UN JUGEMENT ANGLAIS SUR LES KLECTI0N8 DU M FÉTRIER
Nous trouvons dans le dernier numéro de la Fortnightly Review {o? de mars 1876) un jugement remarquable sur nos élections du 20 février. Nous en reproduisons la plus grande partie. Nos lecteurs verront avec intérêt en quels termes la plus avancée des revues anglaises rend justice à la politique dite des transactions et au résultat électoral de cette politique.
là campagne électorale en France, terminée par l'échec de M. Buffet et par le triomphe d'une majorité républicaine décisive, est Tavénement le plus complètement satisfaisant {the most thortmghly satisfadory event) qui se soit passé en Europe depuis la mine de Tempire k Sedan. C'est peut-être l'incident le plus heureux {the most hùpeful incîdeni) pour le progrés social, depuis la victoire de la démocratie, aoiÊtats-UniSy il y a dix ans. D'abord il assure ou parait assurer rétablissement définitif de la seule forme de gouvernement qui puisse jamais être établie définitivement en France. Nous avons eu la république devant les yeux, mais jamais la république de bon sens. En 4792 et en 18^8, l'esprit de la nation était plus élevé qu'aujourd'hui et ses aspirations plus nobles et plus imposantes, et aux deux époques il y avait des cbefe de brillantes facultés. Mais il n'y avait pas d'expérience politique. On n'avait pas appris quelles sont les limites de l'action politique pour l'amélioralion sociale. La capacité politique de la France fut pitoyable et sa mauvaise fortone extraordinaire. Le bon sens n'avait pas eu souvent de chance favorable avant les trois dernières années, lorsqu'on vit s'élever un chef qui a le don singulier de revêtir ce simple bon sens de la magnificence et de l'éclat sonore et attractif qui avaient été jusqu'ici réservés pour orner les rêves et les chimères de la politique. Grâce à Gambetta, le sens commun politique est devenu une source d'inspiration comme les Droits de l'homme en 1765 et le Socialisme en 48^8. II lui a donné une grandeur, une ampleur et une couleur Imaginative qui ont rempli, nonseulement de satisfaction, mais d'enthousiasme, les esprits fougueux et ardents de Belleville. Ce qui est curieux, c'est que Gambetta, il y a seulement cinq ans, était repoussé et écarté par la nation^ pour une politique qui est encore admirée de qoelques-ons, qui sans doute était pleine d'audace, mais qui, quelle qu'elle ait pu
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être sous d'autres rapports, n* était pas la politique de la prudence ou de la sagacité. Le patriote qui parla et agit avec le palriolisoie du bon sens, à cette heure sombre de Thistoire de France, fut M. Thiers, et, aux élections, ce fut lui qui fut plaoé dans la position triomphant i qui aujourd'hui est donnée è M. Gambetla. Avec la rapide flexibilité de la vraie grandeur politique, M. Gambetta a compris quelle avait été Terreur des partis révolutionnaires. Ces partis s'étaient brisés, pendant quatre-vingts ans, contre la nature des choses, contre les instincts du peuple, contre Tensemble des conditions de la transformation sociale, exactement comme il venait, lui, de se briser, légion après légion, dans une lutte stérile contre les envahisseurs. Ce fut pour lui une révélation de génie que Tintrépidité, le dévouement, Tespérance sociale, le feu patriotique pouvaient, après tout, s'allier à des plans exécutables et è une juste oonûdération des rapports réels de la cause politique et de l'effet politique.
Après avoir cité plusieurs passages des discours prononcés par M. Gambetta à Belleville et à Bordeaux, Técrivain anglais fait remarquer ce qu'il y a de nouveau et d'heureux dans ce langage et dans les applaudissements qui l'accueillent chez un peuple € auquel ses chefs ont constamment enseigné depuis quatre -vingts ans à se payer de mots et d'illusions, à braver les faits et à succomber sous les difficultés plutôt que de les reconnaître ».
Il montre que les intransigeants ont sans doute « d'excellentes aspirations et un dévouement honorable », mais ne possèdent « ni science politique, ni art politique »; que leurs cris contre lu politique du relatif, leurs accusations contre l'auteur de cette politique, et la comparaison ironique qu'ils établissent entre Gambetta et Henri IV, ne peuvent qu'être sans valeur et sans portée a dans la chaleur d'une lutte à mort contre un ennemi tel que Timpérialismeo. Il conclut dans les termes suivants :
Le trait nouveau de la situation présente est que le libéralisme français a enfin trouvé un chef d'un vrai courage. Il faut plus de courage pour parler de la sorte que pour dénoncer les tyrans, promettre le millénium et marcher à la guillotine le front serein et une phrase magnanime sur les lèvres. Une telle politique met le parti révolutionnaire français en ligne avec le reste de l'armée libérale européenne, et l'accroissement de force qui doit en résulter sera immense. Pendant un quart de siècle, la France s'est exclue elle-même de la bonne cause en Europe. Aigourd'hui pour la première fois depuis 4 850, il y a de solides raisons d'espérer que ses forces compteront du côté du progrès. La France ne peut apporter beaucoup d'idées nouvelles dans le domaine de la politique pratique. Ses poUticiena ont beaucoup à apprendre à la fois de l'Angleterre et de l'Amérique avant de pouvoir résoudre leurs deux grands problèmes — pour ne pas mentionner les autres — de l'instruction nationale et de la décentralisation administrative. Tant qu'ils n*auront pas une presse libre et le libre droit de réunion, ils ne peuvent être considérés comme les chefs d'un peuple réellement libre et en possession du self-govemment. Mais,
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6B attendant, c'est un immense avantage pour les libéraux qui soutiennent la lutte sordes terrains plus prosaïques, que leurs principes soient défendus avec l'éléta* tion, la dignité de parole, la haute moralité sociale et surtout la forte sympathie, tmi profonde que raisonnable, pour les classes populaires, dont les réeents disooors doGambetta ont revêtu les doctrines du libéralisme, acceptées partout dans le monde occidental.
lly a deux raisons qui suffisent, il nous semble, pour justifier pleine'* ment la politique des transactions et sur lesquelles on ne saurait trop insister : 1* la nécessité pour la démocratie française de ne pas perdre un seul instant de vue les mouvements et les moyens d'action de ses ennemis, de son ennemi politique, le bonapartisme, et de son ennemi social, le jésuitisme; — 2*^ la nécessité pour la démocratie française de s'isoler le moins possible dans ses revendications et dans sa méthode de lotte du libéralisme européen. Cette seconde considération n*est pas la moins importante. On peut remarquer qu'elle a été bien saisie et mise en relief avec force par ^écrivain que nous venons de citer. Elle est de nature à frapper tous ceux qui pensent que la France, telle qu'elle est sortie de la guerre de 1870, est tenue à une certaine prudence, même dans sa politique intérieure, que le bon sens lui est devenu une condition de salut et de vie, et qu'elle n'a plus d'extravagances à se permettre parce qu'elle ne saturait désormais s'en permettre impunément. F. PlUAM.
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