‹ Critique philosophiqueChapitre 150 sur 164 · SOMMAIRE DU NUMÉRO DE DÂGEMBRE · texte numérisé non relu

SOMMAIRE DU NUMÉRO DE DÂGEMBRE

La vie et les travaux de M. Wolowski, par M. E. Levasseur^ membre de T'Idstîtut. — Des chambres syndicales professionnelles, patronales et ouYrîéres, par M. Eugène PetU. — - L'avenir des femmes, par une lectrice du Journal des ÉœnO' mûtes. — Les asiles d'aliénés à Paris et l'état des aliénés en France, par M. Charles Boissay, — Le congrès des économistes allemands i Brème, par M. M. B, — Le congrès ouvrier, ou des Trade*s unioBS, à Newcastle, par M. J. C,

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LA RÉFORME ÉCONOMIQUE

SOMMAIRE du NUMÉRO DU l*''^ JANVIER 1877

Des effets de Tiatroduction des machines et procédés nouveaux dans l'industrie, par Courcelle-Seneuil, — La protection et ses conséquences aux États-Unis, par Am/. — L'income-tax, par Edmond Barbier, — L'état et les écoles primaires en Russie depuis 187^, par Léon Bourgeois.

Le rédacteur-gérant : F. PiLtOM.

jau.-s. •— ;iiPH]u£KiK se e. ua-etiket^ rus mioroh, 2

5«« AMNKK. 18 JANVIKR 1877. No 51

POLITIQUE, SCIENTIFIQUE, LITTÉRAIRE

(Voy. les n<» 47 et 48 de la Critique philosophique.)

m. Sous le régime de la responsabilité ministérielle^ le chef inamovible de tÉtaty-^-^mamovible pour toujours ou pour un temps limité {roi ou président)^ — règne ou préside^ mais ne gouverne pas, — La responsabilité ministérielle suppose : dans une monarchie, l'irresponsabilité royale; dans une république, Tirresponsabilité présidentielle. Rien de plus facile à comprendre que rirresponsabilité royale. Le roi est naturellement irresponsable^ parce qu'il est inamovible et héréditaire. L'irresponsabilité royale est un fait; si Ton veut, sans toucher à ce fait, avoir un gouvernement responsable, il faut bien placer l'autorité réelle et effective dans les mains des ministres. En un mot, le pouvoir exécutif ne peut être responsable, dans une monarchie, qu'à une condition : c'est que le chef héréditaire de ce pouvoir ne soit qu'un chef nominal, que la royauté devienne purement honorifique et symbolique, que la couronne soit comme on dit, neutralisée dans les luttes électorales et parlementaires, que les ministres répondent de tous les actes du gouvernement, que le roi règne sans gouverner. Jl règne^ c'est-à-dire il occupe le trône ; t7 ne gouverne pasy c'est-A-dire il ne doit pas avoir la direction des affaires, n'en ayant pas la responsabilité; il ne doit prendre part aux décisions politiques que par voie d'influence et de conseil. Le roi, disent avec raison les théoriciens du régime parlementaire, ne doit rien faire que par ses ministres; il ne peut avoir dans le gouvernement une action personnelle qui s'impose à ses ministres, parce qu'il n'est pas responsable et que ses ministres le sont ; il n'est pas responsable et ses ministres le sont, parce que le principe d'hérédité le rend inviolable : voilà la logique de la monarchie constitutionnelle. Encore une fois^ rirresponsabilité royale est un fait, et non, comme Tout écrit quelques auteurs, une fiction légale. Ce serait, au contraire, la responsabilité du prince, si on l'écrivait dans la constitution, qui serait une lettre morte, une fiction, un mensonge, parce qu'elle ne pourrait avoir de valeur et

CIIT. PHILOt. V — 51

386 LE BJiGIME DE LÀ RESPONSABILITÉ MINISTÉRIELLE.

de sens que par la révocabilité. Or, révocabilité et hérédité sont termes contradictoires.

Mais on élève contre Tirresponsabilité présidentielle des objections qui paraissent sérieuses et même décisives, quand on n'a pas réfléchi suffisamment à la distinction des deux responsabilités. On fait remarquer que la responsabilité ministérielle, qui est de la nature de la mo« narchie libérale et parlementaire, n'est pas de la nature de la république. La responsabilité ministérielle est de la nature de la monarchie, parce qu'elle est instituée pour rationaliser, légitimer, autant que possible, le fait traditionnel de l'irresponsabilité rofale, pour concilier ce fait avec le droit, pour réaliser les conditions logiques et morales sans lesquelles il serait incompatible avec le régime représentatif. La responsabilité ministérielle n'est pas de la nature de la république, parce que les raisons qui la rendent nécessaire dans une monarchie n'existent pas dans une république. Il n'y a pas là de roi, de chef héréditaire, auquel il importe d*6ter l'exercice d'un pouvoir qui serait irresponsable. Dans une république, le chef du pouvoir exécutif reçoit son titre de rélection : comment veut-on que ce titre soit purement hoooriGque? Il est élu à cause de la capacité qu'on lui suppose; il est élu en vue d'une certaine action qu'on lui demande; il s'agit d'un mandat à remplir. Entre l'idée d'élection et celle d'irresponsabilité, il y a la même incompatibilité, la môme contradiction qu'entre celle de responsabilité et celle d'hérédité. Le président d'une république, chef élu du pouvoir exécutif, ne peut accepter le rôle passif d'un roi constitutionnel ; il ne peut se borner à régner dans le sens parlementaire du mot, c'est-à-dire à occuper le fauteuil présidentiel ; il faut qu'il gouverne, qu'il exerce le pouvoir, parce qu'il tient le pouvoir de l'élection. De quelque manière qu'on organise les rapports du pouvoir exécutif avec le parlement, il n'est pas possible que, dans une république, le premier magistrat soit couvert par un cabinet responsable, parce que l'élection fait peser sur lui le principal de la responsabilité. Les ministres qu'il choisit pour collaborateurs sont, au contraire, couverts, en une certaine mesure, par son autorité, et ne peuvent avoir que des responsabilités spéciales.

La force de ces objections nous a longtemps fait douter qu'il fût possible d'établir la république sur le type parlementaire anglais. Et c'était, disons-le, la principale raison de théorie qui, au temps de l'Assemblée nationale et du gouvernement de M. Thiers, inclinait nos préférences à l'imitation aussi complète que possible du régime représentatif améri* cain. Puisque la responsabilité ministérielle paraissait impossible dans une république, force était de choisir entre un régime à peu près semblable à celui de la Convention et la rigoureuse séparation américaine des pouvoirs exécutif et législatif.

D'un autre côté, nombre d'esprits, frappés, comme nous, de ces

LE RfGUU DB Là BBSPONSABILITir 1U1II9TÉ1UKLLE. 987

objections, â*ailleurs attachés au mécanisme parlementaire anglais, soit à cause de l'expérience qui en est acquise en Europe et des avantages pratiques très-visibles que la liberté en a retirés, soit à cause de l'excellence théorique qu'ils sont habitués ou portés à lui reconnaître^ peuvent voir dans cette incompatibilité supposée de la responsabilité ministérielle et de la république un désavantage et une infériorité de cette forme de gouvernement comparée à la monarchie constitutionnelle. Et leur opinion peut s'appufer sur les publicistes les plus autorisés de l'école libérale.

« Le roi, dans un pays libre, dit Benjamin Constant, est un être à part, supérieur aux diversités des opinions, n'ayant d'autre intérêt que le maintien de l'ordre et le maintien de la liberté, ne pouvant jamais rentrer dans la condition commune, inaccessible en conséquence à toutes les passions que cette condition fait naître, et à toutes celles que la perspective de s'y retrouver nourrit nécessairement dans le cœur des agents investis d'une puissance momentanée. ..

» Le pouvoir exécutif réside de fait dans les ministres : mais l'autorité qui pourrait le destituer a ce défaut^ dans la monarchie absolue, qu'elle est son alliée, et dans la république, qu'elle est son ennemie. Ce n'est que dans la monarchie constitutionnelle qu'elle s'élève au rang de son

jwge.

» Aussi voyons-nous que, dans la monarchie absolue, il n'y a de moyen de destituer le pouvoir exécutif, qu'un bouleversement, remède souvent plus terrible que le mal; et, bien que les républiques aient cherché à organiser des moyens plus réguliers, ces moyens ont eu fréquemment le même résultat violent et d^rdonné...

> Un monarque héréditaire peut et doit être irresponsable; c'est un être à part au sommet de Tédifice... Il n'est nullement extraordinaire de déclarer un homme inviolable, lorsqu'une famille est investie du droit de gouverner un grand peuple, à Texclusion des autres familles, et au risque de toutes les chances de la succession...

}} Mais ce n'est que lorsque la puissance est de la sorte sacrée, que vous pouvez séparer la responsabilité d'avec la puissance.

» Un pouvoir républicain se renouvelant périodiquement n'est point un être à part, ne frappe en rien l'imagination, n'a point droit à l'indulgence pour ses erreurs, puisqu'il a brigué le poste qu'il occupe, et n'a rien de plus précieux à défendre que son autorité, qui est compromise dès qu'on attaque son ministère, composé d'hommes comme lui, et avec lesquels il est toujours de fait solidaire.

» Rendre le pouvoir suprême inviolable, c'est constituer ses ministres juges de l'obéissance qu'ils lui doivent. Ils ne peuvent, à la vérité, lui refuser cette obéissance qu'en donnant leur démission; mais alors Topittion publique devient juge à son tour entre le pouvoir supérieur et les

388 LE RiGIME DB LA RESPONSABILITÉ HINISTÉRIELLB.

ministres, et la faveor est natarellement du côté des hommes qui paraisseat avoir fait à leur conscience le sacrifice de leurs intérêts. Ceci n'a pas d'inconvénients dans la monarchie héréditaire* Les éléments dont se compose la vénération qui entoure le monarque empêchent qu'on ne le compare avec ses ministres, et la permanence de sa dignité fait que tous les efforts de leurs partisans se dirigent contre le ministère nouveau. Mais dans une république la comparaison s'établirait entre le pouvoir suprême et les anciens ministres; elle mènerait à désirer que ceux-ci devinssent le pouvoir suprême, et rien, dans sa composition ni dans ses formes, ne semblerait s'y opposer. ..

0 Un gouvernement républicain a besoin d'exercer sur ses ministres une autorité plus absolue qu'un monarque héréditaire : car il est exposé à ce que ses instruments deviennent ses rivaux. Mais, pour qu'il exerce une telle autorité, il faut qu'il appelle sur lui-même la responsabilité des actes qu'il commande : car on ne peut se faire obéir des hommes qu'en les garantissant du résultat de l'obéissance.

% Les républiques sont donc forcées à rendre responsable le pouvoir suprême. Mais alors la responsabilité devient illusoire... Elle sera nulle parce qu'elle aura été dirigée trop haut. » (1)

Ces arguments de Benjamin Constant ont quelque chose de spécieux et l'on comprend sans peine l'impression qu'ils peuvent faire. Cependant on ne tarde pas à s'apercevoir, en entrant dans la question à quelque profondeur, qu'ils se fondent sur des erreurs assez graves, et que les difficultés opposées à l'irresponsabilité politique du chef de l'État ne sont pas plus invincibles dans une république que dans une monarchie.

La première erreur que nous remarquons dans la thèse de Benjamin Constant porte sur le rôle qu'il attribue au pouvoir royal et dont nous avons déjà parlé. Il en fait un pouvoir distinct, neutre, à la fois supérieur et intermédiaire, destiné à maintenir ou à rétablir l'harmonie des autres pouvoirs. Ceux-ci, qui sont actifs, sont» selon lui, des ressorts qu^ doivent coopérer, chacun dans sa partie, au mouvement général. Il peut^ arriver que ces ressorts dérangés se croisent, s'entre-choquent et s'entravent; il faut alors une force qui les remette à leur place. Cette force ne peut pas être dans l'un des ressorts, car elle lui servirait à détruire les autres. Il faut qu'elle soit en dehors, qu'elle soit neutre, pour que son action s'applique nécessairement partout où il est nécessaire qu'elle soit appliquée, et pour qu'elle soit préservatrice, réparatrice, sans être hostile. Cette force neutre, qui est nécessaire, ne peut exister que dans la monarchie constitutionnelle, parce qu'elle ne peut être placée que

(1) Benjamin Constant, Principes de politique^ ch. u.

LB RÉGIME DB LA RBSPOlffSABILITi KUnSTÉRIBLLE. 389

dans la personne d'un chef d'État héréditaire; et elle ne peut être placée que dans un chef d'État héréditaire^ parce que le chef de l'État doit être héréditaire pour que son intérêt véritable et bien entendu s'accorde avec l'harmonie de tous les pouvoirs.

Ëh bien, toute cette conception ingénieuse, trop ingénieuse peut-on dire^ du pouvoir royal dans la monarchie constitutionnelle^ est complètement fausse et chimérique. Le pouvoir royal n'est pas un pouvoir distinct : c'est un élément^ l'élément permanent, inamovible du pouvoir exécutif. Le pouvoir royal n'est pas un pouvoir supérieur aux autres : la prépondérance est, au contraire, dans la Chambre élective. Le pouvoir royal ne remplit pas plus que les autres le rôle d'intermédiaire. Le pouvoir royal n'est pas un pouvoir neutre, au sens indiqué par Benjamin Constant, c'est-à-dire entre les autres pouvoirs constitutionnels; la neutralité qui s'impose au chef inviolable et irresponsable de l'État est d'une tout autre nature : il doit être neutre entre les partis qui se disputent la faveur de l'opinion, qui s'efforcent de conserver ou de conquérir la majorité dans le corps électoral et dans le parlement. Enfin, il n'est pas vrai que le pouvoir royal soit revêtu d'une force destinée à maintenir ou à remettre en équilibre les autres pouvoirs. On voit facilement pourquoi cela est impossible. Un pouvoir qui a la force de remettre les autres en équilibre, a la force de les limiter, de les contenir; s'il peut les limiter, les contenir^ il peut les dominer ; il est leur juge et leur maître; il est le principal moteur du système ; tout dépend, au fond, de son action, si rarement qu'elle se manifeste. Mais ce pouvoir, qui le limitera lui-même? Qui lui imposera un frein? Qui l'empêchera de tout attirer à lui? Benjamin Constant répond que c'est son intérêt véritable et bien entendu, surtout son intérêt de famille et de dynastie. La belle garantie que nous avons là I Et s'il l'entend mal, cet intérêt? Si ses préjugés et ses passions le lui font méconnaître? Ce roi dont on fait un être à part, au sommet de l'édifice, n'est-il pas un homme? Est-il infaillible, impeccable? Suffit-il de le déclarer neutre et impartial pour qu'il le soit^ même à rencontre des désirs et des prétentions de ceux qu'il estime ses amis les plus sûrs? Le voilà armé d'une force préservatrice et réparatrice par destination, qui doit assurer l'accord des autres pouvoirs, qu'on n'a mise en aucun d'eux, parce qu'on n'a pas voulu qu'elle pût servir à l'un pour détruire les autres. Mais n'a-t-on pas à craindre qu'il n'abuse de cette force extérieure et supérieure, pour les affaiblir^ les abaisser, les ruiner tous également au profit de sa propre domination, pour s'élever et se déployer au-dessus d'eux tous, dans l'orgueil et l'éclat retrouvés des anciennes prérogatives royales ?

Est-ce là, d'ailleurs, la réalité de la monarchie constitutionnelle? Les faits répondent négativement. Ce n'est pas dans la royauté que le régime parlementaire anglais place la force arbitrale et supérieure qui

390 LB BÉGIMB DE LA BESPONSiLBIUTÉ 1IIEVI9TÉBISLLB.

doit mettre fin à toute lutte dangereuse; c'est dans l'opinion publique» dans le corps électoral. Quand Benjamin Constant nous montre, en Angleterre, le pouvoir royal maintenant la coopération harmonique des autres pouvoirs par l'exercice de. ses droits légaux, du droit de destituer les ministres, du droit de créer de nouveaux pairs, du droit de dissoudre la (Siambre élective, du droit de faire grâce aux condamnés, il parait dupe (l'était-il réellement?) d'un langage qui, en passant de la monarchie absolue à la monarchie parlementaire, est devenu purement conventionnel et fictif. Il semble, à l'entendre, que ce soit spontanément et de sa pleine autorité que le roi constitutionnel exerce ces divers droits. On sait qu'il n'en est rien. C'est bien le roi qui destitue lés ministres, mais après un vote parlementaire qui a provoqué leur chute et marqué le parti où il doit en choisir de nouveaux. Cest bien le roi qui nomme des pairs, qui dissout la Chambre, qui gracie tel ou tel coupable, mais avec l'assentiment, sur la proposition et sous la responsabilité du ministère. La monarchie constitutionnelle amène nne sorte d'interversion de rôle entre le roi et les ministres. Sous la monarchie absolue, les ministres apportaient leurs services aux desseins et à la politique du roi; sous la monarchie constitutionnelle, c'est le roi qui apporte son concours aux actes et à la politique du ministère. S'il est, dans la monarchie constitutionnelle, une institution qui joue le r61e et qui mérite le nom de pouvoir intermédiaire et unifiant, ce n'est pas la royauté, c'est le ministère. Il est clsdr que l'office du ministère est d'unir par la persuasion le roi et les Chambres dans une môme pensée politique, puisqu'il ne peut vivre ni agir qu'à la condition d'obtenir et de conserver l'appui des Chambres et l'adhésion du roi.

Des erreurs secondaires découlent de l'erreur fondamentale que nous venons de relever.

«Dans la monarchie absolue, l'autorité qui peut destituer le pouvoir exécutif est son alliée; dans la république, elle est son ennemie; dans la monarchie constitutionnelle, elle s'élève au rang de son juge. »

Tout est faux dans cette différence qu'établit Benjamin Constant entre la monarchie constitutionnelle et la république. D'abord, ce n'est pas le roi qui, dans la monarchie Constitutionnelle, juge et destitue réellement le ministère. Ensuite l'autorité qui destitue le pouvoir exécutif n'est pas plus nécessairement son ennemie dans la république que dans la monarchie constitutionnelle. En troisième lieu, cette autorité est son juge aussi bien dans Tune que dans l'autre. Enfin, elle est absolument la même dans les deux espèces de gouvernements. La di£Féreace n'est que dans le mode de destitution qui jusqu'ici a toujours été direct dans la république, et qui est indirect dans la monarchie constitutionnelle, où il résulte de la responsabilité parlementaire des ministres et de

UB EiGIME DE hk ABSPONSABIUTÉ HINISTiaiBLLE. 391

Tirresponsabilité politique du chef de l'État. Ce qu'on peut dire^ c'est que le mode indirect de destitution parait moins dur^ moins hostile, moins blessant; et c'est là un avantage^ selon nous, incontestable. Mais il faudrait prouver que la république ne peut assurer cet avantage à l'ordre libéra).

« Il faut que la puissance soit en quelque sorte sacrée pour qu'on puisse séparer la responsabilité d'avec la puissance. »

La responsabilité ne pedt ni logiquement ni moralement se séparer d'avec la puissance. Ce n'est pas la puissance que la monarchie constitutionnelle tient pour sacrée dans le roi, c'est la personne. Elle reçoit de la monarchie absolue le fait de l'inviolabilité et de l'irresponsabilité royales qui est la conséquence nécessaire du principe d'hérédité. Pour conserver ce fait, elle ôte au roi la puissance effective et la transporte au ministère. Ce n'est donc pas la responsabilité qu'elle sépare d'avec la puissance; c'est la puissance qu'elle sépare d'avec l'irresponsabilité. Dans la monarchie constitutionnelle on va de l'irresponsabilité royale à la responsabilité ministérielle. Ne peut-on pas, dans la république, suivant une marche inverse, aller de la responsabilité ministérielle à rirresponsabilitë politique du président? Dans la monarchie constitutionnelle, la neutralité politique du roi était le but, l'institution d'un ministère responsable le moyen ; dans la république^ c'est l'institution d'un ministère responsable qui devient le but, et la neutralité politique du président le moyen.

c Un pouvoir électif, comme celui d'un président de républiquet n'ayant rien de sacré, ne frappant en rien l'imagination, n'a point droit à l'indulgence, puisqu'il a brigué le poste qu'il occupe. »

L'irresponsabilité royale, dans la monarchie constitutionnelle, résulte • comme nous venons de le dire, du principe traditionnel de l'hérédité • elle entraîne à sa suite la neutralité politique du roi qu'on obtient au moyen d'un ministère responsable. Elle ne vient pas d'un prétendu droit à l'indulgence qu'aurait le prince en raison du pouvoir sacré qu'il tient de sa naissance. C'est précisément parce qu'il n'a pas ce droit à l'indulgence pour ses erreurs qu'on lui impose la neutralité politique.

c L'autorité d'un président de république est compromise dès qu'on attaque son ministère^ composé d'hommes comme lui, et avec lesquels il est toujours de fait solidaire. »

L'institution d'un ministère parlementaire ment responsable est précisément la négation de cette solidarité, dans laquelle nous ne voyons rien de nécessaire. Or, si le président n'est pas et ne peut pas se sentir

392 LE RÉ6IMB DB LA. RESPONSABILITi MIlflSTÉaiBLLB.

solidaire des ministres qu'il a dû choisir d'après les votes parlementaires, son aatorité ne saurait être compromise dès qn'on les attaque.

(( Dans une république, la comparaison s'établirait entre le pouvoir suprême et les ministres qui viendraient de donner leur démission ; elle mènerait à désirer que ceux-ci devinssent le pouvoir suprême, et rien, dans sa composition ni dans ses formes, ne semblerait s'y opposer. >

Cette crainte est tout à fait chimérique, et Ton s'étonne qu'elle ait pn être exprimée sérieusement. Dans une république à responsabilité ministérielle, les partisans des ministres renversés par un vote n'ont nullement à désirer que ceux-ci deviennent le pouvoir suprême ; leurs désirs et leurs efforts ont un objet beaucoup plus simple : c'est de les ramener au ministère, en ramenant la situation parlementaire qui les y avait portés auparavant. Le pouvoir présidentiel, qui est inamovible pendant un temps déterminé, est soustrait, pendant ce temps, comme le pouvoir royal, aux ambitions et aux compétitions, et c'est précisément la responsabilité ministérielle qui les en écarte en les dirigeant du côté du ministère.

c Un gouvernement républicain a besoin d'exercer sur ses ministres une autorité plus absolue qu'un monarque héréditaire : car il est exposé à ce que ses instruments deviennent ses rivaux. Mais, pour qu'il exerce une telle autorité, il faut qu'il appelle sur lui-même la responsabilité des actes qu'il commande. »

C'est introduire dans la monarchie constitutionnelle le langage et le^ idées de la monarchie absolue que de parler d'autorité, de commandement et d'obéissance à propos des rapports du chef de l'État et des ministres. Le régime de la responsabilité ministérielle donne aux ministres l'initiative et la direction politiques. Ils sont les conseillers et les collaborateurs dont le choix s'est imposé au prince ; ils ne sont pas ses agents, ses serviteurs, ses instruments. Or, ces rapports du chef de l'État et des ministres, résultant de la responsabilité ministérielle, sont nécessairement les mêmes dans une république à ministère responsable que dans une monarchie constitutionnelle. Il faut, nous dit-on, que le chef de l'État, le président, appelle sur lui-même la responsabilité, en raison de l'autorité qu'il a besoin d'exercer sur ses ministres. Nous répondons : Le président n'ayant pas la responsabilité politique du gouvernement n'a pas d'autorité à exercer sur ses ministres.

F. PlILON.

{A suivre.)

LE RÉVB DB D^AIEKBBRT ET LES rAtES DE H. EENAlf. 393

LE « RÊVE DE D'ALBMBERT » ET LES u RÊVES » DE M. RENAN

On sait que les ouvrages de Diderot abondent en pensées hardies, et jetées avec une verve singulière, dans lesquelles le panthéisme de notre époque retrouve aisément son bien. Les hypothèses scientifiques qui favorisent la métaphysique monistey d'autres hypothèses encore d'un caractère plus large et plus acceptable pour toutes sortes de doctrines, se sont présentées à cet esprit puissant et ardent, longtemps avant d*être du domaine des savants aventureux ou des philosophes qui cherchent à la philosophie une base dans l'histoire naturelle systématisée. Nous trouvons par exemple, dans le Béve de d^Alembert, un vrai chef-d'œuvre, mais peu moral en plus d'un point, qui fait partie des manuscrits laissés par Diderot à Grimm (4), la conception de la vie générale comme une succession de formes sans individualité réelle ni espèces fixes (p. 155):

a L'homme n'est qu'un effet commun, le monstre qu'un effet rare ; tous les deux également naturels, également nécessaires, également dans l'ordre universel et général. -— Et qu'est-ce qu'U y a d'étonnant à cela? — Tous les êtres circulent les uns dans les autres, par coméquent toutes les espèces — tout est en ftux perpétuel, — Tout animal est plus ou moins homme ; tout minéral est plus ou moins plante ; toute plante est plus ou moins animal. îl n*y a rien de précis en nature... Toute chose est plus ou moins une chose quelconque... Et vous parlez d'individus, pauvres philosophes! laissez là vos individus; répondez-moi... Ne convenez>vous pas que tout se tient en nature et qu'il est impossible qu'il y ait un vide dans la chaîne? Que voulez-vous donc dire avec vos individus? Il n'y en a point, non, il n'y en a point. — Il n'y a qu'un seul grand individu, c'est le tout. Dans ce tout, comme dans une machine, dans un animal quelconque, il y a une partie que vous appellerez telle ou telle ; mais quand vous donnerez le nom d'individu à cette partie du tout, c'est par un concept aussi faux que si, dans un oiseau, vous donniez le nom d'individu à l'aile, à une plume de l'aile. — Et vous parlez d'essences, pauvres philosophes! laissez là vos essences... Qu'est-ce qu'un être? — La somme Â'un certain nombre de tendances. — Est-ce que je puis être autre chose qu'une tendance? — Non, je vais à un terme. — Et les espèces? — Les espèces ne sont que des tendances à un terme commun qui leur est propre.— -Et la vie? — La vie, une suite d'actions et de réactions. — Vivant, j'agis et je réagis en masse — mort, j'agis et je réagis en molécules. — Je ne meurs donc point? — Non, sans doute, je ne meurs point en ce sens, ni moi, ni quoi que ce soit. — Naître, vivre et passer, c'est changer de formes. — Et qu'importe, une forme ou une autre? Chaque forme a le bonheur et le malheur qui lui est propre. .. »

Le passage suivant donne un aperçu de l'idée transformiste suivant laquelle l'organe naît du besoin et non pas seulement le besoin de l'organe.

€ J'ai vu deux moignons devenir à la longue deux bras... Au défaut des deux

(1) Nous suivons rédltlon de 1831 (Paulin, Alex. Mesnier, édit.). Les tirets, dans nos citations, sont des points dans le texte, qui simule, comme on sait, l'espèce de décousu d*im rêve. Ce changement est motivé par remploi des points qu'exigent nos propres coopures.

39/i LE BÊVB DE D'ALBHBERT ET LES RÊVES DE M. RENAN.

bras qui manquaient, j*ai vu deta omoplates s'allonger, se mouvoir en pince, et devenir deux moignons. — Quelle folie ! — C'est un fait. Supposez une longue suite de générations manchottes, supposes des efforts continus,- et vous Terres 1^ deux cfttés de cette pincette s'étendre, s'étendre de plus en plus, se croiser sur le dos^ revenir par devant, peut-être se diriger à leurs extrémités, et reCaire des bras et des mains. La conformation originelle s*aUére ou se perfectionne par la nécessité et les fonctions habituelles» »

Voici un rapprochement curieux : n'y aurait-il pas un emprunt, du moins une réminiscence, une inspiration puisée par H. Renan à la source de Diderot? Diderot fait cette remarque brusque et profonde, immédiatement à la suite de ce qu'on vient de lire sur la conformation de l'organe à son exercice :

c Nous marchons si peu^ nous travaillons si peu et nous pensons tant, que je ne désespère pas que l'homme ne finisse par n'être qu'une tête. — Mademoiselle de Lbspinasse : Une tête t une tête ! c'est bien peu de chose ; j'espère que la galanterie effirénée... Vous me faites venir des idées bien ridicules. »

Et M. Renan [Dialogues philosophiques, p. 117. — C'est la même pensée, à cela près que la supposition d'un lent développement de l'organe est remplacée par celle de l'effet plus prompt d'un procédé de nutrition exceptionnelle) :

(( Que l'on veuille bien remarquer le procédé qu'emploient les fourmis et les abeilles pour déterminer la fonction à laquelle chaque individu doit être appliqué; que l'on réfléchisse surtout au moyen qu'emploient les botanistes pour créer leurs singularités. C'est toujours la nutrition ou plutôt le développement d'un organe par Fatrophie d'un autre qui forme le secret de ces anomalies. Rappelex-vous ce docteur védique, dont le nom, selon Burnouf, signi6ait ou t6 <nripf*a t\çrn»ietfakir^ odtiSn- Comme la fleur double est obtenue par Thypertrophie ou la transformation des organes de la génération, comme la floraison et la fiructification épuisent la vitalité de l'être qui accomplit ces fonctions^ de même il est possible que le moyen de concentrer toute la force nerveuse au cerveau, de la transformer toute en cerveau, si l'on peut ainsi dire, en atrophiant l'autre pôle, soit trouvé un jour... »

La rencontre est la même — si c'est bien une simple rencontre — entre Diderot et M. Renan, quant à l'idée paradoxale de la production future des dieux mortels, et des miracles apparents que leur puissance pourrait les mettre à même de produire. Seulement H. Renan, écrivant sous l'influence de l'enivrement scientifique de notre siècle, peut-être aussi sous l'inspiration toute particulière de M. Berthelot, qui semble, en cette affaire, garder pour lui et pour ses travaux la science positive, et se dédiarger de ses rêves sur son voisin, M. Renan demande aux progrès futurs de la physique et de la chimie les moyens et les prestiges de magie naturelle dont les hommes-dieux se serviront un jour pour terrifier rhumanité et la gouverner. Diderot ne fait fonds que sur le développement spontané des forces naturelles, ce qui paraît moins hasardé , et se garde bien , lui qui du boyau du dernier des prêtres,., on sait le reste, de prendre pour rêve d'avenir un régime de terreur théocratique. Écoutons d'abord M. Renan [Diaiogues^ p. 105) :

« EuDOXE. Nous avons hâte de savoir ce que vous entendez par la solution oligarchique du problème de l'univers. — Théoctiste. Cette solution est bieirplos

LE BÉVB DE D*ÂLElfBERT ET LES REVES DE M. BANAN. 395

facile à conceroir que la solution démocratique. Elle rentre tout à fait dans les plans apparents de la nature. L'élite des êtres intelligents, maltresse des plus importants secrets de la réalité, dominerait le monde par les puissants moyens d'action qui seraient en son pouvoir, et y ferait régner le plus de raison possible... Par l'application de plus en plus étendue de la science à l'armement, une domi« nation universelle deviendra possible, et cette domination sera assurée en la main de ceux qui disposeront de cet armement... Il pourra exister des engins qui, en dehors des mains savantes, soient des ustensiles de nulle efficacité. De la sorte, on imagine le temps où un groupe d'hommes régnerait par un droit incontesté sur le reste des hommes. Alors serait reconstitué comme une réalité le pouvoir que l'imagination populaire prétait autrefois aux sorciers. Alors l'idée d'un pouvoir spirituel, c'est-à-^ire ayant pour base la supériorité intellectuelle, serait une réalité. Le brahmanisme a régné des siècles, grâce à la croyance que le brahmane foudroyait par son regard celui contre qui s'allumait sa colère. Cette croyance, repo^ sant sur une complète erreur, ne pouvait offrir un pouvoir bien résistant ; mais un jour peut-être la science jouira d'un pouvoir analogue, sans qu'il s'y mêle aucune illusion... Les dogmes chrétiens, pendant des siècles, ont eu la force de brûler ceux qui les niaient ; ce serait directement et ipso facto que les dogmes scientifiques anéantiraient ceux qui n'y croiraient pas. i On sait que M. Renan imagine un enfer réel et temporel, comme sanction du gouvernement de l'oligarchie théocratique (p. 108) et d'autres moyens encore, d'une efficacité absolue, pour assurer le règne de la Science. Puis il agrandit son plan et présente ses spéculations comme visant au delà de la planète Terre et de l'humanité (p. 1 15) :

tt Sans doute le sujet sachant et pensant sera toujours limité ; mais le savoir et le pouvoir sont illimités, 'et par contre-coup la nature pensante elle-même pourra être fort agrandie, sans sortir du cercle connu de la biologie. Une large application des découvertes de la physiologie et du principe de sélection pourrait amener la création d'une race supérieure, ayant son droit de gouverner, non-seulement dans sa science, mais dans la supériorité même de son sang, de son cerveau et de ses nerfe. Ce seraient là des espèces de dieux ou dévas, êtres décuples en valeur de ce que nous sommes, qui pourraient être viables dans des milieux artificiels... On imagine donc,, sans doute hors de notre planète, la possibilité d'êtres auprès desquels l'homme serait presque aussi peu de chose qu'est l'animal par rapport à l'homme ; une époque où la science remplacerait les animaux existants par des mécanismes plus élevés, comme nous voyons que la chimie a remplacé des séries entières de corps de la nature par des séries bien plus parfaites. De même que l'humanité est sortie de l'animalité, ainsi la divinité sortirait de l'humanité, n

M. Renan s'élève, après cela, de la conception du plan oligarchique et théocratique à celle du plan monarchique, unitaire et pleinement divin de l'univers. Diderot suit la marche inverse, et c'est après avoir imaginé l'existence d'un Dieu, sinon universel, au moins très-vaste, siégeant en quelque partie du monde comme a une araignée dont les fils sont partout » , qu'il descend à l'idée des dieux multiples et de leurs opérations de prestiges sans miracle (Béve de d*Alembert^ p. 161) :

« Mademoiselle de Lespinassb. Et qui est-ce qui vous a dit que ce monde

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n'avait pas aussi ses méninges, ou qu*il ne réside pas dans quelque coin de Tespaee une grosse ou petite araignée dont les fils s'étendent à tout? — Borobu. Personne, moins encore si elle n*a pas été, ou si elle ne sera pas. -~ Mademoiselle DE Lespinassb. Gomment cette espèce de Dieu-là... — Borded. La seule qui se conçoive. -— Mademoiselle de Lespinasse. Pourrait avoir été, ou venir et passer ? — Bordeu. Sans doute ; mais puisqu'il serait matière dans l'univers, portion de Tunivers, siget à vicissitudes, il vieillirait, il mourrait. — Mademoiselle de Lespinasse. Mais voici bien une autre extravagance qui me vient

— Bordeu. Je vous dispense de la dire, je la sais. — Mademoiselle de Lespinasse. Voyons, quelle est-elle ? — Bordeu. Vous voyez l'intelligence unie à des portions de matière très-énergiques et la possibilité de toutes sortes de prodiges imaginables. D'autres l'ont pensé comme vous. — Mademoiselle de Lespinasse. Vous m'avei devinée, et je ne vous en estime pas davantage. Il faut que vous ayez un merveilleux penchant k la folie. — Bordeu. D'accord. Mais que cette idée a-t-elle d'effrayant ? Ce serait une épidémie de bons et de mauvais génies ; les lois les plus constantes de la nature seraient interrompues par des agents naturels ; notre physique générale en deviendrait plus difficile, mais il n'y aurait point de miracles. >

Passons à la conception du grand animal destiné à réaliser l'unité de vie dans le monde. M. Renan imagine la formation future d'un tel être comme forcée, d'au côté, par la chance infinie ouverte à sa réalisation par les essais sans fin de la nature qui crée des consciences, et de l'autre par l'existence d'un idéal étemel qui doit un jour se réaliser matériellement. Il n'y a peut-être pas un parfait accord entre ces deux points de vue dont l'un se rapporte à la thèse du hasard, et l'autre à celle de la finalité (Dialogues, p. 78) :

V( Théophrastb... Les essais sont incalculables. Sur le nombre infini des consciences, il y en aura une qui passera le goulet et entrera dans le port. — Eu- THTPHRON. Vous pensez alors, comme Hegel, que Dieu n'est pas, mais qu'il sera?

— Thbophraste. Pas précisément. L'idéal existe; il est éternel; mais il n'est pas encore matériellement réalisé ; il le sera un jour. Il sera réalisé par une conscience analogue à celle de l'humanité, mais infiniment supérieure, laquelle, comparée à notre état présent, si horrible, si chétif, semblera une parfaite machine à vapeur auprès de la vieille machine de Marly. L'œuvre universelle de tout ce qui vit est de faire Dieu parfait, de contribuer à la grande résultante définitive qui dora le cercle des choses par l'unité. La raison, qui n'a eu jusqu'ici aucune part à cette œuvre, laquelle s'est accomplie aveuglément et par la sourde tendance de tout ce qui est, la raison, dis-je, prendra un jour en main l'intendance de ce grand travail, et, après avoir organisé l'humanité, organisera Dieu.

)) L'immensité du temps est ici le facteur capital. Au delà de dix mille ans, nous ne voyons rien dans l'histoire ; l'accélération du mouvement scientifique de l'humanité ne date guère de plus d'un siècle. Que sera l'humanité dans dix mille ans? Que serale monde dans un milliard d'années ? Il y a un milliard d'années, la terre n'existait peut-être pas ; elle était noyée dans l'atmosphère du soleil, et la lune n'en était pas détachée. Que sera-t-elle devenue dans un milliard d'années ? Impossible de le dire, et pourtant ce jour viendra ; rien n'est plus indubitable. Nous ne nousfai-

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sons non plus aucune idée de Tétat de la matière dans Tintérieur de la terre^ et pourtant cet inconcevable état de choses eûste à cinq cents lieues de nous.

» Il faut songer, d*ailleurs, que rhumanité a entre les mains un instrument qu'elle n*a?ait pas autrefois, la science.* Depuis moins de cent ans la science a créé... 0 Arrêtons «nous, tout le monde a lu^la suite en cent ouvrages différents et dix mille articles de journaux. Il y a pourtant quelque disproportion entre les merveilles de rindustrie et le projet d'organiser Dieu.

On ne trouvera dans Diderot ni cette chimère d'une tour de Babel scientifique» ni ce mysticisme qui se mêle d'une façon peut-être un peu répugnante à l'espoir de a passer le goulet » par un coup de dés de la nature. Mais le franc point de vue naturaliste et l'emploi du temps comme facteur répond au même ordre de pensées {Béve de (TAlembert, p. 147) :

« Qui sait si la fermentation et ses produits sont épuisés ? Qui sait à quel instant de la succession de ces générations animales nous en sommes ? Qui sait si ce bipède déformé, qui n'a que quatre pieds de hauteur, qu'on appelle encore dans le vobinage du pôle un homme, et qui ne tarderait pas à perdre ce nom en se déformant un peu davantage, n'est pas l'image d'une espèce qui passe? Qui sait s'il n'en est pas ainsi de toutes les espèces d'animaux ? Qui sait si tout ne tend pas à se réduire à un grand sédiment inerte et immobile ? Qui sait queUe sera la durée de cette inertie ? Qui sait quelle race nouvelle peut résulter derechef d'un amas aussi grand de points sensibles et vivants ? Pourquoi pas un seul animal ?.. . Laissez passer la race présente des animaux subsistants ; laissez agir le grand sédiment inerte quelques millions de siècles. Peut-être faut-il, pour renouveler les espèces, dix fois plus de temps qu'il n'en est accordé à leur durée. Attendez, et ne vous hâtez pas de prononcer sur le grand travail de la nature. Vous avez deux grands phénomènes, le passage de Tétat d'inertie à l'état de sensibilité, et les générations spontanées; qu'ils vous suffisent : tirez -en de justes conséquences, et dans un ordre de choses où il n'y a ni grand, ni petit, ni durable, ni passager absolus, garantissez-vous du sophisme de l'éphémère. — Docteur^ qu'est-ce que le sophisme de l'éphémère? — Bordbu. C'est celui d*un être passager qui croit à l'immortalité des choses. — Mademoiselle de Lbspinasse. La rose de Fontenelle, qui disait que de mémoire de rose on n'avait vu mourir un jardinier ? — - Bordeu. Précisément, cela est léger et profond. »

L'animal unifié de M. Renan, ce Louis XIV de la création — la comparaison est de lui -~ qui pourra dire : le monde c^est moi^ est fondé sur le principe de la composition et de la continuité organiques ; l'organisme étant assimilé à un animal constitué par l'assemblage d'une infinité d'animaux. C'est encore exactement la pensée de Diderot :

a L'univers, dit M. Renan {Dialogues^ p. 126), serait ainsi consommé en un seul être organisé, dans l'infini duquel se résumeraient des décillions de décillions de vies passées et présentes à la fois. Toute la nature vivante produirait une vie centrale, grand hymne sortant de milliards de voix, comme l'animal résulte de milliards de cellules, l'arbre de millions de bourgeons. Une conscience unique serait faite par tous, et tous y participeraient; l'univers serait un polypier infini, où tous les êtres qui ont jamais été seraient soudés par leur base, vivant à la fois de leur vie propre et de la vie de l'ensemble, v

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Nous avons ?u Thypothèse de Y (( araignée » cosmique de Diderot. Cette hypothèse se confond, pour lui, avec celle du polypier universel de M. Renan, car il suppose les fils de Taraignée une partie de la substance de ranimai, et toute sa doctrine, longuement développée dans le Rêve de d'Alembert, a pour objet de faire comprendre la continuité de composition organique qui forme d*une infinité d'animaux un animal unique. Il commence par une description ingénieuse et trèsvive d*une grappe d*abeillesqu*on pourrait prendre, à la solidarité qui les enchaîne, et à voir la manière dont les impressions et les actions se communiquent des unes aux autres, « pour un animal à cinq ou six cents tètes et à mille ou douze cents ailes ». Nos organes ne sont de même ((que des animaux distincts que la loi de continuité tient dans une sympathie, une unité, une identité générales ». Seulement les abeilles se séparent et s'envolent quand un adroit ciseau tranche les parties par où elles s'attachent. « Mais supposez ces abeilles si petites, si petites que leur organisation échappât toujours au tranchant grossier de votre ciseau ; vous pousserez la division si loin qu'il vous plaira sans en faire mourir aucune, et ce tout formé d'abeilles imperceptibles sera un véritable polype que vous ne détruiret qu'en l'écrasant. La différence de la grappe d'abeilles continues et de la grappe d*abeilles contiguës est précisément celle des animaux ordinaires tels que nous, les poissons, et des vers, des serpents et des animaux polypeux...Vous concevei donc des polypes de toute espèce, même des polypes humains... L'homme se résolvant en une infinité d'hommes atomiques <]u'on renferme entre des feuilles de papier, comme des œufs d'insectes qui filent leurs coques, et qui s'échappent en papillons, une société d'hommes formée, une province entière peuplée des débris d'un seul, cela est tout à fait agréable à imaginer... Si l'homme se résout quelcpie part en une infinité d'hommes animalcules, on y doit avoir moins de répugnance à mourir ; on y répare si facilement la perte d'un homme, qu'elle y doit causer peu de regrets.

> — BoRDEU. Cette extravagante supposition est presque l'histoire réelle de toutes les espèces d'animaux subsistants et à venir. Si l'homme ne se résout pas en une infinité d'hommes, il se résout du moins en une infinité d'animalcules dont il est impossible de prévoir les métamorphoses et l'organisation future et dernière. Qui sait si ce n'est pas la pépinière d'une seconde génération d'êtres, séparée de celle-ci par un intervalle incompréhensible de siècles et de développements successifs. B {Béve, p. 136-1^2.)

M. Renan n'a pas recueilli ce dernier trait, et on peut le regretter, car il y eûl trouvé une ouverture précieuse pour l'hypothèse d'une reviviscence et d'un progrès des êtres, avec l'indication d'un moyen de donner satisfaction au désir humain de l'immortalité personnelle, moyen plus intelligible et moins froid que sa mémoire en Dieu qui, au fait et au prendre, est la mémoire de Dieu sans être celle des personnes pour leur propre compte, et n*est pas même la mémoire de Dieu, dans le sens de ce que tout le monde appelle la mémoire (DialogueSy p. 134-143).

Mais revenons à r« araignée» dont l'organisme embrasse la toile, et qui devient ainsi l'unité de la c grappe d'abeilles», le polypier, avec la centralisation en plus (Héve^ p. 158) :

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