurs funèbres à rendre aux membres de Tordre de la Légion d'honneur. Dans l'exposé des motifs de ce projet de loi se trouve le passage suivant :
(( Il est mieux que l'idée religieuse soit associée à la cérémonie funèbre. Car la croyance à l'immortalité de l'âme et la foi religieuse sont le fonds môme de la force morale du soldat. A ceux qui demandent que les honneurs funèbres soient considérés par leur côté purement civil, on ne peut imputer la pensée de vouloir toucher à ces traditions et à ces mœurs de l'armée qui la maintiennent à la hauteur morale où l'élève l'esprit de sacrifice. Mais lorsqu'on réclame pour les funérailles d'où l'idée religieuse est absente les honneurs que comportent la présence et la manifestation de la puissance publique, on est amené à se demander si les raisons sur lesquelles ils se fondent sont décisives pour les pouvoirs de l'État, qui ont la garde, non-seulement delà liberté^ mais de la paix des consciences, i
Par cette expression générale d'irfee religieuse, de foi religieuse^ le gouvernement entend, sans nul doute^ les principes de la religion naturelle, les croyances dites spiritualistes, c'est-à-dire la croyance en une personne divine, principe et type de perfection, et la croyance en Timmortalité de la personne humaine (1). Ce qui le prouve, c'est que son opinion ne s'affirme nettement que sur cette dernière croyance, et qu'il ne donne pas un caractère déterminé, historique, un nom propre à l'idée religieuse sur laquelle il appelle l'attention.
Il est clair d'ailleurs que, lorsqu'il parle de l'idée religieuse, il ne peut envisager que les croyances communes aux trois cultes que l'État français salarie; sans quoi il lui faudrait prendre parti pour l'un de ces trois
(1) On peut conserver à ces croyances le nom de spiritualistes^ bien qu'il y ait intérêt théorique et pratique à les séparer des spéculations du spiritualisme traditionnel sur la nature et les attributs métaphysiques de Dieu et de râmc.
LES CaOTÀNGES SPIRITUÂUSTES ET LES ENTERREMENTS CIVILS. 285
cuUes et par suite condamner les deux autres. Les croyances communes aux trois cultes catholique, protestant, Israélite, sont les croyances spiritualistes. Il ne peut donc s'agir, dans la pensée du gouvernement, que de ces croyances.
Voilà qui est bien entendu. Le gouvernement estime et déclare que les croyances spiritualistes^ notamment la croyance en l'immortalité personnelle^ ne sont pas inutiles pour soutenir dans les âmes le sentiment du devoir et l'esprit de sacrifice. En vérité, nous sommes loin d'y contredire. A nos yeux, ces croyances, si elles étaient sincères et vivantes, seraient, non-seulement pour Tarmée, mais pour toutes les classes et pour toutes les catégories de fonctionnaires de la société, un élément précieux de santé et de vigueur morales. Et volontiers nous insistons, ainsi que le président et les ministres de la République, sur l'immortalité, comme sur le premier, le plus clair et le plus important article du Credo de la religion naturelle, parce que nous considérons l'immortalité de la personne comme le postulat du droit, de la dignité et de l'inviolabilité de la personne.
Mais voici une vérité de fait que nous nous étonnons d'avoir à rappeler au président et aux ministres de la République :
Les croyances spiritual istes appartiennent, depuis Socrate, à la philosophie, autant qu'aux religions révélées, autant qu'aux trois cuUes salarias par l'État français. Les croyances spirituaîistes sont indépendantes de la liturgie et des cérémonies catholiques, protestantes et juives. On peut repousser les secondes sans rejeter les premières. On peut rejeter les premières sans repousser les secondes. Il y a des hommes qui entendent se borner au mariage civil et à l'enterrement civil, précisément en raison de la sincérité, de l'énergie et de la sévère pureté de leurs croyances spirituaîistes* Il y en a d'autres qui, sans prendre au sérieux le devoir, la conscience, l'immortelle responsabilité, acceptent dans la vie et dans la morl, par esprit de bienséance mondaine et de conformisme servile, des prières et des bénédictions qui leur sont indifférentes, et qu'ils ont l'habitude d'envisager comme des actes de la comédie humaine.
Si les croyances spirituaîistes sont indépendantes des cérémonies des cultes officiels, on n'a pas le droit de dire qu'elles supposent et impliquent nécessairement ces cérémonies, qu'elles sont nécessairement absentes là où ces cérémonies sont absentes. Les enterrements civils sont ceux dont les cultes officiels sont écartés; on n'a pas le droit de leur donner un aulre sens; on n'a pas le droit d'y supposer d'autres négations que celle des religions révélées; on n'a pas le droit d'y voir des manifestations contre le sentiment religieux, comme si le sentiment religieux était tout entier renfermé dans les cultes officiels et ne pouvait se trouver ailleurs; on n'a pas le droit d'y voir des manifeslaaons
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contre la croyance à rîmmortalité personnelle, comme s'il élait impossible de croire à la vie future sans croire à la mission divine de Moïse et de Jésus. La philosophie qui a dominé au dix-huilième siècle et qui a fait, peut-on dire, la Révolution, était une philosophie spiritualiste, encore qu'anti-catholique et môme anti-chrétienne. Il n'est pas permis d'ignorer cela. Et quand on sait cela, on n'a pas le droit de calomnier les disciples de cette philosophie, les disciples de Voltaire, de Rousseau, de Kant, en les accusant de faire profession d*athéisme et ^ de matérialisme dans les testaments où ils interdisent de faire passer leurs cadavres par l'église. Pour citer des noms propres, des noms qui doivent bien ôtre connus du président et des ministres, on n'a pas le droit de considérer et de présenter comme une manifestation matérialiste Tenterrement civil d'un Quinet ou d'un Micheict.
Nul besoin d'insister davantage; ils font preuve d'une singulière ignorance et d'une inconcevable légèreté, ceux qui viennent sérieusement invoquer l'efficacité morale et l'importance sociale des croyances spiritualistes pour justifier et faire partager l'aversion et le mépris que leur inspirent les enterrements civils. Mais à l'origine de ce beau raisonnement il y a autre chose que de l'ignorance et de la légèreté. II est né dans les journaux cléricaux. La mauvaise foi l'a produit; l'ignorance Ta répété ; la passion politico-religieuse Ta soutenu avec ardeur. Une certaine sottise, particulière aux gens du monde et très-française, en a fait un lieu commun; il a pu ainsi cheminer dans les régions du pouvoir; il y a trouvé des oreilles prêtes à l'accueillir, et des cerveaux faits pour s'en contenter; le président se l'est approprié, et les ministres ont consenti à en prendre la responsabilité devant la Chambre et devant le pays.
C'est ainsi que le gouvernement a été amené à trahir la liberté de conscience. Qu'on ne dise pas que le mot trahir est trop fort. C'est trahir la liberté de conscience que de lui opposer, de mettre en balance avec elle l'intérêt de c la paix des consciences », la susceptibilité des « croyances générales », les exigences de « la conscience publique (1) ». Du langage étrange que tient le gouvernement il résulte qu'à ses yeux il y a dans la question deux intérêts légitimes, deux droits à concilier. On ne concilie pas deux intérêts, deux droits sans demander à chacun d'eux quelques
(1) « LemalnUea du décret de raessiior et son application à toutes les runéruilcf s.ins diitinctîon peut troubler désormais des consciences émues par le spectacle de la puissance publique associée à des ccrcinonies funèbres qui pourraient prendre parfois le caractère de manifestations offensantes pour les croyances yènèrafes.,,
» Les divers expédients par lesquels on chercherait à concilier les exigences d« la conscience pnhliqxte avec les droits des ciloyous à l'é^çard des divers culles et des croyances qui ont fait K'i règle de leur conduite sont tous plus ou uioitis critiquables. »
{^Ed'poié des motifs du profet de foi sur les honneurs funèbres.)