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LES THÉORIES DU RIRE

U aux dAiit LA VIS et dams L*AaT, par K. Courdaveaux, — Tbéorik sciSlinriQDii de LA sBisiBlUTti par L. Dumont — L*KXpRES$ioif des éxotioms chez l'homme et les JUiiMACi, par Ch, Darwin. — JThe émotions and the will, by A . Bain. — Kant^ GainQUE DO jugement.

M. Courdaveaux, à qui nous devons d'autres intéressants ouvrages d'esthétique ou de critique littéraire et une fort belle (raductioa d*un ouvrage capital de philosophie morale, les Entretiens d'Epictéte recueillis par Arrien, se propose de nous donner une série d'études sur le comique. La première qu'il publie est ce petit traité du rire dans la vie et dans Tar^ que nous avons déjà eu l'occasion de citer avantageusement à propos des théories du plaisir et de la peine. Elle porte cette épigraphe qui constate que M, Gourdaveaux, après une due analyse du sujet et Texamen de tons les systèmes connus, n'a trouvé à se satîsfiiire dans aucun : « Il

6S DTBLIOGRAPIUE.

» n'y a pas de théorie sur le rire qui tienne contre un album de Gham ou contre' » une comédie d'Aristophane. » Tout en ne partageant pas celte opinion^ nous accordons, à Téloge de l'auteur^ qu'elle emprunte une sérieuse vraisemblance aux observations nombreuses et attentives qu'il a faites et à son argumentation claire et franche, exempte de préventions métaphysiques. Mais peut-être ne s'est-il pas assez demandé si certaines de ces théories, approfondies et convenablement interprêtées, ne se trouveraient pas admettre des conditions communes et s'étendre à des cas qui lui ont semblé réfiractaires^ et même aux plus irréductibles de tous en apparence.

Commençons par signaler brièvement, avec M. Gourdaveaux, un certain nombre d'explications du rire qui ont place dans l'histoire des systèmes et qui se prolongent en formules plus au moins nettes dans les livres de noire temps.

L'une des plus caractéristiques commence à Hobbes et se reconoat t encore assez bien chez M. Bain. Elle veut voir dans in malignité le fond même des sentimeots humains qui sont liés avec le rire, sauf à y joindre quelques conditions parmi lesquelles la première place revient à juste titre à Vaccideiit et à Vimprévu. Le premier type de ces sortes de théories nous parait avoir été donné par Hobbes beaucoup plus que par Descartes dont la théorie un peu confuse est trop malmenée par M. Gourdaveaux. L'auteur du Léviathan, toujours si dogmatique, si absolu, pense que « la passion du rire est un mouvement subit de vanité produit par » une conception soudaine de quelque avantage personnel, comparé à une fai- » blesse que nous remarquons actuellement dans les autres, ou que nous avions » nous-mêmes auparavant » . Uu peu après, dans ce tableau si original des pas«sions où les traits qui les caractérbent suivant lui sont empruntés des accidents d une course, Hobbes ne craint pas de forcer ainsi sa définition :

« Tomber subitement, c'est disposition à pleurer ;

» Voir tomber un autre, c'est disposition à rire ; a el il ne lui plait pas même de songer que si la chute d'autrui est suivie d*un mal sérieux, elle provoque le plus souvent chez le spectateur un autre sentiment que celui de la vanité d'être resté soi-même debout.

M. Bain commence, et avec grande raison, par définir des classes du rire qui n'ont pas précisément affaire au visible. L'une est le rire provoqué par des causes toutes physiques, l'autre est celui qui dépend de cette exubérance de joie et de mouvement et de cette espèce d'expansion vive des esprits dont ce philosophe a fait une étude spéciale et tiré d'intéressantes applications; une troisième est le sourire, lié comme on sait à l'expression des sentiments tendres et quelquefois à celle de l'amour de soi, du conieatement de soi-même. Il remarque enfin que tout ce qui exalte les esprits, supprime une contrainte, ajoute à la conscience de l'énergie, est la cause d'une émotion de plaisir qui a pour manifestation le rire. Peut-être, dit-il, le sourire dont les sentiments tendres sont accompagnés est -il la forme la plus contenue du mouvement expansif que provoquent ces sortes de sentiments. De lu il passe au rire qui concerne le risible proprement dit, ou le plaisant, le comique.

0 On a coutume de dire que le comique est ce qui est en désaccord {caused by 0 incongruity) ; que tot^jours il implique la rencontre de deux choses au moins, ou

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» qoalités, qaî nous offrent quelque sorte d'opposition de nature en elles. Mais i la question est de savoir quelle est cette espèce de désaccord ou opposition qui fait I inévitablement rire.» Ici, Fauteur énumère les cas faciles à multiplier de rapports de Don^eonrenance qui n'ont rien de risible. « L'occasion du comique est, selon I lui, rabaissement {dégradation) de quelque personne, ou de quelque intérêt • élevés en dignité, pourvu que cet abaissement se produise en des circonstances I ffai n'excitent aucune autre émotion forte. Suivant Aristoie, la comédie est la I représentation de caractères sans dignité, non pas entachés de vices quelconques, I mais de ceux qui sont ba». Le risible a affaire à ce qui est bas ou défiguré ; I seulement il ne faut pas que la difformité ou la bassesse aient alors rien de I pénible ou de funeste, rien qui puisse produire pitié, peur ou colère, ou d'autres h sentiments puissants. Aristote aurait été mieux au but s'il avait dit que le comique I tieut de ce que la chose qu'il fait paraître basse est celle qui a été vue aupara- » vaut en dignité {formerly dignifled) ; car de donner la simple peinture de ce » qoi est déjà réputé bas ce n'est pas bien propre à exciter le rire. »

M. Bain continue cette exposition en rejetant l'opinion d*u9 auteur anglais (Campbell, Philoiophie de la rhétorique) qui a soutenu, contrairement à Hobbes, que la bisarrerie, sans abaissement ou m«^pris de quoi que ce soit, s'associe avec le rire. Ce qu'il reproche lui-même à Texplication de Hobbes, c'est de prétendre . qœ lOQs ayons besoin, pour être émus au comique, d'humilier quelqu'un et de fiôre on retour avantageux sur nous. Nous pouvons, observe-t-il, rtre sympathi" gwmaUy et dans des cas où l'abaissement que nous concevons est lié à l'exaltatatioa de quelque autre personnalité que la nôtre. Le rire peut être excité contre des classes, des partis, des institutions, des opinions et même contre des choses ioanimées qui ont contracté de la dignité par voie de personnification et d'association d'idées. Enfin, n'avons-nous pas VhumùWy cette faculté qui passe pour être de bonne et aimable nature et qui est fort éloignée de la glorification de soimême aux dépens d'autrui. Sans doute il entre, même dans cette espèce de raillerie un élément d'abaissement, mais assez déguisé, et comme qui dirait oirU de certaine douce infusion, pour ne pas consister en une joie non mitigée de supéiûorité triomphante. L'analyse de M. Bain se termine par une description et de justes et fioes observations de cette espèce de soulagement qu'éprouvent et recherchent les hommes quand ils ont été quelque temps dans un état de contrainte, soit occupés à des affaires sérieuses, soit obligés déposer, de représenter, et qu'il leur est permis de quitter la tenue, de passer du sévère au plaisant, au joyeux de la vie. Les contrastes, particulièrement les idées abaissantes, sont ce qui favorise ces sortes de transition. Les meilleurs sujets en sont naturellement fournis par les bosses grandeurs, les dignités superficielles, les affectations, les poses, les prétentions basses, les airs d'importance, Thypocrisie et la vanité, tout ce qui veut paraître au-dessus de ce qu'il est. Il faut bien convenir que l'homme est disposé aussi à mettre de côté les sentiments sérieux de respect et à accueillir en riant l'abandon de la dignité vraie ; € mais il est contre le meilleur de notre nature de a nous conduire ainsi, et nous nous félicitons quand les choses vont autrement » « [The em&Hons and ike wiU, p. 2^7-252.) Assurément l'auteur de cette théorie fait preuve d'une pénétration en matière

de sentiments et d*une largeur d'esprit qui manquaient à Hobbet . Beaueoop des traits qui la composent sont à consenrer pour une théorie définitive. U n'en est pas moins vrai que, par sa persistance à garder somme universel et essentiel Télé" ment de VabaissemerU dans ce qui est le sujet du rire, M. Bain nous rappelle encore trop l'opinion étroite et misanthropique de Hobbas. Ce dernier aurait pu fdrt bien consentir à cet élargissement de l'idée et de ses applications que réclame aujourd'hui Téminent psychologue, pourvu qu'on lui conoédflt toujours le fait mental de l'abaissement de quelque chose et un peu aussi l'eialtation de quelque autre chose par comparaison et en retour. Selon nous, comme d'après M, Gourdaveaux, qui pourtant ne nous semble pas avoir asseï complètement exposé pi appréeié cette tliéorie qu'il réfute {Du rire, p. 8ft et 86), il n'est pas précisément vrai que le soulagement d'une contrainte antérieurement subie et l'abaissement d'une chose auparavant respectée soit l'unique source du comique. Mais nous verrons que la même idée amendée et généralisée pourrait bien arriver à toucher le but, •omme le dit M. Bain à propos d'un passage d'Aristote.

Une autre classe de théories du rire comprend celles qnelf , Courdaveaux trouvo spécialement représentées en Allemagne et sur lesquelles il s'exprime en ces termes (p. T3) : « Le laid, l'avor^d, le petit, et enfln le rm^ voilà le pivot sur p lequel toutes ces théories tournent, autant du moins que nous pouvons démêler » quelque chose à travers les nuages dont les Allemands enveloppent leur pensée, s Jean-Paul Richter est eité ici, entre autres, pour cette particularité que, selon lui, c le risible est bien le jieHt ou le rien en opposition au grand ou même h Vinfini,,, » mais que ce rien est une abiurdité sam mesure qui ne se trouve pas réellement )) dans l'agent dont nous rions, mais qui lui est prêtée par une supposition de » notre esprit » . On est surpris que M. Gourdpveaux attache cette importance A un système de forme excentrique et ne dise rien, quand surtout il s'agit de l'Aile** magne, d'une théorie semblable, et sans doute antérieure, qui a sa place dans l'esthétique de Kant. U est vrai que la partie relotive au comique est fort subal" temi&ée dans la critique kantienne du beau, et que les réflexions du philosophe ont pu être insuffisantes sur cet article. La solution qu'il propose n'en a pas moins son intérêt et ne renferme pas moins des éléments dont il faudra toujours tenir compte.

Kant a clpssé la plaisanterie dans les arti offréabki -^ par opposition aux beauaHiris -^ afiront qu'il a infligé aussi à la musique et qui constate, il faut bien Tavouer, quelque chose d'incomplet dans son propre tempérament esthétique. Il s'est d'ailleurs préoccupé du côté physiologique , du rire, aipsi qu'on Ta le voir, « Le jeu (il s'agit de la plaisanterie) débute par des pensées qui toutes occupent » aussi le corps, en tant qu'elles sont exprimées d'une manière sensible, et comme » l'entendement» s'arrête tout- à-coup dans cette exhibition oà il ne trouve pas ce > qu'il attendait, nous sentons l'effet de eette interruption qui se manifeste dans le n corps par l'oscillation des oi^anes, en renouvelle ainsi l'équilibre, et a sur la » santé une influence favorable.

» Dans tout ce qui est capable d'excitfT do vifs éclats de rire, il doit y avoir 0 quelque chose d'ahsgrde (en quoi par conséquent l'enteniiement par lui«même

BlBUOeUÂPHIB. 71

9 ne peot trouver latîtfaetioii). Le rire est une affection qu'on éptrowê quand une a grmde attente se trouve tout à coup anéantie. Ce changement qui n*a eertaine- 1 ment rien de réjoaissant pour rentend^ment nous réjouit cependant beaucoup » iadiraetement pendant un moment... o^est quen tant que «iinpte jeu dei repré^

> sentatîoaa il produit un équilibre det forces vitales. »

Après quelques exemples heureusement choisis de plaisanteries conformes à oe type de l'attente, de la surprise et de la méprise, Kant ajoute : « Nous rions et B ions ayons du plaisir parce que notre propre méprise en une chose qui nous I «t d'ailleurs îndilférenle, ou plutôt l'idée que nous si|ivops est peur nous comme ■ une balle avec laquelle nous jouons quelque temps, tandis que noua pensions I seulement la saisir et la retenir... Quand Tillusion est dissipée, l'esprit revient

> en arrière pour l'éprouver de nouveau, et ainsi, par l'effet d'une tension et d'un B reliehement qui se succèdent rapidement, il est porté et balancé pour ainsi dire ) d'uo point à un autre, et comme la cause qui en quelque sorte tendait la corde » vient à se retirer tout d'un coup (et non inseosiblement), il en résulte un mou-

> Tement de l'esprit et un mouvement intérieur du corps, correspondant au D premier, qui se prolongent involontairement, et, tout en nous fatiguant, nous

> égaient (produisent en nous des effets favorables à la santé)...

> Voltaire disait que le ciel noua avait donné deux choses en compensation de » tontes les misères de la vie : Vespérance et le iommeil. Il aurait pu ajouter le ' rire li nous pouvions disposer aussi facilement des moyens propres à l'exciter 9 éetàes hommes sensés, et si le véritable talent comique n'était pas aussi rare

> qu'est commun celui d'imaginer des choses qui eoisent la téte^ comme font les » rêveurs mystiques, ou bien des choses où l'on se casêe le cou^ comme font les

> génies, ou enfin des choses qui fendent le cœuvy comme font les romanciers }) sentimentaux (et les moralistes du môme genre). »

Dans un ordre d'idées semblables, un peu plus loin, Kant définit le comique [Imme] par u le talent de se mettre volootairemeut dans une disposition d'esprit où l'on juge toutes choses tout autrement qu'à l'ordinaire (même en sens inverse) et cependant d'après certains principes de la raison. Celui qui est involontaire^» ment soumis à cette disposition d'esprit s'appelle fantasque {launisch); mais celui qui le prend volontairement et avec intention (pour exciter le rire par un contraste frappant), s'appelle comique (launige). Mais le comique appartient plutôt aux arts agréables qu'aux beaux -arts, parce que l'objet de ces derniers doit toujours conserver quelque dignité, et exige par conséquent un certain sérieux dans l'exhibition, comme le goftt dans le jugement. » (Critique du jugement , trad. de M. Bami, ^ 1, p. 2«8-306).

La partie physiologique de la théorie de Kant est trop vague pour assumer un vrai caractère scientifique. Elle a cependant ce mérite de mettre en parallèle les oscillations physiques du rire avec les oscillations de l'esprit qui se porte successivement et périodiquement avec rapidité sur les termes opposés du contraste qui le surprend : ei cette dernière obsei'vation a par elle-même une incontestable valeur psychologique. Au reste, le moment n'est peut-être pas encore venu de donner uoQ entière précision au rdpport qui doit exister entre les saccades du rire dans les deux domaines . corrélatifs, et M. Perbort Spencer, quoique physiologiste, ne

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nous parait pas serrer la question de plus près que ne Ta Mi Kant, dans l'explication suivante rapportée par M. Darwin (L'exprestion des émoHcnSy trad. franc. , p. 215) : u Si Tesprit étant fortement excité par des sentiments agréables, il ▼îent à se produire quelque petit événement ioattendu, si une idée imprévue frappe Tesprit, alors, d'après M. Herbert Spencer, la force nerveuse en quantité considérable qui allait se dépenser en produisant une quantité équivalente de pensées et d*émotions nouvelles, se trouve subitement dévoyée... Q faut que cet excès se décharge dans quelque autre direction, et il en résulte un flux qui se précipite, par les nerfs moteurs, jusqu'aux diverses classes de muscles, et qui provoque l'ensemble des actes demi-convulsifs que nous désignons sous le nom de rire. » VosdUation des organes de Kant est ici plus topique que le simple flux qui se précipite de M. Spencer, et ce flux d'une force indéterminée, dépensée diversement en quantités équivalentes, n'est toujours qu'une hypothèse. Mais bornonsnous ici à l'exposition psychologique de notre sujet.

La théorie de Kant se range parmi celles que Gonrdaveaux caractérise comme plaçant la cause du rire dans la réduction de quelque chose à rien; du moins si notre attention s'arrête à la formule soulignée dans la Critique du jugement : c une grande attente tout à coup anéantie ». Mais visiblement cette formule est trop étroite pour renfermer les développements que Kant lui-même a donnés à sa pensée. Par ces développements, c'est à la théorie des oppositions et des contrastes qu'elle se rattache. Une application très-curieuse et très^vraie, notamment du rôle des contrastes, se trouve dans cette excellente qualification de la tournure d'esprit comique, envisagée comme une disposition à prendre en tout Vinverse des jugements communs^ tout en modifiant les rapports suivant de certains principes de raison. Il est manifeste que l'imprévu, les oppositions qui en sont des éléments et la surprise causée par là même sont les caractères auxquels s'adresse l'analyse de Kant, et la réduction de quelque chose à rien, la grande attente trompée, ne représentent que des cas particuliers. Aussi peut-on montrer sans peine que l'explication formulée pour ces cas seuls est insuffisante. Mais il faut la faire rentrer dans la théorie plus générale de Timprévu et des oppositions.

Nous ne parlerons que pour mémoire des théories qui voient les objets risibles exclusivement dans les imperfections et les défauts, parce qu'elles sont de toutes, à notre avis, celles qui conservent les moindres éléments du rire esthétique. Elles sont entachées d'un vice capital qui consiste à désigner effectivement certains objets, et certes très-nombreux du rire, mais à les définir simplement par un caractère qui considéré en lui-même n'a rien de gai. Le groupe des laideurs, fautes et sottises de tout genre, même quand on a soin de les spécifier comme inoffensives et non douloureuses, et qu'il répond ainsi réellement à ce qu'Aristole, en sa Poétique ^ appelle ridicule ^ ne peut pourtant pas nous fournir le concept philosophique du risible, à moins qu'on n'y joigne d'autres éléments à tirer de l'attitude et des opérations propres de l'esprit. Il y faut surtout introduire la perception des contrastes, et par suite les sentiments que celte perception provoque.

M. Courdaveaux cite parmi les auteurs de notre temps qui ont adopté la théorie « des imperfections », Lamennais, Adolphe Garnier et M. Lévêque. Il réfute spécialement et très-pertinemment ce dernier, qui, dans son ouvrage sur le Beau avait

d'abord défini le risiblepar Virrégulier dans les petites choses, — rirrégulier, c'està-dire dans le langage, ou dtt moins dans l'esprit dogmatique de cet auteur, le désordonné, le laid et le mauvais^ — et qui ensuite, se ravisant, à essayé de tenir compte du rôle de l'imprévu et des contrastes en ajoutant V extraordinaire a tous ks antres cas de Virrégulier, mais sans renoncer an fond à attacher aux phéno« Dènes inattendus un caractère de désordre. Or il est très-certain que Tirrégulier, encore moins le désordonné ou quelque objet de blâme que ce puisse être ne sont pour rien dans de nombreuses classes de l'inattendu qui provoquent le rire (p. 65 et suivantes).

Nous passons à cette théorie de l'imprévu et des contrastes, à laquelle nous nmenaient déjà à tous moments les considérations précédentes, et qui en effet se int presque toujours dans les autres théories une part plus ou moins accusée. Avec rimprévu Tient la surprise qui a des degrés, comme l'imprévu lui-même en a ; et des contrastes ou antres oppositions quelconques se produisent en même temps pour l'esprit qui établit toujours une comparaison, en eût-il même faiblement conscience, entre ce qni arrive et ce qu il attendait, ou ce qui arrive et ce qui pouvait oa dccdtt arriver. Nous nous refusons à distinguer avec M. Gourdaveaux entre le es de l'inoprévu simple et celui des oppositions, parce que d'elle-même la surprise, petite ou grande, implique une comparaison d'objets on dMvénements dont les m» excluent nécessairement les autres en se produisant et procurent des impresBons diverses. Nous n'admettons pas non plus qu'il y ait des cas de rire othHique, ou des plaisanteries on autres jeux qui provoquent ce rire, et dans lesquels il n'y ait place essentielle pour l'élément de l'inattendu. L'auteur, qui cite des eiemples en preuve du contraire (p. 53-61), nous semble s'être contenté trop âidlement en les apportant, et ne les avoir pas scrutés pour se demander, si la eonditkm de l'imprévu^ absente du trait principal ne se retrouve pas dans les accidents du lieu, ou du moment, ou de la inanière dont le trait se détermine ou dont ses circonstances varient. La répétition même qui, comme chacun sait, est un moyen comique, se joint à l'inattendu qu'elle a Tair de bannir, è cause de ce qui reste toujours d'incertitude entretenue touchant le mode ou touchant la prévision même d'une répétition à demi attendue. De plus, la répétition met à profit cette propriété pour ainsi dire organique du rire qui consiste à se reproduire volontiers par le retour des mêmes représentations, tout comme à procéder par nocades dans le' cours de chacune. La surprise est donc un élément indispensable du rire dont nous nous occupons. L'auteur, à la vérité, prouve mieux que la surprise n'est pas un caractère suffisant des cas où il se produit ; mais c'est ce que nous ne lui contestons pas. D'autres conditions doivent être satisfaites, quant aux dispositions du sujet lui-même et quant à la manière dont son esprit agit et se joue visà-vis des oppositions dont l'imprévu des choses ou des mots lui appointe la matière.

L'argnment le pins spécieux qu'on puisse invoquer contre la théorie des accidents et des contrastes — aussi M. GourJaveaux l'oppose-t-il à cette théorie et à d'autres qu'il examine — est celni qui se tire des sujets graveleux ; car il est certain qu'er. tout temps et en tout état de civilisation ils prêtent au franc rire ; et pourtant,

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lorsqu'on en a distrait les éléments de plaisanterie qui tiennent au choc des événe* ments et des idées et aux jeux de mots, il semble y rester une grande cause spécifique de satisfaction plus ou moins basse et de grosse joie dont le rire est l'expression constante. Ceci est incontestable, mais Tobjection peut se lever au moyen d*une distinction fort simple. En tout état de cause, il faut faire une part à l'exercice non esthétique du rire, à celui qui ne manifeste que l'expansion et la joie de la vie, et dont le rire constant de certains idiots est le type inférieur, développé ensuite chez les hommes intelligents, mais dont rintelligence est un peu épaisse, et conduit à son idéal dans ce qu'Homère (cité ici par M. Bain) nous dit des Olympiens et de V exubérance de leur jov>. céleste après le banquet quotidien. Mais une fois cette part faite, on est en présence de ces cas do rire qui, pour des objels graveleux comme pour d'autres, suppo^'ent certaines oppositions. La principale de toutes nous parait s'établir entre la dignité de la nature humaine et tes graves accompagnements ordinaires, d'une part, |et de l'autre, la dérogation k cette dignilé par toutes sortes d'attitudes et de démarche^ de pensées et de paroles, où l'imprévu, le singulier, l'insolite et ce qui communément se cache au lieu de se découvrir occupent une grande place. A cela se joignent les allusions, les sous*entendus et les jeux de mots plus abondants et plus faciles en matière graveleuse qu'en toute autre. 11 n'est pas étonnant que les auteurs comiques trouvent là une mine des plus riches h exploiter, même en tenant compte de la gêne qui leur est imposée.

La théorie des contrastes a obtenu l'adhésion de M. Darwin, au moins cooame appropriée aux cas où l'intelligence intervient, en dehors du rire des idiots, des enfants, et de celui qui n'exprime que la joie olympienne si justement reconnue par M Bain. « Bien des auteurs, lisons-nous dans le livre de V Expression des émo^ tions, ont curieusement discuté les causes du rire chez l'adulte ; cette question est extrêmement complexe. Une chose incongrue ou bizarre, produisant la surprise et un sentiment plus ou moins marq'ié de supériorité — l'esprit étant d'ailleurs dans une disposition heureuse — paratl être dans la plupart des cas la cause provocatrice du rire. Les circonstances qui se produisent ne doivent pas être d'une nature importante... » (p. 215). Les observations do l'auteur sont, comme cela est naturel, principalement tournées du côté physioiogi([ue de l'émotion du rire. Toutesfois nous pouvons faire quelques remarques avantageuses sur cette formule plus compréhensive et renfermant plus de conditions qu'il ne semble à la voir si brève. 1" Le mot incongru^ s'il est ici la traduction de l'anglais incongruouSj ^— comme nous le supposons, n'ayant pas le texte sous les yeux, — doit être pris sans doute avec une signification plus logique ou générale qu'en finançais, où il est d'un usage plus particulier que son étymologie ne le comporterait. Il s'agit évidemment d'une opposition entre les rapports saisis par l'esprit, dans le chose, et ceux qu'il s'attendrait à y trouver suivant l'ordre habituel. â° La condition de surprise est énoncée expressément. 3° La condition du sentiment de supériorité n'étant pas autrement spécifiée, on peut croire qu'il s'y agit non du triomphe égoïste admis dans l'explication de Hoblies, nu dans d'autres analogues, mais de l'espèce de domination intellectuel)'* qm* s'attribue sur les rapports qui se produisent tout homme dent le

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rire les aeeueille et par eoatéquent les juge. C'est au moins 6b ce sens que nous idfflettrioiis le sentiment de supériorité et que nous lut reconnaîtrions une place importante dans la théorie du rire esthétique, li? La disposition favorable da les^ prà est eaoore une condition essentielle, puisque les mêmes objets et les mftmes accidents trouvent différents esprits, et les mômes esprits dans différentes cir* coBstanees, diversement disposés au sérieux et au rire. 5" L'eiclusion des circonitanees d'une nature importante n'est rien de moins que la conditioa générale sti* polée à l'égard de tous les objets esthétiques, et qui consiste en ce qu'ils doivent Mrs désinitéreiiéê, ne présenter aucune propriété ou circonstance capable d'exciter, m tout que biens ou mau9, des passions int^^nses.

Oo voit par nos réflexiims, si elles sont justes, que la théorie des accidents et des contrastes demande à être complétée par un certain nombre de conditions Bécessiires, Ces conditions en restreignent évidemment 1rs applications. Mais d'an autre côté le chapitre des oppositions doit être conçu avec une grande gêné* rallié. Une vraie monographie du rire esthétique serait celle qui offrirait l'analyse complète de toutes les aortes de rapports qui s'opposent dans l'esprit en présence des objets et des accidents risibles.

V. Léon Dament se classe avec M, Darwin parmi les auteurs qui, en somme, set donné leur adhésion à la théorie des contrastes. Seulement, au lieu d*étcndre le ceneept des oppositions et d'en chercher dans Tesprit les formes diverses, il a tealé de fiier le risible dans une seule espèce de contrariétés et d'expliquer le plaisir du rieur à l'aide de cette mécanique générale du plaisir, dont nous avons ealrelaBu nos lecteurs dans un autre article. A quelles conditions une attente trempée devient-elle la cause du rire T se demande M. Dûment {Traité de la $en^ MiiU^ p. 90&) : s Nous rions^ c'est la réponse, toutes les fois que notre intel* l^nee se trouve en présence de faits qui soat de nature à nous faire penser d'une même ehase qu'elle e«t et qu'elle n'est pas... Nous sommes, par exemple, habitués i associer l'idée de telle quahté à l'idée de tel signe extérieur ; si ce signe s'offre à nous, l'idée de la qualité qui lui est associée sera immédiatement suggérée i l'esprit; mais si, dans le même moment, nous découvrons par d'autres signes que l'objet n*a pas du tout cette qualité, qu'il possède même la qualité contraire, il se produit dans l'intelligence une rencontre particulière, un choc dont le contre* cmip se fait sentir dans le diaphragme et se traduit par un rire. I^s deux eoncep« lieBs contradictoires ne se réalisent pas dans l'esprit, c'est au contriûre parce qu'elles sa repoussent mutuellement et qu'auoune ne peut se réaliier qu'il y a choc...

i La véritable cause du rire (p. 207) est que Ut plupart de nos idées sont fondées sur las liaisons accidentelles, bien qu'ordinaires, des faits, au lieu d'être fondées sur des Baisons nécessaires et essentielles. Il en résulte que nous prenons souvent une qualité pour signe de certaines autres qui coexistent en effet avec elle dans un grand nombre de cas, mais se trouvent justement, dans le cas risible, coexister avec une qualité toute différente.

> Les dtox forces contradictoires mises en jeu dans le rire ne pouvant aboutir à Tnaité d'une eoneeplion sont obligées de s'écouler au dehors par une dépense d'é« aeigîe musculaire. Or l'homme est conformé de telle façon que les forces céré*

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braies inutilisées dans le phénomène du rire deviennent une excitation du diaphragme. . . » Suit une description physiologique du phénomène. <c . . .En somroe^ le rire doit être considéré comme remploi d'un excès de forces qui n'ont pu se dépenser en conception intellectuelle. Le degré est en proportion de la force de suggestion des idées...

» Quand, en jouant avec un jeune chien, on fait le geste de le tirer par une oreille et qu'on le tire réellement par l'autre^ nous sommes persuadé qu'on éveille dans son entendement les mêmes phénomènes qui, ches l'homme, s'expriment par le rire ; niais le surplus de forces qui chez nous se dépense en contractions du diaphragme, se transforme chez le chien, par suite de différences d'organisation, en mouvements de la queue, en bonds, ou en une sorte de mouvements joyeux qui n'est pas déjà si éloignée du rire...

» Le risible n'est pas la même chose que le laid. Dans la laideur, il y a à la vérité des qualités qui heurtent nos associations d'idées, mais elles ne sont pas contradictoires entre elles, puisqu'elles coexistent réellement dans l'objet. Elles sont imposées à l'esprit avec une intensité égale, et la représentation, suggérée par la perception, élimine, après un effort plus ou moins désagréa))le, la notion contraire suggérée par nos habitudes. A l'égard du risible, ce triomphe d'une notion sur une autre n'a pas lieu ; il n'y a pas effort ; il y a seulement une double excitation de l'esprit et par conséquent un plaisir considérable. Le risible ne se conçoit pas du tout, le laid se conçoit péniblement. Le risible augmente la force consciente par une double excitation qui se dépense en énergie musculaire ; le laii diminue la force consciente par Teffort qu'il exige pour repousser les idées qui lui résistent. Nous comparerons l'effet du risible à la rencontre de deux forces qui, par suite de leur choc, prennent spontanément d'autres directions sans être contraintes à s'obstiner dans celles qu'elles suivaient ; l'effet de la laideur, au contraire, ressemble à une force qui, étant obligée de pénétrer dans un lieu occupé par un autre objet, se trouve condamnée à emprunter, pour vaincre cet obstacle, le secours onéreux d'une force supplémentaire. »

Cette remarquable théorie, la plus nette et la mieux élucidée que nous connaissions,— et nos lecteurs partageraient certainement cd jugement, si la place ne nous manquait pour rapporter les exemples bien choisis et ingénieusement analysés qui lui servent d'illustrations dans le livre de l'auteur, — cette théorie a toutefois deux grands défauts à nos yeux. En sa partie physiologique, elle se rapporte à des liaisons de phénomènes tels qu'il en pourrait exister, nous ne le nions pas. Mais le choc physique, et l'augmentation des forces, et puis leur dérivation dans le rire, nous paraissent des assertions encore trop vagues pour pouvoir être» utilement disculées, même à titre d'bypothèses. Nous ne saurions leur attribuer jusqu'à nouvel ordre qu'une valeur symbolique — avec un fondement physique inconnu — comme celle que nous reconnaissons au rapprochement institué par Kant entre les oscillations des organes et les oscillations représentatives d*un objet risible, ou à cet autre rapprochement si naturel, et dont M. Dumont tire un bon parti pour sa théorie, entre « l'attente continuellement trompée » , cause du rire que provoquent les chatouillemements er l'espèce de chatouillement intellectuel inhérent au rire esthétique.

Quant k Ja partie inteltectaelle de la théorie, le grave défaut que nous y trou- TOQs D*est pas celui que M. Gourdaveaux s'efforce d*y faire sentir (Du rire, p. 89 et SUIT., 169 etsuiv.). M. Gourdaveanx cherche à montrer par des exemples, et par ceux-là mêmes que M. Dumoot a trouvé propres à illustrer sa pensée, qu'il n'est pas vrai de dire que Tesprit soit porté par l'impression de l'objet risible à deux jugements inconciliables, ou plus généralement à deux mouvements opposés. XoQS ne pouvons entrer ici dans un examen détaillé, mais tout en admettant que Tauteur critiqué a trop borné la nature des oppositions assignables dans les divers cas du risible, nous croyons qu'il y a pour le moins matière à débattre et qu'une analyse approfondie, subtile, car il la faut subtile, permet souvent de démêler les éléments de la contradiction proprement dite que le critique se refuse à voir. Pour nous, ce que nous ne pouvons surtout accorder, c'est que l'opposition qui fait rire soit toujours et essentiellement dans Vobjet risible et dans ses propriétés, plutêt que dans le sujet risible, c'est-à-dire capable de rire, et dans les comparaisoas de tout genre auxquelles ce sujet se porte de lui-même, d'un cêté, il est vrai, an cours des accidents, mais, de l'autre, au gré de sa fantaisie. Le rieur de M. Dumont est passif par définition, et cependant le rieur actifs celui qui pour faire rire les autres est obligé de saisir ou de chercher les mobiles du rire, n'est pas «eolement Tartiste comique; ou du moins le rieur dans la vie possède les mêmes aptitudes et exerce les mêmes fonctions au degré près que le rieur dans l'art. Les différences énormes qui s'observent entre les hommes, quant à la propension à rire, i la facilité de percevoir ou de créer les occasions de rire, et enfin aux objets on aecideots si variables et de natures souvent si opposées qui sont en butte à la raillerie de chacun, selon son intelligence, son éducation, ses habitudes, son caractère et sa moralité même, toutes ces différences prouvent surabondamment la nécessité de donner, dans une vraie théorie du rire esthétique^ la première place entre les causes aux oppositions que le sujet risible produit de son propre mouvement intellectuel^ et non pas aux contrastes que présentent les objets ou les incidents^ indépendamment de toute %me propre de Vesprit, ou même d*un esprit particulier. Ce n'est certes pas que l'imprévu et la surprise ne dépendent point des objets, ni qa*ils ne jouent ici un rêle essentiel ; mais ils ne sont jamais rien que comparativeoient au sujet, et celui-ci tire de ses perceptions à leur occasion les oppositions les plus diverses, parmi lesquelles il y en a qui provoquent le rire et qu'il peut chercher à saisiir de préférence.

Si maintenant nous essayons de récapituler, en manière de conclusion, les jogements que nous a suggérés l'examen d'un certam nombre de théories, nous trouverons qu'il faut commencer par distinguer entre les explications physiologinaesdu rire et la théorie du rire du domaine psychologique; et distinguer, dans cette dernière, entre le rire que nous avons désigné sous le nom d'esthétique, et le rire où l'on doit voir un mode d'expansion de la joie diversement dirigée > depuis l« outbwst de la vie animale si bien décrit par M. Bain, jusqu'au sourire qui est one forme des relations de tendresse et une expression de la bonté.

Le rire esthétique se produit sous des conditions dont il faut se garder de faire des causes, et surtout des causes exclusives. Une des plus essentielles est la sur-

78 BIBLlOOBAPfllE.

prise causée à Tesprit par quelque perception inattendue, par un accident, ne fût-ce qu'interne et relatif à ses propres opérations; car on peut rire des idées que Ton a. Soûl ce rapport le rire est lié à ce genre de passions acquis^ves qui dépendent des impressions reçues au moment même où quelque fait se réalise et où quelque /In est obtenue, laquelle, en elle-même ou en ses moyens, ne nous laisse pas indifférents.

Une autre condition essentielle et corrélative de la précédente consiste en ce que Viniérét de Tesprit, eu éj^ard à l'accident, doit-être puremmt esthétique. L'indifférence qui n'existe pas esthétiquement, nous Tenons de le dire, doit exister physiquement et moralement, au moins un moment, au moment même du rire : c'est^-dire qu'à et mùmeni^ l'agent intelligent qui perçoit Taccident pour lui risible ne doit pas penser que cet accident est un mal grave (un malheur, une mauvaise action, etc.) ou un bien considérable et relatif à des intérêts qui lui sont chers.

La troisième condition, qtjûeerait mieux nommée le mode essentiel de perception du risible, est attachée à ce fait que l'agent intellectuel perçoit vivement une opposition de quelque espèce entre Taccident -— ou mode d'accident -^ dont il est frappé, et celui que la direction de sa propre pensée lui fait envisager comme ayant pu se produire à la place du premier : —rayant pu» ou ayant dft selon son jugement ou son attente*

Cette troisième condition est elle-même subordonnée à une autre ; c'est que l'opposition quelle qu'elle soit, pour être risible, se présente à un esprit porté de quelque manière à la joie ou pure ou mélangée, et apte, de plus, par nature ou habitude, à saisir promptem^ent divers côtés des choses. Sans cela les accidents restent indifférents ou prennent une autre physionomie.

C'est en examinant les différentes sortes d'oppositions que l'esprit à coutume de saisir pour s'émouvoir au rire qu'on trouve à faire leur juste part aux causes trop exclusivement envisagées dans les théories, telles que « laideurs inoffensives, » petits défauts, petits désordres ou désordres singuliers, accidents biiarres, n comparaisons malignes, désappointements, cboc de jugements contradictoires, » quiproquos, équivoques, jeux de mots de toutes sortes, etc. etc. i> Et il ne faudrait pas oublier, comme on le fait presque toujours, le contraste du réel et de l'idéal; en entendant ici simplemeot par idéal ce que l'esprit regarde comme conforme à la dignité humaine en fait d'appréciation, de conduite et d'attitudes, chez les individus, ou de leur part, en chaque espèce de fonctions et de circonstances, et qu'il oppose aux appréciations, à la conduite et aux attitudes dont les individus le rendent réellement témoin en lui causant plus ou moins de surprise. Une remarque importante, à ce propos, c'est que la dérogation à la dignité nonseulement ne doit emporter rien de trop grave, en soi ou par ses conséquences, — ceci résulte d une condition précédente, — mais que, telle qu'elle e4, le témoin ne peut en rire qu'à la charge de s'en rendre jusqu'à un certain point le complice, puisqu'il s'en fait un sujet de jeu, au lieu d'un objet de blâme ; et ce jeu, dans bien des cas, il est prêt lui-même à en devenir l'acteur ou l'imitateur, afin de goûter ce plaisir de la détente dont H. Bain a parfaitement rendu compte. Enfln il est facile d'apercevoir dans ces oppositions du réel et de l'idéal, dans la vie, dans

les jugemeats, dans los applications diverses de rinlelligence aux évtMiemcnts ei aux mœars, outre un important élément de Tart comique et de toutes les sortes de carieatares, le principe dominant de ce q<)*on nomme Vhumour, Car si cette sorte d'esprit nous parait se distinguer des autres et s'élever au premier rang, c'est en ce qu'il fait mieui sentir et valoir que ne le fait tout autre Tidêal même que la plaisanterie commune semble sacrifier et avilir.

Nous afons nommé le jeu, et voilà encore, nous ne dirons plus cette fois une condition, mais un caractère de tout rire esthétique auquel la conscience se prête on dont elle recberche ou prolonge les occasioni. Noua avons essayé, dans an di nos articles précédents, de marquer la place de la notion de jeu dans la tliéorie générale du Beau. Dès que le rire est du domaine esthétique, par m grand cAté, et entre dms le domaine de Tart, il est clair que ce commun caractère doit aoest être le sien. Le rire est un jeu. Mais cette vérité s'aperçoit encore BÛein directement, quand on songe et à la comédie proprement dite qui est un jea et qui en porte le nom ches l'acteur, et à Tordre tout entier des plaisanteries Immaioes, à tous les degrés, dans toutes les relations possibles et dauo toutes les s{»hères. D y a là un jeu constant de la vie, parallèle au jeu de Tart, et d'ailleurs son générateur. Ce jeu, considéré dans sa généralité et dans l'ensemble de ses applicatiotts, et abstraction faite des abus dont il n'est pas exempt, doit avant tout !0Q charme et son incontestable utilité à la fonction qu'il remplit de dérober rhomoe passagèrement aux pensées graves et aux sentiments tristes. Si la vie esi ainsi faite qu'il faut, suivant le mot d'un homme qui ne riait pas, « que le » cœur se brise ou se bronze, » ne devons-nous pas bénir la nature qui place liBtre les deux termes du sombre dilemme cet adversaire commun du réel et de ridée, l'esprit qui rit ?

BxviSTA ooHTKMPoaAHBà, director D. Joté del Perojo (Madrid, San Mateo, 11, Bajo).

L'objet de cette revue est de a fondre en une seule publication toutes les mani** festations de la culture, en donnant à ce mot culture le sens le plus large ». Ce n'est pas l'organe d'une école, d'une doctrine. Bien qu'il se rattache à la philosophie de Kant, le directeur de la Rex^ista coîUemporanea n'entend exclure de ses colonnes aucune des « directions o de l'esprit scientifique, philosophique, littéraire et moderne. Voici le programme que la Revista se propos e de remplir :

1* Nouvelles^ contes et légendes; dans cette section, on se propose de faire connaître, pour la première fois en Espagne, les principaux conteurs allemands, aoglais, russes^ français et norvégiens.

2*^ Essais et études en tous les champs de la culture, histoire, littérature, droit, philosophie, science du langage, politique, sciences naturelles, géographie, musique, arts plastiques, voyages, ethnographie, archéologie, science de la guerre, eU:.

Z" Poésies originales d'auteurs en renom.

U"" Revues littéraires sur le mouvement intellectuel en Espagne, France, Angle-

80 BIBLIOGRAPHIB.

t( rre, Allemagne, Italie et Amérique, et compte rendu détaillé de toutes les œuvres artistiques, scientiGques, philosophiques et littéraires, publiées en chacun de ces pays.

5"" Notices bibliographiques, correspondances et extraits des, sommaires des publications les plus importantes.

Voici les articles que nous avons particulièrement remarqués dans les numéros jusqu'ici parus de la Revista corUempcranea :

Théorie générale de la sensibilité^ par J. Delbcbuf. — L'auteur de ce mémoire intéressant traite d'abord de la sensibilité simple. Il établit trois lois de la sensation : loi de la dégradation, loi de l'intensité, loi de la tension de la sensation qui lui paraissent analogues & certaines lois physiques. Puis il passe à l'étude de la sensibilité composée, de la connaissance du monde extérieur et enfin de la connaissance de soi-même. Selon M. Delbœuf, l'idée du monde extérieur vient « de la comparaison entre les effets volontaires et les mêmes effets involontaires )>. L'idée du moi s'explique par Tanalyse du sens du tact et de ses relations avec la mobilité, a L'animal considère comme étant Im tout ce qui lui procure toijgours une sensation identique quand sa volonté est la même. Le loophyte fixé sur une pierre, dans le creux d'un rocher, et qui rencontre toujours les mêmes objets quand il étend ses tentacules, doit croire que ces objets font partie de lui-même, d

Vie de Kant^ par Kuno Fischer. — Cette étude se termine par le jugement suivant de Guillaume de Humboldt sur Kant : a Ce qu'il a détruit ne se relèvera pas ; ce qu'il a fondé ne périra pas ; la réforme qu'il a établie est de telle importance, qu'il en est très-peu qui puissent lui être comparées dans toute l'histoire de la philosophie. »

Le réalisme raisonné; dernière phase de la philosophie positiviste, par J. ScoT Hendbrson. — Cet article, traduit de la Fomightly Review, fait connaître le positivisme de M. Lewes et les différences qui le séparent de celui d'Auguste Comte : M. Lewes élimine tout élément apriorique ou, comme il dit, métempirique ; il n'admet d'autre source de la connaissance que la sensation, l'expérience ; mais il se sépare de Comte en ce qu'il estime possible et croit avoir réalisé l'application légitime de la méthode positive aux problèmes métaphysiques.

Véducation nationale considérée comme un devoir natiojial, par F. Max Mûllbr. — Nous avons reproduit une partie de ce remarquable discours dans le n^ U de la Critique philosophique.

Haeckel jugé par Hartmann, par José del Perojo. — L'auteur de cet article compare la philosophie naturelle de Hartmann à celle de Haeckel. Il n'a pas de peine à montrer qu'il y a incompatibilité de méthode et d'esprit entre l'une et Tautre. CeUe de Hartmann est dominée par une métaphysique idéaliste^ dirigée par des vues téléologiques ; celle de Haeckel est pénétrée de l'esprit de l'atomisme mécanique.

Le rédacteur-gérant : F. PiLioN.

rXA». — :MFA)XBftlB SB B. MABTIMBT, BOB MISR61I, 8

5" AN.NÊE. 9 MARS J876. N« 6

POLITIQUE, SCIENTIFIQUE, LITTÉRAIRE

Si Ton Teut se former une juste idée des progrès accomplis dans les mœurs politiques du parti républicain, comprendre le plan de réformation intérieure auquel il s'est soumis par un effort de vertu^ et voir dans toute leur opposition les présentes conséquences de la sagesse et les résultats qu'on aurait obtenus probablement en siiivant les errements et les exemples des nobles démocrates émeutiers et des généreux socia*< listes à décrets de 1832 et de IS&S» on n'a qu'à faire une hypothèse fort simple : c'est que l'Assemblée de 1871 ait été forcée par l'impuissance de sa majorité et les entreprises des factions de se dissoudre avant d'avoir établi un ordre constitutionnel. Mais cette hypothèse peut se diviser en plusieurs autres qu'il est intéressant de parcourir et d'examiner au moins brièvement.

Supposons d'abord que l'Assemblée, rentrée à Paris avant le 17 mars, conformément aux vœux des démocrates, ait été dispersée « par le peuple n au bout de peu de jours.^Cet accident devait résulter tout naturellement de ces causes réunies : 1* Le tempérament réactionnaire et les visées monarchiques avérées de la majorité; 2"" L'état de dissolution de l'armée régulière et les dispositions mentales des milices plus ou moins organisées ou inorganisées après le siège; Z^ L'exaltation populaire; k* Les traditions révolutionnaires qui malgré tant de leçons lamentables (31 mai, 1 prairial, 15 mai, k septembre), regardent toujours les intrusions des foules dans le gouvernement comme un ressort politique utile et moral. Après l'événement plus que probable, dans l'hypothèse, nous aurions eu à Paris la Commune que Ton sait; dans un assez grand nombre de Tilles grandes et petites, d'autres communes soi-disant fédérées^ anarchiques entre elles et chacune chez elle ; quelque part, dans une ville centrale, l'Assemblée reconstituée, groupant sous son autorité toutes les forces de l'Ordre dans te pays, et trouvant dans sa propre épuration^ dans les circonstances, dans les entraînements mômes de la guerre civile, la puissance de revenir ouvertement à la monarchie. Je ne parle

GllT. rSlLOi. V, ~ é

ni de l'invasion, qui était là^ ni de Tiatervention, vraisemblable en cecas> de l'étranger dans nos affaires intérieures et de rinclination qu'il aurait eue, qu'on lui a même connue à nous ramener les Bonapartes en qualité de solution la plus facile et pour lui la plus sûre. Mais comment imaginer que la France eût pu sortir d'une crise tellement profonde et d'une si totale anarchie autrement qu'à Taide d'un pouvoir dictatorial et césarien^ quel qu'en eût été le titre officiel, et sans des proscriptions multipliées, étendues à tout le territoire, et enfin sans un long et terrible discrédit pour toutes les idées de libertés politiques et communales ?

Voilà donc une conséquence à envisager de la politique révolutionnaire possible, appliquée à des circonstances encore bien voisines de nous. Faisons, pour une autre hypothèse, un pas de plus dans l'histoire. Supposons que l'Assemblée de Versailles ait été délaissée, en mars ou avril 1871, par tous ceux de ses membres, hommes des plus honorables, qui, d'une part, respectaient en elle le droit et la représentation centrale de la nation, mais qui, d'une autre part, craignaient ses entreprises contre le droit républicain, blâmaient ses actes injurieux pour la démocratie, étaient peut-être sympathiques à certaines des revendications de la Commune, et fort éloignés en tout cas des sentiments de haine et de vengeance qui animaient beaucoup de réactionnaires. Supposons ensuite que les 150 ou 200 députés acquis à l'idée républicaine absolue, après la chute de la Commune et les élections complémentaires, eussent moins consulté la prudence que suivi les habitudes tumultueuses et violentes de leur parti dans la Constituante et la Législative de i8A8 et de 18&9; qu'ils eussent trop souvent et trop vivement provoqué leurs collègues de la majorité, et enfin cherché dans la conspiration ou Témeute les moyens de forcer la dissolution de l'Assemblée et le <x triomphe de la démocratie d : on ne saurait douter que la prépondérance du parti qui inclinait vers une restauration légitimiste, même à quelques conditions que ce fût, n'eût été augmentée, ici par des proscriptions et là par des adhésions de diverses natures, et par le sentiment de ce qu'on nomme en pareil cas la a nécessité d'en finir ». Bien des scrupules auraient été levés, et l'opinion de cette partie nombreuse de la nation que domine la peur du désordre, et qu'il faut avoir pour soi quand on veut mener à bout les réactions, aurait encouragé une usurpation de souveraineté à laquelle il n'a manqué, on le sait, que si peu de chose du côté du nombre, ou de Tintrigue ou de l'audace. Mais sous l'apparence d'une restauration, c'est la carrière des révolutions qui se serait plus que jamais ouverte. La conjuration bonapartiste aurait acquis des forces incomparablement plus grandes que celles que nous^ lui avons vues dans le cours réel des événements. Le nouveau gouvernement, qui n'aurait pu compter ni sur l'armée ni sur le peuple des campagnes, aurait été seulement l'intérimaire du césarisme, et celui-ci lui aurait succédé^ soit

LA TAGHB DBS NODVBLLBS GHAMBRB8. 83

immédiatement, soit, et a fortiori dans ce cas, après un temps de guerre civile et d'anarchie bien propre à déraciner le reste des idées libérales dans un pays si visiblement incapable de liberté.

Maintenant, reprenons de moins haut notre hypothèse. Plaçons-nous au moment où l'impuissance et l'irrémédiable division des partis monarchiques eurent fait échouer le plan de restauration : — impuissance, ne l'oublions pas, dont la sagesse du parti républicain a été un facteur tout à fait nécessaire; — et rappelons-nous la pression, [d'ailleurs trèsnaturelle, très -légitime, que les républicains de TAssemblée tentaient d'exercer sur une majorité peu scrupuleuse pour la décider, ne pouvant constituer, à se dissoudre. Le droit constituant même était refusé, et non sans de bonnes raisons, à cette chambre nommée sans mandat défini a en un jour de malheur n et qui, ce semble, devait suppléer par le sentiment du devoir et par une juste notion du vrai siège de la souveraineté, aux limites qui auraient pu lui être fixées par une forme de légalité antérieure à son existence et liée à sa convocation. Si dans ces circonstances le parti républicain était allé jusqu'au bout de son propre droit, du droit de ses commettants, par la manière trop injurieuse ou hostile de l'invoquer^ à plus forte raison en recourant à des procédés d'apparence factieuse, ou ne fût-ce même qu'en essayant de désorganiser l'Assemblée par une démission collective, il est aisé de présumer ce qui serait arrivé, tellement aisé qu'on peut à peine s'y tromper. Faute d'une constitution définitive, impossible pour elle à préciser à certains égards, c'est-à-dire autrement qu'en principe, la majorité renforcée et animée par l'attitude des démocrates, aurait changé le titre républicain tre du pouvoir exécutif en un titre de lieuienance générale d'une moù indéterminée. Elle aurait donné au lieutenant du royaume des pouvoirs presque dictatoriaux, destinés à se prolonger, de terme en terme, jusqu'au jour où les difficultés attachées à certaine volonté royale au* ndent été levées par n'importe quelle décision ou quel événement. Enfin elle ne se serait point retirée sans remplacer le suffrage universel confus et inorganique par un suffrage appelé toujours universel, mais organisé de manière à donner des garanties « à l'ordre, à la religion et aux supériorités sociales. > Les travaux de la commission des trente sur la matière électorale (janvier — mars i87/i) donneront sur ce sujet tous les éclairdssements désirables à ceux qui seront curieux d'y revenir. Est-^il besoin d'ajouter que le système du septennat exerçant la suppléance monarchiquC) de cela seul qu'il était l'établissement d'une dictature mili-* taire contre la république et contre « la révolution v, dans l'intention de ses auteurs, ne pouvait être en réalité qu'un terrain préparé pour des révolutions futures ?

Pour continuer cette revue des possibles très-réels dont la prudence de la gauche a fait des impossibles, il faut arriver jusqu^au jour où il fut

décidé à la majorité d'une yoix que l'impuissance de constituer la monarchie alhùt se traduire en une puissance fort différente que personne n'imaginait, en une velléité, et finalement en une volonté sur laquelle on ne pourrait bientôt plus revenir, de changer de provisoire en définitif le titre d'existence de la République. Si dans Tintervalle de la proposition Casimir Périer, rejetée sur la demande expresse du gouvernement par une[majorité de&l voix, et de la discussion des lois constitutionnelles qu'une voix unique, à un certain moment, fit tourner à la confusion des organisateurs de provisoire^ la gauche s'était permis des manifestations bruyantes, avait donné lieu au moindre de ces éclats dont les amis des gouvernements qui font le silence chez les peuples savent si bien tirer parti pour rendre la démocratie odieuse à la masse des hommes d'ordre et de paix, il est hors de doute que la force des choses, en poussant à l'adoption du projet de la commission des trente, aurait conduit l'Assemblée à accuser fortement le caractère de ce projet hostile à la république, à consacrer pour cinq ans le système de « l'ordre moral et du gouvernement de combat b, à flanquer d'un sénat oligarchique un pouvoir exécutif discontinu, intransmissible dans l'enceinte constitutionnelle, gardien de l'État sous le scellé, chargé de remettre un fldéicommis, au terme fixé, dans les mains du prince en faveur duquel tournerait la chance habilement travaillée par l'intrigue. Le sénat, pour plus de sûreté, aurait été laissé au choix de l'agent fiduciaire, dont le désir se laissait naïvement paraître; mais alors qu'on eût mieux aimé le composer de hauts fonctionnaires et de délégués des corps de l'État, vu l'esprit de ces corps tel qu'on le connaît en France, le sénat n'aurait pas laissé d'offrir toutes les garanties désirables à 'l'usurpation anonyme. Après cela^ la prudence la plus vulgaire obligeait ces demi-constituants, ces arrangeurs de la lettre de cachet en blanc de la souveraineté natio* nale, à voter pour la chambre basse une loi électorale à Tunisson du système, et telle au surplus que leur commission la demandait : ou s'ils né l'eussent fait résolument, c'est qu'il ne leur aurait point trop déplu de prévoir un conflit de pouvoirs de nature à favoriser un coup d'État avant l'époque marquée pour la révision des lois constitutionnelles ! On avait donc toujours des révolutions en expectative ; et il aurait fallu un aveuglement bien inexplicable de la part des meneurs du parti oligarchique pour ne pas bien voir que le complot bonapartiste était le mieux en mesure de proflter de toute entreprise réussie contre la République, si, au fond, ils n'eussent été décidés à acheter la ruine de la République au prix des éventualités les plus calamiteuses.

Au lieu de cette organisation de l'impuissance et de Tanarchiei an lieu de cette espèce de veto suspensif mutuel des partis, qui par sa nature et ses effets n'aurait pas été sans quelque rapport avec le liberum veto de la Pologne, une des causes les mieux connues de la perte de

LA. TACHE DES VGUYEVLËS GSAHBRES. 8 5

cette nation, nous avons obtenu -* grâce h la longanimité et à Tadm*^rable retenue des représentants du droit, il ne faut pas se lasser de le répéter, — une constitution sérieuse et une double loi électorale acceptable. Cette constitution et cette loi, dès leur première application, ont anéanti les espérances les mieux fondées de l'oligarchie. Denz aa.semblées^ Tune à tout le moins constitutionnelle^ l'autre en bonne partie républicaine de tempérament et de doctrine, ont regu la délégation limitée et temporaire de l'exercice de la souveraineté. Le pouvoir ezé« cutif, quelque origine qu'il ait par les circonstances et dans la personne, est lui-même, constitutionneliement, en principe, et enfin, par la vertu du régime parlementaire, une délégation de cette délégation, dans les limites d'une fonction clairement définie. C'est aux deux chambres, en effet, qu'appartient la nomination du président de la République, en cas de mort ou de démission ou à l'expiration légale de ses pouvoirs. Le président n'a que la simple initiative des propositions ; il doit promulguer les lois votées par les deux chambres sans autre droit suspensif que celui de provoquer, et à très-bref délai, une délibération nouvelle, et enfin il peut être mis en accusation, dans le cas de hante trahison, sur un vote de la chambre des députés. Si cette chambre est dissoute, ainsi qu'elle peut Tôtre moyennant accord du président et du sénatj ses électeurs doivent être convoqués dans le délai de trois mois; le sénat ne peut siéger législativement sans elle, et nulle modification à la loi électorale, non plus d'ailleurs qu'à aucune autre loi^ n'est possible sans son intervention et son aveu. Ce sont là des garanties considérables et qui ne peuvent guère être surpassées au fond dans une constitution. Le crime seul peut les détruire. Mais quelle constitution dispenserait jamais les citoyens de veiller, et ne dépendrait pas pour sa sûreté de la composition des corps de l'État et du personnel du pouvoir ? Nous avons obtenu ce que les intrigues des ennemis de la République avaient le plus travaillé à empêcher : des chambres qui sortent réellement des entrailles de la nation et qui en représentent à divers degrés l'esprit actuel, le sa* voir et Tignorance, avec un désir de progrès prédominant; cela n'est pas contestable.

Et maintenant poursuivons, au point de vue d'un avenir prochain, les hypothèses que nous avons examinées dans le passé. Supposons que le parti républicain démente sa politique de modération et de patience, et revienne aux allures factieuses, ou réelles ou du moins apparentes, qn'il affectait jusque dans la défense du droit. Il est aisé d'imaginer quelles fautes il pourrait commettre. Reportons-nous seulement aux justes griefs dont l'Assemblée de 1871 lui a donné le sujet, et qu'il a si vivement ressentis, et 'dont les conséquences subsistent avec toute la force que leur donne un régime constitutionnel qui les consacre. Ne parlons pas de son attachement traditionnel au système d'une assem*

86 LA TACHE DES ROIJTELIBS CHAHBIUU.

blée unique et omnipotente, ni de sa répugnance moins ancienne mais trôfr-vive pour Tinstrument du suffrage à plusieurs degrés ; on aime à croire que ses préjugés en cela se seront amendés par la réflexion, et qu'en tout cas il ne pourra faire moins que de comprendre Tintérèt qu'il a à s'attacher au palladium d'une constitution qu'il a cru devoir accepter et avec laquelle ses ennemis, qu'il y songe bien, ne sauraient vivre et entretenir leurs espérances. Ne disons rien non plus de la substitution du scrutin d'arrondissement au scrutin de liste : quoiqu'il s'agisse ici d'une simple loi à laquelle il serait permis de toucher, on reconnaîtra sans doute qu'elle n'a pas eu partout les fâcheux effets qu'on en redoutait; qu*elle offre l'avantage très-grand de décentraliser Faction démocratique dans les élections, et de lui donner plus de sincérité et de force en multipliant les comités directeurs ; et qu'enfin il y aurait inconvénient à soulever une question de ce genre, surtout avec l'opposi* tion possible du sénat, au début d'une législature. Mais il y a des points d'une autre gravité et des motifs de plaintes mieux fondées. Si les républicains, tant les hommes nouveaux que les députés réélus, abordaient cette première session avec les sentiments irrités, non pacifiés encore, que ces derniers ont certainement éprouvés quand ils ont dû voter des articles constitutionnels, tels que celui qui confère à Tune des chambres et au président de la République un droit exorbitant de vie et de mort sur l'autre chambre; ou que celui qui accorde l'égalité du quotient électoral, dans la nomination des sénateurs, à une commune >^4^ent habitants et à une commune de dix mille, vingt mille, cent mimll^.étc., il est certain que la question de la révision serait immédia* tement soulevée, au risque de perdre en un moment tout le bénéfice que la nation et la République elle-même ont retiré du fait d'un établissement politique stable et de la clôture de l'anarchie légale. Longtemps, et ce n'était que trop naturel, en assistant aux efforts de la coalition monarchiste, les républicains se sont entretenus dans la pensée qu'une assemblée nouvelle, il faudrait bien toujours en venir là, aurait mission révolutionnaire de mettre à néant tous les actes de sa devancière. Aux menaces de coups d'État d'une autorité pouvaient répondre celles des coups d'État d'une autre, à l'usurpation projetée la revendication radicale : à révolution légale révolution légale et demie ; et les assemblées se seraient succédé comme se succèdent souvent dans les pays à régime despotique les rois qui abolissent la mémoire de leurs prédécesseurs. Ce point de vue a pu avoir son excuse, c'est la guerre des partis, mais aujourd'hui il ne serait propre qu'à tout perdre^ en dénonçant contre tout droit le traité enfin conclu et définitif.

Et ce ne serait pas s'en écarter assez que de donner une forme légalement tolérable aux revendications les mieux motivées en soi. Supposons, par exemple, et pour imaginer le cas le moins inadmissible^ qu'un

U TACHE DBS NOUTEUBS CHAVBBXS. 87

député dans la chambre des députés, un sénateur dans le sénat, s'entendent pour proposer respectivement à chaque assemblée le vote d'une adresse au président de la République, qui seul, jusqu'au 20 novembre 1880, a le droit de demander la révision de la constitution. Dans cette adresse, on soumettrait à la libre initiative du magistrat suprême les motifs qui pourraient l'engager à faire usage de son privilège légal poar introduire la demande d'une révision partielle sur deux points strictement déterminés d'avance. Les motifs, c'est avant tout la défiance injurieuse témoignée au pays par la précédente assemblée, issue de circonstances néfastes ; c'est Tespèce de complot éventuel que cette assemblée a tramé visiblement contre le grand corps électoral en accordant au sénat la faculté de lui renvoyer ses mandataires et, d'autre part, en soustrayant totalement les électeurs sénatoriaux à la loi du nottére, dans l'espoir aujourd'hui trompé d'amener fatalement un conflit entre les chambres. Les deux points à réviser seraient donc le droit de dissolution et le cinquième alinéa de l'article k de la loi du sénat, portant que toute commune nomme un délégué unique, quelle que soit la population de cette commune et son importance dans l'État. Certes, ce sont là des vœux que tous les vrais républicains doivent former et ne courent aucun danger d'oublier. Le moment de les exprimer hautement viendra, suivant une marche régulière des choses. Mais, à l'heure présente, ils porteraient au plus haut chef le caractère révolutionnaire. Il est aisé de s'en assurer.

Et d'abord un trouble sérieux suivrait toute montre d'initiative en ce sens, pour peu qu'elle fût secondée, parce qu'il serait immédiatement avéré que l'on n'est pas encore bien sorti de la situation critique de 1871-75, et que la crise politique se prolonge. Si l'on se plaçait par la pensée dans un pays — nous pourrons être un jour ce pays-là, mais nous ne le sommes pas encore — un pays où les partis se livreraient sans danger pour l'État, sans que l'opinion s'en courrouçât et s'en offensât ni que les intérêts inquiétés appelassent un sauveur, à tous les mouvements et à toutes les entreprises de l'action et de l'agitation légales, on se dirait peut-être: «^ Essayons toujours, la cause est juste, et pourquoi ne pas demander aujourd'hui ce qu'on n'obtiendra peut-être que plus tard? N'est-ce pas cela même qui caractérise un parti progressiste et sachant ce qu'il veut? Nous réussirons ou plutôt nous échouerons, mais il sera toujours bon d'avoir entrepris ; nous aurons ainsi marqué le but à poursuivre et qui doit être atteint par des moyens légaux. » Le raisonnement ne va pas aux circonstances. Notre constitution est une conquête récente, entourée de puissants ennemis, et dont les premiers et les plus simples effets obtenus, ou simplement redoutés, soulèvent les clameurs des partis qui se crurent quelque temps nos maîtres, et jettent l'eftroi dans le grand troupeau ^de la contre-révolution. Or, le moment

88 LÀ tàghs des nouvelles chambres.

de remettre nue constitutioD en question sur quelques points, et par ià de l'affaiblir sur tous, n'est pas ce premier moment où il s'agit de l'appliquer et de la défendre. Notre maison est bÀtie, nous Tavons régu' lièrement acceptée de l'architecte: habitons-la; nous en changerons les distributions k l'heure qui conviendra. A la différence des autres mai. sons, celle-ci est de telle nature, que les perfectionnements intérieurs en ébranlent les fondements, et d'autant plus qu'elle est plus neuve. Nous n'avons pas à faire à présent de la politique d'amélioration constitutionnelle, ce qui veut dire inévitablement de passion et de conflits, mais bien de la politique d'adaptation, une politique positive d'établis* sèment républicain.

Faut'il faire toucher du doigt le danger, sur les hypothèses que nous n'avons pas craint de mettre en avant, bien rassurés que nous sommes désormais contre leT retour des imprudences excessives? La proposition que nous avons imaginée, ou toute autre du même genre, pourrait, d'entrée de jeu, conduire à un conflit entre les deux chambres, et le péril serait alors très-grand, car, avec ce qu'on peut aisément supposer des influences qui s'exercent à l'entour des régions executives, il se formerait dans l'édifice constitutionnel une fissure par où s'introduirait l'instrument de ruine de la République. Abstenons-nous de développer ceci^ Remarquons seulement , ce qui doit frapper tous les gens de bon sens, qu'il est de la dernière importance qu'il ne s'élève aucun conflit sérieux entre le sénat et la chambre des députés durant le cours d'une présidence dont ces assemblées n'ont point élu eUesmômes le titulaire.

Si la proposition que nous avons en vue échouait dans Tune et l'autre chambre, il en résulterait un ébranlement inutile, et par suite nuisible, qui laisserait après lui de profondes divisions dans un parti auquel l'union est encore si nécessaire. Ce n'est pas apparemment à ce point de vue que se placeraient les politiciens trop pressés de réformer une constitution naissante. Ils suppo'seraient la possibilité d'obtenir la double majorité voulue à l'appui de leur tentative. Admettons donc aussi cette hypothèse invraisemblable. Elle entraîne comme conséquence l'existence d'une majorité aussi dans «l'assemblée nationale d, pour le cas où cette dernière devrait s'assembler aux termes de la constitution. On peut donc croire que si la proposition de révision, suggérée comme nous l'avons dit au président de la République, venait à causer sa démission, — il faut se rappeler ici que ce magistrat s'est regardé originairement comme le mandataire d'un parti, d'une majorité de ce temps, plutôt que d'une autre majorité quelconque pouvant être amenée par les événements, — on peut croire qu'on serait en mesure de lui donner un successeur constitutionnel et résolument républicain. Mais il y aurait beaucoup d'aveuglement à se flatter de la possibilité d'une soin-

LA TACHE D£S NOUVSIXBS GHAJIBRES 89

tioD si simple au cas d'une démission ainsi provoquée du président de la République. S'il s'agissait d'une démission absolument spontanée, Tenue de circonstances où les chambres n'auraient rien mis au delà de ce qui tient à l'exercice normal de leur droit législatif, oui, la constitution a tout ce qu'il faut pour couper court aux difficultés, sans aucun danger, dans les vingt-quatre heures. Mais, au cas d'une provocation^

— à Dieu ne plaise qu'elle se produise sous quelque forme que ce soit 1

— il y a deux choses auxquelles on doit réfléchir. La première^ c'est que les habitudes monarchiques du pays font qu'il s'exagère énormement l'importance du personnel suprômc du pouvoir exécutif et les périls attachés à sa vacance et à son remplacement ; que la moindre menace d'instabilité dans cette partie de l'organisme de l'État, surtout en dehors de ce qu'on a prévu, ouvre immédiatement une crise fort grave, et de celles précisément qui sont le plus à craindre dans une République. Nous ne voulons pour preuve de l'obsession, ce n'est pas trop dire, de l'obsession superstitieuse à laquelle nos imaginations sont en proie quand nous pensons au chef de l'État, que l'obligation où se sont vus on si grand nombre des candidats républicains, aux élections du 20 février^ de faire entrer dans leurs professions de foi, non-seulement une juste déclaration de respect constitutionnel pour le maréchal de Mac«- Mahon, mais en outre quelque chose de semblable à l'attachement qu'on aurait pour une personne nécessaire, et comme pour un roi dans une monarchie. Dans un pays où ce sentiment vit encore, quoique détaché des idoles qui anciennement le motivaient, on ne saurait éviter avec trop de soin tout ce qui ressemblerait à des allures provocatrices des représentants de la nation envers le dépositaire du pouvoir exécutif. Si jamais un conflit doit naître, il faut que la responsabilité en pèse trèsévidemment sur ce dernier.

Nous disions qu'il y avait deux points à considérer. Le premier, qu'on vient de voir^ concerne la nation et ses dispositions bien connues. Le second regarde le président lui-même. S'il était vrai qu'aujourd'hui, comme il y a deux ans, le président de la République pût s'estimer autre chose au fond qu'un magistrat républicain, et se croire d'autres devoirs et d'autres droits que ceux qui appartiennent à sa haute fonction ; si, par une aberration de conscience incompréhensible, il se reconnaissait vis-i-TÎs de certains partis des obligations qui eussent survécu à la période provisoire et se prolongeassent pendant la durée d'un établissement constitutionnel dont il accepte de faire partie, certes fort librement, alors, dans cette hypothèse injurieuse, sans doute, on doit sentir combien il est nécessaire de rester soi-même irréprochable, non dans le fond seulement, mais quant aus formes et aux ménagements, et de s'enfermer rigoureusement dans ses attributions, plutôt en deçà qu'au delà, afin de ne fournir autant que possible ni les aliments ni les occa*

90 LA TAGHS DIS R0I1VBLLB8 CHAMBRES.

sions à des passions et à des projets hostiles à la République. Si Topinion la plus répandue en France et à l'étranger sur ie caractère du chef du gouyemement est aussi la mieux justifiée, il faut, pour la bonne harmonie des pouvoirs et dans l'intérêt de l'éducation républicaine de la nation, faciliter sa tâche au président. Si sa qualité de militaire et d'autres circonstances devaient rendre le président suspect malgré tout — - quoique en vérité Washington, lui aussi, ait été un militaire et un homme d'instincts et d'habitudes militaires, avec sa grande vertu, — il faudrait, dans ce cas, Tuser en le respectant, et conduire toutes choses avec douceur et les plus grands {tempéraments jusqu'au moment où il serait enfin permis de donner un chef civil à l'État, et de finir la dixième année de la troisième République en faisant disparaître les dernières traces des années d'apprentissage et s'afiranchissant du legs jusque-là forcé des phases de transition. Cette œuvre, à moins d'accident et suivant le cours constitutionnel des affaires, n'appartiendra pas à la chambre des députés actuelle, puisque ses pouvoirs doivent expirer avant ceux du président Son rôle politique — nous parlerons de son rôle législatif tout à l'heure — est donc bien moins d'initiative que d'effacement, et môme de sacrifice. Le patriotisme lui commande de s'y tenir. Toutes les considérations possibles sont dominées par la nécessité de terminer la révolution en fondant l'ordre légal républicain absolument respecté, imposé de gré ou de force aux anciens partis, et inébranlable.

Tout annonce qu'on a aujourd'hui l'instinct de ces vérités dans le parti démocratique, et qu'on est disposé à suivre le chef éminent qui a montré en avoir la vision la plus nette. Nous craignons peu que la chambre se laisse entraîner hors des voies constitutionnelles. Sans doute on verra des mouvements d'indiscipline, on assistera à des effets d'ardeurs irréfléchies ou d'habitudes d'esprit provenant des temps héroïques de la révolution ; mais ce mal, psychologiquement nécessaire, et qui est môme fort môle de bien, sera rendu inoffensif par la formation d'une grande majorité constitutionnelle. Ni la proposition directe ou indirecte de révision démocratique, ni la demande tout aussi formellement, et, selon nous, très-heureusement inconstitutionelle, du retour des assemblées à Paris, ne sont destinées sans doute à obtenir un nombre d'adhésions trop considérable. Enfin la proposition d'amnistie, dût-elle se produire en termes imprudents et par là nuisibles aux condamnés auxquels on s'intéresse, n'est pas de nature à causer dans les esprits des troubles plus que momentanés. S'il faut dire toute notre pensée, la plus républicaine des deux chambres nous paraît elle-môme composée, après ce grand succès des élections du 20 février, non pas de manière à inspirer aux a hommes d'ordre » des craintes fondées, mais plus vraisemblablement de mantère à constituer ce que la satire démocratique pour-

LA TAGfiE DIS MOtmRXBS CHiHBBIS. 91

rait bien appeler avant pea une espace de jwte milieu républicain^ un grand parti de la quasi-républiqw.

Ici se présente un grand danger, le second de ceux qu'il est permis de prévoir dans la situation actuelle, et le plus difficile des deux à éviter. Si nous avons jusqu'ici démontré quelque chose, c'est que la politique or* dinaire des passions, des récriminations et des conflits^ la politique acharnée aux discussions sur les droits des gouvernements et des partis et très-souvent sur les personnes, la politique qu'on pourrait appeler formelle ti penonnelle^ et qui, toute nécessaire qu'elle est, reste si facilement stérile, doit, si l'on e^t sage, être réduite à la plus simple expression possible dans la législature qui commence. Mais dire cela^ c'est dire que la politique réelle doit prendre le pas sur l'autre et se montrer active^ car il faut faire quelque chose, et il y a à faire. Par une politique réelle nous entendons ici celle qui s'occupe des lois et de la réforme des institutions. La constitution est hors de cause, mais elle est républicaine, et les organes de l'État, au-dessous de la région des grands pouvoirs, doivent devenir républicains. De plus, la France est doublement arriérée pour la plupart de ses lois organiques : arriérée, soit qu'on la compare à d'autres grands États de l'Europe ou à l'idéal qu'elle s'est elle-môme proposé depuis 1789i. Son avenir est incertain et menacé si elle ne fait un pas décisif. Ce pas, nous savons trop que les grandes journées populaires, les juillet 1830 et les février 18&8, ne l'obtiennent pas sérieusement d'elle, attendu que la puissance de la réaction, après ces phases d'excitation extrême, ne manque pas de nous faire revenir sur le peu de progrès que l'impuissance révolutionnaire a tirés d'un premier et terrible effort. Il faut donc que les véritables réformes s^accomplissent en temps de paix civile et de sécurité générale, et si ce n'est par les anciens conservateurs, puisqu'ils ne l'ont pas voulu, au moins par les conservateurs nouveaux d'un régime républicain incontestablement légal. S'il en advenait autrement, si la République restait cinq ans encore à l'état purement formel, si le peuple dont les vues ne vont jamais loin dans l'avenir, ne recevait de son nouveau gouvernement aucun bienfait appréciable, pendant que les partis continueraient à travailler activement son ignorance et ses faciles illusions césariennes, en vue des élections de 1879 et 1880, nous serions fortement en danger de voir ces élections donner des résultats en pleine réaction sur celles de 1876. N'avons-nous pas déjà vu un phénomène semblable?

N'oublions pas non plus que le bonapartisme et le cléricalisme ne sont pas les seuls agents à redouter. Le socialisme utopique, le socialisme à improvisation et à décrets a conservé son prestige auprès de certaines parties très-vivantes et très-imaginatives de notre nation. Le jour oii Ton pourrait appliquer à la politique des conservateurs républicains la triple

93 LA TACHE BBS NOUYXIXES GHAUBRES.

négation qui condamnait il y a trente on quarante ans celle des conser«> valeurs de la quasi-légitimité : rieny rien, rien^ on Terrait aussi refleurir la théorie de ceux qui disaient à la même époque : a La politique ne sert de rien au peuple, c'est le thé&tre aux avocats, Tinstrument des ambitieux et des exploiteurs ; avec elle, on gagne tout au plus des libertés creuses^ qui n'empêchent pas de mourir de faim, et le budget reste en p&ture BLUxplautocrates, Ce qu*îl nous faut, c'est une organisation sociale où chacun ait sa fonction et sa rétribution. La vraie liberté, c'est la justice distributive et Tabondance qui en est la suite. On Taura quand on voudra. Décrétons le bonheur universel, b Quand on entend ces sortes de discours et qu'ils font un peu trop de bruit, on peut être sûr que les Césars ne sont pas loin. Us sortent de toutes les situations^ et les princes de toutes les maisons sont bons pour nous en donner. Pour éviter ce danger d'une politique exclusivement formelle, et pour ainsi dire fainéante à l'endroit des améliorations po^ ulaires, il ne suffit pas que les gens instruits et de bon sens puissent dirt« ce qui d'ailleurs est parfaitement vrai, que la forme en pareil cas finit t.>ujours par amener le fond, et qu'une république démocratique, si seulement elle dure, ne saurait manquer de réaliser au sein d'une nation tous les progrès dont l'état de ses sentiments et de ses lumières la rend capable. Car cette durée môme il faut pouvoir j compter, et, pour cela, promettre au peuple des biens réalisables, des biens d'une nature sensible pour lui, et tenir au moins en partie les promesses qu'on a faites, ou sinon montrer clairement qu'on a été empêché.

Ainsi, à la nécessité généralement sentie des réformes en elles-mêmes et pour le salut de la nation, se joint une indication suprême pour le parti républicain : celle de prouver qu'il est capable de les accomplir, et de se concilier de plus en plus Tesprit du peuple en lui démontrant les avantages de la démocratie par les faits. Là est l'unique moyen de lutter avantageusement contre l'autorité cléricale, contre l'imposture bonapartiste et contre les mirages socialistes. Là est la reprise des grands principes politiques et sociaux auxquels la France a attaché sa vie morale depuis un siècle, et dont l'abandon serait inévitablement pour elle une décadence chaque jour plus marquée, la corruption et enfin la dissolution, même matérielle, au profit des nations progressives.

Si nous avons réussi, dans la première partie de cet article, à donner des raisons concluantes pour engager le parti républicain dans les chambres à s'abstenir autant que possible de politique formelle, à apporter toute la condescendance possible et la plus extrême retenue dans les questions concernant les pouvoirs politiques et les personnes, nous pouvons conclure à présent que la tâche des essemblées doit être, pendant les quatre années de cette première législature, de s'occuper activement de politique réelle^ et de jeter les bases solides des réformes dé-

mocratiqaes depuis longtemps promises, et qu'on a vues figurer dans tant de programmes. Nous savons bien que les formules de ces réfor* mes sont à étudier de plus près au moment de l'application, et non>seulement à préciser et à compléter, mais plus d'une fois aussi à réviser profondémeDt (exemple dont on a déjà parlé ici, la a séparation de l'Église et de l'État ») ; mais alors donc qu'on se mette au travail et sans perte de temps. Il est essentiel que le pays soit exactement informé, par de boas projets de lois, mûris, délibérés dans les réunions, et franchement proposés, de rœu?re à laquelle ses mandataires républicains entea* dent appliquer leurs forces. Nous n'ignorons pas davantage que les rér formes les plus radicales ont peu de chance d'aboutir, et même qu'elles seraient en certains cas décidément irréalisables. Mais c'est une raison déplus pour formuler tout ce que l'on croit proposable ; et si les hardis initiateurs se trompent, si leur mérite unique est de mettre en chaque chose un idéal en évidence -^ ce qui n'est pourtant pas inutile — la dis^ cossion publique et les votes né sont«ils pas là pour ramener tout excès à la raison du possible, et, au besoin, pour substituer à une résolution forte une transaction qui aura sa valeur et son temps à durer? Il sem« bierail, à entendre certains hommes qui donnent la modération et Topportunité pour enseignes à l'art de ne rien faire^ que toute réforme sage doit être compromise, et que la réaction reprend nécessairement toutes ses forces, parce qu'un parti avancé pose franchement son but devant lai et s'efforce de l'atteindre ! Mais c'est la condition môme du progrès, et à quoi serviraient les délibérations, si chacun ne pouvait soumettre de projets et de vœux à ses collègues, dans une assemblée, que ce qu'il sait d'avance être agréé pareux?Et sur quoi porteraient les transactions? Noos devrions bien nous défaire de ces habitudes de ménagements excessifs et de tremblement en face des simples projets, qui sont incompatibles avec la pratique de la liberté et la méthode du progrès. On dit à cela que les propositions aventurées ou trop hardies effrayent les intérêts et favorisent les réactions, et l'on peut citer à l'appui les clameurs qui ne manquent pas de s'élever, comme il est arrivé dernièrement, au moment des élections, lorsque les suffrages portés sur de certains noms font craindre de brusques entreprises de la part des pouvoirs dont le personnel est changé. Mais outre qu'il faut tenir compte ici des peurs simulées et des clameurs systématiques, et éviter de leur donner gain de cause en se condamnant soi-même à l'impuissance, il importe de bien discerner la raison vraie de ce que cette tactique des partis réactionnaires peut leur valoir de force sur Topinion publique. Ce ne sont pas précisément les théories ni les propositions, quelles qu'elles soient, qui seraient capables de tant émouvoir les hommes d'ordre, et de faire reculer le pays dans certaines circonstances, si l'on était sûr que des formes sérieusement légales et toutes les garanties que donnent

M LA TAGHK DBS ROUVILLBS CHAMKBBS,

un ordre constitutioDnel et une administration sage seront appliquées à Texamen, puis à la mise en œuvre, s'il y a lieu* d'une loi, d'une tnesure nouvelle dans TÉtat. Certes, on n'éviterait en aucun cas les débats passionnés dans le public et dans les journaux^ comme dans les chambres, et il en faut; mais les passions funestes viennent toujours de la crainte qu'on a des procédés révolutionnaires et des administrations improvisées et des décrets changeant brusquement l'état des personnes, encore plus des fortunes. Quand il sera une fois acquis et confirmé par l'expérience que le parti de la République et des réformes démocratiques est un parti rigoureusement constitutionnel et légaliste, ennemi de toutes les factions, parce qu'il est le suffrage universel, qu'il est devenu le gouvernement, et qu'il a rompu avec les habitudes d'un temps où il croyait pouvoir revendiquer, môme par la force, un droit dont il est maintenant en possession régulière, on cessera de pouvoir agiter, en manière d'épouvantail, devant les gens pacifiques, des projets de réformes qu'ils sauront ne pouvoir aboutir qu'autant qu'elles porteront tous les caractères auxquels une nation qui se gouverne elle-même peut reconnaître ce qui est juste et réalisable.

Les nouvelles chambres ont à montrer que ce jour est venu pour le , parti républicain, en procédant tout à la fois avec résolution et mesure à Tétude, à la préparation et au vote le plus prompt possible des réformes, sans s'arrêter à des frayeurs puériles, ou en rassurant les esprits par sa bonne volonté même et par le bon ordre de ses délibé* rations. La méthode la plus pratique et la plus sûre, et qui aurait l'avantage de prévenir un certain nombre d'actes d'initiative individuelle inutiles ou mal venus, consisterait probablement à former des comités mixtes de députés et de sénateurs, appelés à rechercher, sur les quatre ou cinq sujets essentiels, ce qui est possible étant données les dispositions des majorités. Nous ne parlons pas, bien entendu, des réunions que les deux chambres ne manqueront pas de composer en se distribuant selon les partis, et qui doivent leur demeurer propres à chacune, ne fûtce qu'à cause des questions de tactique parlementaire qui les concernent exclusivement. Ces réunions communiqueront entre elles par leurs bureaux quand elles le croiront utile, et il pourrait y avoir de l'inconvénient à régler cela d'avance. Hais l'idée des comités de préparation législative est autre chose et semble ne pouvoir soulever aucune difficulté. Us auraient pour mission expresse de faire l'accord entre les nuances diverses des nouvelles majorités, et de marquer les lignes générales des projets à mettre en délibération. Les vues individuelles, ainsi que celles des partis, se produiraient dans le cours des débats, et ne perdraient rien à prendre la forme d'amendements sur lesquels aurait à se prononcer celle des deux chambres qu'on aurait jugé bon de saisir la première d'une proposition* L^autre ne serait jamais en présence que d'un projet

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